‹ L'Odéon; histoire administrative, anecdotique et littéraire du second théâtre françaisChapitre 73 sur 221 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La première représentation de la nouvelle Christine dura plus de cinq heures. Le parterre et les galeries, divisés en deux camps opposés, classiques et romantiques, se disputèrent si bruyamment au sujet du luslre qu'on voulait faire remonter, qu'on fut obligé de recommencer le prologue.

— « Perruquiers ! Ils ne comprennent pas! Les précieuses à Rambouillet! Imbéciles! Perruques! » Voilà un échantillon des gracieusetés échangées par les fanatiques des deux partis dans le cours de cette curieuse soirée.

Le nouveau drame romantique, repoussant bien entendu la vieille unité d'action classique, embrassait dans ses cinq longs actes presque toute la vie de la reine de Suède. Le succès ne s'est dessiné franchement qu'au cinquième acte, au moment où Monaldeschi, arrêté, est livré aux mains deSentinelli, son rival et son ennemi. Enfermé dans son appartement, il sait qu'il va mourir. La reine arrive, il se traîne à ses pieds et la supplie. Celte scène, très belle, fut très applaudie :

Oh! regardez! à genoux, à vos pieds, Je suis comme autrefois, oubliant qu'à rette heure Votre royale voix dit qu'il faut que je meure, Et ne me rappelant ce que dit votre voix Que pour me souvenir des accents d'autrefois. Sur mon front incliné portez l'arrêt suprême; Je veux le repousser avec un mot : Je t'aime! Je t'aime! Frappe-moi. Je t'aime! Tiens, voilà Mon poignard. Entends-tu? Je t'aime! Frappe là, Cest mon cœur. Frappe donc et venge-toi toi-même, Ou je vais te redire encore que je t'aime.

Christine au comité du Théâtre-Français, qui l'avait reçue à corrections.

Lockroy était tellement pressant à cet endroit, que Delphine Gay s'écria en rougissant : « Eh bien! Lockroy! Eh bien! » — Et tellement haut que la moitié de la salle l'entendit/

On a ri à quelques endroits que Dumas s'empressa de corriger le lendemain. Par exemple, lorsque la reine, parlant des sénateurs suédois, a dit avec largeur :

Us s avançaient vers moi comme de vieux sapins.

Au troisième acte, quand Pierre Corneille est entré en scène, — car le grand tragique paraît dans cette œuvre si remplie, — une moitié de la salle, la partie classique, s'est levée et a acclamé ce vers :

Corneille, inclinei-vous devant le vieux Romain!

Éric-Bernard, qui représentait le père de la tragédie, en est resté tout ébahi. On a ri, longuement aussi, à l'épilogue, lorsqu'à minuit et demi Christine a demandé d'une voix dolente :

Combien de temps encore avant que je ne meure ? —

Trois quarts d'heure à peu près. — Revenez dans une heure..

Le vers était dramatique, mais il était bien tard. Un plaisant, tirant sa montre, s'est écrié : « Si à une heure ce n'est pas fini, moi je m'en vais! »

Cet épilogue, dans lequel Senlinelli, devenu moine, vient, longtemps après le crime, confesser Christine à ses derniers moments, aurait peut-être compromis la soirée, si le succès n'avait pas été enlevé, comme à tternani, h

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