‹ L'océanChapitre 19 sur 76 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ÉRODOTE, près de cinq cents ans avant J.-C., avait déjà remar- H qué qu'il suffisait aux marins en s’approchant de l'Égypte, de donner un coup de sonde et d'observer l'échantillon de sol sousmarin ramené par le plomb, pour se rendre compte de la distance à laquelle ils se trouvaient de terre. Une profondeur de dix brasses et un fond de vase annonçaient qu’on était à moins de vingt-cinq milles d'Alexandrie. Telle est la première idée du mode de navigation auquel vingt-cinq siècles plus tard, le commandant de Roujoux devait donner en France une si étonnante précision. Christophe Colomb dans un de ces moments de découragement d'autant mieux connus des grands hommes que le reste de l’'humanité ne les ignore pas, écrivait que le monde était peu de chose — el mundo es poco! — L'histoire montre par des milliers d'exemples que ce peu de chose qui fait tant de bruit, avance en réalité bien lentement.

Polybe (204-122 av. J.-C.) remarque que l'océan est rempli par les sédiments charriés par les fleuves et il essaie d'évaluer le temps nécessaire pour combler le Palus-Mœotis et le Pont-Euxin. Il aurait d’abord fallu savoir quel était le volume de ces deux mers, tâche médiocrement difficile pour la: mer d’Azow peu profonde, tandis que pour la mer Noire, il y avait environ dix-neuf siècles à attendre les sondages des Russes. Si le monde marche lentement, les hommes marchent souvent trop vite et la compensation s'établit mal. Strabon observe avec raison que les sédiments apportés par les fleuves à la mer s’y déposent suivant un ordre déterminé, les plus gros près de la côte, les plus fins au loin.

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On est étonné des notions intéressant l’océanographie dispersées dans les œuvres de Sénèque le tragique, contemporain de Jésus- Christ. On a cru lire dans ses vers, quand il parlait des siècles à venir, alors que Thulé ne serait plus la dernière terre connue, une allusion à la découverte future de PAmérique. La prédiction n’est qu’un rêve de poète, ou, comme le disait irrévérencieusement Voltaire qui s’y connaissait « une fleur de rhétorique ». D’autre part il émet une opinion singulièrement exacte lorsqu'il remarque l’action dissolvante de l’eau sur certains minéraux grâce à la présence d’un certain esprit, spiritus, — faut-il traduire par le mot gaz ? — qui les laisse se déposer après que lui-même s’est échappé. Ainsi s'expliquent aujourd’hui la dissolution du calcaire par les eaux douces et sa précipitation dans les tufs. Sénèque observe encore les effets de transport par l’eau succédant aux phénomènes d’érosion et le mode de répartition des sédiments sur le fond par les marées et les courants.

Les mêmes effets de transport et de réparütion des particules.

sableuses de diverses grosseurs sont notés par les géographes arabes du moyen âge. L’un d’eux, Al Birouni, qui vivait vers l’an 1000, décrit les îles de corail, donne des détails sur leur forme si caractéristique et constate l’apparition et la disparition de quelques-unes d'entre elles. Au xv° siècle, Koopmann et Breusing, auteurs d’un Hanseatische Seebuch, dans le but de permettre aux navigateurs de retrouver leur position à la mer, décrivent les

diverses natures des fonds de la mer du Nord et y distinguent des .

vases, des argiles, des sables à grains gros ou petits, gris, noirs ou rouges, des pierres de diverses grosseurs, anguleuses ou arrondies, couvertes ou non couvertes de coquilles. Cette classification, quoique grossière, est purement minéralogique et les auteurs, gens pratiques, en saisissent bien dès le début, toute l’utilité.

L'étude des fonds continue à préoccuper les esprits au xvn° siècle. Bien que le P. Kircher (1664) et le géographe Varénius eussent déjà traité le sujet, les investigations se poursuivent. Il est vrai qu’en même temps les philosophes élucubrent leurs rêveries habituelles, toujours prêts à expliquer la nature qu'ils voient au fond

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de leur cerveau comme les fakirs d'Asie finissent par contempler la divinité dans toute sa gloire à force de regarder leur nombril. Les explications fournies par eux de la lithologie sous-marine sont pour la plupart de véritables insanités dont il est peu utile de dresser le catalogue.

Marsigli qui, pendant quarante-cinq ans, de 1680 à 4725 environ, fit de l’océanographie et eut l'immense mérite d’en faire en même temps à terre et sur mer, est aussi remarquable en lithologie sousmarine que dans le reste de ses travaux. Ce n’est pas qu'il ait résolu beaucoup de problèmes relatifs à la question, mais il discerna la route à suivre pour parvenir à connaître la vérité. Malheureusement l'outil qui lui aurait rendu tant de services n’existait pas encore ; la chimie dont, par intuition, il soupçonnait les lois n’était pas découverte. D'après lui, le fond de la mer avec ses inégalités de relief est constitué de même que les continents, par des couches géologiques diverses recouvertes « comme l’intérieur d’un tonneau l’est par de la lie ou du tartre », de dépôts sédimentaires. Les uns proviennent d'une réaction chimique de l’eau de mer sur les éléments minéraux, comme le « magiotan » résultant d’une « conglutinaton au sein même des eaux », les autres d’une simple déposition dépendant des localités et par conséquent variable, comme « la fange, le sable, l'herbe pourrie, le tartre et les conglutinations sablonneuses de terre, coquillages et autres, répartis selon Les accidents continentaux car la partie où se trouve le sable fin est toujours celle qui est exposée au flux des rivières ». Marsigli, dans les planches de son Histoire physique de la mer, trace des sections de la Méditerranée au voisinage des côtes de Provence et y figure d’une façon différente les divers terrains.

Vers la même époque, des savants italiens font accomplir de réels progrès à la lithologie sous-marine ancienne, c’est-à-dire à la géologie, par l’étude de la thologie sous-marine actuelle. Baldassari découvre dans les roches terrestres des signes tels que des perforations par des coquilles lithophages et autres qui le conduisent à les considérer comme d’anciens fonds de mer. Lazzaro Moro, en 1740, frappé par les éruptions récentes de Santorin, attribue à

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