I. — Le sadisme et la royauté d’ouranos
La révolte de B consiste on s’en souvient, dans l’acte d’un sujet qui s’érige en objet, d’un principe matériel qui se prétend spirituel et qui émigre de la périphérie vers le centre (2). La première phase du processus est faite surtout des vains efforts du principe spirituel pour ramener le faux esprit en latence et potentialité. Ce débat que le Philosophie de la Mythologie étudie par rapport à la conscience, nous l’avons déjà raconté comme le premier épisode du processus intra-divin, c’est-à-dire de la création ; la Darstellung des Nalurprozesses nous le montre aboutissant à l’espace et au monde sidéral. Quelque chose qui n’est pas encore la puissance individualisée de A1 2 3, mais une sorte de « nécessité divine silencieuse » tend à faire de B un uttoxsljxsvov ; mais B, l’Un exclusif, ne veut pas être dépossédé et s’obstine à rester central. B qui se débat dans cette contradiction, B qui ne peut ni céder ni l’emporter sans équivoque se déchire pour la conscience en éléments multiples. Le système des astres a pour origine ce compromis entre le « turgor » des existences individuelles qui, sous la pression de A2, voudraient se libérer, et l’unité despotique qui se cramponne à sa fausse spiritualité. Déjà les Weltalter avaient, sous une autre forme (3), décrit cette alternance entre l’expansion et la contraction, entre la systole et la distole, d’où procède la rotation des planètes. Dans l’attraction vers le centre se manifeste l’égoïsme opiniâtre du
(1) Sources : Philosophie der Mythologie, 9e leçon, Darstellung des Nalurprozesses (tome X).
(2) J’ai montré (p. 163) combien peu net est ici le langage de Schelling: B doit-il devenir l’objet « ou le « sujet » de A2 ? Doit-il se « spiritualiser » ou se « matérialisera ?
(3) VIII. p. 320, 330.
HISTOIRE DE LA CONSCIENCE
principe illégitime ; pourtant les forces libérées se distribuent dans le ciel selon un ordre d’extension. C’est là en quelque sorte une seconde « universio » : après l’Universio originelle par laquelle Dieu installe la fausse unité au lieu de la vraie, la fausse unité elle-même se renverse, s’émiette en corps multiples. A ce premier moment de la théogonie correspond dans l’histoire de la conscience la religion astrale, le culte des dieux-étoiles. Ce culte des dieux sidéraux est le sabisme. Ce n’est point encore là un véritable polythéisme : il n’y a de polythéisme que selon la succession du temps et la conscience n’a jamais connu jusqu’ici qu’une préhistoire éternelle; aucune durée n’a encore refoulé cette éternité dans le passé comme un simple moment de l’histoire. Ouranos est-il le seul dieu ou n’est-il que le premier ? Rétrospectivement il apparaîtra qu’Ouranos lui-même était provisoire, mais la conscience, fascinée par cette unité céleste immobile et grandiose, ne le sait pas encore : comme elle a oublié sa noblesse passé et qu’elle ne prévoit par ses malheurs futurs, elle ne voit ni en avant ni en arrière ; cet Ouranos, ces astres qu’elle adore, elle les croit définitifs, éternels. D’ailleurs les astres ne sont pas « plusieurs dieux » : il ne faut y voir que les débris simultanés d’un principe unique, monarque incontesté du ciel. « Gestirn » remarque Schelling est un de ces mots dont on emploie à contre-cœur le pluriel. Ainsi s’explique la sécurité profonde et bienheureuse de cette conscience astrale. Aucune hésitation ne vient distraire la conscience sérieuse absorbée dans la contemplation d’Ouranos, sourde aux appels de la nature et de l’esprit. Et comment douterait-elle, elle qui ne connait que le principe révolté ? Sa servitude aveugle, elle la prend pour une liberté sans limites : car la nécessité, comme la pression de l’atmosphère, cesse de se faire sentir quand elle pèse
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de toutes parts sur*la conscience. Ignorant l’obsession des contrastes qui suggérèrent un choix si funeste au premier homme elle n’est plus tiraillée entre les extrêmes, elle est toute à ce faux monothéisme qui la met hors de soi ; elle goûte de la liberté avant d’être libre.
Beaucoup plus tard, une fois livrée au feu des contrastes et à tous les maux de la société civile, la conscience se rappellera avec attendrissement l’époque bénie où elle vivait indifférente entre le bien et le mal. Dans sa reconnaissance, elle datera de Saturne c’est-à-dire de Kronos un bonheur qui remonte en réalité à Ouranos. Platon, Virgile ont connu la nostalgie de l’Age d’Or (1). Les traditions de l’antiquité nous représentent cette époque ancestrale comme l’âge du loisir, de la paix, et de l’égalité originelle. La conscience pourrait presque se croire dans l’état d’innocence qui précède la chute tant est grandiose cette intimité, ce tête-à-tête de l’homme et du ciel. Malheureusement son Dieu unique n’est plus le vrai, ce pasteur céleste qui tient les hommes agenouillés est un faux pasteur. La première conscience ressemblerait à la conscience originelle — mais elle se trompe de Dieu. Enfin c’est la première religion du pécheur :
1° L’homme ignore encore la malédiction du travail. Il ne possède rien, puisqu’il ne se possède pas lui-même. Au temps d’Ouranos il n’y a pas de clôture, pas d’habitations fixes, pas de propriété privée ; c’est la société civile qui rendra les hommes sédentaires. A cette époque
(1) Consulter : System des transzendenialen Idealismus, III, p. 589 ; Vorlesungen über die Méthode des akademischen Studiums, 8e leçon (V, p. 290) ; Philosophie und Religion, XI. p. 59 ; Philosophische Untersuchungen, VII, p. 379 ; Einleitung in die Philosophie der Mythologie, 8e leçon (XI, p. 175) ; Philosophie der Mythologie , 9e, 13e, 14e, 16e, 27e leçons (XII, p. 183, 273, 315, 362, 594, 637) ; Philosophie der Offenbarung, 17e, 19e, 23e leçons (XIII, p. 362, 417, 524). Cf. VIII, p. 283 ; et I, p. 3-4 ; VI, p.563.
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immémoriale l'homme cherche encore les espaces vagues, les grandes plaines infinies (1) ; son Dieu lui-même a pour temple l'espace sans clôture ; le ciel gigantesque est son toit. L’homme primitif est un étranger sur terre, un vagabond ; il ressemble à ces comètes, à ces astres qu'il adore et qui sont, pour ainsi dire, les nomades de l’éther. Ou plutôt — il ne possède qu’une chose au monde, mais cette chose elle-même est mobile et errante : il possède un troupeau. Seule les morts sont sédentaires, les vivants n’ont pas de patrie, et leur vie, comme la course des planètes, n’est qu’un vagabondage, un pèlerinage dans le vaste silence des déserts.
2° De même qu’il n’y a pas encore de possession fixe, il n’y a pas non plus de nations (2) ; l’humanité préhistorique est homogène et indivise : c’est le laboratoire ou magasin d’où le Seigneur tirera chaque peuple à son tour ; l’unité muette, grosse de toutes les diversités à venir, tient le genre humain dans l’attente de la séparation et de la répulsion réciproques. L’immobilité d’Ouranos ressemble au silence profond, surnaturel du ciel nocturne; défavorable à la joyeuse variété des figures et des corps, Ouranos réprime toute particularité concrète, fait taire enfin les bruits de la vie ; sur la riche plénitude des formes sensibles s’étend partout, comme un voile, l’être désolé qui n’est ni minéral, ni végétal, ni animal, ni organique, ni inorganique, mais qu’on devrait appeler l’invisible, l’Etre cosmique, la Généralité par excellence. La cohésion préhistorique, tout comme la dispersion des peuples, suppose une force positive (3) ;
(1) XIII, p. 417; XIV, p. 138-139 et 273.
(2) Einleilung, 5e leçon ; Philosophie der Mythologie, 9e leçon. Sur les Hébreux et les Alamans : XI, p. 156-157, 159. Sur les Chinois : Philosophie der Mythologie, 23e et 24e leçons. Sur les Hellènes : XIII, p. 429.
(3) XI, p. 104 ; XII, p. 185. Voy. p. 99 de notre livre. Et cf. XI, p. 129.