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PROCÉDÉS EMPLOYÉS POUR L'ÉTUDE DU RELIEF SOUS-MARIN

1 nous considérons dans son ensemble la masse énorme des S eaux de l'océan, nous constatons d’abord que des contours irréguliers la séparent nettement des masses continentales qui bordent son bassin et sont les côtes maritimes et ensuite que sa profondeur est variable. Dès le début, nous avons donc à répondre à deux questions : quelle est la forme des limites communes à la terre et à la mer et la réponse est du domaine de la géographie — quel est le relief du lit caché de l'océan dont la profondeur, quelque grande qu'elle soit, n’est certainement pas infinie. En effet, si d’un navire retenu par le calme, immobile au milieu de la mer, on jette pardessus bord un objet pesant quelconque, on Le voit descendre à travers l’eau bleue qui lui communique ses teintes glauques ; son éclat s’affaiblit, 1l disparait mais, continuant sa chute verticale, il doit tôt ou tard atteindre le terrain solide, On ne saurait admettre lexistence d’abîimes, puisque la Terre étant un globe isolé, aucun de ses diamètres ne peut être infini. A quelle distance sera ce fond? Sera-t-il partout, sous la vaste étendue des flots, également éloigné de la surface? L’humanité à son aurore s’est déjà posée ces problèmes. Ils sont aujourd'hui résolus sinon complètement, du moins suffisamment pour donner satisfaction à nos premiers et plus importants besoins théoriques et pratiques. Il a fallu pour cela

trois mille ans de travail; la science est un fruit qui mürit lentement.

Les peuples antiques, Chaldéens, Égyptiens, Hébreux, avaient tous eu leur imagination saisie par la majesté de la mer; ils avaient été émus par ses grandeurs et par ses colères et elle les avait remplis d’une crainte sacrée. Ils avaient considéré l’océan comme la demeure de la divinité, comme l’état initial de la matière sortant du chaos et cherchant à s'organiser sous la toute-puissante injonction divine. La notion sacrée de la mer entre dans tous les mythes primitifs. Aucun peuple n’éprouva ce sentiment de terreur plus violemment que les Hébreux. On en trouve les preuves presque à chaque page des livres saints. Ils ne possédaient point de débouchés sur la mer et s’isolaient autant qu'ils le pouvaient des autres peuples. Cependant, du haut de leurs montagnes, ils l’apercevaient au loin assez pour être certains de son existence el par conséquent pour croire ce qu'ils en entendaient raconter. Beaucoup d’entre eux, faits prisonniers de guerre et réduits en esclavage par les Phéniciens, avaient dû être embarqués de force par ceux-ci sur leurs vaisseaux afin de servir de rameurs. Que l’on suppose quelques-uns de ces esclaves, au retour d’une de ces navigations, parvenus à s'enfuir et à rejoindre leurs concitoyens. Leurs terribles récits exagérés encore, s’il est possible, par l'imagination orientale, ont sûrement contribué à répandre et à conserver chez les Hébreux la tradition de cette terreur.

Il en était autrement pour les Phéniciens, probablement la plus ancienne de ces thalassocraties, Pélasses, Lydiens, Milésiens, Cariens, Phocéens et autres qui, concurremment ou successivement, régnèrent sur la Méditerranée. Il y eut cependantentre eux une différence. Les Grecs furent des pirates artistes, tandis que les Phéniciens furent des pirates commerçants. Venus, dit-on, du golfe Persique, établis ensuite sur la côte Est de Syrie, entre le Liban et la mer, ils rayonnèrent sur les rives asiatiques de la mer Égée, puis sur l’Archipel, la Grèce et de là, vers les vi et v° siècles avant l’ère chrétienne, sur le bassin entier de la Méditerranée qu’ils jalonnèrent de leurs comptoirs. Tout conspirait pour faire de ces

peuples des marins; ils ne pouvaient être que ce qu'ils furent. Pays bordé par la mer et, il est vrai, presque sans ports, mais à peine l’avaient-ils quitté qu'ils arrivaient dans la mer Égée où ils trouvaient des côtes extraordinairement découpées et offrant au navigateur des multitudes d’abris en cas de mauvais temps, îles semées au milieu des flots pour servir de stalions et faciliter par une série d'étapes les grandes traversées. Leurs montagnes couvertes de forêts fournissaient d'excellents bois de construction, le’ climat était doux et clément et, ce qui est mieux, leur intelligence était remarquablement douée pour le négoce, audace mêlée de prudence qui les poussait aux aventures et, en cas de besoin, les aidait à en sortir à leur avantage. A tant de conditions si favorables, s’ajoutaient même pour ces Méditerranéens, leurs défauts, leur incapacité politique faite de haines et de jalousies, leur intolérance féroce qui alternativement transformait chacune des moitiés d’une même tribu, grande ou petite, l’une en tyrans, l’autre en troupeau de victimes, défauts incurables puisqu'ils se continuent encore chez leurs descendants, défauts qui les chassaient de leur propre pays et, de temps à autre, les forçaient à essaimer au loin.

Chez ces peuples, les questions relatives à la mer étaient plus qu'importantes, elles étaient indispensables. Elles se présentaient toutes ensemble et à chacune il fallait une solution immédiate : constructions navales, connaissance des côtes, c’est-à-dire géographie, données astronomiques pour se guider. Le fond même des eaux prenait un intérêt et la recherche de tant de problèmes commencée par la nécessité, était continuée par la curiosité. Le premier sondage a été exécuté par le premier homme qui a vogué sur les eaux, monté sur le plus humble des radeaux, füt-ce sur un tronc d'arbre car, en abordant, il a cherché soit à s’approcher du rocher descendant à pic dans la mer afin de débarquer plus aisément, en laissant son embarcation à flot et pouvoir se rembarquer, soit une plage sableuse en pente douce afin de s’y échouer et d’y tirer sa pirogue au sec pour la mieux réparer et la mettre à l'abri de la tempête. Dans les deux cas, il fallait savoir mesurer la profondeur du regard ou avec la perche servant d’aviron ou, le bateau

devenant plus grand et l’eau moins transparente, avec une corde à laquelle on avait attaché une pierre pour la laisser mieux enfoncer. Telle fut la première sonde. Ainsi s’accumulaient les problèmes théoriques et pratiques d'astronomie et de géographie : étudier les localités et leurs ressources, choisir les routes les plus directes, distinguer les meilleurs points de relâche le long des côtes. Bien qu'il ne nous reste aucun document, les connaissances devaient être bien plus considérables qu’on ne serait tenté de le croire chez ceux qu'on a nommés les Plus Anciens, antérieurs à Homère, environ mille ans avant l'ère chrétienne.

L'histoire du progrès des sciences afférentes à la navigation se partage en époques distinctes. Certains pensent que l'humanité marche d’un pas régulier vers ce qu’on n’ose plus appeler le progrès, ce mot dont on a tellement abusé qu'il a fini par perdre son sens et même le sens commun, mais le perfectionnement. Il n’en est rien. Si les besoins des hommes ont été toujours les mêmes, si d’une façon continue, à force de travail et de tâtonnements toujours douloureux puisqu'ils sont des enfantements, on a réussi à les satisfaire, il existe pourtant des tournants dans l’histoire. Contrairement à ce qui se passe dans la nature inanimée, l'humanité avance surtout par bonds. Une somme de perfectionnements s’est accomplie qui satisfait aux besoins principaux d’une époque, l’humanité a procédé à une sorte d'installation et elle s’y tient. Tout à coup survient un événement qui est peut-être le résultat d’aspirations latentes ; après une incubation si lente qu’elle est impercepüble sinon aux esprits les plus perspicaces, les conditions ambiantes sont changées de fond en comble. La crise est générale; il en résulle une modification profonde de l’état d'équilibre précédent et de nouveaux perfectionnements qui d’ailleurs ne manqueront pas de s'effectuer, sont rendus obligatoires dans les parties en apparence les plus étrangères au fait qui les a motivés. Tel l'hégémonie politique et intellectuelle de la Grèce, l'apparition, la puissance et la chute de l'empire romain ; plus tard les Croisades, la découverte de l'Amérique, l'invention de l'imprimerie et, de nos jours, l’utilisation de la vapeur et de l'électricité.

A considérer spécialement le développement des sciences qui concernent la mer, on distingue quatre grandes périodes. D’abord l'antiquité et le moyen âge. La troisième période commence avec les voyages des Portugais et des Espagnols, avec Magellan qui en 1521 tenta le premier sondage en eau profonde. Elle se continue jusqu'au milieu du xvrr° siècle. Alors s'ouvre la période moderne.

S'il s'agissait de présenter un tableau détaillé du progrès des connaissances géographiques et océanographiques, on devrait, pour chacune de ces périodes, établir des subdivisions. Pour l’antiquité, on distinguerait d’abord les temps antérieurs au x° siècle, l'époque d'Homère et d'Hésiode, celle des thalassocraties méditerranéennes, phéniciennes et grecques. Au ciel, les marins se guident d’après l'étoile polaire — l'étoile phénicienne — ou la constellation de la Grande Ourse ; l'océan est un vaste fleuve entourant la terre et ces connaissances suffisent jusque vers l’an 800. L'expansion des multitudes de petites métropoles maritimes prend toute son ampleur; elles essaiment partout, marchant principalement de l'Est vers l'Ouest, comme le soleil dans son mouvement apparent. Les renseignements pratiques abondent, constatés par ceux qui vont au loin, classés, réunis en corps de doctrine par ceux qui sont restés. L'École lonienne jette un vif éclat aux vi° et v° siècles avec Thalès de Milet, Anaximandre qui emploie le gnomon à mesurer les latitudes terrestres, Hécatée et Hérodote qui sait que les marins se dirigent au moyen de sondages en approchant des terres basses du delta d'Égypte et comptent les distances ainsi que les profondeurs en orgves ou brasses. Tout se perfectionne et en particulier la géographie avec les procédés cartographiques servant à représenter les nouvelles découvertes. Dessins informes au début, les cartes se précisent lentement, la notion de Ja rondeur de la Terre se généralise et c’est seulement lorsque les procédés de mesure font défaut qu'on cherche à se rendre compte par le seul raisonnement et par conséquent sans succès, de la profondeur des océans, de la salure de la mer, de tous les phénomènes qui frappent les sens et éveillent l’étonnement.

Au 1v° siècle, Aristote donne son nom à une école et son influence

néfaste se fait sentir pendant vingt siècles. Pourtant ses élèves lui sont supérieurs, Par une sorte de loi naturelle ou intellectuelle, il est rare que les disciples d’un maïtre ne poussent pas à l'excès ses qualités positives ou négatives; ils lui obéissent plus qu’aveuglément ou bien réagissent violemment contre ses doctrines. À ce maître qui osant tout traiter par des raisonnements, œuvres de tête, et qui dédaignant les faits et les mesures, œuvres de sens et de mains, était conduit à des absurdités, succèdent des disciples expérimentateurs qui rendent d'immenses services à la science. L’humanité les paie par l'oubli tandis qu’elle exalte Aristote jusqu’à en faire un oracle impeccable. Quel fatal pouvoir que celui des mots ! Théophraste est un minéralogiste de génie et, en géographie, Dicéarque a l’idée de dresser les cartes par coordonnées de distance à une ligne unique, le diaphragme. Pendant ce temps, Pythéas de Marseille, cette autre Grèce, fixe la latitude de sa ville natale. à quinze minutes près et exécute ses deux magnifiques campagnes de découvertes, la première dans le nord de la Grande-Bretagne, la seconde dans le golfe Mentonomon, la Baltique actuelle.

Aux 1° et n° siècles, la connaissance de la terre et de la mer accomplit de nouveaux progrès et il en est de même de l'astronomie et de la cartographie, grâce à Eratosthène qui donne une première évaluation précise de la longueur de la circonférence terrestre; Hipparque qui fixe la position de divers lieux au moyen de coordonnées astronomiques, Cratès de Malle, qui construit le premier globe. Au r° siècle avant J.-C. appartiennent Posidonius astronome, géographe, océanographe et voyageur ; Strabon, si habile à décrire, et à comparer entre elles les diverses contrées connues ; Hippale,

. précurseur de l’américain Maury, navigateur sagace, qui découvre

le phénomène des moussons et s’en sert pour ouvrir une route régulière entre la mer Rouge et l’Inde. Enfin, au n° siècle après J.-C., paraît l’illustre astronome et géographe Ptolémée.

En résumé, en géographie et en océanographie, le gain de l’antiquité est le suivant. On connaît la Méditerranée, l’Europe, sauf les régions les plus septentrionales, le nord de l’Afrique et le nord du bassin de la mer Érythrée; les cartes sont tracées par coordonnées

astronomiques, on admet que les mers sont partout sensiblement au même niveau et que leur profondeur variable peut devenir infinie dans les abîmes ou gouffres du Pont-Euxin mentionnés par Aristote.

Pendant le moyen âge, les progrès sont nuls; on raisonne et par conséquent on déraisonne. L’humanité retourne en arrière. Il faut en arriver à Magellan en 1521 pour assister à une expérience, un acte de bon sens consistant à interroger directement la nature au lieu de passer par les livres, comme si tout ne s’écrivait pas et surtout ne s’imprimait pas ! Le papier est patient. Magellan pendant son voyage de cireumnavigation, au milieu du Pacifique, entre deux iles désertes qu'il nomme les îles Infortunées, Saint-Paul par 15 degrés et les Tiburones par 9 degrés de latitude sud, envoie à la mer une très longue ligne de sonde. Il ne parvient pas à toucher le sol et il en conclut qu'il se trouve précisément au-dessus du point le plus profond de la mer. L'expérience était bonne, la conclusion absurde ; il n’y avait donc que demi-mal, car un fait nettement constaté, positif ou négatif, demeure toujours, tandis qu'une explication ne dure jamais que le temps d’en trouver une meilleure ou une plus mauvaise.

L’insuccès de Magellan avait été précédé, cent ans auparavant, dès le milieu du xv° siècle, par l'invention d’un appareil très simple, dont la disposition était particulièrement originale et ingénieuse et qui n'avait que le seul défaut de ne pas fonctionner. Il s’agit de l'Explorator profunditalis, distantiæ, abyssi, autrement dit du sondeur libre automatique. Il a occupé le monde scientifique plus de trois siècles et a été encore repris récemment, d’ailleurs sans meilleur succès, sous le nom de rhéobathomètre. Si le sol sous-marin est tellement profond qu’il soit indispensable, pour l'atteindre ou ne pas l’atteindre, d'employer une ligne de sonde d’une longueur extraordinaire, ne serait-il pas possible de supprimer cette corde ? on enverrait au fond un système composé d’un corps léger entraîné par un corps pesant. Si, au moment du contact avec le sol, on parvenait à faire se détacher automatiquement le corps lourd, celui-ci resterait perdu, mais il mettrait en liberté le corps

léger qui, abandonné à lui-même, remonterait seul à la surface. En

notant le temps écoulé pour le double voyage de descente et de

remontée, un calcul permettrait d’en déduire la hauteur de la colonne d’eau comprise entre la surface et le fond, c’est-à-dire la profondeur de la mer. Le véritable inventeur, vers 1450, fut le

cardinal Nicolaus Cusanus. Son appareil consistait en une boule

de bois ou de métal creux munie d’un crochet auquel était suspendu un cylindre métallique recourbé en forme de demi-lune et qui se détachait en heurtant le fond. Ce sondeur fut réinventé une centaine d’années après, en 1563, par l’allemand Puehler, puis encore un siècle plus tard, en 1735, par un architecte itallen du nom d’Alberti. En 1667, l'anglais Hooke l’inventa pour la troisième fois et le perfectionna à deux reprises différentes en y ajoutant une sorte de voyant permettant d’apercevoir le flotteur de plus lom, puis une bouée et une hélice avec compteur de tours. L’italien Ueciali modifia de nouveau la disposition de ses crochets et, comme le Français Rochon s'était servi dans l'Océan Indien de l’appareil de Hooke, la plupart des nations européennes avaient travaillé à ne pas résoudre le problème.

Simple ou compliqué, l'appareil était incapable de donner un bon résultat ; il appartenait, quelle que fût sa forme, à la trop nombreuse série des découvertes faites par des gens qui ne sont pas du métier. L'océanographie connaît beaucoup de ces inventeurs qui n’ont jamais mis le pied à bord d’un bâtiment, découvreurs d'appareils, de méthodes de signaux phoniques par temps de brume, de thermomètres électriques et autres. Pour en revenir au sondeur libre automatique, son grave inconvénient, si grave qu’à lui seul il en proscrivait complètement l’usage, était qu'en mettant toutes choses au mieux, jamais on ne saisissait le moment où il réapparaissait à la surface de l’eau après son voyage jusqu'au sol sous-marin. Or, la moindre erreur de temps implique d'énormes écarts dans l'évaluation de la profondeur. Eüt-on aperçu le flotteur au moment même de son émersion, comme jamais il ne réapparaissait au-dessus de l'endroit où il avait été immergé, 1l est évident qu'il avait été détourné de sa route par un ou plusieurs

courants sous-marins dont la résultante seule était connue et qui avaient augmenté considérablement la durée de la remontée. Du reste, le plus souvent, il était impossible de retrouver le flotteur.

Dès le commencement du xvim® siècle, en 4707, le comte de Marsigli s'était livré à l’étude du lit de la Méditerranée le long des côtes du Roussillon, du Languedoc et de la Provence. Les fonds examinés par lui ne dépassaient guère 200 ou 300 mètres, car il n’avait point de grand navire à sa disposition et, obligé de ne se servir dans ses explorations que de barques de pêche, il lui était aussi impossible de s’éloigner trop de terre que cela eùût été dangereux. Les corsaires algériens venaient s’embusquer jusque derrière les rochers et dans les criques des petites îles qui bordent la côte pour enlever les bâtiments passant à leur portée ou descendre à terre y piller les villages et y faire des prisonniers. Marsigli lui-même faillit un jour être pris. Il n'indique pas, dans son livré magistral, Histoire physique de la mer, le procédé dont il se servit pour ses sondages. Il est probable qu’il employa ceux qui étaient alors communément en usage, la ligne de chanvre avec poids en plomb. Quoi qu’il en soit, il multiplia les coups de sonde et en reporta les résultats sur des cartes où il indiqua la falaise sous-marine qui règne au large du golfe du Lion, se rapproche de terre devant Marseille et en devient tellement voisine, en s’avançant vers l'Est, qu’elle finit par lui être juxtaposée. IL fut ainsi amené à énoncer des lois topographiques si exactes que les travaux ultérieurs n’ont fait que les confirmer :

La disposition des chaines de montagnes et celle du bassin océanique présentent entre elles des rapports étroits. C’est ainsi que les mers profondes et les côtes élevées se correspondent et inversement.

L'étude complète d’une région limitée permet de conclure des lois applicables au bassin océanique tout entier.

Le fond de la mer n'offre nulle part d’insondables abîmes; il est topographiquement la continuation des rivages.

Marsigli déduisit de ces lois l’analogie de structure symétrique entre la côte européenne et la côte d’Afrique sur le bord opposé

de la Méditerranée et l'évaluation de la profondeur probable de cette mer qu'il fixa à 1 400 toises ou 2730 mètres alors que, dans cette région, elle est en réalité de 2785. C'était, il faut l’avouer, trop d’exactitude et seulement l'effet d’un heureux hasard. Il partagea le bassin océanique en zones, l’une étant ce que les océanographes modernes ont appelé le rivage, puis la plage et enfin la

. mer proprement dite divisée elle-même en « plaine ou côte sous

l’eau, entre le bord et 60, 70 et parfois 150 brasses de profondeur et l’abyme », ce qui est presque la division actuelle. Enfin, non content de tracer des cartes-plans du fond, Marsigli établit de nombreuses sections qui lui permettaient de figurer en même temps la profondeur de la mer, la pente et la nature lithologique du sol.

L’art de représenter le relief sous-marin avait fait en 1737, un immense progrès grâce à l'ingénieur hydrographe français Buache qui appliqua aux régions sous-marines une découverte récente de l'ingénieur hollandais Cruquius. Celui-ci, levant en 1729 le plan de la rivière Merwede, avait sur son dessin, entouré d’un trait l'aire occupée par tous les points situés à égale distance au-dessous de la surface de l’eau. Par ce procédé, l'œil apercevait d'un seul coup, d’après la facon dont les courbes isobathes, pour leur donner le nom qui les désigne, se rapprochaient ou s’écartaient les unes des autres, la pente plus ou moins abrupte du sol. L’avantage était considérable. En ces sortes d’études, on ne saurait trop parler aux yeux, car il n’est point d’investigateurs plus précis, de plus prompts découvreurs de vérité. Buache fit servir ce mode de

représentation pour le fond de la mer et publia une carte de la

Manche dressée dans ce système. Le procédé se répandit. Onze ans après, en 1748, il était employé à la représentation du sol subaérien pour le figuré du terrain dans le voisinage de forteresses par un ingénieur militaire français, Millet de Mureau. Sous le nom d'isohypses, ces courbes sont encore employées au même usage. Les cartes du relief sous-marin se font toutes aujourd’hui par isobathes. On a même l'habitude, dans le but de laisser mieux apparaître les formes, de couvrir les aires isobathes d’une teinte

plate bleue d’autant plus intense que leur profondeur est plus grande.

Les essais pour atteindre réellement le fond de la mer ne reprirent d’une façon sérieuse que vers 1835. Auparavant, les besoins de la navigation faisaient donner des coups de sonde, mais par faibles profondeurs seulement. Le mer d’Azow fut sondée en 1696 par les Russes, la Baltique en 1710, la mer Blanche de 1798 à 1801. Pour de grandes profondeurs, on continuait aussi infructueusement à ajouter les longueurs de lignes aux longueurs de lignes. Quoi qu'on fit, on n’arrivait pas au fond ou, si l’on y parvenait, on n’en avait pas la certitude. On cite d’effroyables sondages. Le lieutenant Parker, de la marine des États-Unis, dévida en vain 50 000 pieds de corde. Les beaux voyages d’études français de la fin du xvin° et du commencement du xix° siècle eurent des résultats à peu près nuls au point de vue de la topographie sous-marine. Les efforts pour atteindre les grands fonds de Bousanville, Lapérouse, d'Entrecasteaux et même de Freycinet sur VUranie en 1817, Duperré sur la Coquille en 1822, Dumont d’Urville dans ses deux expéditions en 1827-1828, et 1838-1840, Vaillant sur la Bonite en 1836-1837, Dupetit-Thouars sur la Vénus de 1836 à 1839 furent aussi infructueux. Les Anglais n’étaient pas plus heureux. Sir James Clark Ross, avec l’Erebus et la Terror en 1839, ne réussit pas avec 3 600 brasses (16583 m.) de ligne et un plomb pesant 76 livres. Cependant il toucha le fond avec 2425 brasses (4434 m.) le 3 janvier 1840 et 2677 brasses (4895 m.) le 3 mars de la même année, dans l’ouest du cap de Bonne-Espérance. Ces opérations exigeaient un temps énorme, un matériel très coûteux et des conditions exceptionnelles, mer parfaitement calme et absence de courants. Encore était-on incertain d’une réussite dont la seule preuve indiscutable devait être une trace matérielle du sol sous-marin bien rarement rapportée par le plomb de sonde. Les courbures de la ligne pouvaient, à la rigueur, être évitées vers la surface, mais rien n’en affirmait ou n’en infrmait l'existence au delà de la portée de la vue, ce qui rendait douteuse la valeur trouvée ou calculée sur des données insuffisantes,

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ou imparfaites pour la distance comprise entre le fond et la surface. Il fallait alors se contenter de tracer au-dessus du chiffre représentant le nombre dé mètres ou de brasses filés, le trait horizontal signifiant « pas de fond ».

Aimé fit ses expériences en 1841. Opérant au large d’Alger, il n'avait affaire qu'à des profondeurs qu'on appellerait aujourd’hui très modérées, mais qui, élant donnée l’exiguité des ressources du pauvre professeur au lycée d'Alger, n’en étaient pas moins assez considérables, car il sonda jusqu’à 1 606 mètres. Il sut trouver une solution aux {rois ou quatre grosses difficultés que comporte un sondage profond et devant lesquelles avaient échoué ses prédécesseurs et échouèrent beaucoup de ses successeurs. On est étonné du peu de notoriété obtenue par d'aussi remarquables travaux.

En apparence, rien de plus facile qu'un sondage; rien de plus difficile en réalité. Pour mesurer une petite profondeur, on prend une cordelette divisée en mètres, décamètres et hectomètres, par des chiffons de diverses couleurs; on y attache un poids, on immerge, on laisse filer; quand la corde cesse d'être entrainée, on compte le nombre de mètres immergés. Or, s’il s’agit d’une orande profondeur et qu'on opère de la même façon, jamais la cordelelte ne s’arrêtera ; elle ne cessera pas de descendre, on ne trouvera jamais le fond.

Cependant le fond existe et le plomb de sonde, comme tout corps lourd soumis à l’action de la pesanteur au sein de l’eau, doit descendre jusqu’à ce qu’il rencontre le sol ferme. La ligne de sonde, plus ou moins rugueuse, subit de la part de l’eau un frottement d'autant plus énergique que la surface frottante est plus grande, c’est-à-dire que la corde est filée sur plus de longueur. On dirait volontiers qu’il en est comme si, à mesure que descend la ligne, elle était retenue par un nombre de plus en plus considérable de mains invisibles, chacune très faible, mais que leur nombre, s’accroissant avec la distance, finit par rendre excessivement puissantes, de sorte qu’elles parviennent à équilibrer, puis à surmonter la tendance à la descente communiquée par le poids à ja

corde. L’extrémité de cette dernière s’immobilise, tandis que le haut descend toujours entrainé par son propre poids; la ligne se pelotonne sur elle-même entre deux eaux et l’on peut désormais en envoyer indéfiniment. Si, pour diminuer le frottement, on prend une corde de faible surface, c’est-à-dire fine, elle sera peu résistante ; chargée d’un faible poids elle s'arrêtera encore plus tôt et lestée d’un poids pesant, elle cassera. Si l’on choisit une corde ayant un diamètre suffisant pour soutenir le poids, sa surface augmentera, il en sera de même du frottement, malgré la surcharge, il y aura encore arrêt ou rupture. On se trouve donc en présence d’un véritable dilemme ; de quelque manière qu’on procède, grosse corde ou fine corde, poids très pesant ou peu pesant, on n’arrive pas au fond.

Ce n’est pas tout ; même à des profondeurs moyennes, on perçoit mal ou on ne perçoit pas le choc d’arrêt brusque indiquant la fin du sondage. Le poids repose sur le sol et comme rien n’en avertit, on continue à filer de la ligne.

Puis, sur son parcours, entre la surface et le fond, la ligne traverse des zones superposées de courants qui lui communiquent une courbure variée, ce qui augmente sa longueur et fausse par excès la profondeur déterminée.

Le bateau à bord duquel s’exécute le sondage demeure ou s’efforce de demeurer au même point de l’océan, néanmoins il monte et descend à la lame et communique des secousses brusques à la ligne. Celle-ci résiste à cause du frottement exercé par l’eau ; si les secousses sont trop fortes, elle casse.

Enfin, le point où s’effectue le sondage est fixé par une détermination astronomique exacte seulement à trois minutes d’angle près, c’est-à-dire trois milles environ. Quand on reportera le sondage sur une carte, au millionième par exemple, on ne sera en droit que d’affirmer qu’il se trouve quelque part sur un cercle ayant un diamètre de 5555 mètres soit 5,5 mm. à l'échelle adoptée. Cette considération est importante ; elle règle l’échelle des cartes et démontre l’axiome trop souvent méconnu, que l’on n'augmente pas la précision d’une carte en augmentant son échelle.

Laissant de côté cette dernière difficulté qui semble inévitable

et dont l'amélioration, si elle est possible, dépend de l'astronomie et non de l’océanographie, il n’en reste pas moins quaire causes, d'erreur à corriger : le frottement, la perception du choc contre le fond, les secousses du navire et la courbure de la ligne.

Aimé, qu'on ne saurait trop admirer, d’abord parce qu'il le mérite largement pour avoir été un véritable précurseur dans toutes les branches de l’océanographie, une gloire de l’Université de France qui ne se doute guère qu'il a existé, et ensuite parce que, ayant eu la maladresse d’être modeste, il est resté absolument ignoré après sa mort prématurée, résolut en même temps Les quatre difficultés d’un sondage. Pour lignes, il prit des tresses de soie, très fortes, quoique très minces et très peu rugueuses ; d’un diamètre de 4 à 5 millimètres, elles pouvaient supporter sans se rompre un poids de 40 kilogrammes et on ne les chargeait que de 20 kilogrammes. Il en attachait plusieurs bout à bout, d’un diamètre de plus en plus fort, les plus solides étant les plus proches de la surface. Un dispositif permettait de se débarrasser à volonté du poids ajouté au moyen de l’envoi d’un messager qui le détachait. Afin d’avertir de l’arrêt contre le fond et d’amortir les secousses, un système de cordage roulant sur trois poulies et muni d’un autre poids, installé le long d’une vergue, servait de régulateur de tension. Enfin la finesse même de la ligne la faisait mieux résister aux courants sous-marins. Une petite cavité remplie

de suif pratiquée à la base de l'appareil à échappement maintenant

le poids pendant la descente rapportait un échantillon du sol et en même temps la complète certitude qu’on avait bien réellement atteint le fond.

N'est-il pas curieux de constater après tant de belles découvertes et bien d’autres encore faites par Aimé, après que ses procédés ont été décrits et figurés dans une publication officielle, les mémoires relatifs à l’Exploration scientifique de l'Algérie, imprimés à imprimerie Royale en 1845, que le nom d’un savant d’un tel mérite soit aussi peu connu en France? On dirait que l’océanographie porte chez nous malheur à qui s’en occupe. Les étrangers et principalement les Américains et les Anglais, des Français même,

vont travailler pendant une trentaine d'années à redécouvrir ses inventions et quand, à force de labeur, on aura enfoncé des portes depuis si longtemps ouvertes, on en saura faire sortir une ample moisson de gloire, tandis que le pauvre Aimé mort à la peine, restera ignoré. Nous ne manquons pas d'hommes éminents, mais, pour le plus grand profit de la science et d’elles-mêmes, les autres nations savent soutenir ceux qu'elles possèdent.

La généralisation des procédés pratiques de sondage est due aux Américains. Le célèbre Maury se dévoua à cette œuvre et il trouva la solution complète du problème pour deux raisons : d'abord parce qu'il était résolu à la trouver et ensuite parce que rien ne lui fut refusé de ce qui était susceptible de contribuer à la réussite : concours de collaborateurs habiles et moyens matériels d’expérimenter les procédés imaginés. Nous sommes loin d’Aimé monté dans une embarcation prêtée presque par charité, fabriquant luimême ses instruments, les manœuvrant de ses mains, faisant face à toutes les dépenses sur les économies réalisées sur son traitement annue] de 3 000 francs! Maury consacra les années comprises entre 1850 et 1857 à dresser la liste de tous les sondages effectués en mer profonde et publia une carte bathymétrique de l'Océan Atlantique avec quatre teintes, par 1 000, 2 000, 3 000 et 4 000 brasses de profondeur. Appareils et méthodes donnèrent lieu à des essais en grand faits à la mer. Les lieutenants Lee et Berryman, de 1850 à 1853, étudièrent la variation de vitesse de descente d’une ligne de sonde et cherchèrent à évaluer la profondeur en notant l’instant où la vitesse se ralentissait après que le plomb avait touché le fond. On rechercha aussi quel était le poids le plus convenable pour entrainer la ligne et éviter sa courbure par les courants, On eut soin d'exécuter les sondages en embarcation afin de maintenir du mieux possible la verticalité de la ligne dont on ne pouvait guère s’assurer que pour les quelques brasses les plus voisines de la surface. Le lieutenant Walsh de l’A/bany remplaça la corde en chanvre d’abord par une corde en soie, puis par un câble en fils métalliques qui donna de mauvais résultats et fut abandonné. Maury fit même construire par le mécanicien Baur, de New-York,

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un sondeur à hélice dont les tours, pendant la descente, étaient enregistrés sur un compteur; mais l'appareil, bon pour les petites profondeurs, se montra insuffisant pour les grandes. On eut aussi l'idée, dans le but d'éviter de compter la longueur de la ligne filée, de la couper à la surface aussitôt que le plomb était parvenu au fond et de mesurer ce qui restait sur la bobine où on l’avait enroulée. La méthode fut trouvée inexacte, très coûteuse et peu pratique.

En 4854, à l'instigation de Maury, le midshispman Brooke fit sa découverte. Aimé se débarrassait de son poids arrivé au fond, à l’aide d’un messager envoyé de la surface, Brooke produisit la chute automatiquement d’une façon si simple qu’elle est impossible à perfectionner et sert encore aujourd’hui. Il lui suffit d’un déclic qui libérait le poids dès que celui-ci, heurtant le sol, mollissait une cordelette maintenant le déclic relevé. Ce perfectionnement à l’antique appareil de Cusanus, de Puehler et d’Alberti et à celui plus récent d’Aimé, eut une influence capitale sur l’art des sondages. Après de longs essais exécutés dans le Pacifique par le midshipman Mitchell, du Dolphin, on fut assuré d'atteindre toutes les profondeurs et comme on avait introduit à la base du plomb quelques tuyaux de plumes d’oie qui se remplissaient de la vase du fond, non seulement la remontée était rendue incompärablement moins pénible et plus prompte puisqu'on se bornait à hâler à bord une mince tige métallique, mais on possédait un échantillon du sol sous-marin intact et par conséquent susceptible d'être analysé et PRÈGIE certaine qu’on avait touché le fond. ;

Dès ce moment, la marine américaine exécuta des sondages dans tous les océans : le Dolphin (1831) dans l'Atlantique nord, l’'Arctic (1856) entre Terre-Neuve et l’Irlande, le Gettysburg (1876) dans l'Atlantique nord et (1878) dans la Méditerranée, l'Essex (1811) dans l'Atlantique sud, le Saratoga, V'Argus, le : Flamingo et le Wachusett (1879) dans l'Atlantique nord, le Blake qui trouva en 1882 la plus grande profondeur de lAtlantique nord par 8341 mètres et travailla ensuite dans le golfe du Mexique, le Tuscarora (1873-1878) dans le Pacifique nord, l’'Higarita, le Ranger, V’'Alert, l'Alaska dans le Pacifique sud, l’Entre-

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