‹ L'océanChapitre 55 sur 76 · DE LE · texte numérisé non relu

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mots étrangers réellement nécessaires. Iceberg demi-anglais, demiallemand pourrait être mieux choisi, mais il a pour lui qu'il est unanimement admis ; « inlandsis » est franchement scandinave et « eisbrei » allemand. Laissons à Scoresby, à Parry, à Ross, à Nansen, à Nordenskjüld, à Weyprecht la part de gloire qu'ils ont légitimement conquise, soyons beaux joueurs et puisque la partie est perdue par notre faute, adoptons loyalement leur terminologie toute cosmopolite qu’elle soit.

La mer est entièrement prise autour du vaisseau; elle s’est transformée en un immense champ, le pack, qui s'étend à perte de vue de tous les côtés. Certains d’entre eux ont été longés pendant plus de 60 milles. Plus on s’avance vers le nord, plus leur étendue augmente. L’hivernage commence, les jours raccourcissent, le soleil s’élève de moins en moins au-dessus de l’horizon, il finit par disparaître pour plusieurs mois; les coups de vent succèdent aux coups de vent. Sous l’action du froid qui contracte irrégulièrement la glace hétérogène, il se produit des fissures qui éclatent avec un fracas épouvantable, d’autres fois avec un bruit sourd et continu comme un gémissement qui n'aurait pas de fin. Le pack se découpe en morceaux énormes. Au souffle de la tempête, soulevés par la marée se faisant sentir régulièrement au-dessous d'eux, poussés par la dérive générale qui les entraîne tous en même temps, les glaçons se heurtent, se brisent, chevauchent les uns sur les autres, s’entassent en formidables amas, formant des monticules qu’on pourrait appeler des collines, car Greely en a vus qui atteignaiïent 240 mètres, déchiquetés, irréguliers, en « hummocks » qui après avoir hérissé la surface du pack d'obstacles presque infranchissables, sont retournés par un nouveau cataclysme, s’immergent et deviennent alors des « calves ». L’eau de mer jaillissant des fentes, saisie par des froids capables de congeler le mercure, se solidifie instantanément et cimente les glaçons. Le navire immobile subit d’effroyables pressions qui, il y a à peine quelques années, écrasaient ses flancs, quelque solide qu’en füt la construction, y disjoignaient les bordages, y pratiquaient des brèches par où pénétrait l’eau et il s’engloutissait comme la malheureuse Jeannette dans les parages

des îles de la Nouvelle-Sibérie. L’ingéniosité humaine est parvenue à vaincre ce danger; l'expérience du Fram a appris à construire pour ces navigations des bâtiments larges et courts — ce qui les rend il est vrai médiocres marcheurs à travers l’eau liquide, désavantage insignifiant — et à carène très arrondie de telle sorte que la pression de la glace, au lieu de se faire sentir perpendiculairement avec son irrésistible puissance, s’exerce obliquement et, au lieu d’écraser, se borne à soulever. Un navire ne craint plus maintenant de se laisser prendre ; il brave les plus terribles mouvements de la glace. Son équipage bien muni de provisions, protégé contre le froid, attend la fin de l’hivernage et par les nuits étoilées, à la lumière argentée de la lune qui brille d’un extraordinaire éclat sur la blancheur immaculée du sol, il vaque à ses occupations scientifiques, assiste tranquille aux cataclysmes de la nature, contemple le chaos ou écoute le silence profond qui l’enveloppe.

En réalité, le pack, la banquise, n’est pas comme on pourrait le croire immobile au même point. Les observations astronomiques faites aussi souvent que possible à bord du navire, montrent qu’elle se déplace sans cesse. Nansen a la gloire d’avoir découvert la loi de ce mouvement de dérive dans les régions arctiques. Se basant sur la découverte au sud du Groenland de débris de la Jeannette naufragée au nord-ouest du détroit de Behring, sur le transport de

bois flotté provenant de Sibérie et sur d’autres indices encore, il:

a été amené à conclure que sous l'influence du vent à laquelle venait se joindre celle du Gulf-Stream dont les dernières ramifications, après avoir frappé les rivages de la Norvège, se font sentir dans les mers de Barendsz, de Kara et jusque sur les côtes de la Sibérie septentrionale, les eaux de l’océan Arctique obéissaient à un vaste tourbillon passant par le pôle ou dans son voisinage, pour achever son cours par le nord du Spitzberg et aboutir au détroit de Danemark entre le Groenland et l’Islande. Les glaces suivent le mouvement des eaux et par conséquent le trajet qu’elles accomplissent en trois années environ est parfaitement déterminé. Un vaisseau construit sur le modèle du Fram n’aura plus qu’à répéter la manœuvre qui a si bien réussi ; il poussera le plus loin possihle

en eau libre jusque vers l’archipel de la Nouvelle-Sibérie, puis 1l se laissera saisir par le pack et, faisant corps avec lui, sera entraîné jusque dans le détroit de Danemark où se trouve l’eau libre. Tout le long du parcours, sans cesse changeant de place malgré son immobilité apparente, l'équipage se livrera à toutes les investigations océanographiques, météorologiques ou physiques que la science a si grande hâte de connaître pour ces régions.

Vers le centre de l’océan Arctique, la courte période de l'été est peu sensible; elle est plus puissante dans les portions plus périphériques. L'hiver prend fin, le soleil reparaît au-dessus de l’horizon, les jours augmentent, la nature s’éveille et se hâte de jouir de la vie, les oiseaux arrivent; par les fentes du pack qui se disloque, les phoques et les morses viennent respirer et se chauffer à l'air; les fissures s’élargissent, deviennent des canaux que peut maintenant suivre le vaisseau délivré de sa prison; les glaçons diminuent d’étendue et se transforment en « floes », ils sont entrainés par les courants, entrent dans des eaux plus chaudes qui les fondent; le dernier d’entre eux disparait et les explorateurs joyeux voient devant leurs yeux se déployer la mer libre, la route du retour désormais sans obstacle.

Sous la croûte glacée, l’eau liquide se trouve dans un état thermique particulier. La glace mauvaise conductrice ne peut s’accroître indéfiniment; son épaisseur après un hiver entier ne dépasse pas deux mètres et demi. Soit que la mer se congèle, soit que la glace se fonde, des saumures variées de composition et de température se mélangent aux eaux sous-jacentes; les courants venus du sud y ajoutent leur action. Aussi la salure des eaux superficielles polaires est-elle des plus variables. Dans le Yougor-Char à des époques différentes, elle a passé de 27 à 35 pour 1000. La forte salure autour du Spitzhbere: où elle atteint 33 pour 1 000, est due au Gulf- Stream ; celle du détroit de Behring indique l'influence du Kuro- Sivo. Un peu au-dessous de la zone superficielle s’étend le com thermique polaire, somme d’une foule d’influences diverses et, plus bas, commence la superposition régulière de l'océan par couches de plus en plus froides.

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