‹ L'océanChapitre 66 sur 76 · UNE PÊCHE DE SARDINES · texte numérisé non relu

UNE PÊCHE DE SARDINES

sens inverse appelé courant de compensation ou de réaction.

Telle est dans ses grands traits la circulation superficielle. On voit combien elle est compliquée et il n’en peut être autrement. La multiplicité des causes a pour conséquence la complication des effets. Là encore on en est réduit à étudier séparément d’une manière empirique, par des mesures directes, chaque courant en chacun de ses points et à en dresser les cartes dont la nécessité pratique impose la construction. La théorie offre l’avantage d’expliquer les anomalies, s’il s’en rencontre, mais elle n’est capable de rien de plus. Tant de variables se combinent entre elles et elles dépassent tellement l’entendement humain qu'elles obligent à la plus extrême prudence dans les considérations a priori qu’on serait tenté de formuler.

Avant d’en finir avec la circulation superficielle, on mentionnera un appareil très simple appelé à rendre des services lorsqu'on voudra, empiriquement, obtenir une notion approchée de la marche des courants superficiels dans un bassin géographique quelconque bien délimité. Il se compose d’une cuve rectangulaire ou carrée en verre, peu profonde, étanche et dans laquelle on verse une couche d’eau épaisse de quelques centimètres. Avec des bandes minces de plomb, on imite le contour continental du bassin et on dispose celles-ci verticalement dans la cuve de manière à reproduire l’image du coin d’océan à étudier. On répand sur l’eau de la räpure de liège, on produit le courant principal avec un soufilet, les râpures indiquent le mouvement et le continuent en le modifiant au voisinage des lames de plomb. Rien n’est alors plus facile que de suivre des yeux le trajet des courants résultants,

L'expérience a montré qu’à quelques brasses à peine de profondeur les courants marins peuvent être très différents en direction et en intensité de ce qu’ils sont à la surface même. Faudra-t-il dès lors considérer les courants autres que ceux qui concernent la pellicule même de l’eau comme appartenant à la circulation profonde? La limite difficile à établir est sans importance sauf pour rendre plus compréhensible l’exposé des faits et pour cela, elle n’a pas besoin d’être si précise. En définitive, circulation superficielle et

circulation profonde sont les deux parties d’un même ensemble, d’une même unité, la circulation océanique.

Existe-t-il des courants profonds parcourant la masse des eaux, montant et descendant, comparables à une colonne de fumée qui, dans l'atmosphère, tout en s’atténuant peu à peu, décrit ses sinuosités irrégulièrement dans des plans différents? L’affirmation n’est pas douteuse; elle résulte de l'observation. Et de plus, les courants ont-ils un commencement et une fin?

Considérons par exemple le courant du Labrador. Il sort de la mer de Baffin produit par la fusion des glaces polaires ou peutêtre encore constituant une issue latérale des eaux du bassin arctique. Il suit la côte du Labrador, arrive à Terre-Neuve et là, se sépare en deux. Une partie franchit le détroit de Belle-fsle, remplit le golfe du Saint-Laurent et en sort par le détroit de Cabot, entre la Nouvelle-Écosse et le cap Race. Le reste longe la côte orientale de l'ile. Sur l'emplacement des bancs, les deux branches heurtent à peu près perpendiculairement le courant chaud du Gulf-Stream. Les détails locaux mériteraient d’être élucidés au moyen d'analyses d’eaux recueillies en séries. Il est probable que des variations ont lieu aux divers moments de l’année et l’étude en serait aisée, car il s’agit d’eaux de nature très différente, les unes très froides et peu chargées en sel, les autres chaudes et au contraire assez salées. Il y a là le total de deux additions algébriques. La chaleur plus grande et la salinité plus faible rendent l’eau plus légère, tandis que le froid et la salinité plus forte l’alourdissent. Nous ignorons la part à faire à l’une et à l’autre propriété dans chacune des deux eaux, ce qui serait justement l'intérêt de l'étude sur place, mais en revanche nous connaissons le résultat final. L’eau du courant du Labrador, sans doute à cause de sa basse température et malgré sa faible salure qui tendrait à l'empêcher de descendre, descend ; l’eau du Gulf-Stream malgré sa plus forte salinité demeure à la surface à cause de sa température. Le courant du Labrador passe par-dessous celui du Gulf-Stream et continue sa course dans la direction probable du Sud-Est. On ne sait la profondeur qu'il atteint, mais il y a lieu de supposer qu’arrivé à un certain niveau,

soit par réchauffement, soit à cause de sa faible salinité, l’équilibre de température s’effectuant plus rapidement que l'équilibre de salinité, il se rapproche de la surface et c’est peut-être lui qui apparait au jour entre les îles Canaries et la côte d’Afrique sous la forme d’un ilot d’eau froide bien connu des marins et surtout des

. pêcheurs parce qu'il fourmille de poissons dont la pêche est à peu

près l’unique richesse de la région. J’ai quelques motifs de croire avoir des preuves de sa présence à un millier de mètres de profondeur dans l’ouest de l'Archipel des Açores placé lui-même dans un remous de ce courant.

Les courants s’échappant des glaces de la mer polaire sont à peu près dans le même cas. Ils naissent aux confins de la banquise et de la mer libre, provoquent la curieuse disposition en coin traduite par les isothermes des couches d’eau voisines dont la température subit une sorte de coude et, au delà, s’enfoncent à une profondeur inconnue. Il est douteux que cette eau soit immédiatement incorporée à la masse des autres eaux ; elle doit continuer sa route vers l'équateur non pas au fond, comme on l'avait pensé, mais peut-être dans une zone intermédiaire jusqu'à ce qu’elle se confonde peu à peu dans la masse océanique ambiante. Là encore, il y a courant sous-marin et circulation profonde.

S'il fallait d’autres exemples, on citerait le courant inférieur salé du détroit de Gibraltar se dirigeant de l’est à l’ouest en sens diamétralement inverse du courant supérieur allant de l'Atlantique à la Méditerranée. On parlerait aussi des courants du Bosphore.

Les courants volcaniques constituent une troisième espèce de courants profonds. D’une façon générale, la densité normale de l'eau de mer décroit de la surface au fond. Cette faible densité combinée à la température basse des couches profondes, à la pression exercée par les couches sus-jacentes et à la diminution de volume qui en est la conséquence, immobilise cette eau sur le fond. Mais si en un point quelconque, dans une région d’activité volcanique, le sol échauffé communique sa chaleur à l’eau en contact avec lui, celle-ci devenue plus légère, remontera. Selon la profondeur de la mer et la colonne d’eau située au-dessus, elle

atteindra la surface où, comme pendant l’éruption de la montagne Pelée à la Martinique en 1902, on lui a trouvé une température de 45 degrés et on lui a vu produire un courant superficiel de 3 nœuds à l'heure, ou bien, se refroïidissant, si la couche d’eau à franchir est très épaisse, elle prendra petit à petit la température ambiante et, sans parvenir jusqu’à la surface, elle s’écoulera entre deux eaux dans une certaine direction. On a encore, dans ces conditions, un courant de circulation abyssale qui peut se borner à ramper en quelque sorte sur le sol en produisant toute une série de phénomènes spéciaux, transport de ponces, par exemple, et modifications dans la nature lithologique du fond, telles qu’un

transport de grains sableux ou tout au moins un lavage des sédi-

ments déjà déposés et un enlèvement des particules vaseuses très fines. Le courant polaire du Labrador avait une source superficielle, descendait puis remontait à la surface où il trouvait son terme ; le courant volcanique au contraire possède son origine au fond et après un parcours plus ou moins long, soit à la surface, soit à travers les couches intermédiaires, il finira à la surface, ou dans la masse même des eaux ou bien encore contre le fond à une distance plus ou moins considérable de son point de départ...

Dans tous les cas l’existence de courants profonds, si peu qu’on les connaisse encore, ne saurait faire l'ombre d’un doute. Leur ensemble constitue la circulation que nous avons appelée abyssale ou profonde.

Comment suivre dans leur marche ces courants dont certains

n’atteignent pas la surface ? Mesurer directement leurs caractéristiques aux énormes profondeurs où ils peuvent se trouver semble difficile et d’exactitude douteuse dans les conditions actuelles des instruments de mesure; il faut, par conséquent, recourir aux mesures indirectes.

L'eau de mer n'étant pas, ainsi que le prouve l'analyse directe, une dissolution plus ou moins concentrée dans de l’eau distillée d’un mélange unique de sels mais variant de composition — quoique légèrement — en chacun des points de sa masse, les éléments composants, pris individuellement, seront capables de servir à

PT VS TS ET. Ed

individualiser telle ou telle espèce d’eau de manière à la laisser reconnaître tant qu'elle restera elle-même ou ne se modifiera que progressivement, partout où l’entrainera sa marche. De même sur une place remplie d’une foule nombreuse en mouvement, on reconnaîtra la marche d’une file continue d'hommes, habillés de vêtements bariolés, si on considère séparément chaque pièce de leur costume et si l’on constate pour chacun d’eux, identité de couleur pour la coiffure, identité pour l’habit et identité pour le pantalon, on sera assuré que l’on a bien affaire à une seule et même série d'hommes. Cette donnée est fondamentale, elle a souvent été mal saisie et c’est pourquoi je me permets d'employer pour la faire comprendre, une comparaison familière qui, je l’espère, rendra clairement ma pensée.

Reste à savoir quelles caractéristiques seront prises pour l’eau de mer. Elles doivent répondre à plusieurs conditions : être véritablement caractéristiques, c’est-à-dire n'avoir point de relations les unes avec les autres, être complètement indépendantes les unes des autres, être très nettes, être enfin faciles et promptes à établir.

Les trois caractéristiques que j’ai choisies sont les suivantes :

D'abord la densité normale à la température de la glace fondante. La densité à une température quelconque pourvu que celleci füt la même pour tous les échantillons, conduirait au même résultat. La facilité pratique expérimentale m'a décidé à adopter celle de zéro. Cette donnée est représentée par le symbole S°, et on a déjà indiqué la façon de procéder à sa mesure.

La seconde caractéristique est l’halog'énie, c’est-à-dire le poids total des corps halogènes, chlore, brome et iode, contenus dans 1 kilogramme de l’eau de mer considérée. La méthode de dosage par une liqueur titrée d’azotate d’argent, décrite précédemment, est facile, précise et prompte. Certains auteurs préfèrent doser la chloruration, c’est-à-dire le poids de chlore seul contenu dans 1 kilogramme de l’échantillon. Pour obtenir ce chiffre ils commen cent par doser comme moi le total des halogènes au moyen du chlorure d’argent titré et ensuite, par une correction à l’aide d’une

table préalablement calculée d’après une moyenne d’analyse, ils modifient leur résultat expérimental de manière à ce qu'il n°exprime plus — à leur avis — que le poids du chlore seul. Cette manière de procéder est à la fois inutile et erronée. Inutile parce qu'il n'importe guère que la caractéristique cherchée soit ou le chlore seul ou l’ensemble des halogènes, chlore, brome, iode évalués du même coup. Si Le chlore seul, ou le brome seul, ou liode seul était plus aisé à doser, on aurait raison de prendre cette caractéristique, mais comme pour avoir la teneur du chlore on commence par mesurer directement l’halogénie, c’est-à-dire l’ensemble du chlore, du brome et de l’iode et que par un calcul d’une exactitude discutée on est forcé de revenir ensuite au chlore sans qu'il y ait à cela le moindre avantage, autant s’en tenir au résultat brut de l’analyse.

En second lieu, la méthode est erronée parce qu’elle admet contre les données de l'expérience que l’eau de mer est une dissolution dans l’eau distillée d’un mélange homogène de sels. Il n'importe pas davantage qu'on ait établi par un certain nombre d’analyses, si précises qu'elles soient, sur un aussi grand nombre qu’on le voudra, d'échantillons pris dans les régions les plus diverses de l’océan, le rapport entre le poids total des halogènes et le poids d’un seul des composants, chlore, brome ou iode. Ce rapport n’est pas constant dans la réalité. On n’aura jamais qu’une moyenne et il ne s’agit point ici de moyenne, de rapport constant, comme si Veau de mer élait de l’eau distillée mélangée avec une quantité variable d’un mélange homogène de sels, mais de valeurs propres, inhérentes à chaque échantillon. Pour reprendre la comparaison de tout à l’heure, pourrait-on reconnaitre la file continue des hommes en prenant la moyenne de la couleur des vêtements de tous les individus qui se trouvent sur la place ou d’une partie seulement d’entre eux? On effacerait ainsi volontairement et maladroitement les précieuses différences devant servir à les distinguer les uns des autres. Ce qu’on veut établir est une différence ou une ressemblance entre deux échantillons d'eaux. Est-il admissible que l’on commence par supprimer celte différence en la remplaçant par

une moyenne? Pour ce motf on ne saurait admettre l’emploi de tables donnant les caractéristiques en fonction les unes des autres. Dix, cent valeurs fonctions les unes des autres ne seront jamais qu’une seule et même valeur. Un mathématicien dirait que les variations de deux variables déduites l’une de l’autre sont représentées par une ligne. Or, dans le cas actuel, les variations de deux variables mesurées directement dans une série d'échantillons d'eaux de mer, sont figurées par une surface. Le fait prouvé par l’expérience est indiscutable et condamne, par conséquent, l’emploi de tables de quelque façon qu’elles aient été calculées.

La troisième caractéristique est le poids d’acide sulfurique par kilogramme d’eau de mer. Cette valeur est, elle aussi, facile et prompte à évaluer par une précipitalion au moyen du chlorure de baryum suivie d'une pesée du précipité de sulfate de baryte obtenu. |

Les trois caractéristiques, densité normale à zéro, halog'énie et teneur en acide sulfurique, vont permettre de suivre comme à la piste, la marche d’une même qualité, d’une même individualité d’eau de mer au milieu d’autres eaux et à n'importe quelle profondeur. Elles sont des caractéristiques statiques personnifiant une qualité quelconque d’eau quelle que soit la position qu’elle occupe dans l'océan, mais elles ne fournissent aucune information sur le

mouvement de cette eau particulière.

Pour avoir une caractéristique dynamique, on a recours à la densité in situ ,S!, c’est-à-dire au poids du décimèêtre cube ou du litre d'eau de mer dans les conditions mêmes où il est actif au sein de l’océan, c’est-à-dire à la température 0 qu'il possédait alors et comprimé sous le poids des couches d’eau comprises jusqu’à la surface ou, en d’autres termes, la profondeur.

Une série d'échantillons étant récoltée et analysée, on représente graphiquement les valeurs trouvées sous les deux formes de séries isolées et de plans parallèles.

Sur une fiche en papier quadrillé on inscrit les indications générales ; numéro de la station, latitude, longitude, position géographique et, s’il y a lieu, nature du fond. Au-dessous, les hau-

teurs verticales ou ordonnées figurant les profondeurs et les abscisses mesurées horizontalement, une donnée quelconque, on . marque par des points les résultats d'observation directe pour une autre donnée quelconque. On relie ces points par des courbes faciles à distinguer par leur couleur ou la nature du trait; plein, pointillé ou autre. On a ainsi une courbe correspondant à chacune des variables S?, S; 8, halogénie et acide sulfurique. La séparation en fiches distinctes et l'identité de l’échelle sur chacune d'elles permettent la comparaison de n'importe quelle série avec n'importe quelle autre série et en outre, le classement des fiches peut s'effectuer de toutes les manières imaginables. La régularité d’une courbe prouve la régularité de la condition qu’elle représente depuis la surface jusqu’au fond. Chaque fois que se manifeste un ressaut, une inflexion brusque, l'attention est immédiatement attirée et aussitôt on compare l’irrégularité avec l'irrégularité, correspondante ou non, des autres courbes inscrites sur la même fiche ou sur des fiches différentes. La courbe donne la notion de la continuité qui est le fait de la nature, le nombre de points jalonnant fournit le poids, le degré de véracité et par conséquent de confiance à lui accorder. Différences et ressemblances apparaissent nettement et les lois se dégagent avec une extraordinaire clarté. Tout est en quelque sorte mathématique non d’une mathémathique idéale, extranaturelle, mais d’une mathématique matérielle, réelle, pratique. Le nombre de fiches sur un espace déterminé indique dès le premier pas, le degré de perfection du travail et presque son degré d'achèvement.

S1 la masse des eaux océaniques actuelles était uniformément distribuée sur le globe entier, tous les continents étant supposés arasés de telle façon que la terre soit composée d’une sphère solide partout recouverte d’une même épaisseur d’eau, on a calculé que cette épaisseur serait de 2 300 mètres environ. Dans cet océan, en admettant qu'il y ait uniformité de climat, que les vents et autres causes perturbatrices soient supprimées, l’eau sera distribuée en couches concentriques de densité croissante depuis la surface jusqu’au fond, de même que dans un flacon contenant du mercure,

de l’alcool et du pétrole et agité, le repos une fois établi, le mercure occupera le fond, surmonté par l'alcool, surmonté lui-même par le pétrole. Toutes les conditions physiques et chimiques seront les mêmes pour une même nappe enveloppant la terre entière, à égale distance du centre. L’océan cherche continuellement à atteindre cet idéal, mais il ne l’atteint jamais parce qu'il en est continuellement empêché par les causes déjà énoncées, variété topographique, variété thermique, vents et le reste. C’est par les courants que sans cesse il s'efforce d’y parvenir.

Supposons que pour trois stations modérément distantes l’une de l’autre et non en ligne droite, on possède les graphiques complets du 9, S?, S;, nS;, de l'halogénie et de l’acide sulfurique entre la surface et le fond. Les trois plans verticaux passant par ces trois points, pris deux à deux, forment les trois faces latérales d’un prisme triangulaire et l’on peut graphiquement les développer sur une feuille de papier où elles se présenteront sous l'aspect de trois rectangles juxtaposés dont chacun sera une section verticale de l'océan.

Par n'importe quel point des arêtes du prisme, on peut faire passer un plan découpant dans le prisme lui-même un triangle dont les trois sommets, évidemment placés sur les arêtes du prisme, posséderont le même n$;. Il en résulte que ce plan, quoique topographiquement plus ou moins incliné, sera mécaniquement un plan de niveau ou d'équilibre puisque les molécules d’eau qui y sont situées n'ayant tendance à se mouvoir dans aucune direction, resteront immobiles.

Si maintenant on désire se rendre compte de la marche des eaux à une profondeur quelconque, 1000 mètres par exemple, ou mène le plan topographiquement horizontal coupant le prisme à 1000 mètres de la surface. Par son intersection avec les arêtes du prisme, il donnera naissance à un triangle dont chaque sommet possédera un n$; différent ou, si l’on veut, puisque la profondeur est la même pour les trois, un S, différent,

Par le sommet possédant le plus fort S’, on mène le plan triangulaire d'équilibre mécanique. Les deux triangles découperont res-

pectivement sur chaque face du prisme deux droites, l’une oblique le long de laquelle les molécules d’eau ne seront sollicitées par aucune force, l’autre horizontale le long de laquelle les molécules, semblables aux molécules liquides dans deux vases communiquants au-dessus d’un plan commun de niveau, couleront de l'extrémité à plus faible densité $, vers l'extrémité de plus forte densité, avec une vitesse proportionnelle au gradient des densités, c’est-à-dire à la différence des densités aux deux extrémités divisée par la distance de ces deux extrémités.

Dans le triangle isobathe, on aura donc en direction et en intensité les trois composantes de mouvement suivant les trois côtés. On construira la résultante unique qui représentera en direction et en intensité la marche des molécules d’eau dans ce plan, c’est-à-dire le courant.

Son plongement en montant ou en descendant sera donné par l'angle formé par la résultante déjà trouvée, avec le plan d’équilibre mécanique.

Toutes ces constructions purement graphiques ne s’appuient que sur des données graphiquement mesurables. Il sera par conséquent possible, avec la règle et le compas, d’avoir à une profondeur quelconque les caractéristiques du courant régnant.

Les caractéristiques statiques S?, l’halogénie el la teneur en acide sulfurique en chaque station, représentées par des courbes continues, de la surface jusqu’au fond, montreront à l’avance, par leurs irrégularités, à quelles profondeurs se trouveront les courants les plus importants et, après la découverte et la mesure de ces courants, elles serviront de sanction au résultat obtenu en montrant qu'il s’agit bien d’une même personnalité d’eau marine. Cette personnalité est évidemment susceptible de se modifier ; elle le fait en réalité puisque le courant finit le plus souvent par s’annuler, mais elle ne se modifie que lentement, de proche en proche et telle est la raison pour laquelle il convient de ne pas prendre des stations par trop éloignées les unes des autres. Un courant profond étant découvert, on devra le suivre de proche en proche, comme on débrouillerait un fil emmêlé.

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On remarque que ce qui a été dit des courants de surface se

dirigeant du bord des continents vers le centre des océans n’est

qu’un cas particulier de la théorie générale. En effet l’eau voisine des continents étant presque toujours plus douce que celle du centre, le premier plan profond d’égal nS! à partir de la surface, se trouve évidemment surmonté d’une couche plus épaisse au bord, d’où part le courant, qu’au centre où il aboutit. D'ailleurs, au bord, l'affaiblissement de densité c’est-à-dire l'élévation de niveau ne cesse de s’accroître grâce à l’apport continu d’eau douce aussi bien par les fleuves que par le suintement sous-marin. Mais il est évident que la méthode physique et graphique de découverte et de mesure des courants décrite précédemment ne s’applique avec précision qu'aux courants profonds et il serait absurde de vouloir la faire servir à l’étude des courants superficiels ou de petites profondeurs. Dans ces régions, l’effet des variations de la densité est modifié de la façon la plus marquée par les effets incomparablement plus puissants du vent, des marées, des glaces, de la configuration géographique et du reste.

La comparaison des Sÿ, sur un plan de profondeur, pour suivre la marche d’un courant, ne saurait être suppléée par la comparaison des 6 sur ce même plan, quoique la carte des 8 soit évidemment plus facile à établir puisque les mesures de températures sont

immédiatement obtenues sur place et n’obligent à aucun travail de

laboratoire. Il est certain que pour deux échantillons d’eau ayant sensiblement le même S°, il y aura marche du plus chaud, plus dilaté et plus léger vers le plus froid moins dilaté, plus lourd et

par conséquent situé à un niveau physique plus bas, en d’autres

termes, du 6 le plus fort vers Le 4 Le plus faible. C’est l’explication des courants allant de l’équateur vers les pôles. Mais il n’en est pas toujours ainsi et si deux échantillons ont leur S° très différent, il pourra arriver que la marche soit inverse, c’est-à-dire du 0 plus faible vers le 4 plus fort parce que le S? de l’un, peu salé mais très froid, sera encore plus lourd que le S’ de l’autre, très salé mais très chaud. Le phénomène s’observe à la rencontre du courant du Labrador avec le Gulf-Stream sur les bancs de Terre-

Neuve, le premier ne pouvant se détourner du second, passe par dessous en le soulevant et en l’étalant.

On est ainsi amené à recueillir le plus grand nombre possible d'échantillons d’eaux sur une même verticale, en pleine mer et à s’efforcer de grouper ces sondages par trois dans le voisinage les uns des autres. Tel est le motif qui rend si précieuse la bouteille imaginée par le D' Richard. Comme elle est légère, on en superpose plusieurs sur le même fil de sonde : munies chacune de leur thermomètre et d’une hélice Magnaghi ; elles se renversent et se ferment toutes en même temps par un faible relèvement du fil. Leur capacité est médiocre car elle n’est que de 300 grammes environ ; cependant elle suffit amplement à fournir l’eau nécessaire aux diverses manipulations. C’est un excellent instrument d’où sortiront certainement les lois encore inconnues de la circulation abyssale.

Les fiches de séries servent encore à dresser les cartes par plans parallèles à la surface. On trace par isobathes le relief du fond correspondant à l’espace à représenter, sans colorier, bien entendu, par teintes dégradées bleues les aires de même profondeur. Au contraire, on teinte en jaune brun toute la portion émergée soit réellement quand la carte se rapporte à la surface, soit fictivement en se guidant sur les isobathes correspondantes quand il s’agit de plans profonds de 500, 1 000 ou d’un nombre quelconque de mètres. On note ensuite sur ces cartes les stations et l’on indique près de chacune d’elles la température, la densité in situ ou toute autre donnée. La méthode est longue quoique pas autant qu’on le croirait parce qu’on procède par calques; mais elle est parfaitement sûre. A la condition de se tenir continuellement au courant des travaux exécutés, aucune ne fait mieux ressortir l’état des recherches, les points où de nouvelles données expérimentales s’imposent ; nulle ne rappelle plus clairement qu’en océanographie dont les grandes lois sont découvertes, il faut procéder méthodiquement et ne pas éparpiller ses efforts. Dans le cas de la circulation, elle est comparable à la méthode du naturaliste qui découpe au microtome en tranches parallèles un animal mou, examine chaque tranche l’une après

l’autre et y suit chaque vaisseau quelque sinueux que soit son parcours. L’océanographe étudiant les plans parallèles sur chacun desquels il a tracé les isopyenes ou lignes d’égale densité in situ, puis les superposant par calques successifs, suivra dans sa marche quelque irrégulière qu’elle soit, un courant quelconque naissant sur l’un d’eux, à la surface ou au fond, montant ou descendant, changeant de direction, contournant les obstacles du fond, s’atténuant progressivement jusqu’à ce qu’il finisse par s’évanouir. Au total cette lenteur, à la supposer réelle, est un bénéfice de temps car elle force à procéder à coup sür, enregistre méthodiquement les progrès accomplis et signale ceux à accomplir. La méthode par analyses directes et représentation graphique contient la solution de tous les problèmes; avec elle il n’est besoin que de temps, donnée avec laquelle la science n'a pas à compter, de soin et de bonne foi.

Bien des questions seront à traiter par cette méthode qui, émises avec un nombre trop restreint de preuves, ne sont que des hypothèses appelant une vérification indispensable et maintenant devenue possible. La première, la plus ancienne de toutes, se rapporte à la circulation dite verticale. Les eaux marines échauffées par le soleil dans la zone tropicale se dirigeraient par une route plus ou moins contournée mais superficielle vers les régions polaires boréales et australes. Comme elles se refroïdissent et par conséquent s’alourdissent de plus en plus dans les latitudes élevées, elles descendraient sur le fond, retourneraient par raison d'équilibre vers l'équateur, s’y réchaufferaient on ne sait trop pour quel motif puisqu’elles sont supposées être restées sur le fond, remonteraient verticalement — et les mesures directes n’ont fourni jusqu’à présent aucune trace de cette ascension — arriveraient à la surface, s’y réchaufferaient de nouveau pour recommencer le cycle. Cette théorie prête à tant d’objections, est contredite ou, tout au moins, si peu vérifiée par la pratique qu’elle n’est plus guère soutenable. Les mesures récentes tendraient au contraire à établir qu’un même océan bien que formant en apparence une masse unique, Atlantique, Pacifique ou océan Indien, n’est dans ses profondeurs qu’une suc-

cession de cuvettes juxtaposées ayant chacune son régime distinct et remplies d'eaux complètement immobiles ou presque immobiles. L'ensemble est recouvert d’une nappe liquide d'épaisseur variable au sein de laquelle l’agitation se fait de plus en plus sentir jusqu'à la surface même, zone mince d’agitation maximum. La continuation des mesures directes et leur représentation graphique devra seule sanctionner la théorie des cuvettes océaniques. Les mêmes pro cédés pratiques contrôleront l'exactitude de la théorie de la cireulation chimique s’effectuant par diffusion du fond vers la surface et dont j’ai soupçonné l'existence. Les hypothèses sont indispensables à l’homme dont l'ignorance a besoin d’être guidée dans sa recherche de la vérité. Aussitôt que l’on possède l’outil de recherche, tout doit être repris à nouveau ; il n’est plus besoin que de travail et l'hypothèse, si elle est erronée, va rejoindre dans le passé et l’oubli le monceau d’erreurs par lesquelles l'humanité a pendant un temps plus ou moins long: tenté d’assouvir son noble désir de savoir. Si elle est confirmée, alors cessant d’être une hypothèse, elle devient la vérité. Nos ancêtres ont travaillé pour nous léguer ce que nous savons; imitons leur exemple, et nous aussi, travaillons pour transmettre à nos descendants le flambeau de la science brülant d’une plus vive lumière,

és

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