CHAPITRE II
I/OCÉAN BCYTH1QUE
Nous abordons ici un autre ordre de preuves en recourant aux témoignages que fournissent les plus anciennes traditions de l’antiquité. Les légendes mythiques de la Grèce font fréquemment mention de l’Océan. Hésiode en fait, dans sa Théogonie, une personnalité divine, la plus ancienne après Chaos et la Nuit. Il est le père d’une nombreuse famille de dieux marins. Homère le représente sous ce caractère démiurgique, lorsqu’il l’intitule : l’ancêtre deB dieux et des hommes; mais le poète n’en donne pas moins à ce terme le sens réel que nous lui connaissons* quand il fait dire à Thétis que Zèus a quitté l’Olympe avec tous les dieux pour aller dîner au bord de l’Océan, avec les excellents Éthiopiens l . De quel Océan peut-il être question? L’Atlantique n’était certaine*
i îliad iy v. 423.
ment pas connu d’Homère, ni d’aucun de ceux qui l'ont précédé; car les Pélasges, dont Zèus fut le dieu national, étaient originaires d’Asie, et rien encore n’est venu démentir l’opinion généralement admise qui représente leur race comme sortie du Caucase, par essaims successifs, pour aller peupler l’Asie-Mineure, la Grèce et l’Italie.
Homère fait encore mention de l'Océan lorsqu’Iris, s’arrêtant dans la demeure de Borée et de Zéphyre, invite ces vents à obéir à l’appel d’Achille qui les invoque pour attiser la flamme du bûcher sur lequel est déposé le corps de Patrocle. Pressée de s’asseoir à leur banquet, elle répond qu’elle a hâte de se rendre au bord de l’Océan, chez les Éthiopiens qui sacrifient de riches hécatombes aux Immortels K Ce qui prouve, d’ailleurs, que l’Océan d’Homère n’est situé ni à l’ouest, ni au sud, c’est le passage où il dit que « le peuple et la ville des Cimmériens sont au bord du profond et mobile Océan s . » Strabon a donné la description la plus précise de l’ile des Cimmériens de laquelle le Bosphore a pris son nom 1 2 3 et qui faisait partie des îles formant aujourd’hui la péninsule de Taman. Cet océan est donc la mer d’Azof.
1 lliad., xxiii, v. 192.
2 Odyss., xi, v. 14.
3 Strab., i.
l’océan scythiquh. 25
Homère remarque ailleurs que là constellation de l’Ourse se baigne dans l’Océan, et qu’aux extrémités de la terre, Zéphyro rafraîchit son haleine dans ses eaux. Enfin, ce qui achève de nous éclairer sur la position exacte de l’Océan dont' parle l’antiquité, c’est le texte de l’Argonautique d’Orphée où il est dit que le navire Argo, en sortant des bas-fonds du pays des Cimmériens, entre par un détroit dans l'Océan Cronius ou Saturnien *.
Etant donné le Bosphore cimmérien, ce détroit ne peut être que celui d’Iénikalé. Mais d’où vient le nom d’Océan donné à la mer d’Azof, et par quel singulier rapprochement l’Almagest* de Ptolomée désigne-t-il le lac Aral par le mot Oxèanos, lorsque ces nappes d’eau sont loin de réaliser l’idée d’infini que comporte la dénomination d’Océan? La réponse à ces questions nous est fournie par les deux grandes autorités en matière de géographie ancienne, Strabon et Pline :
Cratès, dit Strabon, considère l’Océan dont parle Homère comme un golfe se dirigeant de la zone de l’hiver vers le midi 2 .
Pline est plus précis : « Je suppose, dit-il, bien
1 Argon., v. 1074, 1119, 1240.
2 Strab., VIII, p. 295.
2ti GÉOGRAPHIE PRÉHISTORIQUE.
que les avis soient partagés h cet égard, que le Palus Méotide doit faire partie de l’Océan navigable. C’est un golfe de l’Océan ou bien un dépôt des eaux de l’Océan qui aura formé un marais l 2 . »
L’auteur latin parle ici de la mer Putride dont les bas-fonds occupent une grande partie de la mer d’Azof. Mais l’idée qu’on entrevoit sous la réserve des expressions est nettement développée par Pomponius Mêla, qui affirme que la Caspienne est un golfe de l’Océan Scythique. Il ajoute que l’Océan touche l’Asie de trois côtés et qu’il s’appelle Fous h l’orient, Indicus au midi et Scythicus au nord s .
Sous l’empire d’une croyance semblable, Hérodote rapporte qu’on disait que l’Océan commence à l’est et qu’il entoure la terre de ses eaux 3 ; il ajoute, toutefois, qu’on l’assurait sans en donner de preuves. Strabon est convaincu que la terre est un quadrilatère environné de tous côtés par la mer extérieure. Il suppose cette mer fort peu éloignée, puisqu'il fait mention des peuples qui sont, dit-il, situés au bord de l’Océan, entre le Tandis et le Rhin *.
Toutes les notions antérieures à Hérodote attestent
1 Plinii, 1. II, ch. lxvo.
2 De situ orbis, 1. 1, 19.
a Hérod.. 1. IV,
* Blrab., 1. II, p. 74, 116.
l'océan SCYTHIQUE.
que, dans les idées du temps , la terre finissait au Palus Méotide; là commençait l’Océan. M. Gladstone, dans scs belles études sur Homère, a remarqué que cet auteur place au nord de laThrace, de l’Epire et de la Péninsule italique, non point un continent, mais une étendue de mer qui communique avec le Pont-Euxin et l’Adriatique L C’est sans doute la même croyance qui aura suggéré à Apollonius de Rhodes la singulière idée de faire passer les Argonautes, maîtres de la Toison d’or, de la mer Noire dans l’Adriatique, pour échapper à la poursuite de la flotte du roi de Colchide. Les guerriers d’Æétès suivent le même chemin et livrent combat aux Argonautes près des rivages de l’Illyrie. Ayant été vaincus et n’osant retourner en Colchide, ils se fixent dans ces parages et y fondent la ville de Pola *.
Les Orientaux, bien informés pourtant de la géographie de l’Asie, croyaient à l’existence d’un océan au nord. Dans la quarante-neuvième nuit des contes arabes, une magicienne propose au sultan de transporter sa capitale au milieu de l’Océan, par delà le Caucase. Les .anciens Aryas connaissaient l’Océan qu’ils appelaient Varuna, et ils en avaient fait, comme
l Gladstone’s Homer, I, p. 228.
3 Apollon., Argonaut., 1. IV.
28 GÉOGKAPHUS PRÉHISTORIQUE.
les Grecs, un dieu générateur des hommes. Or, le sanscrit Varuni exprime l’occident, d’où l'on peut conclure que, pour les habitants des rives du Gange, l’Océan était à l’ouest. Il est remarquable que les Aryas désignaient, par le même mot maru, la vaste mer et le désert infini, sans doute parce que, l’un ayant succédé à l’autre, tous deux s’identifiaient dans leur souvenir.
La croyance à un océan septentrional fut celle des premiers historiens d’Alexandre le Grand, interprètes des notions géographiques alors répandues en Asie. En 280 avant Jésus-Christ, Patrocle, général de Sèleucus, publia des travaux géographiques pour lesquels il s’était procuré des renseignements dans la description de l’Asie faite par ordre d’Alexandre et que Xénoclès, trésorier du grand monarque, lui avait communiquée. Patrocle était gouverneur des pays qui qnlourent la Caspienne, et cependant il affirma que cette mer débouchait au septentrion dans l’Océan du nord, et qu’en suivant ses côtes on pouvait aller jusque dans l’Inde.
Cette croyance était tellement enracinée dans les esprits, que Pomponius Mêla qui écrivait, dit- on, sous l’empereur Claude, prétendait qu’au delà du mont Caucase s’étendent les rivages de l’Océan. «Il ajoute que Cornélius Népos, auteur dont il vante
l’océan scythique. 19
l'autorité, racontait, d’après le témoignage même de Q. Métellus Celer, que ce général, étant proconsul de la Gaule, reçut en don du roi des Boïens plusieurs Indiens. Leur ayant demandé comment ils étaient venus de leur pays, ils lui répondirent que la tempête les avait poussés loin des mers do l’Inde, et qu’après avoir traversé l’intervalle qui la sépare do l'Europe, ils avaient abordé sur le rivage de la Germanie l .
En supposant un littoral à l’est do la Germanie, ces ancêtres des Bohémiens de nos jours abusaient évidemment de la crédulité du proconsul. On a droit néanmoins de s’en étonner, lorsqu’on songe aux nombreuses informations géographiques qu’avaient dû fournir la guerre de Mithricfate et l’expédition de Pompée dans le Caucase, plus d’un siècle auparavant.
Enfin, au treizième siècle de notre ère, le géographe Edrisi appelle l’Océan la mer ténébreuse qui rejoint la mer de Sin (la Chine) et baigne la terre de Gog et Magog (le Caucase). Il en était encore aux indications des anciens.
A voir aujourd’hui la steppe russe traversée par un chemin de fer, on a peine à la remplacer dans l’imagination par une mer. A l'ouest, aux alentours
1 P. Mêla, De situ or bis, 1. III, ch. y.
d’Odessa, mûrissent ces riches guérets qui subviennent à la consommation de l’Europe, lorsque la ré- • coite des céréales y est insuffisante. Vers le centre, la steppe s’étend en larges ondulations couvertes au printemps do prairies émaillées par zones d’unefleur unique, ainsi qu’il arrive aux lieux de formation récente. Aux renoncules succèdent les anémones ; ici la plaine est rose d’asphodèles , plus loin les boutons d’or prolongent à perto de vue leur tapis brillant semé de touffes de chardons gigantesques, assez hauts pour abriter la hutte du Cosaque. Lorsque les chaleurs ont brûlé leurs racines, les vents d’automne les arrachent et chassent ces broussailles desséchées à travers la plaine où elles roulent jusqu’à la mer en bonds fantastiques. En approchant do la Caspienne, le désert devient semblable au Sahara et les orages de sable y rappellent le simoun. Des bruyères d’un rouge vif ourlent les bords des lagunes taries, que les couches de sel incrusté
dans leur lit font miroiter comme des vasques de cristal.
Mais, si l’on se transporte à vingt-trois siècles en arrière, ces mêmes lieux nous offriront un aspect bien différent. La description qu’en fait Hérodote, qui visita lui-même la Scythie, est extrêmement curieuse, en ce qu’elle retrace un état informé-
L’OCÉAN SCYTHÏQUE. ‘31
diaire entre la Russie actuelle et l’Océan primitif. On n’a guère prêté attention aux renseignements topographiques que fournit cet auteur sur le pays qui nous occupe. On a présumé qu’il avait inventé ou que ses informations étaient erronées. Pourtant la critique a appris plus d’une fois à ses dépens qu’il ne faut pas se hâter d’accuser le vieil historien d’erreur ou de crédulité.
Dans son quatrième livre, si abondant en notions précieuses, Hérodote nous apprend que toute la Scythie était découpée par des étendues d’eau considérables : « Le premier fleuve de la Scythie, dit-il, est l’Ister, après vient le Tyras (Dnieper) qui sort d’un grand lac situé au nord. L’Hypanis (le Bug) coule aussi d’un lac autour duquel paissent des chevaux blancs sauvages ; on l’appelle la mère de l’Hypanis. On remonte ce fleuve pendant cinq jours de navigation ; son eau est douce, mais devient amère par le mélange de la source Exampée. Le quatrième fleuve est le Borysthène, il se joint à l’Hypanis. On ne connaît pas sa source. » Mêla prétend qu’il sort aussi d’un lac.
Hérodote cite d’autres fleuves qui ont disparu : au delà du peuple des Melanchlænes, il n’y a plus que des marais et le pays est inhabité. Les Budins et les Gélons demeurent auprès d’un vaste lac et de maréca-
ges bordés de roseaux où vivent des castors et d’autres animaux à museau carré. Enfin, le Tanaïs sort aussi, dans une région très-éloignée, d’un grand lac pour se jeter dans un autre plus grand, le Méotis *. Ailleurs, Hérodote, qui connaissait pourtant bien les lieux, avance que le Palus Méotide est au moins aussi grand que le Pont-Euxin.
Tout en faisant une part à l’exagération, on ne peut se refuser à croire que la mer d’Azof s’étendait alors beaucoup plus loin à l’est, et il est certain aussi qu’à l’ouest et dans le centre ao trouvaient des lacs considérables qui s’épanchaient vers le sud par des cours d’eau dont plusieurs se sont taris avec les réceptacles qui les alimentaient. Il est donc nature* d’en induire qu’à une époque plus reculée, ces nappes n’en formaient qu’une seule et se réunissaient, d’un côté, avec la mer d’Azof et, de l’autre, avec la Caspienne confondue avec l’Aral. Cette masse d’eau offrait encore une surface assez imposante pour mériter le nom d’Océan.
La disparition graduelle de l’Océan Scythiquo ne pouvant être attribuée qu’à un soulèvement général de son lit, aujourd’hui représenté par la steppe russe, on peut appliquer à ce phénomène la règle de pro-
1 Hérodote, 1. IV, 52, 54, 57, 109.
l’océan bcythique. 33
gression que les savants suédois ont posée, en l’évaluant à un minimum de un centimètre par an, soit un mètre par siècle. Il en résulterait que la steppe, qui n’a guère plus de douze à quinze mètres au-dessus defc mers qui l’avoisinent, et qui se montre, dans beaucoup de parties, presque à leur niveau, était, quelques siècle avant Homère, couverte par une mer intérieure se reliant avec la mer Glaciale, la Baltique et la Caspienne. D’immenses marécages entouraient la mer d’Azof. A une date plus reculée, il y a cinq mille ans, lorsque les peuplades à demi sauvages commençaient à former des groupes sédentaires, et que les villes naissaient aux bords de la mer Noire, la Russie entière était submergée par un océan que bornaient, au nord, les hauts contreforts de l’Oural, et qui se prolongeait, à l’est, dans les solitudes de la Tartaric, au delà du lac Baïkal. A l’ouest, il se perdait dans les marais de la Pologne et sous les forêts noyées de la Prusse, battait de ses flots les Carpathes et circulait dans les détroits sinueux des Alpes de Carinthie.
Sa profondeur moyenne ne devait guère dépasser colle de la Baltique qui a quarante à cinquante mètres dans sa partie le plus creuse, entre la Suède et l’Allemagne. Les mers qui out disparu pendant la dernière période géologique, étaient naturellement
peu profondes. Celles qui ont recouvert le Sahara, les Pampas de l’Amérique du Sud et les prairies des États-Unis ne différaient point de l’Océan Scythique et ont dû, sans doute, leur dessèchement aux mômes
causes.
LA SOURCE DU DÉLUGE