CHAPITRE VII
en France et obtenir le privilège d'une troupe de comédiens avec laquelle ils parcoururent la province, jusqu'au moment où il fut nommé directeur du théâtre de TOdéon. M""* Georges avait plus de quarante ans à cette époque*, et cependant était encore dans tout Téclat de la beauté : un front large et pur, des cheveux abondants et longs, un nez mince et droit, une bouche arquée et dédaigneuse, des dents d'une blancheur éclatante, des bras d'une pureté grecque, un regard d'une incomparable beauté. <( Jamais des yeux plus noirs, plus grands et plus expressifs ne parèrent la figure d'une femme, » dit avec enlhousiasme un contemporain célèbre. Avec cela une diction simple et naturelle comme celle de Talma; comme lui, une pantomime admirable et une entente profonde de l'exactitude des costumes. Elle justifiait vraiment alors le cri poussé, à ses débuts, par le critique Geoffroy : « C'est Melpomène descendue de son cadre. »
Autour de cette admirable reine tragique se groupaient : M™' Moreau-Sainti, la Célimène du faubourg Saint-Germain, grande et belle personne à l'œil vif, k la voix franche; M"" Delattre et Dupont, pour les soubrettes et les reines, Alexandrine Noblet, Eulalie Dupuis, la fille de Rose Dupuis , de la Comédie - Française • ; M"* Georges cadette, gracieuse et utile comédienne;
4. Georges Weimer ou Wemmer (Marguerite-Joséphine), née à Bayeux, le 23 février 4787, est morte à Passy le 42 janvier 4867. — € Je veux, dit-elle avant de mourir, qu'on m^enterre dans mon manteau de Rodogune! »
2. Elle épousa plus tard son camarade M. Geffroy, de la Comédie- Française.
IS4 L'ODiON.
M"* Laisné, M"* Ponceau Saint-Amand, une duègne de talent venant delà Porte-Saint-Martin; Nadèje, Torphelinede Wilna *, Bérenger, « la jolie; » M"" Gersay, Thénard et Level.
Du côté des hommes, Ligier, Eric-Bernard, Vizentini, un artiste de talent qui venait de l'Opéra-Comique ; l'excellent Ferville, un comédien si original et si vrai, « le premier qui ait joué les Oncles d'Amérique en frac et en redingote; avant lui on les jouait en Cassandre*. » Le vieux Duparai, un des comédiens les plus naturels de Tépoque; Lockroy, dont la réputation allait grandissant; Marins, de son vrai nom comte de Laribeau pierre; Delafosse, remarqué à ses débuts au Théâtre-Français pour ses qualités de tenue et de sensibilité ; Chilly, mal reçu alors du public dans les amoureux : « Dès qu'on entendait ma voix, môme dans la coulisse, nous racontait-il souvent, le public sifflait »; Delaislre', comédien intelligent et souple, mort en mars 1881.
Telle était celte troupe, qui, quoique faite rapidement et manquant d'homogénéité, n*en était pas moins, on le voit, digne du second Théâtre-Français.
4. Intéressante petite fille, recueillie par M'"V Fusil (M"" Fleury) parmi les décombres de Wilna, lors des désastres de Russie, morte en 483i, à l'âge de vingt ans.
2. Jousiin de la Salle, Souvenirs dramatiques {Revue française).
3. Un de ses grands mérites était sa garde-robe : c A la mort de Talma, i! s'était rendu acquéreur des costumes du grand tragédien. Aussi, quand Harel donnait en province Sylla, Jlamlel ou Manlius, il avait soin de mettre sur l'affiche, en lettres d'un pied de long : M. Delaislre jouera ce soir avec les costumes de Talma. Et il était rare que la salle do fût pas comble. (JousHd de la Salle, id.)
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L'administration mérite aussi une mention particulière.
Le secrétaire du théâtre, M. Gentil, qui poussa ce cri célèbre dans les annales romantiques : « Racine est un polisson! » était le neveu du comle de Rœderer. Au théâtre, on l'appelait souvent M. l'amiral, voici pourquoi : Sous l'empire, on l'avait envoyé en mission auprès de Murât , alors roi de Naples , et il avait eu l'audace et l'adresse de faire entrer dans la rade de celte ville, malgré les Anglais qui la bloquaient, un convoi de farine. Murât, pour le récompenser, l'avait nommé... amiral!!!
La conduite du théâtre était conGée à Jouslin de la Salle, un des hommes les plus compétents qu'il y eût alors dans l'art de la mise en scène.
Nommons encore : Arsène, Dupont, Michelot, Ménétrier, Leroux, Champein, Auguste, Lebrun, Jourdain, Adolphe Vincent , Saint - Paul , régisseur ; Edouard , deuxième régisseur; Garcière, caissier, et Ozanne, souffleur.
!\f . J. Verteuil, le digne et excellent secrétaire actuel de la Comédie-Française, fut attaché à TOdéon en qualité de secrétaire d^Harel, mais seulement après 1830.
A l'occasion de la nouvelle direction, on réduisit le prix des places. Cicéri fut chargé de restaurer les peintures de la salle, le dôme^ la toile et les panneaux des loges. Rossini voulut bien composer l'orchestre, dirent les journaux; c'était du luxe, on en conviendra, puisqu'on ne devait plus représenter d'adaptations musicales.
La réouverture, annoncée pour le 2 septembre, eut
lieu exactement. Il aurait été impossible aux plus vieux habitués de TOdéon, s'il en restait, de reconnaître la vieille salle. Cariatides allégoriques, Bgures en relief, velours fané, tout avait été enlevé et remplacé par des loges charmantes, de Tor dans une juste proportion, un rideau blanc et brodé, un lustre augmenté d'un grand nombre de becs, et — spectacle nouveau — la foule, une foule compacte, riche et choisie comme à l'Opéra.
« Voici Armand et M"* Mars. Quelle tournure, quelle élégance ! elle sera toujours jeune, même à la ville ! Voilà Rossini, Nourrit, M"" Damoreau et Dabadie; tout l'Opéra s'est donné rendez-vous ici.
(( Ce monsieur, qui a la tète un peu penchée sur l'épaule et qui entre dans la loge de M"* Mars? — C'est M. Auber, Tauleur de la Muette que l'on vient de donner à l'Opéra. Et ce petit homme qui porte des lunettes et qui a l'air de grimacer? C'est le rédacteur d'un nouveau journal populaire , le National , M. Thiers. Il se range pour faire une place à M. Michaud, de la Quotidienne. M. Michaud est de l'Académie; ces choses-là peuvent se retrouver un jour*. »
La pièce d'inauguration : Catherine de Médigis aux États de Blois, drame historique en cinq actes, en vers, de Lucien Arnault, n'obtint qu'un demi-succès, malgré le talent de M"* Georges. (Ligier, E. Bernard, Duparai, Vizentîni; M"* Nadèje-Fusil.)
Craignant avec raison la sévérité habituelle et sou-
4. Jouslin de la Salle. Souvenirs dramatiques {Revue franc., 4858).