CHAPITRE III
E caractère le plus frappant relatif à la constitution intime, à la L composition chimique de l’eau de la mer, est sa saveur à la fois salée et amère. La cause ne fut certainement ni longue ni difficile à découvrir : il suffisait d'observer et de goûter dans le creux des rochers, les croûtes salines que laissent les embruns des vagues lorsqu'ils s’évaporent pendant l'été. La cause seconde, la provenance même de ce sel, était moins évidente. Aujourd’hui la géolo- . gie nous apprend qu’il résulte de la condensation et de la dissolution des composés salins encore en vapeurs dans l’atmosphère ou peutêtre même déjà déposés à l’état solide sur la croûte initiale terrestre au moment de l'apparition des premières eaux. Le premier océan fut salé. À ces corps s’ajoutèrent tous ceux que, dans la suite des temps, les eaux dans leur cycle éternel de mouvement, enlevèrent par lavage aux roches refroidies de l'écorce du globe et concentrèrent dans le lit océanique d’où ils sont destinés à ne jamais sortir. Or aucun corps n’est absolument insoluble. Mais cette explication ne pouvait résulter que des progrès ultérieurs de la géologie et de la chimie. Les savants de l'antiquité et du moyen âge la cherchèrent et, fait assez curieux, malgré son extrême complexité, c'est une des questions pour lesquelles ils s’éloignèrent le moins, dès le début, de la vérité.
Pline l'Ancien, dans son Histoire naturelle admet en effet que « la mer reçoit du soleil une saveur salée, soit que la force ignée « en attire les parties douces et ténues qui sont les plus faciles à « enlever et laisse ce qui est plus âpre et plus épais de sorte que
« l'eau profonde est plus douce que l'eau de la surface, soit que le
« mélange des vapeurs acides produise cet effet, soit que la terre, | « par sa nature, gâte le goût des eaux de la mer comme elle gâte « celui des eaux médicinales. »
Neuf siècles plus tard, en 915, on retrouverait les mêmes idées chez le géographe arabe Maçoudi qui appuyait davantage encore sur la continuité de la circulation de l’eau par évaporations et condensations successives ainsi. que sur les résultats du lavage des terres tendant à une concentration des matières solubles dans les eaux marines.
A la fin du xvr et au commencement du xvin° siècle, la question préoccupe de nouveau les géographes et les savants; elle demeure impossible à résoudre parce qu’elle est d’ordre chimique et que la. chimie n’existe pas encore. En 1667, Hooke invente sa bouteille à recueillir les échantillons d’eau et la même année, Boyle écrit son pelit traité de Salsedine maris dans lequel 1l expose ses tentatives d’explication. En 1672, Varenius reprend l'idée ancienne et cherche moins à la modifier qu’à déduire ses conséquences au point de vue de l’histoire des phénomènes intéressant l’économie actuelle du globe. Il admet que l’évaporation étant plus active dans les régions chaudes que dans les régions froides, la mer doit être plus salée vers l'équateur que vers les pôles, abstraction faite des modifications locales ou temporaires dues aux chutes de pluie ou de neige et à l'apport des fleuves. La présence du sel en proportions plus ou moins considérables fait varier le poids spécifique et le point de congélation des diverses eaux de mer.
Marsigli, vers 1700, pour découvrir la composition de l’eau de mer, fait appel à tous les caractères susceptibles -de le mettre sur la voie de la vérité. Il exécute de nombreuses mesures aréométriques en Méditerranée et recueille lui-même à la surface et en profondeur, des échantillons d’eau qu’ilanalyse ensuite. Il remarque leurs variations de: composition. Il ne néglige aucune précaution pour obtenir plus de précision et devine presque la chimie avant que la chimie n'existe. Il constate la basicité de l’eau de mer, ce qui est déjà un résultat important, soupçonne le cycle qu'y accom-
plissent les gaz et principalement l’azote sous forme d’ammoniaque; enfin il reconnaît que cette eau possède avec une onctuosité particulière, une saveur en même temps salée et amère. C’est la cause de cette dernière que nous savons aujourd’hui être la magnésie, qu'il ne parviendra pas à découvrir malgré tous ses efforts. Pourtant 1l imagine les procédés les plus rationnels, il procède par analyse et par synthèse bien qu’il fasse plutôt de l’alchimie que de la chimie. Il se sert tour à tour de l’aréomètre et de la balance; il évapore, caleine, pèse ; il examine même au microscope ; il observe la façon dont se modifie, selon le cas, la nuance de l’eau de fleurs de mauves ajoutée à l’eau de mer ; il essaie l’effet de l'esprit de sel ammoniac, de l’huile de tartre : il n'oublie pas même les réactions qu'on pourrait appeler culinaires, car il cherche la manière dont s’y cuisent les légumes. Il tâche aussi de fabriquer artificiellement ce liquide qu'il sait être si complexe en dissolvant diverses substances dans de l’eau de pluie. L'origine de la saveur amère lui ‘échappe toujours. Il constate que le sel ordinaire dissous est impuissant à la donner, devine la présence de la matière organique et finit par attribuer cette saveur a un mélange « d’esprit de charbon de pierre, sorte de carabbe ou de bitume ».
Dès que les notions générales de chimie se précisent, à la fin du xvin° siècle, on est en état d’agir méthodiquement et les progrès commencent à s’effectuer. Tant il est vrai qu'il est impossible à un homme, quel que soit son génie, de prendre une trop grande avance sur le reste de l’humanité. Quand il se borne à faire seulement quelques pas en avant, l'humanité sent tellement bien qu'il accomplit un acte subversif, qu’elle le châtie en le persécutant pendant sa vie et en s’efforçant de l'oublier après sa mort.
Bergmann analyse en 1779 différents échantillons d’eaux de mer; il reconnaît la diversité de leur composition aussi bien qualitativement que quantitativement. Les méthodes d'étude sont perfectionnées en 1818 par le D' John Murray d'Edimbourg et les conclusions auxquelles on parvient sont confirmées par Marcet en 1822.
Le savant qui a le mieux compris le rôle de la chimie dans l’his-
toire de la terre en général et dans celle dela mer en particulier, est Mohr, le chimiste éminent, le véritable propagateur pour ne pas dire le créateur des méthodes d’analyse chimique par les liqueurs titrées. Peut-être pour ce motif est-il assez mal vu des géologues et beaucoup trop inconnu en France, au plus grand dommage dela géologie qui, en ce moment, rompt de plus en plus avec les anciens errements etentre enfin dans sa phase de science rigoureuse analytique et synthétique. Mohr a commis plus d’une erreur; c’est le prix dont se paie la découverte de la vérité de même que c’est en tombant que l’homme apprend à marcher; il a été aggressif et il eut l’imprudence d'exprimer sa façon de penser avec toute la netteté qu’il mettait au service de ses expériences. IL oublia que les ménagements sont d'autant plus indispensables qu'on a davantage raison ; mais le métier d'homme de talent est si pénible qu’on peut plaider en faveur de Mohrles circonstances atténuantes, surtout maintenant qu'il ne vit plus et par conséquent n’est plus dangereux pour personne. Je n’ai à considérer ici que son ouvrage intitulé Geschichte der Erde dont il publia une première édition en 1866 et un peu plus tard une seconde. La première est particulièrement importante, parce que l’auteur s’y montre véritablement lui-même avec ses défauts et ses immenses qualités de précision, de largeur de vues, d’ingénieuse originalité et d’audace. La lecture en est infiniment instruclive et en même temps amusante. On sent qu’il n’a pas exprimé la moitié de ce qu'il pensait et qu'il n’ignorait pas que cette moitié était encore trop pour ne pas soulever des colères. Il a eu l’idée de mettre à la fin de son livre, sous forme de thèses numérotées, en latin comme c'était alors l'usage en Allemagne, les conclusions auxquelles il était parvenu. Heureux seraient les gens de science, littéralement écrasés sous le poids des publications, si les auteurs, à l’exemple de Mohr, résumaient encore en quelques mots la quintessence de leurs travaux. Je ne puis résister au plaisir de copier quelques-unes de ces thèses qui concernent spécialement la chimie de la mer. Je les laisse en laün et je bornerai mes citations afin de me faire pardonner mon admiration pour Mohr.
23. Mare est atmosphæra quædam omnia continens ad vitam plantarum et animalium necessaria.
26. Quidquid calcariam carbonicam 1n mari producit est animal ; montium calcareorum formatio sempiterna est et adhuc viget.
35. Acidi phosphorici circulatio est ex aqua marina per animalium incrustationes in saxa calcarea, et inde in terram, montes, solum agreste et per fluvios reditus in mare.
36. Fluorium, satelles acidi phosphorici, ex aqua marina per montes calcareos in terram dissipatur.
38. Magnesia omnis ex chlorido magnesico et sulphate magnesico aquæ marinæ derivanda.
39. Sulfur et sulfuris combinationes in terra ad qypsum marinum referuntur.
83. Non est neque minerale neque sazum quod dissolutioni in infinitum resistat.