Mémoires de Fleury
curieux ordinaires, mais toute la Cour, mais les princes du sang, mais les princes de la famille royale semblent s être donné rendez-vous au faubourg Saint-Germain. Beaumarchais reçoit en une heure quarante lettres de gens de toute espèce qui le sollicitent pour avoir des billets d'auteur et « lui servir de battoirs ». M'"' la duchesse de Bourbon envoie, dès onze heures, des valets de pied au guichet attendre la distribution des billets indiquée pour quatre heures seulement. A deux heures, M"" la comtesse d'Ossun est là ; M'"^ de Talleyrand paie triple une loge ; des cordons bleus, confondus dans la foule, se coudoient avec des savoyards, afin d'acheter des billets d'amphithéâtre quinze ou vingt fois leur valeur; des femmes de qualité s'enferment dès le matin dans les loges des actrices, y dînent, et se mettent sous leur protection dans l'espoir d'entrer les premières : entre autres, la grosse marquise de Montmorin, dans la loge de Chérubin. On a parlé de trois cents personnes ayant usé de ce stratagème : nous aimons à croire, pour les comédiens nos prédécesseurs, que ce chiffre est exagéré.
La salle prise d'assaut, la garde dispersée, les portes enfoncées, des grilles de fer même brisées, trois malheureux étouffes à l'ouverture des bureaux, des luttes, du bruit, du scandale : Beaumarchais triomphait dans son élément!
La salle fut bondée en un clin d'œil^; aux premières
4 . « A peine la moitié de ceux qui assiégeaient les portes depuis huit heures du malin a-t-elle pu parvenir à se placer; la plupart entraient par force en jetant leur argent aux portiers. » Grimm, Gazette littéraire.
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loges, le public babituel du Pctit-Trianon : les pi incesses de Lamballe, de Ghimay, l'aimable duclicsse de Polignac, la nonchalante M""" de Lascuse, M'"^ d'Avaray, la spirituelle marquise d'Andlau, la comtesse de Cbûlons, M'"^ d'Estournel, la duchesse de Lauzun, et la gracieuse M"" de Senneterre; M'"*^^ de Laval, d'Esparre, d'Escars, la comtesse de Balby ; M'"" de Simiane, de Lachâtre-Matignon et Dudrenem, dans une même loge; aux balcons, la Duthé, Garline et G'\ Quel pubhc d'élite ! Quelle bonne fortune pour nos reporters- d'aujourd'hui !
Le vice-amiral baiUi de Suffren, de retour en France depuis quelques jours, reçoit à son entrée dans la salle une ovation des plus enthousiastes ; même accueil à M"'' Dugazon, relevant de maladie.
A cinq heures et demie, la toile est levée : Dazincourt et Gontat sont en scène. Préville avait fait distribuer à Dazincourt le Figaro du Mariage, que Beaumarchais destinait naturellement à l'inimitable barbier de 1775 ; mais neuf ans s'étaient écoulés, l'âge avait affaibh la mémoire de Préville, et à soixante-trois ans représenter l'amoureux de Suzanne, c'était difficile ! Le grand comédien se chargea du rôle secondaire de Brid'oison\ oii Dugazon ne tarda pas à le doubler. De son côté, Dazincourt avait décidé l'auteur à confier le rôle de Ghérubin à M"' Ohvier, jeune et jolie blonde aux yeux noirs, qui y fut ravissante : Molé, avec sa souveraine autorité, joua le rôle du Gomte; le gros des Essars, Bartholo; Yanhove,
\ . Du très-coiTuptible conseiller Goëzman il a fait don Guzman Brid'oison.
Bazile ; Belmont, Antonio ; M"" Sainval, la Comtesse ; le tragédien Larive se chargea du petit rôle de Qrippe- Soleil, qu'il céda bientôt du reste au comique Champville. « Jamais pièce aussi difficile n'avait été jouée avec autant d'ensemble », dit l'auteur dans sa préface \ Trente ans plus tard, Népomucène Lemercier constate ainsi ce triomphe dont il fut témoin : « L'ensemble vraiment éblouissant que présenta la Folle journée est un de ces prodiges qu'on ne s'imagine plus, et qui mit la critique en déroute ^ » .
Le succès se dessine, grandit, s'affirme malgré quelques huées et les sifflets, très-modérés d'ailleurs, de la cabale. La recette fut de 5,698 livres 19 sous. (Registre de la Comédie).
Monsieur, qui n'aimait pas les spectacles, parut s'ennuyer beaucoup. Le comte d'Artois resta — disent les uns — sur l'impression de Gennevilliers ; d'autres l'ont présenté comme le protecteur de Beaumarchais.
On ne sortit du spectacle qu'à dix heures et demie,
1. « Je dois beaucoup — écrivait-il le 19 mai 1784 à Montansier — au zèle des comédiens de la Reine et du Roi, lesquels jouent ma pièce beaucoup mieux peut-être que la comédie ne l'a été depuis trente ans. »
Préville et surtout Dazincourt eurent beaucoup de peine à obtenir de l'auteur la suppression de certaines gamineries, dignes peut-être des tréteaux et des parades de la foire, mais assurément déplacées dans la maison de Molière, telles que : « Bonjour, cher docteur de mon cœur, de mon âme et autres viscères. » (Acte T"); et plus loin, acte IV, à Bazile : « Si vous faites mine seulement d'approxiraer madame, la première dent qui vous tombera sera la mâchoire, et, voyezvous mon poing fermé? Voilà le dentiste! »