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I.ES CHAMPS-ÉUV8ÉE

d’Ammon ce nom d’ile des Bienheureux. Un n'a pas oublié que l’une des Atlantiques était consacrée à Ammon et nous allons voir qu'en effet l’ile de Taman, ou Tamun, fut ce lieu de repos et de félicité où les anciens plaçaient les Champs-Elysées.

Ce terme eleusios ou éleusiniens venait d’une ville primitivement appelée Elcusine, dontStrabon et Pline ont constaté l’existence antérieure au déluge d’Ogygès avec celle de Caffa et d’Athènes. Cette cité voisine de Phanagorie et située, comme elle, dans l’ile de Taman, sur le Bosphore, à l’entrée delà baie, prit plus tard le nom de Képos, jardin. L’ile entière fut couverte autrefois de magnifiques ombrages et de vergers qui la rendirent célèbre dans tout l’Orient, jusqu’aux temps modernes, car ces jardins renommés n’ont disparu qu'à la fin du dernier siècle, lorsqu’ils ont été détruits par les Cosaques de Souwarofî. Ces barbares ont effacé jusqu’aux derniers vestiges des bocages, antique demeure des dieux, qui couvraient tout le pays sur dix-huit verstes de distance, jusqu’à la descente de Boghaz l . Plantés à l’origine des temps et entretenus avec soin par les générations sacerdotales qui se succédèrent dans le pays, on comprend que le bonheur d’y séjourner, en y goûtant les

l Üub. de Monlpéroux, t. V, p. 83. — Epigr. veter., 109.

doctes entretiens des sages, ait été l'objet des souhaits de tous les hommes intelligents de la période héroïque, auxquels Jupiter, selon la fable, donna l’immortalité pour prix de leur courage F

Les poêles sont unanimes dans leur admiration de ces beaux lieux. Dans sa description de la plaine élyséenne, Homère la représente comme incessamment rafraîchie par les frais zéphirs qui viennent de l’Océan 9 .

A son extrémité, tout près de la mer, le plateau de

nie de Taman est dominé par un petit lac, d’environ

un demi-kilomètre, qui fournit, en tout temps, une

eau douce et pure. L’île Pontan possède un bassin

semblable de cent mètres de diamètre, situé au point culminant de l'ile et d’où jaillissent les eaux qui alimentent toutes ses fontaines. On sait que les Egyptiens ont foré un grand nombre de puits artésiens dans la Libye africaine. Il n’est pas improbable que ces eaux jaillissantes soient le résultat des travaux de la colonie. Il est souvent question de la première de ces fontaines dans les descriptions des Enfers. Elle était située non loin d’Eleusine, au bout de la plaine de la Vérité, près du Figuier sous lequel sié-

1 Dionys., Periegesis , v. 541. — Priseian., v. 537.

2 Odgss ., IV, v. 565.

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gent les trois juges, dont l'office est de prononcer sur les mérites des morts qui comparaissent devant eux.

Le mythe infernal ayant toujours été considéré comme un fait surnaturel par la plupart des auteurs anciens et comme une invention des mythographes par les modernes, on s’est peu inquiété de se rendre compte de la raison et du but de ce mythe singulier. Maintenant que nous croyons l’avoir suffisamment localisé, nous allons tâcher d'en donner l'explication.

L’origine en est égyptienne, cela n’est pas douteux, et le principe repose sur l’institution civile du jugement des morts. Diodore affirme que les Egyptiens l’enseignèrent aux Grecs, et ce qu'il rapporte des rites qui s’accomplissaient encore de son temps auprès de Memphis, s’accorde pleinement avec ce que nous savons par la mythologie hellénique l .

Quand le corps embaumé du défunt est près d’être transporté dans la tombe de ses ancêtres, il lui faut d’abord passer le Nil et ensuite le lac Achéruse, au bord duquel quarante juges sont assis sur un tribur nal. Le décédé comparaît dans son cercueil et tout le monde a droit, suivant la loi, de porter plainte contre lui. S'il est convaincu de s’être mal conduit de son vivant, la sentence le prive de la sépulture qui l’at-

I Diodore, 1. 1, s. xxxiv.

tend et il est ramené dans sa demeure. Parfois, si le défunt est sous le coup d’une dette, son corps reste en gage jusqu’à ce que ses héritiers l’aient acquittée et le fassent ensevelir honorablement. Mais si l’accusateur ne peut justifier ses allégations, il est lui-même puni sévèrement. Lorsque le défunt a gagné sa cause, ses parents quittent le deuil et célèbrent ses louanges, en suppliant les dieux de le recevoir dans le séjour des bienheureux : « Chez les Egyptiens, remarque Diodore, ce n’est point un tribunal invisible qui prononce sur le vice ou la vertu ; ce jugement est public et le peuple en est tous les jours témoin. La crainte d’être déclaré infâme après sa mort retient chacun dans l’observation de ses devoirs. »

Le jugement rendu, le cercueil était déposé dans une barque conduite par un nocher nommé Charon, mot cophte, dit Diodore, qui signifie batelier, et qui le transportait sur l’autre bord du lac Acherusia, dans le temple d'Hécate la ténébreuse, Athor scotta. Puis le mort était déposé dans l’une des tombes où reposaient ceux dont la vie avait été réputée juste, et qui s’élevaient dans la fertile campagne voisine de Memphis, divisée en champs de blé et en étangs de lotus.

H y a lieu de croire que telle a dù être l’origine de la vaste nécropole qui s'étend dans la plaine de Sak-

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karah, près de l'antique Memphis, et d’où le savant et infatigable Mariette-Bey a extrait les peintures les plus intéressantes, qui retracent les usages mortuaires, la religion et la vie intime des Egyptiens des trois ou quatre premières dynasties. L'extrême antiquité de ces monuments est une forte présomption à l’appui de celle du jugement des morts. 11 est probable qu'il se maintint à Memphis dans sa simplicité originelle, tandis que les rituels et les pointures des tombes des Thotmès et des Rhamsès, à Thèbes, qui datent du dix-huitième siècle, sont remarquables par des rites funéraires des plus compliqués, signe d'une période théologique où domine le mysticisme.

Un fait historique, dont la bizarrerie n’a point trouvé d'explication satisfaisante, nous semble devoir venir confirmer la très haute antiquité du jugement des morts. Les historiens nous apprennent que Chéphren et Souphis, ces terribles constructeurs des pyramides, qui, chacun, pendant trente années, assujettirent la nation égyptienne aux plus durs travaux, prirent un soin extrême pour que le lieu où leurs restes furent déposés, sous les énormes masses de granité qui les protégeaient, fût si bien caché et muré qu'il serait impossible à qui que ce fût de le découvrir. La ruse fut poussée si loin, que les Européens qui, les premiers, ont pénétré dans les pyra-

mides, ont trouvé un sarcophage vide, dans lequel aucun cercueil n’avait été certainement déposé. On sait, d'ailleurs, qu’après l’ensevelissement mystérieux du monarque, l'entrée des pyramides fut scellée et resta fermée pendant de longs siècles. Pourquoi tant de crainte et de précautions? N'est-il pas présumable que ces tyrans, oppresseurs de la race égyptienne, redoutaient le jugement posthume qui eût vengé la nation du joug qu’ils avaient fait peser sur elle, et qu’ils s’attendaient it ce que leurs, cadavres, condamnés par la voix publique, fussent arrachés du cercueil, mis en lambeaux et jetés au fleuve comme ceux des animaux immondes?

Le secret inviolable dont leur sépulture fut entourée, les sauva de ce traitement; mais, malgré le silence des historiens, cette précaution môme démontre assez que l'institution démocratique du jugement des morts fonctionnait dès la première et la seconde dynastie, et que, même pour les rois, la justice, quoique lente à venir, n’arrivait pas moins à son heure.

Au reste, la figure majestueuse d’Osiris préside à tous les rites; il siège au tribunal et c’est devant lui que comparaissent les mânes introduits par Anubis, Thot, Horus ou Athor. Il est invoqué comme seigneur de l’Amenti, la région de l'Occident où les morts sont transportés après le jugement ; il est

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donc logique de penser que c’est à lui, le fondateur de la colonie égyptienne du Palus Méotide, qu’était dû l’établissement, dans cette contrée, du rite auquel étaient soumis indistinctement tous les hommes, depuis le plus grand jusqu’au plus obscur.

Dans les peintures anciennes d’Egypte, la cérémonie du jugement dernier semble d abord plus civile que religieuse ; Horus pèse les âmes dans une balance devant Tméi, la déesse Justice. Mais plus tard, dans le Caucase, sous l’influence de pontifes tout-puissants, parmi des peuples neufs et passionnés, les rites de la récompense et du châtiment prirent un caractère solennel et redoutable, que la nature des lieux et l’appareil effrayant dont ils étaient entourés rendaient plus imposants. Il est probable que, pour mieux asseoir leur autorité sur les populations, les prêtres n’accordaient la sépulture, dans la terre sacrée des aïeux, située à l’occident du Bosphore ou Akhéron , quu ceux qui se soumettaient au rite du jugement. Les corps embaumés des princes et des guerriers, transportés dans leurs cercueils h travers le Caucase, arrivaient dans l’Erôbe où ils étaient déposés en attendant le moment de comparaître devant le tribunal.

" Souvent ils y étaient rassemblés en grand nombre et*

l’on disait que les ombres de ceux qui n’avaient point

de sépulture y attendaient pendant cent ans. 11 est

îo*

probable, en effet , que l'on ne faisait traverser l’Hadès qu’à ceux auxquels on avait assuré, dans l’ile sacrée *, une tombe équivalant à ce que de nos jours nous appelons une concession à perpétuité. Les autres, oubliés dans l'Erèbe , s’entassaient au fond des temples du sommeil et des songes, ce qui a donné lieu a cette poétique fable de la foule des ombres accourant autour du farouche nautonnier, chaque fois qu’il venait prendre un chargement , le suppliant de leur accorder un passage. Le noir Gharon les repousse de sa rame eL les apostrophe d’une voix rude; Virgile, Michel-Ange et Gluck ont emprunté à ce mythe célébré leurs plus magnifiques inspirations.

Lorsqu’un mort était admis à passer en jugement, son corps était transporté de l’Erèbe dans l’ile d’Ammon et déposé au pied du tribunal qui siégeait, dit Platon, dans la plaine Aletheïa , de la Vérité. Le fleuve Léthé la séparait du Tartare.

Chez les Egyptiens, dès la plus haute antiquité, les prêtres remplissaient le rôle de magistrats et de juges. Le plus avancé en âge présidait le tribunal.

• i L ite qui, pendant une période de trois mille ans, fut appelée successivement Ervttiie, Hespérie, Tricaréna, Ogygie, Khéronnèse. Grimée.

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Il devait être le plus juste et le plus intègre des hommes. Gomme insigne de sa haute fonction, il portait, suspendu au cou, un symbole en saphir qu'on appelait Alétheïa. C’est évidemment l'éphod des préires hébreux qui, de l'aveu môme des Pères de l'Eglise, avaient emprunté au sacerdoce égyptien son symbolisme et son costume l .

Le tribunal, dit Platon, était placé entre le Tartare et les Champs-Elysées. Les trois juges se nommaient Eaque, Minos et Rhadamanthe. Celui-ci qu’Homère qualifie de blond Rhadamanthe, xanthos, jugeait les mânes des Asiatiques. Il siégeait, le sceptre en main, sur un trône à côté de Saturne. Eaque fut un roi du peuple Myrmidon, dont Achille devint plus tard le souverain. On disait que, la peste ayant dépeuplé les États d'Eaque, il obtint des dieux que les fourmis fussent changées en hommes, d'où vint à ses sujets le nom de Murmex. Ce symbole caractéristique d'une des peuplades de la Tauride dénommait encore, au temps de Strabon, un bourg de la rive ouest du Bosphore, Myrmekium, la ville des fourmis. Aussi Eaque était-il chargé de juger ceux d'Europe.

Minos (de l'hiéroglyphique men, inan, régent, celui qui est établi) présidait le tribunal. M. Gladstone a

1 Ælien, Hisl. div., ). XIV, çh. xxxiv.

remarqué avec sagacité qu’Homère ne dit point que Minos fût Hellène 1 et il ajoute qu’ayant apporté des usages policés chez une nation dont la constitution sociale était encore grossière, ce prince devait appartenir à une race supérieure. C’est lui qui décidait en cas de partage des opinions. Mercure-Hermès, identique au Thot égyptien, accompagnait le décédé et exposait impartialement ses titres. Après l’arrêt prononcé, le corps était déposé dans la barque de Charon, qui le transportait aux lieux de sépulture situés de l’autre côté de l’Achéron; personne, dit Evhémère , ne pouvait être enterré dans l’ile sacrée de Jupiter-Ammon.

En réalité, le défunt traversait le Bosphore à l’endroit appelé Porthmion par les géographes et qui est encore aujourd’hui le passage habituel. Charon était surnommé Porthmens, le passeur. La barque funèbre partait de Hada, bourgade placée sur la pointe méridionale de l’ile Fontan, et touchait, sur l’autre bord, à Khéron, l’ancienne Nysa, aujourd’hui Kertch, où était le temple de la lune dans lequel, selon Diodore, on déposait le cercueil. Une pièce de monnaie de la valeur d’une obole au moins, trois au plus, posée entre les lèvres du mort, payait le mule ou

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passage. Nul étranger ne pouvait entrer aux Enfers en traversant l’Achéron, s’il n’était muni d’un rameau consacré à Proserpinc qui lui servait de sauf-conduit. Longtemps avant le règne de Pluton, le. nautonnier avait été enfermé dans le lieu le plus ténébreux du Tartare, pour avoir admis dans sa barque Hercule qui n’était point porteur du rameau vénéré.

Il y a lieu de penser que la célébrité des rites qui s’accomplissaient au Palus Méotide pénétra en Égypte et que , par une réaction naturelle , plusieurs des pratiques particulières à ceux-ci vinrent se combiner avec le mythe originel. Certains détails des rituels portent le cachet d’un génie nouveau, et les peintres retracent des personnages et des circonstances étrangers à l’Égypte. La déesse Hathor a une physionomie et un teint doré clair qui rappellent les Lydiens et les Araméens. Son rôle de protectrice des métaux et de reine de la nuit sont empruntés aux mythes du Nord. C’est une Isis asiatique revenue en Égypte.

Sous la forme d’une vache tachetée, disent les rituels, elle accueille le défunt arrivant au tombeau sur la rive occidentale. Le défunt, accompagné d’Osiris et des douze assesseurs, sort de la barque et entre dans le Ker-neter (la demeure d’en bas, netherland).

Là, s’il est coupable, il est livré au monstre Smu, l'une des formes de Set ou Typhon, monstre à tête d’hippopotame, puis il est décapité sur un échafaud. Mais le juste entre au Kcrneter en traversant quinze portiques gardés par des génies armés de glaives et n'y peut pénétrer qu’en prouvant ses bonnes actions. Une fois admis dans les campagnes heureuses, les mânes y cultivent une plaine fertile arrosée par des fleuves et des canaux, que représentent fréquemment les peintures des monuments.

Les environs de Kertch sont semés d'une multitude de sépultures qui en font une véritable nécropole. Il y existait naguères une pyramide de plus de cent pieds de haut sur 145 de diamètre, construite, comme celles d’Égypte, sans ciment ni mortier, en gros blocs disposés en retrait. La voûte, à l’intérieur, était formée de grandes assises encorbellées, au lieu de pierres rayonnées. Une petite salle, carrée au centre, était vide, soit que le cercueil eût été enlevé, soit qu’il n’y

eût point été déposé L

Les îles Méotides étaient si peu étendues que l'on conçoit fort bien qu’il eût été décidé de bonne heure qu’aucune inhumation n’y serait faite. Elles auraient bien vite été comblées par les cadavres, et la religion

i Dub. de Monlpéreux. t V.

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fit une loi de ce qui était une prescription de salubrité. Les Enfers n’étaient donc, en ce qui concerne les morts, qu'un lieu de passage qu'ils traversaient pour subir le jugement, et d’où ils étaient ensuite transportés dans l’ile Kerneter ou Khersonnèse.

Plus tard, à une époque, sans doute contemporaine de la guerre de Troie, lorsque la steppe, sortie des

eaux, offrait un immense accroissement de territoire aux nations nomades, l’on en fitd’abordun vaste cimetière. Le prince Demidoff raconte que les plaines de la Russie méridionale sont couvertes, sur plusieurs lieues d’étendue, par d’innombrables tumulus coniques, surmontés, la plupart, d’un cippe de pierre, grossièrement sculpté en forme de sphinx L Les gens du pays nomment ces tertres moguiles ou kurgans; ils en ignorent l’origine, et ils existaient, disent-ils, avant leur arrivée dans la contrée. L’immigration tarlare y a été, on le sait, très-récente. Or, les fouilles exécutées dans ces tumulus n’ont fait découvrir que des sépultures scythiqdes.

Si l’on s’en rapporte au témoignage de l’Argonaulique orphique, la coutume de transporter les morts au dehors du Palus Méotide subsistait encore au douzième siècle, mais déchue cependant do ses rites

l P. Demidotr, Voy. dans la Russie mérid., p. 827.

imposants : « Les Argonautes, après avoir visité les Cimmériens, que des vapeurs phlégréennes enveloppent d’un brouillard perpétuel, continuent de remorquer leur navire à travers les eaux limoneuses. Ils atteignent un promontoire près duquel l’Akhéron coule entre des rives glacées. Il débouche dans un noir marais qu’entourent des arbres chargés de fruits. Là est Hermiona, dont les murailles sont basses, entourées de pâturages et de villages. Cette cité est habitée par des hommes justes qui, après leur mort, sont

transportés, dans une barque, à la région opposée,

que baigne l’Akhéron. Près de là sont les cités et les portes invincibles des Enfers et le peuple des songes l . »

Il est fort possible que, lors de l’établissement des

Egyptiens et des Libyens dans les îles Atlantiques, celles qui forment aujourd’hui la péninsule de Taman, fussent aussi riantes et^ombragées que l’étaient, naguère, les Champs -Élysées. Mais lorsque

l Argonaute x, 11*25-1140. Hermiona ? la ville d’Hermès, fut située, très-probablement, sur le cap ouest de file de Taman, dans le Bosphore, que Scylax appelle le promontoire Ilermœum , et où fut, plus tard, Hermonassa. Elle était séparée de l’Hadès par l’Averne ou baie de Taman. Aussi, disait-on que les Herméens étaient dispensés du droit de passage pour leurs morts à cause de leur grande proximité des Enfers.

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le cratère sous-marin, où s'engloutit l’Atlantide, eut été comblé par l’amoncellement des terres, les gaz enflammés, étouffés sous ce poids, cherchèrent une aufcrc route par des fusées latérales. C’est alors que s’ouvrirent, au nord de la presqu'île de Kertch, dans les îles Cimmériennes et de Temrouk, et jusque dans la mer d’Azof, ces bouches purulentes servant d’exutoire continuel au loyer intérieur. Dès ce moment, l’aspect de ces îles changea et un voile lugubre de

vapeurs sulfureuses ne cessa de peser sur elles.

Une partie des tribus échappées au premier déluge étant revenues habiter les îles, le rite solennel du jugement des morts fut remis en vigueur et fonctionna meme, dans toute sa puissance, durant la période qui précéda le déluge de Deucalion. A la suite de la perturbation apportée par cette dernière et formidable catastrophe , l’émigration des populations affaiblit par degrés l’importance de l’institution qui perdit le caractère de superstitieuse terreur dont elle était entourée. Mais les tribus pélasges, en quittant le pays , en emportèrent la tradition profondément empreinte dans leurs souvenirs, et elles appliquèrent aux divers lieux où elles se fixèrent, les dénominations locales du primitif Enfer. En Campanie, en Sicile, dans l’Épire, en Arcadie , en Béotie , on trouvait un fleuve Styx , un

Averne, un Akhéron; les Champs-Élysées étaient, disait-on, dans la Thesprotie où coulait le fleuve Akhéron. Virgile a profité, pour la commodité de son récit, de la croyance populaire qui plaçait les Gimmériens au bord du lac Lucrin, et il fait descendre Énée aux Enfers par une porte souterraine située entre Cumes et Baïa. Mais il n’est pas douteux que ce poëte.l’un des plus instruits de l’antiquité, ait parfaitement connu la véritable position de l’Hadès originel ; il le prouve par le passage des Géorgiques où il représente Orphée, errant, pendant sept mois, autour du royaume de Pluton où Eurydice est retenue, « et parcourant le pays glacé des Hyperborées, les bords du Tanaïs neigeux et les plaines que le Riphée couvre de ses gelées l . »

On conçoit que, sous la double influence du mysticisme sacerdotal et des tendances imaginatives de la race, la tradition du mythe infernal ait pris bien vite un caractère surnaturel. La sinistre aventure de la nation des Atlantes, engloutie dans un gouffre brûlant, en punition, disait-on, de son impiété, contribua à répandre la croyance d’un monde souterrain de flamme et de poix bouillante où les âmes des coupables étaient précipitées, et la prison du Tartare, dans

Georgicon, IV, v. 517.

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laquelle les rois enfermaient leurs sujets rebelles, pour les livrer aux supplices, engendra l’idée d’un séjour d’horreur où de noirs démons, armés de fourches, tourmentaient les damnés. Même durant la période où le rite s’accomplissait dans sa majesté sombre, la caste sacerdotale, héritière de la tradition égyptienne, et que les mythographes désignent sous le nom de Boréades, tenait, rigoureusement interdite aux profanes, l’entrée des quatre îles de l’Hadès. Pendant des siècles, leur inviolabilité fut conservée par la religieuse terreur qu’ils surent entretenir autour de cet asile. Les princes de l’Hadès n’accordèrent que très-rarement la permission d’y pénétrer à l’aide du rameau d’or. Les annales mythologiques ont enregistré avec soin les noms des héros qui descendirent aux Enfers de gré ou de force. Quelques-uns furent victimes de leur audace, témoins Thésée et Pirithotls qui, après être entrés à l’infernal séjour avec l'intention d’enlever Proserpine, s’étant assis sur une pierre pour se reposer, y restèrent attachés jusqu’à ce qu’Hercule fût venu les délivrer.

De la confusion. qui se fit dans les esprits entre les véritables habitants des Enfers et les morts qu’on y admettait journellement, se forma l’idée vague d’une population dont l’existence flottait entre la vie et le trépas. Les mânes ou ombres, comme on les appelait,

étaient censés accomplir la plupart des fonctions de

la vie et participaient même aux passions et aux habitudes des vivants, auxquels il leur était permis d’apparaître et de parler. Puis la flatterie et la haine, l’esprit de nationalité et de parti ne pouvaient manquer, à cette occasion, de se manifester. Les Grecs se plurent à peupler les Champs-Elysées des âmes des héros dont la mémoire leur était chère, et à reléguer au Tartare les ennemis et les persécuteurs de leur race. De même, les Hébreux plaçaient les géants Réphaïm dans le Schéol , demeure souterraine qui se discerne mal du tombeau, dit M. Renan, et où les morts conservent une existence pareille h celle desombres de l’Odyssée L

Pour nos aïeux, les Celtes, l’Enfer c’est Annoufen, le gouffre ténébreux, le fond de YAbred. Abred est divisé en cylch ou cercles, auxquels il semble que Dante ait emprunté la donnée de son poème. Le premier cercle est privé de vie et représente le néant; dans le second, les êtres possèdent cette même existence douteuse qu’on attribue aux mânes et aux habitants du Schéol. Le monde des bienheureux s’appelle le cylch de Gwynfïd.

Chez les Scandinaves, Swerga est le séjour des

1 Renan, Job, introduction.

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dieux, et la région inférieure, où sont les coupables, s’appelle Narak. Lorsque, après la destruction du monde, Odin et Yali revinrent habiter la plaine d’Ida, où jadis s’élevait Asgard, ils résidèrent dans Himinborg, la ville céleste. Les hommes probes et vertueux sont réunis dans la cité étincelante d’Asgard ; les méchants sont rejetés dans Hellen et de là dans Niphu lhetm, la neuvième région. Hell est resté synonyme d’enfer dans les idiomes des familles germaniques, issus de la souche scythique, mais dans les langues des peuples d’Orient, descendants de Cousch et des Libyens, el a le sens de sacré et de vénérable.

L’Enfer avait un roi. Toutes les mythologies s’accordent pour dépeindre ce sombre personnage sous les couleurs les plus fantastiques. Les Latins pélasges lui avaient conservé son nom libyen : Pluton c’est Phûton, dérivé comme Python (Pûtoon) du Phut hiéroglyphique, appellation ordinaire du dieu Typhon, en qui les Egyptiens personnifièrent la famille Couschite dont les Pasteurs Huksos étaient les descendants. Les Romains avaient un grand respect pour Dis ou Pluto. Cette divinité était rangée au nombre des huit dieux primitifs, les seuls qu’il fût permis de figurer en or, en argent et en ivoire.

Les Grecs l’appelaient Adès ou Aïdès , et cette dénomination paraît même avoir été connue des premiers Latins, puisqu’on lit Eidesius , dans une inscription funéraire antique L Le surnom Aïdonéos s’identifie avec l’Adonaï des Syriens et des Hébreux, seigneur suprême, et se retrouve sans doute dans Aeddon, le pontife de Iïu le Puissant qui régna sur les pères des Bretons Cymri i 2 3 . Pluton est aussi qualifié de rex Chaüs, roi du Chaos, ou, pour parler exactement, roi de Cousch. Horcus ale même sens ainsi que son inversion le Chusor de Sanchoniathon.

Plutarque l’assimile à Saturne et Macrobe à Borée en effet, les Boréadcs ou Hyperborées 8 , famille sa-, cerdotale qui succéda aux prêtres d’Ammon, habitaient les rives du Bosphore et le cap Ak Boroun, Boréum, a sûrement conservé leur nom.

L’appareil terrifiant dont s’entourait le roi des Enfers porta très-loin sa renommée. Ses principaux traits caractéristiques se reconnaissent dans l’Ahriman des Perses, roi des Devs et des Darvands, ennemi d’Ormuzd au brillant visage. C’est lui que l’Avesta qualifie d’impur, do noir de peau ; son surnom apéethi rappelle Japet, père de la théogonie hellénique qui, selon Homère, règne avec Saturne dans

i Gudia, Inscript ., 60

- Taliésin, Davies, Myth. of Druids, I, 122.

3 Hérod., 1. IV. —P. Mêla, III, c. v.

LES CHAMPS-ÉLYSÉES. 353

ces lieux voisins de l'Océan où est situé le Tartare.

Ahriman commande dans l’Albordj, comme Eblis, le prince des Djinns, réside dans la montagne de Kâf. Or, ces deux dénominations désignent, dans les légendes des Perses et des Arabes, la même contrée, le Caucase. C'est aussi Yama, le juge des morts chez les Hindous, qui envoie les bons à. Swerga, le premier ciel, et les méchants dans Narak, la région des serpents.

Pluton s’identifie parfois avec Yulcain ou Hephaïstos, souverain du Niphates, la contrée aurifère qu’exploitaient les Cyclopes ; il prend alors le nom de Plutus, dieu des métaux et des mineurs. Son nom Ditis, synonyme de richesse, est celui par lequel César le désigne comme ancêtre des Gaulois.

Minos préside entre les deux assesseurs, Eaqueet Rhadamanthe, au tribunal des Enfers. Il caractérise le pontife souverain de l’Hadès, dans ses fonctions de justicier où il représente Osiris. C’est lui qui tient Turne fatale où se déposent les votes qui décident du sort du défunt. La fable applique le nom de Minos à deux princes, dont on a fait des rois de Crète par une méprise qui s’est étendue à un grand nombre de faits mythologiques. L’erreur est venue de ce que la tribu sacerdotale des Curètes se forma dans l’île d’Ammon,

où une localité, au sud ‘de l’île, porte encore aujourd’hui le nom de Khrèta 1 2 . Or, ce fut aux colonies des Curètes que la Crète, Curetis, dut sa civilisation. On ne peut douter que ces colonies aient été originaires du Caucase, lorsqu’on lit dans Strabon que les Curètes, dont les princes Titans firent don à la déesse Rhéa, pour célébrer ses mystères, vinrent d’abord de Colchide, d’où ils passèrent dans l’Asie-Mineure, et de là en Grèce et dans l’Archipel 3 .

Il faut donc reporter au Palus Méotide la fable du Minotaure et de Pasiphaé, épouse de Minos II, constructeur du Labyrinthe. Ce prince fut un roi puissant sur la mer, qui soumit à son autorité les peuples voisins, entr’autres les Athéniens, auxquels il imposa le tribut de sept jeunes filles et sept jeunes garçons dont Thésée, le dernier des chefs de l’Athènes taurique, affranchit sa patrie. La fable qui se greffa, beaucoup plus tard, sur cet événement, prit naissance dans la Grèce. En effet, l’on voit d’ici l’invraisemblance d’un roi de Crète réduisant, malgré la distance, Athènes à l’état de vassale, sans inquiéter le reste de l’Hellade.

L’établissement successif des migrations Hellènqs,

1 Longuet, Carte de Crimée , 1854.

2 Strabon, L X.

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dans la Grèce, mit fin au cycle des héros, ainsi qu’aux traditions fabuleuses qui se composaient des réminiscences d’une époque, depuis longtemps évanouie, et d’un pays dont la situation oubliée se perdait dans un passé merveilleux. L’histoire ne commence pour les contrées du Bosphore qu’au sixième siècle, lorsque les colons de Milet et d’Héraclée viennent s’y fixer. On les voit soumises alors à des souverains d’une dynastie Spartocide, du nom de Satyros et de Leukon, dénominations barbares modifiées par l’euphonie hellénique. Plus tard Mithridatejeta sur ces contrées, redevenues sauvages, un dernier éclat par sa glorieuse résistance à la domination romaine, dans laquelle le Bosphore et le Pont s’absorbent ensuite comme le reste du monde.

Il est probable que, durant la période postérieure au cycle héroïque, les successeurs des Minos, continuateurs de la tradition égyptienne, furent ces prêtres Boréades ou Hyperborées sur lesquels Hérodote s’étend avec détail et dont P. Mêla a raconté l’existence pieuse et révérée des peuples voisins. Mais, tandis que le désert qui s’était fait alentour, les ensevelissait dans l’oubli, la tradition surnaturelle du premier âge voyageait avec les migrations parties après le déluge, conservée précieusement dans les croyances popu-? laires. C’est un fait psychologique des plus curieux

que cette foi héréditaire au diable et à l’enfer qui se rencontre chez tous les peuples asiatiques et européens. Enracinée, au début des sociétés, dans l’imagination neuve et impressionnable des populations ignorantes, elle s’est identifiée avec leurs premières notions intellectuelles. S’appuyant sur le principe moral de la récompense et du châtiment, elle s’est introduite dans tous les dogmes, les modifiant plus qu’elle n’en a été modifiée, et subissant des altérations si peu profondes qu’on la reconnaît, au premier examen, chez le Celte comme chez le Musulman, chez l’Hellène comme chez le Juif et le Guèbre. C’est surtout parmi les populations des campagnes que les superstitions les plus enfantines sont venues se grouper autour de l’idée principale. Les traditions locales s’y mêlent confusément. Les Pans, les Satyres et les Centaures de la fable grecque reparaissent sous la forme de démons cornus à pied de chèvre et à sabot de cheval. Le chien noir, qui rappelle Cerbère, et le loup, symbole des Pélasges Lycaonides, sont les attributs ordinaires du diable. Lorsqu’il préside au sabbat, son front est armé des cornes recourbées du bouc d’Ammon, il tient la fourche en main comme Pluton, et autour de lui recommence la ronde forcenée des bacchanales.

Au moyen âge, le diable, personnification des Cou-

LES CHAMPS-ÉLYSÉES

shites initiateurs des premières sociétés aux arts et aux sciences occultes, est le savant par excellence, l’ouvrier habile en tous métiers, l’inventeur de l’imprimerie, le constructeur des cathédrales. Il est trèsingénieux en serrurerie et autres ouvrages de fer. Sauvai raconte que les serrures de Notre-Dame étaient si bien travaillées qu’on disait que le diable les avait faites.

Cependant, à mesure qu’il s’éclaire, l’homme devient moins peureux. Il se familiarise avec son épouvantail. Le diable s’établit dans le foyer; devenu presque bienfaisant, il fait le ménage pour les bonnes servantes et lutine les paresseuses. Tantôt il entre dans le corps d’une vieille femme qu’on exorcise, tantôt dans celui d’un savant qu’il faut brûler. Cette persistance de la croyance au diable, à côté du christianisme, et l’obstination avec laquelle les sorciers et les possédés pratiquèrent ce culte, malgré les persécutions et les supplices, offrent un des plus bizarres exemples d’atavisme qu’on puisse observer chez les hommes. C’était l’instinct de la religion originelle éparpillée et rompue en tronçons cherchant à se rejoindre et à revivre dans les rites nocturnes que le culte dominant proscrivait avec horreur.

Et pourtant le christianisme lui-même a vécu de cette croyance. Il a un paradis pour les justes et des

lacs de poix bouillante pour les coupables. L’Enfer est une de ces traditions qu’il a héritées des religions antérieures. C’est toujours une région enflammée dans les lieux bas de la terre, où règne le Satan des rabbins, le Suden de Macrobe, qui tire probablement son nom du terme hiéroglyphique soutun, seigneur toutpuissant, qu’on lit habituellement sur les cartouches des Pharaons. Enfin, il est le serpent, il gran venne, comme l’appelle Dante, symbole chez les Égyptiens, comme chez les Druides , de l’autorité sacerdotale.

Mais, devant les progrès de la raison, l’empire du diable décline rapidement. Les superstitions dont il s’entourait s’évaporent, comme les rêves au chant du coq; il n’appartient plus qu’à la légende et à la poésie, et le dogme lui-même commence à renier co vieux spectre qui n’est plus que ridicule et pour qui le temps de l’histoire semble à la fin venu.

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