CHAPITRE XIV
1845-1846-1847. — Première direction de Bocage. — Sa tronpe. — Delaunay. — Un prologue de Th. Gautier. — Débuts d*Octaye Feuillet : Un Bourgeois de Rome, — Diogène. — Ëchec et Mat. — Cent mille francs de subvention. — UUmvers et la Maison, — Agnès de Méranie,
Le privilège de la direction du second Théâtre-Français, devenu vacant par la faillite de Lireux, fut accordé pour cinq années (du l*** juin 18iï5 au 31 mai 1850), à Pierre Martinien Tousez, dit Bocage. * « On ne dira pas,
4. Bocage, né à Rouen en 4796, mourut à Paris en 4862. Peu d'acteurs ont eu une carrière plus difficile et plus illustre. Tour à tour ouvrier cardeur, petit employé au ministère de la guerre, clerc d'huis* sier, garçon épicier même, il monta par degrés l'échelle des misères. Le Conservatoire ne vçulant pas de lui, après avoir frappé en vain à toutes les portes des petits théâtres de Paris, il partit avec une troupe nomade en province. En 4824, il débuta à la Comédie-Française dans l'emploi des amoureux, sans succès du reste : il fut trouvé maladroit, pauvre, dégingandé. De 4822 à 4824, nous l'avons vu dans la troupe de l'Odéon. Non réengagé en 4825, il revint à la rive gauche en 4826 pour remplacer Colson dans les premiers rôles. On le remarqua dans V Homme du inonde, V Espion, Lanças tre^ etc. Après la faillite de Leméthéyer, il passe aux théâtres du boulevard, où il prend enfin sa place : Shylock, V Incendiaire, Napoléon à Scliœnbrun, à la Porle- Saint-Martin, firent apprécier la variété de son talent de composition; le rôle de Didier, dans Marion Delorme, le mit au premier rang. De
écrivit Théophile Gautier dans un de ses feuilletons du lundi, «que celui-là ne connaît pas le Théâtre, il adonné « de son intelligence et de sa probité toutes les preuves « désirables. 11 croit si bien à la possibilité de TOdéon « qu'il y engage 80,000 francs de son avoir, de cet arec gent conquis avec labeur et gloire pendant une longue « carrière de succès. Si cette fois l'essai ne réussit pas, « il faudra raser l'Odéon et semer du chanvre à sa « place. »
Certes, le nouveau directeur était un grand artiste, un metteur en scène de premier ordre : il excellait dans les conseils à donner aux jeunes auteurs et aux jeunes comédiens pour l'étude et la pratique de leur art ; il aimait passionnément le théâtre, il était honnête et vaillant ; cependant, avec tant de qualités, il fut, il faut bien l'avouer, un directeur médiocre.
Sous Lireux, du moins, l'esprit d'initiative régnait à l'Odéon; sous Bocage, ce fut l'esprit d'économie mesquine, de crainte et d'essais timides : « Ne jamais échouer semble
4830 à 4840, il réalisa Fidéal de Técole romantique : a Bocage, beau comme Apollon! », s'écriait Henri Heine. Dans Antony^ il Gt époque, la jeunesse le prit pour modèle : on vit pulluler de jeunes hommes aux longs cheveux, à la voix caverneuse, à la mine blême et fatale. La Tour de Nesle, Thérésa, Angèle, les Sept Infants de Lara, Glénarvon, Ango, Riche et pauvre. Don Juan de Marana, Christophe le Suédois, la Vénitienne, etc., cent drames signés des noms les plus illustres firent de lui un des grands comédiens du temps. « Il luttait de talent avec le génie de Frédérick-Lemaltre, la passion de M>°° Dorval, c la majesté épique de M^^^ Georges, et il ne fut inférieur à aucun de c ces redoutables partenaires. » (Th. Gautier, Histoire du Romantisme.)