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CHAPITRE V

1% classification des fonds océaniques la plus connue est celle que Murray et Renard ont adoptée dans leur beau volume Deep sea Deposits, des Mémoires du Challenger. Ils les partagent en sept catégories : dépôts terrigènes, boues et sables coralliens, vases à globigérines, vases à diatomées, vases à radiolaires, vases à ptéropodes et argiles rouges. Cette classification présente ce grave défaut que les catégories n’y sont point limitées ou du moins le sont d’une manière trop vague et approximative. Il en résulte qu'avec elle, le même échantillon examiné par des observateurs différents risquera certainement de recevoir deux ou même trois appellations différentes. Le mot terrigène caractérise très bien la genèse d’un fond et très mal l'échantillon considéré lithologiquement au point de vue de sa constitution. Si une vase, d’après une convention établie par le D' Murray lui-même, doit être désignée sous le nom de vase à globigérines à partir d’une teneur minimum de 30 pour 100 de ces foraminifères, quels procédés de triage faudra-t-il employer pour isoler ceux-ci avant de les peser et de se servir de leur poids pour caractériser l’échantillon ? Les diatomées, les radiolaires, abondants ou rares, se rencontrent à peu près partout ; conviendra-t-il de laisser à l'arbitraire l'évaluation d’un plus ou d’un moins ? Pour quelques échantillons typiques, l’hésitation sera moindre ; elle sera complète pour les échantillons de composition intermédiaire, de beaucoup les plus fréquents.

Tels sont les motifs qui empêchent d'adopter la classification de MM. Murray et Renard. En se basant sur l'analyse, il n'existe que

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quatre sortes de fonds : les sables, les sables vaseux, les vases sableuses et les vases, appellations d’ailleurs vulgaires et familières à tous les marins. Si l’on éprouvait le besoin d'établir une différenciation plus serrée entre les diverses vases qui en effet occupent à elles seules la presque totalité du lit océanique, rien n’empèche de s'appuyer sur leur richesse en calcaire et de les subdiviser en faiblement calcaires, calcaires, très calcaires et extrêmement calcaires. Comme ces catégories ont chacune leurs limites numériques parfaitement arrêtées puisque la teneur en carbonate de chaux, loin de dépendre d’une estimation personnelle, se mesure par un dosage chimique rigoureux, il devient absolument impossible au même échantillon, quel que soit le nombre des observateurs, de ne pas recevoir toujours le même nom.

Les catégories du D' Murray seraient plus acceptables s’il s’agissait d’une étude générale des sédiments marins. La dénomination de fonds terrigènes, malgré son vague et justement même à cause de son imprécision, représente bien l’ensemble de ces terrains, plutôt sableux que vaseux, voisins de la terre qui en a fourni les éléments. Il en est de même de la désignation d’argile rouge ou bleue et, à la très grande rigueur, de celle de vase à globigérines, avec toutefois cette restriction qu'aucun sens nettement précis n’y sera attaché et qu’elle ne sera employée que pour faciliter le langage.

S'il faut non plus désigner un fond ou construire une carte lithologique, œuvres de rigueur et d’exactitude, mais présenter un aperçu de la constitution du sol océanique pris dans son ensemble, le plus simple est d’en appeler à la genèse des fonds dont l’origine est quadruple. Une portion provient en effel de la désagrégation des roches continentales dont les fragments sont apportés par les fleuves de l’intérieur jusqu’à la mer, ou sont arrachés aux rivages mêmes. Ce sont les fonds terrigènes. Une autre portion d’origine organique est constituée par les restes calcaires ou siliceux, c’està-dire devenus minéraux, d'êtres ayant vécu dans les eaux et principalement à leur surface. Une troisième portion, d’origine chimique, résulte des réactions s’accomplissant entre la matière organique et les sels dissous dans l’eau de mer et les matériaux déjà déposés

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sur le sol immergé. Enfin une dernière portion est d’origine cosmique et aérienne. Il importe de fournir quelques détails sur chacune de ces diverses sortes de fonds.

Les fonds terrigènes sont éminemment détritiques. Comme il est aisé de le comprendre, ils sont les plus rapprochés de la côte d’où ils tirent leur origine. La mer, étant donnée la faible profondeur à laquelle se fait sentir l'influence mécanique des courants et des vagues, est moins un atelier d'usure et de trituration, sauf sur son extrème bord, qu’un atelier de classement. En revanche, cette opération s’y effectue avec une incroyable délicatesse. Ces dépôts, à grains d'autant plus fins qu'ils sont plus éloignés des continents, sont disposés par bandes parallèles de plus en plus larges et par conséquent recouvrant une surface de plus en plus considérable, à mesure qu'on s’avance des rivages vers l’intérieur des océans.

Cette régularité théorique n’est cependant pas toujours réalisée dans la pratique.

La véritable zone d’usure par roulement des grains de sable ne dépasse pas la profondeur à laquelle se fait sentir le mouvement des vagues et des courants. Bien que nous ayons fixé sa limite à vingt mètres, sauf circonstances extraordinaires, le roulement est déjà fortement atténué au delà de dix mètres. La présence de sables à des profondeurs plus grandes est due pour une beaucoup plus grosse part à l'enlèvement des parties fines qu’à l’apport abondant des grains minéraux. Cependant les sables, les galets, et même les pierres, peuvent être directement transportés au large par divers agents dont le plus actif est la glace. Le phénomène est particulièrement distinct dans les régions polaires. Un bel exemple en est fourni par les banes de Terre-Neuve dont les matériaux viennent non pas comme on l’a cru longtemps, du Groenland d’où ils auraient été amenés par les icebergs, mais des côtes mêmes de l'ile de Terre- Neuve d’où ils sont arrachés par la gelée et apportés par les glaces côtières. Celles-ci se forment tout contre le rivage en englobant les masses grosses ou petites de roches alternativement mouillées par la marée et abandonnées au contact de l'air froid qui les congèle et les émiette. Chaque année elles sont poussées un peu plus

loin du bord pour cette double raison que le bloc diminue de volume à cause des intempéries et que, à mesure qu'il avance, la glace plus épaisse qui l'enveloppe est plus forte pour le soulever. Quand les glaçons sont assez éloignés du bord pour être pris par les courants côtiers, au moment de la débâcle, ils descendent vers la sud jusqu’au moment où ils heurtent le Gulf-Stream chaud qui leur barre perpendiculairement le passage ; il fondent et laissent tomber leur chargement de gravier et de cailloux qui s’accumule sur le fond.

D'autres blocs, dans les mers peu profondes comme la Manche, sont mis à nu par les courants et l’agitation des flots. Ils n’ont pas été apportés ; ils préexistaient dans le sol. D'autres ont été transportés entre les racines d’arbres déracinés et entraînés à la mer par les grands fleuves, saisis ensuite par les courants et amenés au large ; d’autres enfin, de dimensions moindres, avalés par des phoques ou par des pingouins, ainsi que Murray l’a observé, sont abandonnés à des distances considérables de leur lieu d’origine ; il est possible que certains soïent les débris de roches volcaniques éjectées sur place. Quel qu'ait été leur mode de transport, les fragments rocheux sont rares dans les fonds dépassant 200 ou 300 mètres et éloignés de plus d’une cinquantaine de milles des côtes. Et, passant à des grains de plus en plus fins, des minéraux peuvent être entraînés très loin dans la mer par des coups de vent dans les régions à poussières, comme au large de la côte nord-ouest de l'Afrique ou de l’Australie. En tous cas, l'éloignement du lieu de départ dépend évidemment de la puissance de l’agent transporteur

d’une part et, d'autre part, de la dimension et de la densité du

fragment. ù Certains dépôts côtiers sableux résultent plutôt du lavage par les courants marins de fonds plus ou moins vaseux. C’est ainsi que le sol du détroit de Gibraltar et celui des Dardanelles sont sableux et que celui recouvert par le Gulf-Stream est constitué par un sable corallien bordé de chaque côté par une bande de vase molle. On trouve aussi du sable au-dessous du point de rencontre de deux courants opposés et souvent l'accumulation des sédiments sur un

espace restreint donne naissance à des banes peu profonds qui même quelquefois s’élèvent jusqu’au niveau de la mer. Les bancs formés sous l'influence d’une cause variable subissent Les effets de ces variations. Tel est le cas de ceux du Pont d'Adam, dans le détroit de Palk, entre Ceylan et le continent, qui oscillent entre deux positions

d’ailleurs toujours les mêmes, selon le régime alternatif de la mousson

dans les deux moitiés de l’année. Les fonds de mers peu profondes où l’eau est fortement agitée, comme la Manche et la mer du Nord, sont généralement sableux; au contraire, quand la profondeur augmente, même dans les mers sableuses, les vases s'accumulent dans les creux où elles trouvent un abri contre l'agitation des flots. C’est l'explication de l’existence des fonds vaseux de la côte de Norvège.

Il serait intéressant que des essais synthétiques fussent effectués sur les minéraux, d’ailleurs peu nombreux, les plus fréquents dans les roches, micas blanc et noir, amphibole, pyroxène, quartz, feldspaths et calcaires de coquilles ou de coraux. On serait renseigné sur la résistance de chacun d’eux aux diverses actions destructives de l’eau, action décomposante chimique, action de dissolution et frottement. On parviendrait sans doute, pour des grains d'espèces et de grosseur déterminées à une notion sur la durée de leur séjour dans l’eau ou, pour les grains roulés, sur la longueur et la vitesse avec laquelle a été accompli Le trajet suivi par eux.

Au delà de la zone des sables s’étend celle des vases de moins en moins sableuses à mesure qu’on s’avance davantage vers la haute mer. La règle n’est pas sans des exceptions que le bon sens se charge le plus souvent d’expliquer, par exemple en face des points où un grand fleuve pénétrant avec un courant violent dans une mer tranquille, chasse au loin les sédiments qu’il charie. Le Mississipi en dépose à une distance de 200 kilomètres de son embouchure, le Congo jusqu’à 400 ou 450 kilomètres. Les fonds, quels qu'ils soient, sont d'autant plus variés sur un même espace qu’ils sont plus près de terre. Chacun d’eux est le résultat d’une somme d’actions susceptibles de présenter individuellement d’assez grandes variations sans que leur total change sensiblement, de

sorte que le fond lui-même avec l’ensemble des variables, nature et dimensions des grains, limites de son étendue, reste immuable. J'ai constaté le fait dans l’Iroise, à la pointe occidentale extrême de la France, au confluent de l'Atlantique et de la Manche, dans des parages continuellement agités, semés d’îles et de rochers, sillonnés par de violents courants. Nulle région n’est le théâtre du conflit de conditions en apparence plus variables et ne pourrait être mieux supposée posséder des fonds plus changeants au même point ; cependant quand je l'ai observée, trente-cinq années après le commandant de Roujoux qui l'avait si remarquablement étudiée, je n’y ai point trouvé de changement. Certes, en un même point les grains de sable eux-mêmes ne doivent point rester longtemps, mais quoique se renouvelant sans cesse, comme le total des conditions demeure identique, il en résulte que rien ne change, ni la dimension ou la nature minéralogique des grains, ni les limites de leur aire de dispersion.

Il y a trois types de vases terrigènes, les bleues, les vertes et les rouges : les unes et les autres riches en grains minéraux qu’on distingue mieux en soumettant l'échantillon à l’action d’un acide faible. Le dépôt des sédiments est facilité par cette action moléculaire dont il a été déjà parlé et qui provoque la chute rapide dès leur arrivée en eau salée des matériaux pulvérulents apportés par l'eau douce des fleuves. Les particules vaseuses descendent rapidement sur le fond où elles sont protégées contre les vagues et les courants qui tendraient à les entrainer.

Les vases bleues sont caractéristiques des côtes surtout schisteuses des pays tempérés ; leur couleur résulte de la présence de matières organiques et du sulfure de fer ; elles couvrent le fond de la Méditerranée et de l’océan Glacial du Nord. Lorsque les conditions ambiantes sont favorables à la peroxydation du fer, elles se transforment en vases rouges bien moins riches en matières organiques. On s'explique ainsi le développement des vases rouges près des côtes tropicales et pourquoi le dessus des couches de vase bleue est toujours transformé en vase rouge sur une mince épaisseur. Une autre variété de vase rouge possède

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