LE SABISME ET LA ROYAUTÉ D’OURANOS
on le sait de reste, « tout ce qui est immobile n’est pas en repos ». Cet axiome d’Aristote, par lequel nous cherchions à illustrer la théorie schellingienne du néant, signifierait ici que le repos de la préhistoire dissimule un principe actif d’unité et d’indifférenciation. L’âge muet de la préhistoire est tout occupé des ébranlements monstrueux du cœur et de la conscience d’où vont naître les religions. Cette force étouffante, et hostile à l’épanouissement des multiplicités, est la force de B avant que des déterminations idéales n’en affectent l’intégrité. B interdit à la conscience tout écart à droite ou à gauche, il veut régner sans partage et tous les hommes se groupent pour l’adorer. De cette unité désertique un témoin a survécu, le peuple chinois : multitude anonyme qui n’est pas tant une nation particulière qu’un genre humain en raccourci. L’empire de Chine est en quelque sorte une momie de la préhistoire, il se cramponne à l’unité céleste et ne concède aucune multiplicité libre ; dans cette autocratie administrative, dans cette langue synthétique avec son monosyllabisme et sa lourde écriture idéographique, dans tout ce désert de généralités indifférentes on reconnaît clairement la rigidité de la vieille conscience sidérale. La même force coactive survivait jadis chez certains barbares mal différenciés ; cette portion de l’humanité germanique qu’on appelle les Alamans ne forme pas une vraie nation bien enfermée dans ses frontières ; comme les anciens hébreux, ils sont le contraire d’un « peuple » ; nomades, ils détestent les villes et les champs cultivés ; en plein monde romain, au milieu des civilisations nationales, ils représentent le vieux principe universel qui, plutôt que de se particulariser, a préféré rester sauvage. De là la haine de ces barbares contre les peuples policés et les sociétés urbaines ; comme les Gyclopes de l’épopée ils n’ont ni
constitutions ni assemblées ni lois. La vieille conscience astrale n’était-elle pas une conscience insociable ?
3° L’humanité ouranienne ignore non seulement la propriété et la nationalité, mais encore le langage. La conscience, submergée par le principe exclusif, ravie à soi, « sui haud compos », adore le ciel non pas par un acte de l’entendement ou par libre réflexion, mais en vertu d’une obscure nécessité intérieure. Le même principe qui lui refuse patrie et domicile privé — tout ce par quoi les êtres s’isolent, contrecarre la formation du langage, cet instrument d’analyse qui permet aux idées de s’articuler et de s’exprimer. Par exemple les Pélasges (1), ces ancêtres des Grecs, sont incapables de nommer leurs dieux et par suite de répartir entre eux les dignités et les attributs ; privés des distinctions qui leur permettraient d’avoir une théologie et d’y ranger les dieux en généalogie bien claires et explicites ils subissent leur religion comme un fardeau au lieu d’en jouer librement comme d’une mythologie. Beaucoup plus tard les poètes délivreront la conscience pélasgique en projetant dans l’objectivité les formes encore prisonnières du chaos ; les chants succéderont au silence. Mais au temps du sabisme la conscience muette n'appelle pas encore ses dieux par leur nom : aucun Olympe ne pourrait donc s’épanouir. Tout témoigne de cette inaptitude de la première conscience à séparer les représentations, à surmonter l’adoration toute matérielle de l' Unique : le mutisme grave et concentré des Egyptiens, les monuments gigantesques de l’Inde et même les
(1) VIII, p. 363, 364, 367, 396, 402 ; XI, p. 18, 117-118, 131 ; XII, p. 277, 588‘, 653 où il cite Dorfmüller ; XIII. p. 398, 428. Les vues de Schelling sur les Pélasges sont certainement inspirées par la Symbolique de Creu/.er, dont le premier volume paraît en 1810. Vov. au tome IX le mémoire Uebi'r das Aller kijklopischer Bauwerke in Griechenland (p. 336).
LA lre CONCESSION DU PRINCIPE ILLÉGITIME
grandes montagnes (1), ces colosses escarpés et compacts qui survivent parmi nous comme un vestige monstrueux de la préhistoire.
Pourtant le principe informe ne peut se maintenir bien longtemps au faîte de sa puissance. L’homme, oppressé par cette immensité, par ce silence, goûtera de l’étroitesse ; il veut sentir autour de soi l’enceinte bien close d’où l’ange l’a chassé. La solitude du ciel s’anime ; les nations, les villes et les foyers se séparent ; c’est la deuxième époque du devenir.