L'océan
À Faculté des Lettres de Nancy.Mon auditoire se composait de candidats à la licence, et d’un public éclairé, intelligent, instruit. je n'ai pas besoin de le dire, mais non de savants professionnels, et comme je n'étais pas obligé de me préoccuper de préparer à des examens, j'étais libre de faire mon cours à ma quise. C’est pourquoi j'ai supprimé tout calcul, toute formule et ne suis entré dans la description détaillée d'aucune expérience. Ceux qui désireront ces sortes de renseignements ne seront pas embarrassés pour les obtenir et ils trouveront dans les pages suivantes la bibhographie d'un certain nombre d'ouvrages parmi les plus connus relañfs à locéanographie. Je me suis d’ailleurs fait un devoir de donner à ce sujet mes conseils à tous ceux qui ont bien voulu me les demander. En revanche, j'ai cherché à présenter des idées géné-
rales. Avouerai-je que même quand il s'est agi d'un enseignement
véritablement technique, sauf dans le laboratoire, je n’ai jamais cessé de penser qu’il importait assez peu de raconter des détails que chacun peut trouver dans des livres — le soufre est jaune, le sel a une saveur salée, la densité du quartz est 2,61, — mais qu'il était essentiel de communiquer à ceux qui me faisaient l'honneur de m'écouter, des notions scientifiques générales, une discipline de l'esprit, une tradition qui n’est suseeptible de se transmettre qu’oralement parce qu’elle est vraiment l’âme du professeur, le fruit du labeur de sa vie entière. On me pardonnera la conviction où je suis que l’enseignement supérieur dort
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s’adresser à des disciples, non à des élèves et moins encore à des écoliers.
En me livrant aux études que je poursuis depuis longtemps, j'ai rencontré quelques maîtres et quelques ouvrages qui ont exercé sur mot une influence profonde. Parmi eux est Mohr dont je n'ai cessé d'adnurer la magnifique « Geschichte der Erde ». On y découvre des erreurs ; cela est sans grande importance. Une erreur matérielle scientifique se corrigera tôt ou tard: et plutôt tôt que tard, car il ne manque pas de gens plus habiles à suivre autrui pour vivre de ses miettes qu’à marcher hardiment en avant. Mohr possède l'ampleur de vues d’un véritable maître. Quand je voyageais, j'ai traversé les marais et les fondrières, j'ai supporté sans me plaindre la fatique sous le soleil et sous la pluie lorsqu'on n\'a nettement montré le but vers lequel j'avais à me diriger; si je me sus parfois égaré, douloureusement heurté contre les obstacles, j'ai toujours fini par retrouver mon chemin dès que j'ai su où il devait me conduire. Dans la première édition de son ouvrage, Mohr a réuni sous forme de ce qu’il appelait des thèses, les points principaux qui constituaient sa foi scientifique et qu’il avait cherché à mettre en lumière dans le reste de son livre. Il y a dans ce procédé une franchise, une loyauté dignes de respect. Avec le dédain des faux-fuyants, la fière conscience dé soi-même, la hardiesse à prendre sa part, toute sa part de responsabilité, quoi que réserve l'avenir, confirmation ou désaveu, on aura accompli son devoir parce que si le savant risque beaucoup, risque tellement qu'il est sûr d'y perdre, en revanche la science est certaine d'y gagner. J'ai essayé d'imiter mon modèle dans la mesure de mes forces et c’est pour cela que je vais résumer, pour ce qui touche à l'océanographue, quelques-unes des conclusions auxquelles j'ai été amené, mes thèses qui sont mes convictions d'aujourd'hui. Peut-être ne serontelles plus celles de demain. Je ne refuse à personne, pas même à moi-même, le droit, le devoir de me démentir — avec preuves à l'appui, bien entendu.
Je suis pénétré de l'importance de l’océanographie au point de vue pratique comme au point de vue théorique. Je laisserai de côté ce qui concerne la pratique : navigation, péche et télégraphie sous-marine, sujets sur lesquels je me suis suffisamment
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étendu en maintes circonstances. Ici le point de vue théorique doit être plus spécialement exposé. La géologie est locéanograplne du passé et pour la connaître réellement, sérieusement, scientifiquement, 1l faut procéder avec méthode, du plus certain au moins certain, du présent au passé, de l’océan d'aujourd'hui à lPocéan d'il y a mille milliers d'années. On ne sait pas ce qui s’'accomplit en Méditerranée, à une heure au large de Marseille et on parle sans hésiter de ce qui avait lieu au fond de la mer crétacée, dévonienne ou silurienne ! Toute opinion ou assertion qui n’est appuyée n1 sur un chiffre, ni sur une mesure, m1 sur une expérience, tout ce qui, dans l’histoire ancienne du globe n'est pas démontré être un phénomène sinon identique, du moins comparable à ceux d'aujourd'hui est réverie pure. L'évolution se fait avec une implacable riqueur pour l’ensemble des connaissances humaines. Les sciences physiques et chimiques passent aux sciences mathématiques, les sciences naturelles aux sciences physiques et chimiques. La minéralogie des vieux naturalistes a franchi la limite, c’est maintenant au tour de la géologie par l’océanographie. Si des modifications anciennes aux phénomènes actuels sont constatées, si l’on veut me forcer à admettre pour un océan crétacé ou jurassique, des faits différents de ceux que je suis capable de voir de mes yeux, de mesurer de mes mains, j'exige d'en savoir les motifs non pas basés sur l'opinion de tel ou tel maître — j'en ai vu tellement apparaître, de ces maitres, apparaître et disparaître, — mais motifs rigoureux, pesés sur une balance, mesurés sur la platine graduée d’un microscope, avec un appareil de verre ou de cuivre décrit dans ses moindres détails afin que je puisse, s'il me convient, recommencer à mon gré la mesure et affirmer ensuite contre n'importe quel contradicteur, qu’elle est exacte et alors étre convaincu, ou qu’elle est fausse et en fournir la preuve. Je ne parle en ce moment que de l'étude des couches sédimentaires, que de la partie de la géologie qui concerne la stratigraphie. Quant à ce qui touche les roches cristallines, il en est de même. C’est aux chimistes et aux physiciens à apporter la clarté dans le chaos de la pétrographie. Dès qu'on aura élucidé la chimie de la silice, celle du règne inorganique, comme l’a été la chimie du carbone et de l'azote qui est celle du règne organique, puis qu'on aura méthodiquement,
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par analyse et par synthèse, chimiquement et physiquement, résolu le problème des alliages métalliques devenu facile grâce aux ressources dont dispose maintenant la science, l'étude des roches deviendra aussi simple, rationnelle et définitive que la chimie organique, et elle ne ressemblera quère à la pétrographie actuelle.
Tout minéral porte la trace de tous les événements auxquels il a assisté. Le moindre grain de sable raconte l’histoire de son existence. Le but de la science est d'écouter ces récits, de les comprendre, de corroborer les dires des uns par les dires des autres et de reconstituer ainsi les faits d’un très lointain passé dans l'entière splendeur de leur vérité. L'œuvre est lonque, plus d'un savant y usera ses forces et sa vie et néanmoins elle est possible et elle s'accomplira.
L'océanographie ressemble à la géographie dont on a donné .
une définition très juste en l'appelant un carrefour de sciences. En son état présent, elle exige de ceux qui s’en occupent des connaïssances étendues et variées. Elle est un art autant qu'une science. Gardons-nous de croire, cependant, qu’elle dédaigne les spécialités. Elle en a d'autant plus besoin qu'elle s’étend davantage et qu'il est impossible à un homme de tout approfondir quels que soient son dévouement, son ardeur et son intelligence. Les spécialistes sont nécessaires à la condition qu'ils ne le soient pas devenus trop tôt. Tout en poursuivant leurs recherches dans une voie particulière, ils ne doivent pas oublier que leur täche n'est qu'une fraction d'un ensemble. Pour construire un palais, on prend des maçons, des tailleurs de pierres, des peintres, des charpentiers, des menuisiers, mais auparavant un architecte s’est chargé de dresser les plans et de faire comprendre à chacun que l’œuvre de sa spécialité n’est pas destinée à rester isolée et qu'elle se rattache à d’autres œuvres dont l’ensemble sera l'édifice. Les spécialistes, travailleurs de la main ou travailleurs de l'esprit, sont indispensables, mais ils doivent s’entr'aider. C’est la façon d'obéir à l'architecte. La découverte de la vérité est une œuvre d'assistance mutuelle. Pour faire de locéanographie, il faut étre toujours un peu architecte : savoir beaucoup de choses à peu près bien et très bien une certaine chose.
Plus on regarde les phénomènes naturels, plus on y aperçoit
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la complication et moins on y voit le hasard. On comparerait volontiers un phénomène auquel prennent part toutes les forces naturelles à une équation unique à un nombre immense d’inconnues. Une telle équation n’est résoluble ni mathématiquement ni matériellement. Le savant la considère avec son intelligence, ses connaissances et, disons le mot, son flair scientifique qui est, pour une part son cerveau ef pour une autre part plus grande quon ne le suppose, lintégrale des années écoulées depuis qu'il reste debout à côté de ses verres et de ses entonnoirs, assis à sa table de microscope ou à bord d’un bétiment, s’il est océanographe. C’est une somme de travail et d’abnégation. Il choisit parmi toutes les forces actives les cinq ou six qui lui semblent jouer le rôle prépondérant. Le moment de la spéculation est alors passé ; s’il y persistait, 1l philosopherait et serait perdu. Il retrousse ses manches et se salit les mains. Des cinq facteurs les plus essentiels, il prend le premier et comme il ne peut anéantir
les quatre autres, par un procédé qu'il invente, pratiquement et
non intellectuellement, il les rend constants. I le fait varier; : avec des instruments en verre ou en cuivre, avec des tubes. des miroirs, il étudie les variations du phénomène total en fonction de celles de l'unique variable conservée et il en trace la courbe. Il opère ensuite sur la seconde varrable isolée comme sur la première rentrée maintenant dans la masse des constantes et il trace une seconde courbe. Successivement il trace les cinq courbes. Le phénomène est analysé et désormais, lorsque dans la nature, le savant le constatera, 1l sera le plus souvent en état de l'expliquer gräce à la comparaison qu'il fera de ses courbes dont chacune fiqure le rôle d'une force. Une manifestation naturelle quelconque est une totalisation, une addition algébrique de termes ayant des valeurs différentes, positives ou négatives, grandes ou petites, variables et susceptibles de se combiner de mille façons pour apporter un même résultat. Le pouvoir d'explication rétrospective est très grand, celui de prévision est resté bien faible. Quand l’homme sera dans l'obligation absolue de prévoir, comme en météorologie, car le laboureur et le marin ont l’impérieux besoin de savoir le temps du lendemain, il procédera emprriquement, observera sans se lasser, dressera des moyennes, établira des probabilités et se trompera souvent. La science a des aspi-
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rations infinies ; en réalité elle est cruellement limitée par l'infinie faiblesse de l'intelligence humaine et l'infinie complhcation des phénomènes naturels. C’est beaucoup que l’homme sache qu'il ne sait pas beaucoup et qu'il ne saura jamais beaucoup.
Je me suis servi de termes mathématiques afin d'exprimer plus nettement ma pensée et pourtant, dans la majorité des cas, les mathématiques sont une aide précaire pour l'explication des phénomènes naturels. Elles sont l’idéal et non la réalité ; elles sont simples et la nature ne l’est pas. Le signe de l'égalité qu est la base de leurs raisonnements est une absurdité matérielle puisqu'il n'existe pas sur la terre entière deux feuilles d'arbre mathématiquement égales, ni au fond de l’océan deux grains de sable rigoureusement égaux, ni dans la masse entière des eaux océaniques deux gouttes absolument identiques. L'usage abusif des mathématiques en hstorre naturelle, le fanatisme des décimales ont fait commettre de grosses sottises dont il serait facule de citer des exemples. Les mathématiques sont un outil précieux pour certaines besognes, inutile et même dangereux pour certaines autres. En cours de travaux, pour essayer d'éviter quelque peine et de gagner du temps, j'ai sollicité l’aide des mathématiciens ; malgré toute leur bonne volonté, ils n’ont jamais manqué de protester que je leur posars.des problèmes tellement compliqués qu'il leur était impossible de les résoudre. J'en étais donc réduit à traiter les questions expérimentalement : j'installais l’expérience, je mesurans les résultats, je les mettais en courbe et j'obtenas une solution satisfaisante en ce sens qu'elle était adéquate à la nature. En science naturelle, les mathématiques doivent régner et ne pas gouverner ; comme pour le latin, il est indhspensable d'en avoir fait afin d'assouplir l'esprit à leur bienfarsante discipline et non moins indispensable de n’en plus farre ensuite. Combien plus sage est la phrase de Mohr conseillant l'interrogation expérimentale directe de la nature qui répond à toutes les questions qui lui sont adressées, par un oui, ou bien par un non ou bien par le silence, et dans ce cas, celui qui l'a interrogée a mal posé sa question.
L'océanographie, qui n'est pas la zoologie, y touche cependant de très près. L’être vivant est un instrument d'une extréme délicatesse et en même temps très difficile à manier pour deux rai-
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sons. La première est qu'au lieu de n'indiquer qu'une unique variable comme le thermomètre la température ou le baromètre la pression, il en mesure un ensemble : toutes les conditions du milieu ambiant, sans en excepter une seule. En second lieu, sa graduation est restreinte ; elle ne comporte que trois degrés : la présence abondante si toutes les conditions sont favorables ; la présence rare ou l’état précaire des individus quand parmi les conditions il en est une ou plusieurs médiocrement favorables ; l'absence lorsqu'il s’en trouve une ou plusieurs franchement dé favorables. La géologie sera transformée lorsque la zoologie aura déterminé pour un animal, la relation existant entre les conditions de sa vie et les données précises extérieures, température, pression, profondeur, lumière, nature du fond préféré et le reste. Les fossiles commenceront alors à parler et à dire autre chose que leur nom ; ils raconteront leur histoire depuis leur naissance et méme celle d'après leur mort : ce qu'était l'océan où ils habitaient et qui a disparu depuis des siècles de siècles, sa configuration, ses limites, la température, la salure de ses eaux, sa profondeur, le parcours et la vitesse des courants qui le sillonnaient, la puissance de ses vaques, les vents qui les soulevaient, les pentes abruptes ou adoucies des rivages et plus tard, lorsque le sol sous-marin où étaient enfouis ces fossiles sera devenu terre sèche, ils en diront les plissements, ils en indiqueront l'érosion. Cet espoir n’est pas un rêve ; il se réalisera le jour où les trois spécialistes, l'océanographe, le zoologiste et le stratigraphe consentiront à travailler ensemble et d'accord.
Les lois principales de l’océanographie sont pour la plupart connues et maintenant, sans perdre de vue l’ensemble, il faut se hivrer à l'étude du détail. Le temps des grandes explorations est passé et, sous peine d'éparpiller inutilement ses efforts, il faut avoir le courage de se cantonner dans les espaces restreints et de chercher à les connaître complètement. Grâce aux congrès internationaux, des conventions ont à peu près réglé l'uriformité du travail et deux observateurs, aux deux extrémités du globe, sont presque certains de pouvoir comparer entre eux les résultats qu'ils auront obtenus. L'océanographie doit progresser de proche en proche, à partir de points isolés, en tache d'huile.
On trouvera dans ce livre l'indication de certaines recherches
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qui me paraissent intéressantes à tenter. C’est une toute petite | partie des travaux que j'entreprendrais si je devais vivre encore quelques siècles, sans compter ceux que je rencontrerais en route. C’est une joie que de découvrir le moindre des mystères de l'immense nature. En vérité, les jeunes savants sont heureux ; ils possèdent le présent — leur force et leur jeunesse — et ils ont le droit d'espérer dans l'avenir.
Un dernier mot. Pour chaque chapitre, j'ai donné un court historique du sujet traité. Ce n’est pas la satisfaction d’une vaine curiosité, mais un enseignement. L'homme est une humble image de l'humanité ; quelque chose qu'il entreprenne, il procède le plus souvent comme a procédé l'humanité ; l'histoire des tätonnements de l'une rendra plus assurée la marche de l'autre. Et puis, n'est-il pas juste d'appeler la reconnaissance et le respect sur les précurseurs, ceux qui ont ouvert la voie, qui trop souvent ont été à la peine plus qu'ils n’ont été à l'honneur? Si j'ai tenu à citer les noms de Marsiqli, de Marc Lescarbot, Chappe d’Auteroche, Buache, Marcet, Aimé, de Roujoux, Dupetit-Thouars, de Tessan, Bérard, Delesse et d'autres encore, c’est que j'ai constaté avec tristesse que nous étions ingrats pour ceux qui, dans notre pays, avaient eu la gloire de créer l’océanograplue, en avaient fait une science de français et, malgré leurs efforts, avaient sè peu réussi, hélas! à en faire une science française
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