CARTE
d’origine chimique et est formée à l'endroit même où on la recueille par des réactions entre les sels contenus dans l’eau de mer et les matières principalement organiques dissoutes dans cette même eau de mer ou déposées sur le fond. On a déjà mentionné ces réations dont l’ensemble est encore loin d’être connu, à propos de la chimie de la mer. Enfin une infime fraction des sédiments marins est d’origine cosmique.
Les débris organiques jonchant le lit de l’océan sont calcaires ou siliceux ; les principaux seront décrits.
Quant aux débris minéraux, ainsi que l'avaient remarqué même les auteurs anciens, leur proportion dans la totalité d’un échantillon et leurs dimensions, diminuent rapidement à mesure que l'on s'éloigne de la terre. Il est rare qu'ils soient tout à fait absents mais au large leurs grains deviennent extrêmement petits. Ceux auxquels j'ai le plus communément affaire, dans les profondeurs abyssales, sont de dimensions telles qu’il en faut environ 20 000 pour peser 1 milligramme. Néanmoins, au microscope, on parvient à reconnaître assez aisément leur nature minéralogique et leurs caractères essentiels. On trouve en outre, dans tous les fonds, une quantité considérable de matière minérale absolument amorphe et constituée par de l'argile plus ou moins calcaire que ne parviennent pas à résoudre les plus puissants grossissements.
Les sédiments minéraux sont amenés principalement par les fleuves qui roulent leurs débris sableux et argileux jusque dans la mer. Les fragments ainsi apportés ne dépassent guère la grosseur d’un fort grain de sable. Les gros blocs, les galets, les pierres proviennent soit du lit marin lui-même usé par les courants violents qui les ont déchaussés et laissés en relief — ce qui est relativement rare, — ou sont charriés par les glaces comme aux bancs de Terre-Neuve et ce phénomène est restreint aux régions polaires et sub-polaires. La majeure partie résulte de la destruction des rivages par la mer. Il faut toutefois se garder d’exagérer l'importance de ces blocs, pierres et galets cantonnés dans la région côtière et la puissance même de l'érosion dont on voit diminuer le
rôle à mesure qu’on sait mieux observer et qu’on acquiert plus
d'expérience. Les vagues ont beau mugir et faire trembler la terre, ce n’est pas ce qui fait le plus de bruit qui fait le plus de besogne et dans le monde matériel comme dans le monde intellectuel, l’infinie puissance est aux infiniment petits et aux silencieux.
La carrière — on pourrait presque dire la vie — des blocs ou pierres est simple. Tombés au pied de la falaise dont ils faisaient partie presque toujours par l'effet des agents atmosphériques dont le plus énergique est probablement l'alternative des gels et des dégels, ces blocs sont lentement usés par l’eau en mouvement et, quand ils sont devenus suffisamment légers, les vagues les transforment en galets en les roulant les uns sur les autres sur les plages. Chaque bloc ne se brise guère; s’il est gros, il ne se divise pas en fragments moins gros qui à leur tour se briseront de plus en plus. Il se désagrège et s’use à la surface, diminuant lentement de volume et donnant naissance à une véritable poussière minérale que la mer entraîne immédiatement au loin et qui va se déposer non dans les parties les plus profondes des océans, mais dans les plus centrales, généralement les plus tranquilles qui sont, il est vrai, le plus souvent quoique pas toujours, les plus profondes. En exagérant ma pensée pour la faire mieux saisir, je dirais presque qu’un bloc, si énorme qu'il soit et jusqu’à ce qu'il ait atteint la dimension de galet ou de gros gravier, se transforme tout entier en boue impalpable jusqu’à ce qu’il soit devenu un grain de sable unique.
Sur le globe, tout élément rocheux füt-il détaché du plus haut sommet de la plus haute montagne de la terre, commence à tomber dès qu'il a quitté la roche mère. A partir de cet instant, aussi longtemps qu'il existera dans son individualité, il descendra, descendra toujours, inlassablement, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à l'océan. Parfois il s'arrêtera, jamais il ne remontera d’où il vient. Fouetté par la pluie, entrainé par le ruisseau, le torrent, la rivière, le fleuve, il sera forcé d’obéir. Et quand il aura atteint la mer, roulé par les vagues, charrié par les courants, il continuera au sein des flots sa marche vers le plus bas, vers l’abime ; là seulement il trouvera, sinon le repos, du moins l’immobilité.
Les vagues ne font sentir leur influence qu’à la surface; leur
puissance décroit rapidement à mesure que la profondeur augmente. Les frères Weber, au moyen d'expériences aussi simples qu’ingémieuses, ont constaté que leur agitation, dans la direction verticale, ne s’éteignait complètement qu'à une profondeur égale à 360 fois environ leur hauteur. Des vagues hautes de 10 mètres agiteraient donc les molécules liquides profondes jusqu’à 3 600 mètres. Pratiquement, le mouvement cesse bien avant cette limite. Aimé a fait en Méditerranée des expériences véritablement pratiques qui, pour la région particulière où il opérait, la rade d'Alger, fixaient la limite à 40 ou 45 mètres. Ces mesures mériteraient d’être reprises.
Il y a tout lieu de croire que l'agitation réelle, capable d'amener :
des résultats sérieux de transport de graviers et de sables ou de creusement du sol, est extrêmement faible au-dessous d’une vingtaine de mètres. L’intervalle entre la surface et 20 mètres ou zone littorale, mériterait done d’être appelé zone d'action des vagues. S’étendant en bande autour des continents, suivant les dentelures des côtes, sa surface constitue comme un vaste atelier de trituration et d’usure, bordé par la côte elle-même et où arrive directement la masse des pierres et autres sédiments fluviaux. Sur toute cette zone à laquelle il faut ajouter la bande des plages, entre Ja ligne d’extrème basse mer jusqu'à la limite la plus lointaine qu’atteignent les vagues par les plus violentes tempêtes, les pierres, dès qu'elles sont assez peu lourdes pour être déplacées et, en chaque point, la dimension en varie évidemment avec la force des vagues, sont continuellement roulées les unes contre les autres, leurs chocs mutuels en détachent de petites esquilles qui s’arrondiront et deviendront ensuite des grains de sable, et comme l’eau conserve toujours vives les surfaces de fracture, les chocs conservent leur activité, les pierres s’arrondissent et prennent cette forme ellipsoïdale aplatie qui en fait des galets. Il suffit sur n'importe quelle plage, d'écouter le fracas du ressac roulant les galets pour comprendre avec quelle énergie s’accomplit cette pulvérisation dont le résultat final est la diminution, puis la disparition du galet, sa transformation en grain de sable et enfin en poussière minérale impalpable. Celle-ci infinimemt menue, se maintient en suspension
dans les eaux superficielles pendant un temps très long, grâce à l'agitation, est emportée par les courants et, profitant de toutes les occasions de descendre, rencontre de régions de calmes ou remous de courants, elle finit par atteindre la limite inférieure de la zone de mouvement océanique, entre dans des eaux de plus en plus tranquilles au sein desquelles elle descend plus vite, puis dans des eaux absolument immobiles où elle hâte encore sa vitesse de chute et arrive enfin sur le fond. Il est évident que l’abondance des poussières descendant de la surface n’est aucunement en relation avec la profondeur de l’eau, mais avec son agitation superficielle qui, d’une façon générale, est moindre au centre des océans que sur leurs bords. Il est vrai que les parties les plus profondes sont plutôt vers le centre, cependant il n’y a là qu'une coïncidence et non une relation de dépendance.
La chute des poussières joue un rôle multiple dans l’économie de l’océan. Chaque grain est enveloppé d’une gaine d’air qu'il a prise au contact de l'atmosphère et qu'il apporte avec lui dans les profondeurs. Cette gaine se dissolvant dans l’eau ambiante et d'autant mieux que celle-ci manque d'avantage d'air pour un motif quelconque, l’aère et permet ainsi aux êtres habitant le fond, au benthos, de respirer et par conséquent de vivre. Les poussières provoquent en outre le brassage mécanique des diverses couches liquides superposées et assurent la similitude de composition de l’eau océanique sous tous les climats, qui oblige, pour distinguer les légères différences existant, siimportantes dans leurs conséquences, à des analyses extrémement précises et délicates, prises de densités, dosages d’éléments constituants tels que les halogènes ou acide sulfurique.
Parvenus au fond, les grains minéraux extrêmement petits qui seuls ont pu, grâce à leurs très faibles dimensions, accomplir le voyage de la côte à la haute mer et ensuite de la surface au fond, sont soustraits à toute usure mécanique. Sur le sol des abîmes ils ont trouvé l’immobilité — ou à peu près — et pourtant ils ne possèdent pas encore le repos absolu. Ils s'usent, avec une effroyable lenteur, il est vrai, par dissolution dans le liquide qui les
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baigne et par diagenèse, c’est-à-dire par réactions mutuelles entre les éléments salins de l’eau et les éléments chimiques du minéral. Toutes ces questions, toutes ces mesures auraient besoin d’être étudiées, prises et précisées au moyen d'expériences directes. La chimie des profondeurs où la pression mécanique peut dépasser 950 atmosphères doit différer de celle à laquelle nous sommes habitués dans nos laboratoires où les phénomènes s’accomplissent à la simple pression atmosphérique. Le total de ces destructions est représenté par de lPargile, silicate d’alumine impur de composition variable qui est vraiment ce que les anciens alchimistes auraient nommé le caput mortuum du règne minéral. Tout minéral finit par devenir de l’argile et c’est seulement à cet état qu'il semble avoir atteint le complet repos physique et chimique. Quel beau travail entreprendrait un minéralogiste d’élucider l’histoire complète de l'argile! L'œuvre, sans présenter en apparence de trop grosses difficultés, ne demanderait sans doute que du temps et, malheureusement aussi, un minéralogiste un peu chimiste, un peu géologue et un peu océanographe. Mais que de jolies découvertes il y aurait tout le long de ce travail!
Comme la pluie de poussières descendant de la surface se continue sans interruption, il se produit sous le poids, sans cesse augmentant des couches nouvelles, un tassement des couches inférieures. J’ai fait quelques expériences à ce sujet. IL paraît en résulter qu’une fois réduite à occuper une hauteur trois fois moindre que celle qu’elle occuperait à sec, à son maximum de densité, une argile cesse, dans l’eau, de se comprimer. Il en résulte que les couches d’argile continentales maintenant exondées, jadis déposées au fond des eaux, occupent aujourd’hui un volume trois fois moindre qu’autrefois. Si, quand elles sont sorties de l’eau, elles étaient recouvertes d’autres couches, sables indurés, calcaires ou autres, celles-ci compactes tant qu’elles étaient mouillées et qu’elles s’appuyaient sur un soubassement d’argile solide, ont dü, par suite de la dessiccation et du retrait de cette dernière, éprouver des cassures, des plissements, des contournements, des affaissements, ‘en un mot des dislocations diverses qu’on aurait tort d’attribuer
à des phénomènes cataclysmiques, tremblements de terre ou commotions volcaniques. L'existence des hommes et des roches manque le plus souvent de grandes catastrophes, heureuses ou malheureuses; elle est semée d’une série de beaucoup de petites catastrophes dont la somme algébrique s’appelle, pour les hommes, le bonheur ou le malheur et, pour les roches, la situation dans laquelle elles nous apparaissent aujourd’hui et où elles sont parvenues successivement et lentement bien plutôt que brusquement et brutalement. Les lois naturelles demeurent les mêmes; pierres, plantes, animaux et hommes sont forcés de leur obéir. Les lois des pierres sont la vraie minéralogie et la vraie géologie; les lois fatales des hommes s’appellent l'esprit de l’histoire. Les événements qui s’enchainent suivent un cours immuable; ils sont conséquences les uns des autres. Un peu plus tôt, un peu plus tard, chaque minéral, payant sa vie, disparaîtra pour revivre; chaque nation payant son passé, mourra pour revivre, mais sous une autre forme.
La chute des poussières au sein des eaux marines donne lieu à d’autres phénomènes intéressants. Dans un vase rempli d’eau pure, jetez une poussière impalpable; elle descendra très lentement en manifestant diverses particularités, entre autres l'apparition de nappes sur lesquelles il est inutile d’insister ici et finalement, elle tombera sur le fond. Remplacez l’eau pure par une solution saline quelconque et, bien entendu, telle qu'il ne se produise aucune réaction chimique entre le liquide et la poudre, elle va tomber presque immédiatement. De l'argile dans de l’eau distillée absolument pure, mettra des mois, pour ne pas dire des années, à parvenir sur le fond du vase et encore l’eau ne redeviendra-t-elle jamais parfaitement limpide. Ajoutez quelques grains de sel de cuisine, agitez; les poussières tomberont immédiatement et en quelques minutes, le liquide sera redevenu limpide. La vitesse de chute d’un grain solide au sein d’un liquide, abstraction faite de sa forme qui ne joue ici qu’un rôle secondaire, dépend de la différence de densité existant entre lui et le liquide. Si le grain devient infiniment petit, d’autres forces — des forces moléculaires — se superposent à celles qui existaient tout à l'heure. Peut-être le dépôt