CHAPITRE III
heure inclue à cette époque. Enfin, Figaro était représenté et, comme l'a écrit Charles Nodier, la Révolution était faite. « Oui, sans cette comédie, le peuple n'eût pas appris sitôt peut-être à secouer ce respect de servitude que les grands avaient imprimé sur la nation entière. On osait applaudir la satire, parce qu'on s'essayait à mépriser l'autorité^».
Le lendemain, un journal écrivit que « la seule présomption d'occuper le public français, pendant plus de quatre heures, avec une farce aussi dégoûtante, méritait d'être sifïlée; qu'on ne savait ce qu'admirer le plus, ou de l'impudence du sieur Beaumarchais ou de la patience des spectateurs^ ». Le même gazetier se plaint ensuite de « l'abus continuel de l'esprit dans cette nouvelle facétie comique; des obscénités, des flagorneries pour le parterre et surtout du style, qui est tout à fait vicieux et détestable » ; il conclut en disant que le poëte paraît avoir eu pour but véritable d'insulter à la fois au goût, à la raison et à l'honnêteté publique, et qu'en cela il a parfaitement réussi.
Cette œuvre, qui tient de la satire, du factum, du pamphlet et du plaidoyer dans trois actes, de la comédie et du drame dans les deux autres, est de celles qui font époque dans l'histoire du théâtre plutôt à cause de leur retentissement, de leur vogue et de leur portée, que par
\. Daru. Discours à l'Académie, 13 août 4 806. M. Saint-Marc Girardin a dit que « le Mariage de Figaro est un des coups les plus rudes qui aient ébranlé la vieille société ». 2. Mémoires secrets. I*"*" mai.
les beautés réelles dont elles sont pleines. Ce fut un véritable événement politique.
Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais avait alors cinquante-deux ans*. Sa vie entière fut une lutte qui, commencée devant les parlements, continue au théâtre et finira devant la Convention nationale \
Raccourcie d'une demi-heure à la seconde représentation, la pièce est donnée trois fois en quatre jours. A la cinquième, le jeudi 6 mai , on avait fait courir le bruit que la Reine viendrait au spectacle : avant le lever du rideau, il se détacha des quatrièmes loges et du cintre quatre ou cinq cents imprimés qui se répandirent en voltigeant dans la salle : a Ce fut à qui en aurait, les femmes en demandaient à grands cris, les spectateurs du parquet en présentaient aux loges au bout des cannes; des plaisants y mettaient du papier blanc ou même des pohssonneries ; tous les crayons étaient en l'air pour copier; c'étaient des cris de joie, des brouhahas, un tumulte, une farce qui valait mieux que celle de Figaro et qui amusait tellement le public, que la représentation en a été reculée pendant plus d'une demi-heure^ )> .
C'était une épigramme anonyme^ contre la pièce et l'auteur; un orateur du parterre se leva pour lire ces vers, qui furent sifflés. Beaumarchais les publia lui-même le surlendemain dans une lettre adressée au Journal de