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Sur le fond règnent pourtant toujours l’activité de la vie, l’activité géologique et l’activité chimique. Là s’élaborent des roches semblables à celles que nous voyons autour de nous, dont nous construisons nos maisons et qui apparaîtront peut-être à la lumière ou plus probablement demeureront à jamais submergées. La nature qui possède l’éternité accomplit pour elle seule son œuvre dans son émouvante perfection. Ces roches surgiront-elles alors seulement que toute humidité aura été absorbée par les minéraux de l'écorce terrestre épaissie par le refroidissement de la planète et que notre terre sera réduite à l'état d’astre mort comme la lune? Mortes ou vivantes, les roches qui apparaitront sous la lumière des mondes, seront aussi parfaites que celles qu'observent aujourd’hui nos microscopes. Qu’importent quelques milliers de siècles; la nature obéit éternellement aux lois; la perfection est aussi complète dans l'univers que dans le grain de sable et lintelligence humaine troublée s’anéantit d’humilité devant tant de majesté.
Jusqu'à ces derniers temps, la terminologie des accidents du relief sous-marin laissait beaucoup à désirer : chacun d'eux était nommé sans règle fixe et il en résultait qu'aucune équivalence n'existait entre les termes en usage chez les diverses nations s'occupant d’océanographie. Une commission émanée du Congrès international de Géographie en 1899 et réunie à Wiesbaden en 1903, a mis heureusement fin à ce regrettable état de choses. Une quinzaine de termes principaux ont été rigoureusement définis et l'on a établi leur absolue synonymie en allemand, en anglais et en français. L'accord est done maintenant complet parmi les océanographes et les mots possèdent désormais une signification précise et identique dans les trois langues.
Si, pour se faire une idée du sol sous-marin, on examine attentvement des cartes par isobathes et des coupes à travers l’océan, on remarque tout d’abord que le fond est aussi accidenté que la surface continentale. Les traits de détail diffèrent, mais ce qu’on appellerait volontiers la charpente, demeure la même. La terre est modelée par le vent — c’est la déflation — par l’eau courante, c’est
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l’érosion — par les glaces, c’est l’exaration — par la mer, c’est l’abrasion. Or, l'érosion si puissante sur les continents est nulle au fond de l’océan, si on fait abstraction de quelques sources d’eau douce qui sortent des couches au voisinage de la terre. Il en est de même de l’exaration, car il n’y a pas de glaciers sous-marins et les effets se réduisent au frottement exercé par les grands icebergs qui, sur les confins des régions polaires, dans des parages peu profonds, râclent le fond sur un parcours restreint. Les résullats sont minimes car un quart ou un cinquième environ du volume d’un iceberg flottant demeure à l'air et comme un iceberg d’une cinquantaine de mètres de hauteur est déjà assez rare, il en résulte que celui-ci atteint au plus 200 ou 250 mètres de profondeur. L'action exarante ne s'exerce donc que par petits fonds. Il est douteux qu’elle soit jamais bien violente, car le frottement sur une vaste surface provoque l’échouage de l’iceherg qui s’immobilise et ne se remet en route qu’au moment où la fusion, modifiant son centre de gravité, le fait chavirer et diminue de la sorte son pied dans l’eau. J'en ai observé de nombreux échoués ainsi du côté du détroit de Belle-Isle, au nord de Terre-Neuve, et j'aurais vivement désiré, ce qui ne m'a pas été permis, donner un coup de sonde auprès d'eux afin de comparer leurs deux hauteurs immergée et émergée. Il est à souhaiter qu'un de nos officiers de la station de Terre-Neuve se livre à ce travail qui fournirait une donnée utile. Ce serait l'évaluation moyenne, dans des circonstances connues, de la forme d'usure d’un iceberg.
L’abrasion est presque nulle, car elle se réduit à l’action des
vagues le long du rivage, beaucoup moins active qu’on ne serait
porté à le croire et qui d’ailleurs se borne à la zone tout à fait superficielle. Le mouvement des vagues est pratiquement sans effet sensible sur le fond à une vingtaine ou à une trentaine de mètres de profondeur et, contre les falaises, non seulement il se borne à quelques mètres de hauteur verticale, mais le plus souvent, grâce à l’action de la terrasse côtière, dans les régions à marées, son action s’atténue à mesure de ses progrès. Dans les mers sans marées, elle reste insensible à moins qu’elle ne soit
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accompagnée de mouvements positifs, c'est-à-dire d’enfoncement apparent du sol sous les eaux.
La déflation ou action du vent, puissante sur les rivages, active encore sur les grèves et les plages, est nulle au-dessous des eaux, au moins directement. Indirectement, par les courants que crée le vent, on entre dans le domaine de l’abrasion et l’on sait combien il est restreint.
Il résulte de cet ensemble de considérations que, tandis que le modelé terrestre est excessivement déchiqueté, le modelé marin l’est fort peu. Si le long des terres les pentes, plus abruptes qu'on ne le suppose, sont comparables et fréquemment supérieures même aux plus fortes pentes terrestres, d’une façon générale, une fois la région tout à fait côtière dépassée, les contours du sol immergé deviennent mous et arrondis. La sculpture par les agents extérieurs ne s'exerce pas et, en outre, les traits existants sont, comme le dirait un peintre, empâtés par la pluie de matériaux meubles, sédiments minéraux et surtout carapaces calcaires et sibceuses d'animaux vivant à la surface ou dans les eaux mtermédiaires et tombant après leur mort sur le fond. Rien ne serait plus monotone qu’une promenade au fond des eaux, sauf dans la région côtière dont le relief, même aux endroits les plus favorisés, serait encore loin du pittoresque de celles qui, sur la terre, en possèdent le moins. On traverserait d'immenses plaines plus vastes que les steppes de la Sibérie ; le terrain s’élèverait et s’abaisserait par des pentes si faibles qu’elles seraient invisibles. Les trois quarts du Pacifique sont dans ce cas. Pour le reste, on trouverait de longs vallonnements sans caractère et, seulement dans de rares circonstances, au voisinage d’archipels volcaniques ou coralliens, on rencontrerait des sortes de pics abrupts se dressant presque verticalement des profondeurs vers la surface. La monotonie de la forme serait complète, celle de la nature du sol le serait davantage si possible, et à l'exception de quelques espaces de sables, de galets ou d'herbes confinés dans la zone du plateau continental, partout l'œil ne distinguerait qu'une vase de couleur gris pâle, un peu rosée à l’état humide, ou gris foncé à l’état sec, de composition plus
uniforme que le sable qui couvre l’espace relativement restreint des déserts continentaux. Ce serait une interminable série de quelques hammadas, de sables désertiques ou de cette argile sableuse des takyrs de Asie centrale. Et quand le voyageur perdu dans cette immensité, courant avec la vitesse d’un train rapide pendant des journées entières, distinguerait tout d’un coup les falaises rocheuses d’un volcan sous-marin ou la pente d’une île volcanique ou d’un atoll, il les considérerait comme une récréation momentanée, une joie de son œil, un divertissement à son lourd ennui. Il faudrait aller d’un train de dépêche télégraphique pour ne pas s’ennuyer à mourir pendant un voyage à travers les grands fonds de la mer. Au voisinage de la terre, la diversité apparaîtrait un peu. On trouverait un terrain plus accidenté, semé de plaines d’étendue restreinte, coupé de ressauts ou de ravins étroits aux pentes quelquefois si brusques qu'ils ressemblent, comme les rechs du golfe du Lion, à de véritables coups de sabre qu’un géant aurait donnés sur le fond. C’est ce qui a suggéré à un officier de la marine française, le commandant Trudelle, une ingénieuse méthode de navigation destinée à guider les navires par temps de brume. IL suffit de posséder une carte par isobathes de la région et s’étendant suffisamment loin au large, depuis l'entrée de la Manche, par exemple, jusqu’au Havre, l’un des points particulièrement étudiés par le commandant Trudelle. Le capitaine d’un vapeur venant de New-York et se rendant dans ce port est surpris par le brouillard en avant d'Ouessant. S’il emploie la méthode Trudelle, il rentrera au port en quelque sorte les yeux fermés. IL sonde et d’après la profondeur obtenue, il s’avance dans une direction déterminée jusqu’à ce que, sondant toujours, il trouve une autre profondeur indiquée. Alors il change sa direction, en prend une nouvelle marquée par ses instructions, toujours guidé par la sonde et, ainsi de suite, de proche en proche, modifiant sa route d’après les profondeurs, il réduit chaque fois de plus en plus son écart de la véritable direction jusqu’à ce qu’il soit parvenu en face même du port sans avoir un seul instant aperçu la terre. La méthode a été rendue encore plus précise par le commandant de Roujoux qui a su compléter les indi-
RE PS PL RE PE NA TIR LAR UE 60 L'OCÉAN cations de la topographie par celle de la lithologie sous-marine,
Les terrains volcaniques constituent un élément important du relief du fond de l'Océan. Sortis des profondeurs du globe par des ouvertures en forme de fentes droites ou courbes, ou bien d’orifices isolés quoique fréquemment disposés suivant une direction com- 1 mune, groupés plus spécialement en de certains parages de la mer, tantôt apparaissant à la surface en îles dénudées ou ornées d’une végétation luxuriante, ils sont dispersés sur toute l'étendue 4 du sol océanique. La plus grande partie des produits d’éjection, à
| l'état de fusion ignée, subit au contact de l’eau de mer froide un
| « étonnement ». Le changement brusque de température les réduit en grains impalpables qui repris par les mouvements de la masse liquide sont étalés sur de vastes espaces. Ces mouvements sont ceux des vagues et des courants lorsque l’éruption s’est effectuée près de la surface. Dans le cas d’éruptions profondes, se manifestant par des tremblements de mer, les matériaux sont transportés par un courant originaire du fond lui-même et dû à l’échauffement même du sol, autre manifestation de l’activité volcanique. Après que l’étonnement a eu fait sentir ses effets, il doit rester autour de la bouche d’éjection un amas de roches demeurées massives et compactes grâce à la lenteur de son refroidissement, mamelons sous-marins que pendant les intervalles de repos, recouvre d’un dépôt mince ou épais la pluie continue d’animalcules tombant de la surface. Les volcans sous-marins devenus iles offrent de fortes pentes par gradins immergés successifs et il en est de même des îles coralliennes, curieuses formations dues à des êtres vivants, coraux, madrépores et autres, républiques immenses d'animaux fixés à un même squelette calcaire que tous ensemble ont contribué à fabriquer, qui relie ensemble à jamais les morts et les vivants et dont la genèse encore incomplètement élucidée est un des plus intéressants problèmes de la géographie.
La vaste masse d’eau de l'océan, dans ses propriétés de tout genre, est le champ d’étude de l’océanographie et les lois découvertes trouvent une application immédiate en zoologie. Bien plus que sur la terre continentale, les relations entre l'être vivant et le
milieu possèdent, au sein de l’atmosphère liquide, leur minimum de complication ce qui, d’ailleurs est loin de signifier qu'elles soient devenues simples. Dans cet énorme bloc liquide, les conditions physiques en quelque sorte amorties, se modifient par passages atténués et il en est forcément de même des êtres qui l’habitent. Relativement à la mesure des propriétés topographiques, physiques et chimiques ou, pour tout résumér d’un mot, océanographiques, l'être vivant est un instrument comme les autres. Il offre cependant des caractères qui lui sont spéciaux et qui, ainsi que le dirait un physicien, rendent son emploi difficile. Quoique extrèmement délicat, il possède le premier désavantage de ne pas mesurer une propriété quelconque définie, comme un thermomètre qui mesure la température et rien que la température ou un manomètre qui mesure la pression et rien que la pression, mais tout un ensemble de conditions ambiantes, non isolées les unes des autres, température, pression, nature du fond, profondeur, courants, gaz dissous, lumière et le reste. L’être vivant considéré comme instrument présente ce second désavantage d’avoir une graduation fâcheusement restreinte car elle ne comporte que trois degrés. Si les conditions ambiantes lui sont particulièrement favorables, l'être vivant est très abondant; si elles lui sont franchement défavorables — et encore s’agit-il d’un total de conditions, car dans l’ensemble, à supposer que toutes les autres puissent être favorables, si une seule d’entre elles est complètement défavorable, on obtient le second degré de la graduation, l’absence. L'être capable de se déplacer s’enfuit; celui qui en est incapable, animal ou plante, meurt et, d’une façon comme de l’autre, l'absence se manifeste. Enfin si les conditions ambiantes ne sont ni complètement favorables, ni complètement défavorables, on a le troisième terme de la graduation, la rareté des individus ou leur état de misère physiologique. Cette totalisation des conditions d’une part et cette insuffisance de la graduation d'autre part, compliquent fortement la solution du problème zoologique. On n’y parviendra que lorsque les naturalistes s’occupant des animaux marins se seront franche-
ment astreints à n’avancer qu'après s'être dûment éclairés aux
rt.