CHAPITRE X
en délibération ; il parvenait aisément à son bureau au moyen de sa carte d’entrée; il en prenait les clefs, qu’on déposait ordinairement dans un endroit convenu entre le chef, lui , et le garçon de bureau ; il y entrait sans lumière et, doucement, cherchait h tâtons dans le tiroir où était déposé son triage de la journée ; il en retirait les pièces, qu’il faisait détremper et réduire en pâte dans un seau d’eau servant à rafraîchir le vin des déjeuners; ensuite il en formait plusieurs pelotes qu’il cachait dans ses poches, puis se rendait, ù la pointe du jour, aux thermes ou bains Vigier du Pont-Royal ; là, il les trempait de nouveau dans sa baignoire et les subdivisait en boulettes qu’il lançait dans l’eau par la fenêtre de sa cabine. .
Du 22 floréal au 9 thermidor, il noya ainsi 92 â procès. 11 était temps pour les ex-comédiens du Roi que neuf tableaux accusatifs désignaient à la guillotine 1 !
Dans la nuit du 8 messidor (20 juin), le Comité de salut public délibère à leur sujet et arrête leur destruction ; le lendemain, arrivent à Fouquier-Tinville les pièces d’accusation et la vigoureuse apostille de Collot-d’Herbois ordonnant de les mettre en jugement le 13, c’est-à-dire quatre jours après ; le tout en un petit dossier cacheté portant cette suscription :
AFFAIRE DES CI-DEVANT COMEDIENS-FRANÇAIS et contenant :
1° Un rapport du conseil général de la Commune;
1. Du 26 août 1793 au 28 juin 1794, il y eut 1,741 supplicië9. Voir le Tableau des prisons et le Dictionnaire des guillotinés.
2° Un virulent réquisitoire de Chaumette;
3° La note de Collot-d’Herbois à Fouquier-Tin ville 1 ;
II 0 Plusieurs dénonciations de particuliers.
Le jour meme, 9 messidor, La Bussière escamote ces pièces du carton et les cache dans son tiroir, d’où il les enlève dans la nuit du 9 au 10. Sur le point d’être surpris par Saint-Just, Collot-d’Herbois, Fouquier-Tin ville, Robespierre et Billaud-Varennes, il dut sc cacher dans un coffre à bois, au risque d’être asphyxié. D’autres aventures encore faillirent tout compromettre, mais son courage et sa présence d’esprit surmontèrent tous les obstacles ; il se rendit aux bains Vigier dans la matinée du 29 juin et y détruisit les pièces dérobées, selon sa méthode ordinaire.
Le 1 er juillet était le jour fixé pour le jugement des comédiens : le 2, l’échaufaud les attendait ù la place de la Révolution.
Parmi les pièces qu’intercepta La Bussière, nous citerons la curieuse lettre suivante ;
Paris, 5 thermidor an II (23 juillet 94) de la République française, une et indivisible.