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L'Odyssée polonaise, précédée d'une lettre à M.Proudhon

Vous aviez promis au public une brochu)*e sur la question qui nous divise (1). Moi qui, avec beaucoup d*autres, suis friand de vos écrits, j*attendais avec impatience la publication annoncée, bien certain de tirer quelque profit de vos enseignements, dussé-je même en combattre les conclusions.

J'aurais attendu encore, si je n'avais songé, peut-être un peu tard , que les séductions de votre talent vous assureraient trop d'avantages, si je vous laissais seul maître de la discussion. J'ai donc estimé utile de préparer pour le publk une contre-épreuve du travail que vous allez sans doute lui livrer : la vérité gagne à un débat contradictoire, et nous ne devons ni l'un ni l'autre nous laisser condamner par défaut.

Si vous n'aviez fait que vitupéret la Pologne dans son passé , je ne tiendrais pas à discuter une appréciation historique sans lien avec les faits actuels ; car, en supposant que je pusse vous y surpreiuhre en faute , ce ne serait tout au plus que dans le domaine théorique , ce qui est sans importance.

Hais vous interdisez à la Pologne un droit d'avenir; dès lors la question appartient à la politique actuelle, et nous entrons sur le domaine pratique , où toute erreur doit influer sur notre propre conduite.

J'écarte volontiers toute idée de sentimentalisme , et par là je crois entrer dans vos vues, pour ne m'en tenir qu'aux choses possibles et aux faits désirables. Je ne veux même pas faire appel

(♦) Voir la Prem du !« octobre 1861.

aux notions de droit et de justice ; je circonscris la question dans les nécessités de la politique.

Or, c'est ici que nous nous éloignons considérablement Tun de l'autre. Vous dites que le rétablissement de la Pologne compromettrait l'équilibre européen, je soutiens que cet équilibre a été profondément compromis par les divers partages de la Pologne ; j# dis que les traités de Vienne , loin de rétablir l'équilibre par la consécration eu crime , n'ont fait que constituer en permanence la révolte chez les opprimés , le trouble et l'inquiétude chez les oppresseurs, la menace et l'insécurité chez toutes les autres nations ; j'ajoute que la Pologne libre et indépendante est la clef de voûte de l'équilibre.

Dans vos préoccupations du passé, vous jugez la Pologne d'aujourd'hui sur la Pologne de 1760 : c'est comme si vous vouliez porter un jugement sur la France de 1860 avec les souvenirs de la France monarchique de Louis XV.

Peut-élre repousserez-vous cette comparaison, parce que la France, malgré ses fortunes diverses, est toujours restée debout, forte et respectée même aux jours des revers ; tandis que la Pologne , couchée dans le linceul des partages, sacrifiée dans les traités, effacée de la liste des nations, ne compte plus même dans la géggraphie que par les circonscriplions de l'état de siège.

Or, il y a précisément sous cette mort apparente un phénomène vital, sans exemple dans les annales historiques, qui montre ce peuple en possession de l'être et du droit , alors qu'on le déclare sans patrie et sans nom , phénomène qui se manifeste non par les larmes et le gémissement, mais par l'action et la lutte. Depuis quatre-vingts ans , il s'est fait une Pologne nomade , franchissant les limites de la géographie diplomatique, emportant, comme Énée, ses pénates dans ses bras, fidèle aux traditions nationales, tt,

qaôiqae disséminée sur toutes les rives, vivant dans l'unité de sentiments et de pensées qui révèle une nation. Que parle-t-on de la Pologne absente ? Elle est partout présente dans les mouvements de l'Europe moderne : ses champs de bataille sont ceux de la république et de l'empire, et lorsque la Franc© se reposait^.la Pologne militante envoyait ses soldats aux rives du Bosphore, aux dé* filés du Caucase, aux plaines brûlantes de la,Pei*se4 Dans le domaiiie politique, sa sphère d'action a été autm illimitée que les intrigues des cabinets; et les agents, de Berlin,, de Vienne et de Saint-Pétersbourg, dans les voies les pflui^ ténél>reuses où ils croyaient n'être vus de personne, ont rencontré devant eux des seiitinelles polonaises leur barrant le chemin et jetant à TEarope le cri d'alarme.

Avouez, MMsieur, qu'une telle histoire n'est pas ce^e d'un peuple mort. Notre public cependant Jaconnatt peu, ^t c'est ce qui m'engage à la retracer en quelques pages» Oserai-]e ajouter que ce m'était une occasion de placer sous vos yeux quelques pièces au procès qui ont pu échapper à vosinvestigationç? Je crains que vous n'ayez vu la nation que dans ses circonscriptions officielles, et que son action vivante et opiniâtre à l'extériear n'ait pas été assez par vous mise en ligne de compte. Sachons cependant respecter l'individualité, une ou collective, qui dit : « Je oombats, donc je suis. »

Permettez-moi une dernière observation que je crois assez significative.

L'émigration française n'avait duré que vingt ans, et déjà ses enfants nés en pays étranger étaient presque britannisés. Dix ans encore, ils l'étaient tout à fait. Il y a quatre-vingts ans que dure l'émigration polonaise : trois générations se sont succédé à l'étranger, jetées sur les rives lointaines par le vent de tempêtes à plusieurs dates, et les fils net les petits-fils sont restés aussi fidèles

au culte national que les pères et les grands-pères. D'où vient cette différencie? G*est que l'émigration française était celle d'un parti; rémigrati(m polonaise est celle d'une nation. Le parti s'éteint, parce qu'il est l'expression d'une passion individuelle; la nation survit, parce qu'elle est la manifestation d'une pensée traditionnelle. N'y a-t-il pas là, à vos yeux comme aux miens, un éclatant symptôme?

Je termine ici toute discussion , car je ne veux dans cet opuscule vous présenter que des faits, abandonnant à votre puissante logique le soin des conclusions.

Je serais, je l'avoue, heureux et fier que ce simple exposé pût ébranler sur quelques points la solidité de vos convictions. Chez les esprits éminents il n'y a point de parti pris ; et je me féliciterais de votis voir reconnaître avec moi la justesse des ptroles de M. de Talleyrand adressées à M. de Metternich lors du congrès de Vienne : «Entre toutes les questions, la plus exclusivememt eurêpéenm est celle qui concerne la Pologne. » * *

Ce qui était vrai ^n 1814 l'est encore aujourd'hui. • '

P#ri8, le IV janvier isèfl^

Les dieux , dit Cicéron , offrirent à Ulysse de le rendre immortel s'il voulait renoncer à revoir Ithaque. LMllustre vagabond préféra la patrie au privilège des dieux; et, vivant depuis dans le souvenir des hommes, il gagna rimmartalité par ses travaux, en refusant de l'accepter comme un don. Ainsi l'Ulysse polonais, hôte errant de tous les rivages, pèlerin sous toutes les latitudes, guerrier de tous les combats et négociateur dans tous les cabinets, prépare son droit à l'immortalité en préparant la régénération de sa patrie.

Nous voulons suivre les grandes leçons de l'odyssée moderne : après la chute, Texpiation; après l'expiation, le réveil ; et dans les lueurs d'un horizon qui se rapproche, les promesses du triomphe.

En général, dans l'histoire des émigrations il n'y a que des légendes de souffrances et de larmes : la plus grande tertu est la résignation, et l'héroïsme ne s'élève que jusqu'à la patieHce. Dans Témigration polonaise , il

y a toute une épopée de luttes , d'efforts gigantesques , d'implacables ressentiments. Ici, Ulysse ne cherche pas à tromper les regards des prétendants ; il marche à eux sans déguisement, les attaque face à face, se présente à eux tantôt comme une ombre vengeresse sur les champs de bataille, tantôt comme le révélateur de leurs ruses dans le secret des chancelleries.

Les proscrits se sont fait une patrie militante, communiquant par mille détours cachés avec la patrie opprimée, lui envoyant des espérances, et entretenant chez elle la vie par les fortes pulsations du mouvement extérieur. La Pénélope de l'antiquité a pu, dans ses heures d'incertitude, plus d'une fois se croire veuve ; la Pénélope moderne, la Pologne du foyer, entend toujours de loin les pas de son Ulysse ; son oreille attentive signale les régions qu'il parcourt , au bruit des coups qu'il reçoit et qu'il donne, et dans les intervalles de silence il reste encore pour moyen de communication les ingénieuses télégraphies du malljeur.

C'est cette étonnante action d'indomptables émigrés que nous allons résumer en quelques pages. Les chants populaires ont conservé la mémoire du patient émigré dlthaque. L'odyssée polonaise n'est pas indigne d'occuper la muse sévère de l'histoire.

PREIIËRE ÉMIGRATION.

lies réformateurs. —.Constitution du 3 mai 1791.

Pourquoi le nom de la Pologne a-t-il depuis tant d'années le pouvoir de remuer les esprits? Pourquoi les peuples et les gouvernements, dans cette seule question peut-être, n'acceptent-ils pas le principe des faits accomplis? Pourquoi une usurpation qui a près d'un siècle de date n'est-elle admise par personne au bénéfice de la prescription ? Pourquoi enfin, au milieu de tant de bouleversements dont nous avons été les témoins, de tant de confiscations territoriales non moins contestables en morale ; pourquoi l'iniquité polonaise est-elle la seule à crier si haut et à ne permettre ni transaction ni oubli ? Il n'y a pourtant pas à notre époque excès d'élans chevaleresques; et si la vue seule des grandes infortunes devait nous émouvoir, il y a d'autres régions qui pourraient aussi appeler nos regards. Ce ne sont pas d'ailleurs seulement lés masses

populaires 9 si promptes à renthousiasme et au sacrifice, qui protestent en faveur de la Pologne : les mêmes pensées sont partagées par des hommes d'État accoutumés à raisonner leurs sentiments et à mesurer la portée de leurs paroles. La sagesse politique a tenu le même langage que l'instinct de la justice.

Il y a donc dans les émotions nées de la question polonaise et dans les persistances de ces émotions autre chose qu'un sentiment de compassion, autre chose même qu'une thèse morale; il y a encore, d'une part, une grave pensée de droit international; d'autre part, les enseignements d'une lutte permanente, les droits d'un peuple qui se défend et au dehors et au dedans. La patrie, qui semble ne plus compter dans les conseils des cabinets, se révèle par les faits de la vie extérieure, et son histoire se continue dans les annales des proscrits.

Cette triste légende remonte au delà du partage. Avant la grande iniquité de 1772, effrontée et brutale, des déchirements intérieurs avaient amené une première proscription , non toutefois sans l'intervention de Tétranger.

Lorsque, dans un jour d'aveuglement, les Polonais eurent pris un roi dans la maison de Saxe, soumise à l'Autriche, et par l'Autriche à la Russie, il se produisit un fait dont la nation n'avait jamais été témoin. En vertu du traité deBirze, en 1701 , entre Auguste II et Pierre I", les troupes polonaises marchèrent sous les mêmes drapeaux que les Moscovites. Cet accouplement inouï était tellement contraire aux traditions

nationales 9 que tous les cœurs fidèles aux souvenirs de la patrie se soulevèrent. Un roi indigène, Stanislas Leczinski, fut opposé au Saxon; il fut salué comme une espérance de régénération. Malheureusement encore, cette révolution ne pouvait s'accomplir sans l'appui de l'étranger ; le trône national fut relevé par les Suédois. Cependant la Suède au moins était pour la Pologne une alliée naturelle qui n'apportait pas avec elle, comme l'alliance moscovite» Tabdicalion de tout le passé historique.

Mais le parti national, vaincu à la suite des revers de Charles XII, vit inaugurer le règne intérieur des gamisaires moscovites » avec la complicilé de la maison de Saxe. La Pologne, déjà, ne s'appartenait plus à elle-même : l'étranger était sur le trône» ayant pour complices et pour maîtres des soldats étrangers.

Alors comme aujourd'hui, il se fit au dehors une autre Pologne, bien petite il est vrai par le nombre de ses représentants, mais forte dans la confiance du droit, et profitant des leçons de l'exil pour assurer à la patrie un nouvel avenir.

Le roi dépossédé, Stanislas Leczinski, sans avoir les dehors brillants et impétueux de ses compatriotes, renfermait en lui toutes les qualités de l'homme sage qui se fortifie dans le malheur. Sa chute l'avait trouvé aussi calme que son élévation, etdans les pénibles épreuves d'une vie errante, il avait su partout commander le respect par sa noble sérénité dans les disgrâces et sa dignité dans le repos.

II ne se doutait guère que ringéauilé de ses vertus domestiques et la modestie héroïque de son intérieur allaient lui faire un titre auprès d'une cour corrompue, pour appeler sa mai* son à une fortune qu'il n'eût jamais rêvée.

Le duc de Bourbon, ou plutôt sa maîtresse, madame de Prie, gouvernait en 1725 là France, en dominant Louis XV. Mais la faveur croissante de l'évèque de Fréjus portait ombrage aux deux intrigants; ils espéraient se fortifier par le mariage du jeune monarque, en lui faisant agréer une reine de leur choix. Une liste de dix-sept princesses de diverses cours avait été rédigée par les atfidés du duc et de la mar* quise. A leur tête figurait Elisabeth, fille du czar Pierre P' et de Catherine. Celle-ci faisait les propositions les plus avantageuses, offrant de faire sa fille catholique et de dévouer les forces moscovites aux intérêts de la France. Mais Elisabeth fut repoussée par les conseillers intimes à cause de la basse extraction de sa mère.

Les agents secrets do madame de Prie furent donc expédiés dans les différentes cours pour étudier les personnes el les familles des princesses enregistrées. Un d'eux, le chevalier de Meré, avait commencé sa tournée par la petite ville de Wissembourg, en Alsace.

Il y avait rencontré, retirée dans une commanderie de Malte presque délabrée, la cour fugitive du roi Stanislas. C'était le régent qui lui avait accordé l'hospitalité de la France, avec une pension d'environ mille livres par semaine > qui suffisait à

peine pour faire vivre à l'abri du besoin autour de Stanislas, sa mère, sa femme, sa fille, et quelques illustres réfugiés polonais fidèles compagnons de ses infortunes.

Une cour aussi modeste faisait peu de bruit dans le monde, lorsque madame de Prie reçut du chevalier de Meré une touchante description de Tintérieur de Wissembourg, qui se terminait par un gracieux portrait de Marie Leczinska.

(( Ces mœurs naïves et pures, ce mélange d'études gravet et de gaieté innocente, ces devoirs pieux et domestiques; cette princesse qui, aussi simple que la fille d'Alcinoûs, ne connaît de fard que Teau et la neige, et qui, entre sa mère et son aïeul^ brode des ornements pour les autels ; tout retrace dans la commanderie de Wissembourg l'ingénuité des temps héroïques. » 11 est à remarquer que souvent l'exemple des chastes vertus agit fortement sur les femmes qui en sont le plus dépourvues. Madame de Prie fut frappée du tableau que lui présentait son agent. Peut-être aussi espérait-elle avoir une plus grande influence sur une âme naïve et inaccoutumée aux intrigues. Toujours est-il que ce furent les bonnes leçons et les vertueux exemples de Stanislas qui valurent à sa fille une grandeur inespérée. L'enthousiasme du chevalier de Meré était d'ailleurs fortifié par le témoignage du comte d'Argenson, qui, en revenant d'Allemagne, avait eu occasion de visiter la petite cour polonaise, et rendait hautement justice aux modestes vertus de Marie Leczinska et à la courageuse dignité de son père. On n'hésita plus à Versailles, et vers la fin de mai 1725

on annonça publiquemenl le mariage du roi avec la filie d*un proscrit qui apportait au trône de France non des avantages matériels, mais, ce qui y faisait le plus défaut, un bel exemple de dignité et de bonne conduite. Il est vrai que Marie Lecsinska eut à payer cher ses honneurs inattendus, obligée de subir la présence d'indignes rivales. Mais sa calme résignation triomphait de tous les déboires: elle put admettre auprès d*elle des femmes perdues, sans en être amoindrie, épouse outragée, mais reine respectée de tous.

Son pieux dévouement eut cependant sa récompense, en amenant un changement notable dans la destinée de son père. Louis XV, par un sentiment d'orgueil personnel, mécontent de se voir allié à une simple demoiselle (1), voulut profiter de la mort d'Auguste 1"% arrivée le 1"' février 1755, pour rétablir Stanislas sur le trône de Pologne. Mais le cardinal de Fleury, opposé à la guerre, n'envoya que des secours insuffisants : trois bataillons français, ayant à combattre quarante mille Russes, n'allèrent en Pologne que pour y être faits prisonniers. Stanislas, jeté malgré lui dans une aventure dont, avec des dispositions si mal prises, il prévoyait la fatale issue, eut la triste satisfaction d'être élu d'une voix unanime à Varsovie , mais sans pouvoir appuyer d'aucun secours les vœux de ses compatriotes. Au lendemain de son triomphe, il était obligé de se réfugier à Dantzig, où il soutint vaillam-

(1) Mémoires du marquis d'Argenson, tome 11 , page 45.

ment une lutte de quatre mois contre Tarmée russe. Forcé enfin de céder à des forces supérieures, il s'échappa de Dantzig déguisé en paysan, roi deux fois élu, et deux fois contraint de reprendre sa vie errante.

Le roi de Prusse lui ouvrit un asile au château de Kœntgsberg, et il y vivait obscurément retiré depuis quinze mois, lorsqu'il apprit à Timproviste la conclusion des préliminaires du traité de Vienne, qui devait mettre enfin un terme aux agitations d'une vie tant éprouvée.

Par son mariage avec Marie-Thérèse, héritière de Charles VI, le duc de Lorraine, François, allait être mis en possession de l'empire d'Allemagne. La politique de Versailles ne pouvait pas permettre qu'un si puissant souverain conservât un établissement presque au centre de la France. Ce fut la principale préoccupation du négociateur français, M. de la Baume. Il résumait nettement la question en ces termes, adressés aux ministres de l'Autriche: «Ou la France n'existera plus en corps de nation, ou jamais un empereur d'Allemagne ne sera duc de Lorraine et de Bar. » Les succès des armées françaises autorisaient d'ailleurs un langage énergique.

La principale condition du traité de Vienne avait donc été la cession de la Lorraine à Stanislas Leczinski, beau-père du roi, avec réversibilité à la couronne de France. C'est ainsi que les hasards de l'émigration polonaise annexèrent à notre pays une magnifique province, que Richelieu et Louis XIV

avaient inutilemenl convoitée au temps de leur plus grande puissance.

Cependant la nouvelle de ce changement de fortune ne fut pas accueillie sans un certain trouble par les gentilshommes polonais qui s'étaient jusqu'alors associés aux disgrâces de leur roi. Il leur semblait qu'en acceptant la brillante retraite qui lui était offerte, Stanislas abdiquait tout souvenir de la patrie. Fidèles aux robustes illusions des émigrés» trente ans de revers ne les avaient pas abattus, et aujourd'hui c'était une subite bonne fortune qui décourageait leurs espérances.

Mais Stanislas, plus sage, comprenait que même une couronne secondaire lui offrait les moyens de travailler au bien de sa patrie, et que la voix d*un duc de Lorraine serait mieux entendue que celle d'un proscrit pensionné par l'hospitalité étrangère. Tenant compte cependant et des susceptibilités et des préjugés de ses fidèles compagnons, il prit soin de leur exposer les raisons qui lui commandaient d'accepter son nouveau sort. Laissons parler à ce sujet M. d'Haussonville :

« Avec cette complète liberté d'esprit que les traverses de sa vie n'avaient en rien altérée, avec cette franche cordialité qui lui avait jadis si fort servi à s'attirer l'affection de la petite noblesse de son pays, Stanislas se mit à discuter familièrement, devant ses anciens compagnons de guerre et d'exil, les chances nouvelles qui s'ouvraient pour la Pologne et pour eux-mêmes. Tous furent admis à faire franchement connaître leurs opinions persoqnelles, et conviés à entretenir leur ancien

roi de leurs iùtérèts privés et des desseins quHls formaient pour l'avenir.

« Au plus grand nombre Stanislas conseilla de rentrer paisiblement dans leur pays, et de n'hésiter pas à reconnaître son compétiteur Auguste de Saxe. Aux plus considérables, à ceux que des liens plus étroits attachaient à sa personne , il offrit une retraite et des dignités en Lorraine. Les moins faciles à persuader étaient les chefs de puissantes familles polonaises, qui, retirés depuis la défaite du parti dans leurs vieux manoirs féodaux comme dans autant de places fortes, bravaient encore impunément à cette époque les armes de la Russie et de r Au triche.

Privé de toute communication avec eux, Stanislas prit le parti de leur adresser une sorte de message public. « Voulezvous, leur écrivit-il, suivre l'avis de celui qui ne cessera jamais de vous aimer? Imitez mon exemple, mettez bas les armes; vous les aviez prises pour la justice, la cause était louable : déposez-les maintenant par respect pour les hautes puissances qui nous avaient invités à les prendre, et ne vous exposez pas, par une opiniâtreté qui n'aurait plus de but, au reproche d'avoir voulu perpétuer le trouble parmi vos frères (l).j)

Cependant, quoique désormais le retour en Pologne fût fa-

(I) Histoire de la réunion de la Lorraine à la France y l'« édition, tome IV, page 445.

ciiité par cette renonciatioa publique de Stanislas , beaucoup de ses fidèles compagnons restèrent auprès de lui, tous protégés maintenant contre l'infortune, quelques uns largement récompensés. Le duc Ossolinski devint grand-maître de la maison ducale, le comte Zaluski grand-aumônier, le chevalier de Wiltz grand-veneur, le baron de Maszech intendant. D'autres eureat des grades inférieurs.

Le grand avantage d'ailleurs pour tous était de reprendre sans. obstacles des communications avec la Pologne, et de pouvoir concerter avec leurà compatriotes les améliorations intérieures, qui pouvaient mettre fin à des désordres séculaires. Car les émigrés avaient mis à profil leurs malheurs pour étudier les constitutions politiques de TOccident, comparant les fortunes progressives des pays qui les entouraient avec la décadence d'une patrie autrefois si florissante et devenue la proie de l'étranger. Ni l'énergie cependant, ni Tintelligence ne faisaient défaut à une race éprouvée, ni les mâles vertus , ni les nobles dévouements. Si donc les causes d'affaiblissement ne se rencontraient pas dans le caractère même de la population, elles ne devaient être attribuées qu'aux vices des institutions. Ce n'était donc que par des réformes intérieures qu'on pouvait arriver à une régénération.

Stanislas surtout était fortement préoccupé de cette pensée ; et même au milieu des incertitudes de sa vie errante, elle avait été le principal sujet de ses méditations. Mais lorsqu'assts sur un trône à l'abri des orages, il put à loisir reporter ses regards

sur la terre qui lui était fermée» sans rien négliger de ses de* voirs nouveaux , il reprit avec zèle ses anciennes études politiques , et malgré son dévouement infatigable au peuple qui lui était confié , il songeait sans cesse à l'avenir d'un peuple qui l'avait deux fois élu sans pouvoir le posséder.

Première victime de l'anarchie polonaise , il lui était facile d'en signaler les causes pour les combattre :

1^ La royauté élective, qui ouvrait la porte aux intrigues étrangères et à la corruption intérieure. Le droit électoral , d'ailleurs, n'appartenait pas à la nation, mais à la seule no<^ blesse.

2*^ La puissance des grandes maisons , toujours en rivalité avec la couronne et en guerre entre elles* Jalouses de leurs privilèges, qu'elles appelaient des droits, elles invoquaient sans cesse les franchises républicaines! qui ne consistaient que dans une turbulente indépendance, dans l'exemption des charges publiques, dans l'inamovibilité des grandes fonctions, et dans une liberté illimitée pour elles, qui tournait en oppression pour les autres.

A côté de celte opulente oligarchie, une petite noblesse pauvre, vendue aux grandes factions et se faisant complice des agents corrupteurs de l'étranger.

3** En vertu du liberum veto, le droit assuré à tout électeur d'empêcher toute décision. Hommage remarquable, sans doute, rendu à la souveraineté individuelle, mais la souveraineté limitée aux nobles, et offrant une prime à la corrup-

tiôQ ou uo encouragement aux caprices de l'opiniàlrelé inintelligente.

4'' L'asservissement de la classe agricole , Tabsence d*un tiers état et par conséquent Tabsence d'un peuple.

Les vices des institutions une fois signalés , les remèdes se présentaient d'eux-mômes , et le programme de réforme était facile à formuler.

Arrêter la corruption intérieure et paralyser l'action étrangère par la création d'une royauté héréditaire, affaiblir Toligarchie en fortifiant la couronne ^ accroître Tautorilé des tribunaux » appeler la bourgeoisie à la jouissance des droits politiques, et préparer l'émancipation des agriculteurs: telles étaient les vues du noble réfugié de la Lorraine.

Pour mieux assurer le succès de son œuvre, et comme pour prendre possession de l'avenir, Stanislas établit à Lunéville une école d'enseignement où furent envoyés les jeunes Polonais, afin qu'instruits dans les perfectionnements de l'éducation française, ils pussent faire profiter leur pays de toutes les lumières de l'Occident. Ces sages dispositions portèrent leurs fruits: une nouvelle génération, peu nombreuse il est vrai, mais pleine d'intelligence et de bon vouloir, rapporta de la cour de Lorraine les idées fécondes d'une réforme qui seule pouvait régénérer la Pologne. A la mort de Stanislas, les émigrés , dégagés de leur fidélité au malheur, regagnèrent leur pays, avec la ferme volonté d'appliquer à ses plaies les remèdes pacifiques qui pouvaient les guérir.

Déjà, par leurs commuoicalions antérieures avec leurs compatriotes, ils avaient semé le germe des réformes qu'ils méditaient, et à leur retour ils trouvèrent beaucoup de bons esprits prêts à les seconder. D'illustres citoyens, Zaluskî, Yordan, Stanislas Konarski, se mirent résolument à Tœuvre. Mais les plus puissants soutiens de la réforme furent les deux frères Czartoryski, Michel, chancelier de Lithuanie, et Auguste, palatin de Ruthénie.

Par une heureuse coïncidence avec les pensées de l'émigration , les princes Czartoryski avaient été initiés à la politique de rOccident dans un enseignement de famille. Leur mère, la comtesse Morsztyn, avait été élevée à la cour de Louis XIV. Ce qu'elle avait vu en France lui avait laissé de profonds souvenirs , et elle était revenue dans son pays avec la généreuse ambition de le préparer à des institutions d'où elle avait vu sortir tant de force et de grandeur. Mariée au prince Czartoryski, elle s'environna de tout ce qu'il y avait d'hommes d'intelligence et d'ambition , et son salon était devenu le centre d'aspirations politiques encore confuses , mais tendant à dégager la Pologne des habitudes anarchiques qui précipitaient sa décadence. Ses deux fils, Auguste et Michel, reçurent donc dès leurs premiers pas les leçons d'une politique rénovatrice qu'ils étaient appelés à développer. La nouvelle mère des Gracques laissait à ses enfants un héritage de luttes glorieuses auxquelles ils consacrèrent une carrière longue et bien remplie. Aussi faut-il reconnaître la justesse de cette réflexion de

Miçkiewicz sur les Czarloryski : « C'esl la seule famille parce ticulière de TEurope qui ait son histoire politique à elle. »

Ce fut lorsqu'ils entraient dans Coûte la maturité de Tâge et du talent que les deux frères reçurent communication des projets de réforme déjà médités par eux et plus savamment élaborés par rémigration de Lorraine,

Ainsi, dès le début, la conception politique de Stanislas trouvait d'énergiques appuis.

Mais les obstacles auraient effrayé de moins nobles cœurs. Rulhières les signale en quelques lignes :

<c A cette époque, dit-il, la plupart des Polonais regardaient l'anarchie dans laquelle leur nation était plongée comme le plus beau système de gouvernement qui ait jamais été établi sur la terre. Un très-petit nombre de citoyens sentaient qu'une situation aussi bizarre ne pouvait durer longtemps ; mais tout convaincus qu'ils étaient de la nécessité pressante de prévenir des désastres, autrement inévitables, ils ne se dissimulaient pas que pour réussir dans celte grande et généreuse entreprise, ils avaient besoin d'une extrême circonspection ; que la seule idée d'un changement serait regardée comme un crime par la plus grande partie de la nation, et que les puissances voisines saisiraient, pour accélérer la perte de la république, l'occasion même des réformes qu'ils voudraient y tenter. »

Voilà, en effet, les écueils où devaient se heurter les réformateurs : d'un côté les entêtements de la routine et de.rignorance, de l'autre les prétentions ambitieuses des grands privi*

légiés, et par-dessus tout les intrigues de l'étranger poussant aux réformes pour créer les discordes, et profitant des discordes pour empêcher les réformes. C'était une double lutte à engager, intérieure et extérieure. A Tintérieur, les Potocki et les Radziwill, défenseurs des vieux abus sous le nom de liberté, d'une constitution vicieuse sous le nom de république; à Textérieur, Frédéric et Catherine, à l'état de conspiration permanente, brigands couronnés semant les embûches et alimentant la guerre civile. Ces deux alliés dans le crime comprenaient trop bien que la réforme, en donnant à la Pologne une force d'unité, devait opposer d'invincibles obstacles à leurs projets de dilapidation. Leur pensée se révèle tout entière dans un traité secret du 11 avril 1764, par lequel ils s'engagent mutuellement à ne pas permettre à qui que ce soit de dépouiller la république de Pologne de son droit de libre élection, ni de rendre le royaume héréditaire , ou d'y établir le pouvoir absolu. Quelle touchante sollicitude en faveur de la liberté! Deux autocrates condamnant le pouvoir absolu et proscrivant la royauté héréditaire, ne serait-ce pas un miracle de désintéressement, si ce n'était une perfide entente de trahison?

Malheureusement, le parti réformateur, ignorant ces trames secrètes, s'imagina pouvoir compter sur la Russie. Deux raisons principales l'entraînèrent dans cette funeste erreur. La première, c'est que le roi Auguste III ayant donné sa fille en mariage au dauphin de France, la cour de Versailles protégea en Pologne le parti saxon. A cette influence étrangère, on crut

devoir en opposer une autre. La seconde raison est indiquée par Rulbières: c'est que, « considérant la vénalité, Tignorance, l'incapacité des ministres russes, on espérait les pousser à Tadoption des mesures utiles à la Pologne, et que ces barbares ne pourraient en pénétrer le but. »

Miçkiewicz révèle plus nettement encore le secret de celte dernière tactique : « Les Czartoryski , dit-il , accep- « talent Tinfluence de la Russie , se croyant sûrs de déjouer « ensuite ses projets. Ils voulaient faire pour la Pologne ce (( que la maison de Rurik avait fait pour la Russie; et comme (c les grands-ducs de Moscou détruisirent le mongolisme en se a servant contre les Mongols de leurs propres armes, de môme « les princes Czartoryski voulaient vaincre la Russie par Tba- « bileté. »

Mais en fait de ruse les barbares étaient supérieurs; en voulant les tromper^ on fut trompé par eux.

La mort d'Auguste III vint bientôt offrir à tous les partis l'occasion de se mesurer. Déjà les tumultes soulevés par les hommes attachés au passé ne laissaient aucune place aux accommodements.

La diète dite de convocation devait se composer de députés nommés par les diétines provinciales. La tenue de ces comices avait souvent été sanglante ; mais les luttes se signalaient par une certaine grandeur chevaleresque, noble même dans ses excès. Alors, de belliqueuse, l'anarchie était devenue intrigante et tracassière, mêlée d'influences étrangères et de pas-

sioDs factices, d'autant plus bruyantes qu on avait intérêt à en faire montre. Puis, des deux côtés une situation fausse, même dans le bien. Les Radziwill et le grand-connélable Braniçki voulaient exclure toute immixtion étrangère, ce qui était louable mais impossible après soixante ans d'une occupation moscovite; en même temps, ils s'opposaient à toute réforme, ce qui était perpétuer les désordres, prétextes de l'occupation. Les Czartoryski voulaient se servir des Russes pour arriver aux réformes qui devaient les chasser, calcul chimérique qui avant toutes choses augmentait leur pouvoir. Catherine cependant ne voulait pas de réformes, et c'est pour cela qu'elle se mit d'abord avec les réformateurs pour mieux paralyser leur action.

Toutes ces complications d'intrigues, de malentendus, de patriotiques aspirations mêlées à de faux calculs, multipliaient les confusions, lorsque tout à coup parut un manifeste du gouvernement français déclarant, au nom du roi, que son vœu était, «de voir la nation polonaise maintenue dans tous ses <( droits, dans toutes ses libertés, et spécialement dans la plus a précieuse de ses prérogatives, celle de se donner un roi par « une élection libre et un choix volontaire. »

C'était ouvertement se prononcer contre les réformateurs. On ne saurait assez s'étonner de voir tous les pouvoirs absolus proclamer l'un après l'autre les bienfaits du système électif. Mais le duc de Choiseul, trompé par les apparences, croyait

par là combattre la politique de Calheriae. Celle-ci se garda bien de le détromper.

Quoiqu'il en soit, l'effet du manifeste français fut immense; et suivant les vœux de chaque parti, des cris de joie ou de fureur s'élevèrent à la fois dans toute la Pologne. Braniçki, Radziwill et tous les rétrogrades proclamèrent d'avance leur triomphe garanti par la France. Les partisans de la réforme, menacés par l'étranger, firent appel à Télranger, et demandèrent l'entrée immédiate des Russes à Varsovie. Braniçki se hâta d'y courir à la tôle d'une troupe confuse de heiduques, de Hongrois, de Cosaques et de Tartares stipendiés. Les Russes l'y suivirent ; il y entra par une porte, les Russes par une autre, ceux-ci en bon ordre et au nombre de dix mille.

Un combat semblait imminent : on se borna à des pourparlers, à des clameurs, à des récriminations ; des deux côtés, on faisait des appels à la légalité, des protestations contre la violation du siège de la diète, soit par des bandes anarchistes, soit par des troupes étrangères.

Enfin , après force paroles et accusations réciproques les deux partis restèrent campés face à face , attendant la réunion de la diète de convocation. Varsovie présentait alors un spectacle des plus étranges, un mélange de costumes de tous les pays , d'armes de toutes les formes ; les rues encombrées de Turcs, de Tartares , de Russes , d'Allemands ; et les hôtels des ambassadeurs transformés en parcs d'artillerie.

A l'ouverture de la diète de convocation , les avenues du

Sénat, les portes, les vestibules, les tribunes et l'enceinte même se remplirent de soldats étrangers, douloureuse res^ source des réformateurs» contraints à rillégalilé par la violence et compromettant une sainte cause par Tintervention étrangère. Le souffle régénérateur de TOccident apporté par rémigration était vicié par les malheureuses traditions de l'anarchie , qu'il était destiné à étouffer.

Aussi y avant que la séance fût ouverte par le maréchal de la diète 9 le général Mokronowski, partisan des Radziwiil, se leva pour déclarer la dièle illégale et rompue. A ces mots, les sabres sortirent du fourreau, une multitude furieuse se jeta sur Mokronowski; il fut sauvé par lesCzartoryskî, ses adversaires, qui le couvrirent de leurs corps. « Ce fut, dit M. de Saint'Priest^ la dernière passe d'armes de la chevaleresque anarchie polonaise. »

Les Czartoryski restaient maîtres du terrain. Le comte Braniçki et le prince Radziwill quittèrent immédiatement Varsovie, et, suivis de leurs partisans armés , commencèrent la guerre, le comte dans la grande Pologne, le prince dans la Lithuanie; justifiés aux yeux de beaucoup parce qu'ils combattaient les Russes, condamnés par les hommes éclairés parce qu'ils faisaient obstacle à la régénération de la patrie. Ces deux aventureux palatins ne résistèrent pas longtemps aux forces moscovites. Radziwill, repoussé jusqu'aux frontières delà Moldavie , demanda l'hospitalité aux Turcs ; ils ne lui accordèrent que la voûte des cieux et l'eau des citernes. Le fier et

opulent palatin pensa mourir de faim. Braniçki put gagner le comté de Zips, palatinat polonais enclavé dans la Hongrie. La politique autrichienne avait intérêt à le protéger : Tintrigue étrangère faisait de tout incident une occasion.

Cependant les réformateurs patriotes se mirent à l'œuvre. Dirigée par eux , la diète se conduisit avec résolution et habileté , et les abus les plus crianls disparurent en moins de six semaines. Le cumul des grandes charges de la couronne fut interdit; Tindépendance des hauts fonctionnaires fut restreinte par l'établissement de commissions de la guerre et du trésor. 11 fut décrété, en outre, que les décisions de la diète concernant les finances, la force armée et la justice , seraient prises à la pluralité des voix , et non à l'unanimité. Le liberum veto se trouvait ainsi aboli. Repnin, l'ambassadeur de Catherine , mit en jeu les menaces et la corruption pour arrêter la marche de ces réformes dont la sagesse devenait un péril pour les intérêts moscovites.

Mais le plus nouveau dans les idées d'améliorations sociales fut radoucissement du servage : l'autorité des seigneurs sur les paysans fut limitée. C'était un premier hommage au principe d'égalité , qui devait bientôt recevoir de nouveaux développements.

Enfin , quant à ce qui touchait Téleclion du roi , la première condition était l'indigénat , et par conséquent l'exclusion de tout étranger. Les Czartoryski auraient bien voulu y ajouter

la condition de Thérédité , mais au milieu des obstacles qu'ils rencontraient , cette dernière conquête devait être ajournée.

Cependant cette diète de 1764 est remarquable dans l'histoire de Pologne ; elle eut l'initiative des réformes inspirées par rémigration. Celle de 1788 n'en fut que la suite.

Arriva enfin la diète d'élection, qui s'ouvrit le 27 août 1764. Pour assurer une candidature non contestée, les réformateurs durent encore subir la funeste alliance de Saint-Pétersbourg. Parmi ses nombreux amants , Catherine avait reconnu dans le jeune comte Stanislas Poniatowski toutes les conditions de faiblesse morale propres à en faire un instrument à ses desseins. Pour les Polonais, il était un compatriote. Des deux côtés, on espéra en lui.

M. de Saint-Priest a peint avec une grande vérité de couleurs l'aspect du champ d'élection pour cette dernière manifeslation publique de la souveraineté nationale.

« La vieille Pologne, dit-il, fut exhumée pour cette exposition d'un moment. C'était bien elle , c'était bien là son allure oligarchique et guerrière : c'est bien là le champ de Vola ; l'enceinte est toujours tracée à trois lieues de la capitale; les courtines du Szopa, dressées dans toute leur pompe asiatique , s'ouvrent au primat, aux ministres, aux sénateurs; l'ordre équestre accourt à cheval, le vent joue dans ses bannières, le soleil dans ses armes, dans ses joyaux , dans les couleurs chatoyantes des dolmans et des aigrettes ; on entend toujours des clameurs , des hourras , le cliquetis traditionnel des sabres ;

— aimais le sang ne coule plus comme au bon temps; un ordre parfait règne dans l'assemblée, entretenu par mille baïonnettes russes, invisibles quoique présentes et soigneusement échelonnées autour de Varsovie. Les palatines, les Slarostines, les castellanes, ne parcourent plus les rangs pour animer à la lutte des époux , des amants , des frères. .... Tranquilles, inoccupées, elles se promènent au milieu du champ d'élection, ainsi qu'en une joyeuse Kermesse; elles le traversent en riant, taudis que le vieux primat, blotti sous un palanquin chinois , arrête les plus gracieuses, et leur demande à qui leurs belles mains décerneront la couronne.

« Une seule cérémonie fut plus sincère , plus vraie que jamais: les diplomates étrangers parurent dans la diète, et proposèrent leurs candidats, simple formule qui, pour quelques-uns d'entre eux du moins, prenait en cette circonstance un grand air de vérité. Le vieil ambassadeur de Russie , le comte Kayserling, alors mourant, fit remettre un discours écrit. 11 recommandait Poniatowski; il fut obéi. Nous voulons le Stolnick Litowski (1), s'écriail-on de toutes parts ; il sera notre roi!... Il le fut à l'unanimité. Le comte Poniatowski devint Stanislas -Augustin. Varsovie le reçut avec joie, et, malgré la présence des étrangers, ce choix obtint Tapprobation publique.

(1) Stanislas Poniatowski était Stolnick Litowski , c'est-à-dire panetier du grand-duché de Lithuanie, une des charges de la couronne.

On y voyait une trêve avec les Russes; c'était ia nécessité du moment (1). »

Ce faux calcul fui bientôt déjoué; la trêve ne dura pas.

Le nouveau roi était sincère partisan des réformes; mais dès que la Russie s'y montra contraire , il n*eut plus le courage de ses opinions.

Une nouvelle diète , appelée diète du sacre , s'ouvrit le 25 novembre. Une amnistie royale avait fait rentrer les magnats exilés. Braniçki reconnut le nouveau roi; mais» retiré dans son château de Blalistock , il se berçait encore d'illusions rétrogrades, et semblait attendre une occasion. Radziwill, plus opiniâtre, préféra l'exil à l'amnistie.

Cependant les Czartoryski, qui n'avaient jamais manqué de hardiesse dans leurs tentatives, en prirent davantage dans le succès. Le véritable complément de la réforme était la délivrance du pays de Tinfluence étrangère. Mais là ils allaient se trouver face à face avec Catherine. Celle-ci, qui avait des vues tout opposées, offrit au roi de faire une alliance offensive et défensive entre la Russie et la Pologne. Une alliance aussi inégale ne pouvait qu'assurer la subordination du plus faible ; les Czartoryski virent le piège et poussèrent le roi au refus. Dès lors ils furent traités en ennemis de Saint-Pétersbourg; Repnin eut mission de les combattre sur le terrain des réformes.

(1) Eludes dipUmaliques et littéraires^ p. 143.

La diète s'était ouverte sous les auspices les plus favorables ; le roi se prêtait volontiers aux vœux des réformateurs , espérant voir le liberum vélo entièrement aboli, et surtout la nation fortifiée par une augmentation de la force armée, ce qui entraînait nécessairement un accroissement d'impôts. Celait trahir des velléités d'indépendance ; et Catherine ne l'avait mis sur le trône que pour en faire un vice roi. Repnin, désormais ouvertement lié avec les adversaires des Gzarloryski , invoquait les anciennes libertés de la Pologne, exhortait la nation à recouvrer ses droits, e(> mettait enjeu tous les préjugés et toutes les passions. Grâce à ses intrigues, une opposition violente se forma au sein de la diète. Il y ajouta de publiques menaces, déclarant hautement que jamais la cour de Russie ne consentirait à l'augmentation de l'armée ou à de nouvelles taxes , et qu'elle considérerait Tadoption de l'une ou de l'autre loi comme une déclaration de guerre. La tyrannie étrangère ne dissimulait plus.

Bientôt l'ambassadeur prussien joignit ses injonctions à celles de Repnin , exigeant avec lui que la loi récente en vertu de laquelle l'unanimité des votes était abolie dans certains cas spéciaux , fût modifiée de manière qu'aucune affaire publique ne fût, sous aucun prétexte, soustraite au veto. Il fut signifié à la diète de se prononcer dans les vingt-quatre heures, et le ministre de Berlin déclara que si cette affaire traînait en longueur, dix mille Prussiens entreraient en Pologne.

Malheureusement , il se trouvait au sein même de la nation de nombreux mécontentements, qui devaient venir en aide à Tétranger. Le parti anarchique , saisissant Toccasion de retrouver ses avantages perdus , se jeta dans les bras de la Russie. Podoski j ancien partisan de la maison de Saxe , forma sous les auspices de Catherine, en 1767, une confédération à Radom; Braniçki y adhéra. Les confédérés désiraient mettre à leur tête ce vétéran de la république ; mais la Russie voulait un ennemi plus fougueux des Czartoryski ; elle rappela Radziwill, exilé par elle depuis trois ans.

A peine constituée , la confédération de Radom fut entourée d'un cordon de troupes ; quarante mille Russes pénétrèrent dans l'intérieur de la république, et servirent d'escorte au prince Radziwill, proclamé maréchal de la confédération. Ce palatin, revêtu d'habits magnifiques, couvert d or et de pierreries, entouré de deux mille gentilshommes et suivi d'une foule immense, rentra en triomphateur dans Varsovie, mais à l'ombre des drapeaux étrangers.

Les réformateurs avaient au moins cetavantage, d'être délivrés d'une alliance qui les compromettait. Désormais il n'y avait plus d'équivoque : Tanarchie et l'étranger ne faisaient plus qu'un. Mais la réforme perdait en force matérielle ce qu'elle gagnait en force morale. La diète n'étant plus qu'une arène confuse où se heurtaient les partis, la violence l'emporta ; les Czartoryski, succombant, furent forcés de signer le rétablissement du liberum veto et de la constitution anarchique dont

ils avaient voulu affranchir leur patrie. Les espérances brillantes apportées par Témigration s*évanouirent.

Maîtresses alors du pays , les puissances étrangères purent accomplir leur œuvre ténébreuse. Le partage de 1772 vint enseigner aux anarchistes consternés toute l'étendue de leur faute. Les réformateurs seuls pouvaient la réparer. Ils repri* rent résolument leur entreprise.

Les inutiles efforts de la confédération de Bar avaient démontré que le courage et le patriotisme étaient insuffisants à lutter contre les embûches de perfides voisins coalisés pour entretenir les désordres. Le partage même devenait une terrible leçon , et beaucoup d'entre ceux qui avaient combattu la réforme comprirent enfin que dans la réforme seule était le salut du pays.

Mais rendus plus prudents par le malheur , les réformateurs s'occupèrent de mesures industrielles, avant de tenter les améliorations politiques. La nouvelle condition du pays, d'ailleurs , traçait cette marche. La perte de la Prusse royale fermait à la Pologne l'accès de la Baltique et la privait des avantages qu'offrait le débouché de la Yistule. Au commencement du règne de Stanislas-Auguste , le commerce du blé avait pris une grande extension. En 1770, il se vendit sur la seule place de Dantzig 251^000 lastes de froment et 56,500 de seigle : après le démembrement, il ne s'y vendait plus que 5,000 lastes de froment et 4,000 de seigle. Les patriotes cependant voulant donner de l'essor à la vie nationale, qui se réveillait, cher-

chaient un débouché du côté de la mer Noire ; de nombreuses souscriptions secondèrent cette entreprise.

L'œuvre se complétait par le développement des communications intérieures. Le canal d'Oginski, joignant le Pripetzau Niémen, entrepris depuis longtemps, fut achevé. Un autre, dit Mouchavetz, du Pripetz au Bug, fut poussé avec vigueur. Le crédit s'affermissait, les capitaux circulaient; avec le travail les forces vitales se multipliaient, et bientôt les patriotes recueillirent les premières récompenses de leurs efforts. A dater de 1776, les revenus du trésor public doublèrent. L'impôt sur les patentes, dans les provinces de la république, non compris la Lithuanie, qui ne montait naguère qu'à 60,000 fl. s'éleva à plus d'un million, témoignage incontestable des progrès de l'in dustrie et du commerce. Le revenu du timbre, qui ne rapportait ordinairement que 150,000 fl., s'éleva à dater de 1776 à 400,000 fl. La Lithuanie voyait accroître ses richesses dans la même proportion.

L'agriculture devint aussi un des principaux objets de l'attention publique. La hausse soutenue du blé , malgré le déchet sur les exportations , prouvait que le mouvement intérieur offrait de riches compensations. Des améliorations furent introduites dans la culture des terres. Mais ce qu'il y eut de remarquable pour cette époque, c'est que d'illustres citoyens prirent l'initiative d'une révolution sociale, en améliorant le sort des paysans cultivateurs. Sans attendre des décisions législatives, qui auraient pu être combattues soit par les pré-

jugés, soit par les intrigues étrangères , le comte André Zamoyski , possesseur d un fief considérable , releva ses paysans du droit de corvée, et leur donna ses terres de Brezan en fermage. Broskowski et d*autres grands propriétaires suivirent cet exemple, et dans beaucoup d*endroils la corvée fut abolie en échange d'une rétribution annuelle.

N'oublions pas que ces mesures de sagesse et de justice précédaient de dix ans Texplosion de la révolution française ; ce qui devient d'autant plus important à signaler que de nos jours on a prétendu voir dans le mouvement polonais actuel une éma* nation des idées démocratiques et sociales de la France , tandis que ce n'est que l'idée générale de l'humanité, née des prédications du XYIII'' siècle, réalisée un instant en Pologne avant de rètre en France, mais fécondée en France et étouffée en Pologne. Pourquoi ? Parce qu'en France la coalition des rois faite contre l'idée a été battue, et qu'en Pologne la coalition a triomphé. Mais lorsque aujourd'hui lecomteÂndréZamoyski, petit-fils du réformateur de 1778 , reprend Tœuvre interrompue, en accord avec les traditions de sa famille non moins qu'avec celles de la révolution française ; lorsque aujourd'hui le cabinet de Saint-Pétersbourg dissout la société agricole parce qu'elle décide que les paysans seront appelés au partage de la propriété, c'est le même fait qui se continue, les mêmes aspirations vers la justice, la même lutte et le même abus de la force.

Cest ici qu'éclate dans sa forme la plus saisissante l'étrangeté d'une théorie nouvelle qui prétend inaugurer le droit de la

force. En France, la révolution affranchit complètement la terre et le paysan , la révolution triomphe ; le théoricien proclame son droit. En Pologne, la révolution est vaincue ; c'est la tyrannie victorieuse qui voit consacrer son droit.

Mais nous qui reconnaissons le droit des faibles et des vaincus, nous croyons utile de rappeler les nobles efforts du patriotisme aux prises avec l'oppression.

Parmi les réformateurs de cette époque se signale encore Antoine Tyzenhaus, trésorier de la cour et du grand-duché de Lithuanie. Possédant la confiance du roi , Tyzenhaus ne profita de sa faveur que pour travailler à la prospérité de la nation, et développa surtout d'utiles entreprises en Lithuanie. Par ses soins, les routes, sans lesquelles les richesses agricoles restent stériles, furent multipliées ; de nombreuses fabriques furent élevées; des manufacturiers, des ouvriers, des artistes, appelés de tous les pays de l'Europe, et une foule d'articles industriels, empruntés naguère à l'étranger, furent produits dans le pays par les mains mêmes des indigènes. A Grodno fut fondée une école de médecine et des sciences naturelles. Déjà avait été établi à Varsovie un ministère spécial de l'instruction publique, le premier qui ait existé en Europe.

Mais ces éléments de prospérité étaient autant d'obstacles à l'anarchie dont la Russie avait besoin pour réaliser ses projets. Catherine s'alarma des sagesses de la Pologne , et signifia au roi de renvoyer son minisire. Il n'eut pas le courage de désobéir.

Les mêmes influences et les mêmes faiblesses devaient accueillir les tentatives de Zamoyski. Cet illustre citoyen, voulant faire participer tous les paysans aux bienfaits déjà mis en pratique dans ses terres, avait préparé un code de réforme sociale. Il le présenta à la diète de 1780.

Outre le code rural, qui abolissait le servage, le patriotelégislateur proposait des réformes civiles qui étaient un acheminement à Tégalité, en faisant disparaître les différences immenses qui existaient entre les diverses classes de la société. Ainsi, il facilitait par ses règlements les mariages entre les nobles et les bourgeois. Cette idée, si simple de nos jours, était alors une prodigieuse innovation.

Il en était de même pour l'unité de la justice. Le juif, l'habitant des villes, le clergé et la noblesse, avaient chacun une loi et une magistrature à part. Le paysan n'en avait aucune. Zamoyski demande que toutes les classes aient désormais une loi et une magistrature communes. L'égalité devant la loi , première formule de la révolution française, est invoquée dix ans avant par le réformateur polonais.

Dès que ce pjojet de code fut livré au public, tous les partisans des abus et des privilèges se liguèrent pour le faire avorter, excités d'ailleurs et fortement appuyés par les agents de l'étranger. Zamoyski fut en butte à toutes les accusations qui attendent les novateurs. Pour les uns, il était un hérétique ; pour les autres, un incendiaire provoquant à l'insurrection la classe des laboureurs, et pour les nobles, un faux frère

ternissant l'éclat de leurs blasons. Mais pour la Russie^ qui seule ne se trompait pas, c'était un citoyen dangereux, comprenant Irop bien les intérêts de sa patrie.

Les haines et les accusations eurent leur effet dans les élections de la dièlequi devait se prononcer, et la corruption ne fut pas înaclive. Il ne s'y présenta que des députés trompés on vendus.

Aussi le jour où le projet fut offert à leur sanction, on l'accueillit par des cris tumultueux et de grossières injures. Zamoyski était appelé traître à la patrie, et son code jugé digne d'être brûlé par la main du bourreau. Il fut repoussé sans délibération.

Un aussi éclatant échec semblait avoir décidé à jamais de la réforme. Mais la diète était loin de représenter l'esprit général de la nation.

Lorsque les peurs officielles furent apaisées , les ambitions particulières calmées, les largesses de la corruption épuisées , on se prit à examiner avec plus de calme l'œuvre de Zamoyski, et on s'accoutuma à y trouver quelque chose d'utile. Les réformateurs d'ailleurs ne se décourageaient pas. Continuant leur œuvre par une propagande discrète, ils agissaient sur les esprits par la persuasion et l'exemple, et communiquaient en tous lieux les lumières des idées nouvelles qui demandaient satisfaction. Ensuite, comme il arrive toujours à Torigine d'une réforme, l'éclat même de la défaite lui donnait de rimportance , une réaction se faisait en sa faveur, et

lopposilion bien connue de l'étranger devenait pour elle une recommandation. Pendant les huit ans de réflexion et de silence qui suivirent, il se fit dans les esprits d'immenses progrés, et lorsque s'ouvrit la diète de 1788, les mérites des réformes étaient si généralement reconnus, que les patriotes purent se flatter de voir arriver le jour du triomphe.

Dès l'ouverture de la diète, on put juger le progrès qu'avait fait le parti national : chacun savait que la principale mission de la nouvelle assemblée était de se prononcer sur les principes de la réforme. Elle montra aussitôt l'esprit dont elle était animée, en prenant une mesure qui devait la garantir contre toute embûche. Dans les diètes proprement dites, oii régnait la funeste loi de l'unanimité, un seul député pouvait opposer le liberum veto à l'approbation de tous les autres membres. Mais quand la diète se constituait en confédération^ les votes se réglaient à la pluralité des voix. On adopta prudemment cette dernière procédure.

L'acte de confédération fut signé le 7 octobre 4788.

Les deux frères Czarloryski, accablés d'ans et de fatigues, s'étaient éteints avant d'achever leur œuvre ; mais leur souvenir inspirait les travaux des réformateurs, et le prince Adam, fils d'Auguste, était le représentant de leurs traditions et de leur nom à la diète de 1788.

Avec lui marchaient, en tête des réformateurs, Ignace et Stanislas Potocki, Slaszyc, Julien Niemcewicz, Stanislas

Malachowski et Casimir Sapiéha , maréchaux (présidents) de la diète. Les circonslances semblaient partout favorables.

La Russie, sérieusement occupée contre la Suède, n'osait en Pologne recourir à la force ouverte.

La Prusse, mécontente de Saint-Pétersbourg, promettait aux réformateurs son appui, et signa même, comme garantie de ses bonnes intentions, une alliance offensive et défensive.

La France , toute aux émotions d'un laborieux enfantement, préparait en môme temps que la Pologne une grande réforme sociale, et tenait en éveil les autres puissances de l'Europe. Le parti national pouvait donc avoir bon espoir*

Agissant cependant avec prudence, pour ne pas heurter brusquement les préjugés, il consacra la session de 1788 à des travaux préparatoires , et prolongea par un vote spécial la durée de la diète. Cette dernière mesure rencontra une vive opposition de la part des, députés acquis à la Russie ; mais la majorité patriote l'emporta, et la diète fut prolongée ad tempus bene visum (jusqu'au terme qui paraîtrait convenable).

Nous ne suivrons pas en détail les discussions, qui se pour'' suivirent jusqu'en 1791. La volonté nationale était si fortement prononcée, que les intrigues étrangères furent impuissantes. Le roi lui-môme, rassuré par Ténergie des réformateurs, les secondait avec sincérité. Dès les premiers jours de la session de 1789, on arrêta les bases delà constitution noa^*

velle* Nous allons en résumer les principales dispositions telles qu'elles furent adoptées dans le règlement définitif.

1*» Souveraineté de la nation, avec des droits communs à tous les citoyens.

C'était la destruction de l'oligarchie qui avait été le seul gouvernement de cet État si improprement appelé la république de Pologne. Ajoutons que la diète ne se composait que de nobles, qui faisaient ainsi eux-mêmes le sacrifice de leurs privilèges. En France, à la môme époque, c'était le tiers état qui conquérait les réformes, avec la même justice sans doute» mais non avec le même désintéressement.

2^ Monarchie constitutionnelle et héréditaire.

5* Abolition du liberum veto.

A"" Admission des villes à la représentation nationale, des bourgeois à tous les emplois dans l'armée, et à toutes les places dans l'église ; admission graduelle des paysans dans la bourgeoisie, et des bourgeois dans la noblesse. C'était le principe de l'égalité consacré par l'élévation, au lieu de l'être par l'abaissement du niveau social.

5** La puissance législative accordée à la diète seule, le roi ayant à peine le droit de suspendre sa sanction. Quant aux traités, alliances, déclarations de guerre, nécessité de la sanction de la diète à une majorité des trois quarts des membres.

On ne peut assurément s'empêcher de reconnaître la sagesse de ces réformes destinées a régénérer la nation. Les im-

menses commotions produites par la révolution française empochèrent l'Europe occidentale de faire attention à ce qui se passait sur la Vistule. Cependant Burke et Fox déclarèrent que jamais constitution plus sage n*avait été soumise à la délibération des hommes. Pour nos athlètes politiques » occupés d'ailleurs à de gigantesques luttes, elle passa inaperçue^ et pour les adorateurs du succès elle eut le tort de ne pas durer.

Ce fut le 5 mai 1791 que la diète entendit la lecture de l'acte constitutionnel. 11 fut voté avec enthousiasme en présence du roi, qui répéta textuellement le serment constitutionnel dont lecture fut faite par Tévéque de Cracovie, Tu^ski.

La Pologne, comme la France, venait de faire sa constitution : la Pologne^ comme la France, fut appelée à la défendre contre les agressions extérieures et les complots intérieurs. La France triompha , la Pologne succomba. Cette difiTérence dans les résultais fait-elle une différence dans le droit ? Oui , si le droit est le succès; non, si le droit est un principe immuable, indépendant de toute circonstance. Alors vient le cas de dire avec Bossuet • « Il n'y a pas de droit contre le droit. »

Et celte vérité est si évidente, qu'aujourd'hui encore la constitution du 5 mai 1791 est le cri de ralliement des Polonais, prêts d'ailleurs à y introduire les modifications que commandent les nouveaux enseignements de la politique, et les legons de soixante-dix ans de luttes.

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