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ce qui doit s’accomplir, et après chaque prévision, la nature interrogée directement par l'observation répondra.

Une première question se pose. Quelle est la température propre des êtres qui vivent au sein des eaux? Il ne s’agit pas, bien entendu, des cétacés, mammifères marins à sang chaud qui malgré leur taille le plus souvent gigantesque, ne constituent qu'une extrême minorité, une exception infime parmi la multitude des êtres distribués depuis la surface de la mer jusqu’au plus profond de ses abimes. Le D' Regnard a entrepris de résoudre le problème comme la plupart de ceux qui concernent la physionomie des animaux aquatiques et il y est parvenu à l’aide d’une série d'expériences aussi élégantes et simples dans leur manipulation que nettes dans leurs conclusions.

Pour savoir la température propre des poissons, le D' Regnard a disposé l’expérience suivante. Dans un bassin d’eau, on place un poisson qu’on pique avec une aiguille thermo-électrique fixée à un fil métallique très fin maintenu à la surface par un léger flotteur et en communication avec une pile. Une seconde aiguille thermo-électrique plonge dans l’eau du bassin. Le poisson nage librement entraïinant partout avec lui l'aiguille plantée au milieu de ses lissus. Les deux aiguilles sont reliées à un galvanomètre. Une différence de température de 1/50° de degré entre les deux aiguilles suffit pour faire dévier l’aiguille du galvanomètre d’un angle rendu encore plus apparent par un dispositif optique. On constate cependant que l'aiguille du galvanomètre demeure toujours immobile et par conséquent que le poisson possède la même température que celle de l’eau qui l'entoure.

Cependant ce poisson respire. Grâce à ses branchies, il s’empare de l’air en dissolution dans l’eau, s’en assimile l’oxygène, le transforme en acide carbonique, et par suite effectue une combustion et dégage de la chaleur. Afin de la mesurer, on remplit une caisse de duvet, matière très mauvaise conductrice destinée à

‘éviter toute déperdition de chaleur produite intérieurement et toute

acquisition de chaleur provenant de l'extérieur. On place dans la caisse deux flacons en partie remplis d’eau et où plongent deux

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thermomètres soigneusement comparés entre eux et qui marquent évidemment la même température. On introduit alors dans l’un des flacons une anguille préalablement pesée et qui peut y faire un assez long séjour car en dressant la tête, elle vient respirer à la surface de l’eau. Si elle y était complètement immergée, elle ne tarderait pas à la dépouiller de son oxygène et périrait bientôt asphyxiée. Après un certain temps, on constate que la température du flacon où est l'anguille comparée à celle de l’autre flacon servant de témoin, ne s’est que très lésèrement augmentée. Un calcul facile permet de reconnaître que la chaleur dégagée par l’animal n’est que de 1,6 calorie par gramme, quantité très faible qui, par suite de la conductibilité et de la chaleur spécifique de l’eau, est immédiatement en quelque sorte soutirée par celle-ci et distribuée dans toute la masse dont la température n’est élevée que d’une manière infinétésimale, comme par exemple la chaleur venant d’une étoile élève la température de notre globe.

Il y a lieu maintenant, de chercher quels sont les extrêmes de température susceptibles d’être tolérés par les poissons. On introduit un poisson dans un vase plein d’eau continuellement aérée artificiellement pour permettre à l’animal d’y vivre et dont on augmente ou abaisse très lentement la température. On observe alors que, pour le poisson comme pour tout être vivant, existe une température limite au delà de laquelle il lui est impossible d'exister, soit du côté du chaud, soit du côté du froid, mais l’écart, variable d’ailleurs selon les espèces, est assez élevé; il est tel, pour les températures basses, que le poisson supporte d’être complètement pris dans la glace sans cesser de vivre, pourvu que l'expérience ne se prolonge pas trop longtemps. L'animal, dans un milieu très froid, peut-être même après complète congélation, tombe dans une torpeur, un sommeil d’où il se réveille avec toute sa vigueur aussitôt qu’on le place dans un milieu présentant des conditions plus favorables. D’une façon générale, les poissons tolèrent beaucoup mieux l'excès de froid que l’excès de chaud.

En revanche, le poisson ne supporte pas un changement brusque de température qui le tue d’une manière foudroyante. M. Regnard

le démontre par une très jolie expérience qui permet de transporter automatiquement et alternativement un poisson d’un bassin à une certaine température dans un autre bassin à une température différente. Lorsque l’écart est faible, l'animal souffre seulement du changement, certaines espèces plus que d’autres ; quand il est plus grand et atteint 5 degrés, surtout dans les températures hautes, entre 20 et 25 degrés, quelle que soit son espèce, l’animal meurt immédiatement.

Si, en possession de ces lois, on observe la nature, on constate que tous les faits en sont l'application rigoureuse.

Chaque espèce ayant une température optimum, il y aura des animaux de mers chaudes et des animaux de mers froides. Le développement des coraux est limité à la température minima de 20 degrés, observation due à Dana et d'une haute importance géographique et géologique.

Les poissons préférant les températures froides aux températures chaudes, les mers froides sont plus poissonneuses que les mers chaudes. On citerait comme exemples les morues si abondantes sur les bancs de Terre-Neuve, les harengs, les sardines, les thons des mers froides et tempérées, les parages particulièrement poissonneux des Canaries dans les îlots d'eaux plus froides qui, par un mécanisme qu'il y aura lieu d'expliquer, se rencontrent au milieu même des eaux chaudes de cette région. Dans les pays chauds, pendant la nuit, les poissons viennent à la surface, tandis que pendant le jour, alors que le soleil échauffe les eaux superficielles, les poissons les abandonnent, cherchant l’ombre et la fraicheur des rochers, ou se réfugient dans les profondeurs. On a remarqué qu’au milieu des récifs de coraux où, à travers l’eau limpide, l’œil distingue jusqu’à d’incroyables profondeurs, on n’aperçoit pas de poissons pendant le jour, tandis que la nuit, la masse liquide est sillonnée d’éclairs phosphorescents qui se succèdent sans interruption et que laissent dans leur sillage les multitudes de poissons alors sortis de leurs abris. Comme au sein de l'océan, les couches froides descendent de plus en plus bas à mesure qu’on passe des régions polaires aux régions tropicales, il en résulte que

le climat de la mer supérieure polaire équivaut à celui de la mer profonde des régions tropicales et les mêmes espèces d'animaux se trouvent de plus en plus profondément à mesure qu’on se rapproche davantage de l'équateur.

Un autre fait trouve son explication dans les expériences précédentes, Lorsque, dans les expéditions océanographiques, on remonte des poissons des grandes profondeurs, ils viennent à la surface en très mauvais état. Non seulement ils sont morts mais leur estomac fait hernie hors de la bouche, leurs écailles sont en partie détachées, leurs yeux sont sortis de la tête. On avait attribué ces effets à la décompression subie par l’animal passant rapidement d’une pression de plusieurs centaines d’atmosphères à la simple pression atmosphérique. Certes, un tel changement ne saurait être sans action, mais l'effet principal est le changement brusque de température. Le prince de Monaco a observé que tandis que les poissons abyssaux qu’il pêchait dans l'Atlantique où la température est très différente au fond et à la surface, étaient tous morts, ceux pris aux mêmes profondeurs dans la Méditerranée où la température des grands fonds est régulièrement de 13 degrés environ et par conséquent diffère très peu de celle de la surface, parvenaient à bord en si bonnes conditions qu’il était possible de les conserver vivants pendant plusieurs jours.

Enfin le résultat foudroyant d’un changement brusque de température explique un fait d’une importance extrême dans l’industrie des pêches : le cantonnement des faunes dans l’océan, alors qu'aucune barrière matérielle ne semble exister pour arrêter leurs migrations. En réalité, ces barrières existent, constituées par des séries de couches d’eau variant beaucoup de température sur une faible épaisseur. On se rappelle du Gulf-Stream reconnu par les baleiniers, parce que, soit du côté du nord, soit du côté du sud, il est une barrière infranchissable pour les baleines. Mais ces animaux étant des cétacés, mammifères à sang chaud, l'exemple n’est pas topique. Ceux relatifs à de vrais poissons ne manquent pas. Au nord des Hébrides, comme une sorte de chaussée sous-marine reliant l'Écosse à l'Islande, s’allonge vers le nord-ouest, la crête

Wyville Thomson dont le sommet se dresse jusque vers 450 à 500 mètres au-dessous de la surface, tandis que de chaque côté de sa largeur variant de 10 à 16 kilomètres, les fonds descendent au delà de 1100 mètres. Le Gulf-Stream frappe cette barrière du côté du sud-ouest, ses eaux chaudes superficielles seules la franchissent, tandis que ses eaux profondes avec une température de 6,5 degrés, sont arrêtées comme par une digue. Sur le flanc opposé

s'appuie le bassin polaire avec des eaux qui, à la même profon-

deur de 1100 mètres, ont la température de — 1 degré. Il en résulte à peu près au niveau de la crête, sur une faible épaisseur, une succession très rapide de couches à des températures passant brusquement de + 1 à + 7 degrés. Cette mince nappe est une limite infranchissable, Au sud-ouest de la crête vit une faune atlantique, au nord-est une faune polaire complètement différente et toutes deux, malgré leur voisinage, ne se confondent jamais.

Combien d’autres faits s’éclairent tout d’un coup d’une vive lumière par ces lois si simples et pourtant si précises, si indiscutables parce qu’elles sont basées non sur des opinions personnelles, mais sur des nombres expérimentaux dont elles ont l’irrésistible rigueur. Ainsi s'explique par exemple, dans le présent comme dans le passé de l’histoire de la terre, l’agglomération de poissons plus particulièrement reconnue dans les eaux froides voisines d'eaux chaudes amenées par les courants. Celles-ci se refroidissant rapidement causent la mort ou l’affaiblissement d’une infinité d’êtres vivants entrainés et qui, devenant une proie facile pour les poissons cantonnés dans les régions froides inférieures, profitent de cette aubaine. Ces phénomènes sont connus à Terre-Neuve, sur les côtes de Norvège et ailleurs. Au point de vue de la géologie on expliquerait encore d’une façon analogue l'abondance de poissons fossiles dans certaines localités où se sont sans doute accomplis, alors qu'elles étaient sous les eaux, des événements du genre de ceux qui viennent d’être mentionnés.

Une conséquence pratique en découle immédiatement : le thermomètre devient un véritable outil de pêche. Après que des études préliminaires auront été faites d’abord par des océanographes, puis

par des zoologiistes, que les conditions thermiques et autres particulières à tel ou tel poisson, à telle ou telle période de son existence auront été déterminées rigoureusement, le pêcheur cessant de perdre son temps en travaillant au hasard, attendant que « ça morde » ainsi qu'on l'entend dire si souvent à Terre-Neuve et en Islande, commencera par sonder thermométriquement. Il aura bientôt fait de connaître le régime de la mer au-dessus de laquelle il flotte et saura alors d’avance à quelle profondeur il doit descendre ses lignes. L'examen si facile des autres conditions océanographiques lui indiquera si la pêche doit être particulièrement abondante ; le thermomètre lui montrera les zones à exploiter, les filons riches de ces sortes de mines. Telle est la méthode employée en Anglelerre, en Norvège, en Suède, en Allemagne, aux États- Unis, au cap de Bonne-Espérance, au Japon. Qui donc, en France, aura la voix assez puissante, la parole assez persuasive pour être entendu et pour convaincre, pour faire comprendre à nos pêcheurs si pauvres, si vaillants, si dignes d'intérêt et plus encore, de respect, car ils possèdent les plus nobles vertus, que les savants ont travaillé et que pour eux, à peu près seuls, sauf les indigènes de la Papouasie, il est enfin temps de ne plus pêcher comme on le faisait sous le règne du roi Clovis.

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