DEUXIÈME ÉMIGRATION
Phase militaire.
Catherine n'avait pu voir sans de profonds déplaisirs le triomphe d'une constitution qui devait assurer l'avenir de la Pologne. Mais, occupée à la guerre contre la Porte, abandonnée par la Prusse , portant ombrage à rAutriche , elle dissimula jusqu'au moment où la paix d'Iassy (9 janvier 1792) lui rendit la liberté de ses mouvements. Alors elle se consacra tout entière à l'œuvre de destruction qui dominait ses pen-
Cependant venait de s'accomplir un acte politique important , qui semblait devoir opposer à ses projets un obstacle insurmontable. Au mois de septembre 1791 avait eu lieu la fameuse conférence de Pilnitz, entre Léopold, Frédéric-Guillaume et l'électeur de Saxe. Ces trois souverains, après avoir décrété le châtiment de la révolution française, s'étaient engagés par le même traité à reconnaître l'indivisibilité , l'indépendance et la nouvelle constitution de la Pologne.
C'était un échec pour la politique de Catherine. Le hasard lui vint en aide. Le l'** mars 1792, Léopold mourut; son suc-
cesseur, François II , à peine adolescent , se trouvait en face d'une vieille expérience , habile dans Tart de tromper et sans scrupules sur les moyens. Quant à Frédéric- Guillaume, Catherine avait de lui assez mauvaise opinion pour espérer qu'il se désavouerait lui-même aux yeux de l'Europe. Et effectivement, après la mort de Léopold, il consentit avec elle un traité secret, dont la première condition fut l'abandon de Talliance polonaise.
Ainsi rassurée du côté de l'Allemagne , Catherine n'avait plus besoin que d'un prétexte , d'un fantôme de mécontentement national, pour intervenir, et pour paraître secourir quand elle voulait opprimer. Or , après toute réforme , les prétextes s'offrent d'eux-mêmes dans les ambitions déçues ou les aveugles admirations du passé. Trois hommes notables , Félix Potocki, Braniçki et Rzewaski, osèrent aller porter leurs doléances à Saint-Pétersbourg, s'y présentant comme des victimes de la diète révolutionnaire de 1788 , comme des républicains qui ne demandaient que la restauration des libertés de leur pays. L'impératrice les accueillit avec empressement et leur indiqua la marche à suivre. Sous ses inspirations , ils rentrèrent en Pologne et rédigèrent à Targowitz un acte de confédération , auquel neuf autres nobles, dont un seul sénateur , joignirent leurs signatures. Cet acte, daté du 14 mai 1792, était un appel à l'insurrection contre la constitution du 5 mai , et en même temps un signal pour l'invasion étrangère.
Quatre jours après , les Russes pénétraient en Pologne sur
plusieurs points, précédés d\in manifesle de Catherine annonçant qu'elle venait appuyer la confédération de Targowitz et rendre au pays ses anciennes libertés.
Cependant la diète, avertie des intrigues moscovites , avait donné au roi des pouvoirs illimités pour la défense de la patrie. Mais ce faible prince ne s'en servit que pour paralyser l'élan national, accéda le 25 juillet à la confédération de Targowitz, et, après trois mois de guerre, ordonna la dissolution de l'armée. Les Prussiens, de leur côté, pénétraient sur le territoire, non pour combattre, mais pour appuyer lesRusses. Le deuxième partage de la Pologne fut consommé en 1793, et le roi Stanislas n'eut pas honte de sanctionner à Grodno la nouvelle spoliation de l'étranger.
Alors les patriotes indignés se soulevèrent et contre le roi et contre les envahisseurs. Nous n'avons pas à raconter la lutte mémorable de 1794 y conduite par Kosciuszko. La nation, abandonnée par son gouvernement , fit face à trois puissances formidables, car l'Autriche s'était jointe aux ravisseurs. 11 y eut des exploits dignes d'être recueillis par la poésie et l'histoire ; et Kosciuszko, vaincu, blessé et prisonnier à la journée du 10 octobre 1794, sortit de la lutte plus grand que ses vainqueurs. Les massacres de Praga, où Souwarofif immola en une nuit 12,000 citoyens, furent le dernier trophée des Russes, et la capitulation de Varsovie le 8 novembre amena le troisième démembrement de la Pologne et l'abdication de Stanislas-Auguste.
A ne consulter que l'histoire ordinaire des empires, il n'y
avait plus de Pologne, Mais c'est ici précisément que se révèle la force exceptionnelle de celte nation. Il se forme à Textérieur une Pologne nouvelle, toujours active, toujours vivante, allant chercher ses ennemis sur tous les champs de bataille, représentant véritablement la patrie, et ne désespérant jamais d'elle ; semblant donner son sang pour une cause étrangère, mais n'ayant jamais d'autre but que la cause nationale; errante, mais infatigable; témoignant de sa vitalité par son opiniâtre confiance môme au milieu des déceptions , et fortifiée toujours par de nouveaux arrivants, émigrés volontaires, qui révèlent l'existence non interrompue de la nation , par les liens d'une pensée commune entre les hommes du foyer et les hommes de l'exil.
C'est cette époque d'héroïsme guerrier que nous avons maintenant à parcourir.
Après la prise de Varsovie, les derniers débris des forces nationales se réunirent à Radoszyce, au delà de la Pilica, et les chefs y tinrent conseil. Quelques-uns, entre autres Dombrowski, proposaient de se faire jour à travers l'Allemagne, pour rejoindre les républicains français sur le Rhin. Mais ce projet sembla trop hardi au milieu du découragement des esprits ; il y avait plus de facilité à gagner isolément les pays étrangers , sauf à se réunir plus tard dans une action commune. Les braves
patriotes se dispersèrent, en se donnant rendez-vous dans les camps français.
Mais leur bonne volonté rencontra tout d'abord des obstacles imprévus. La marche rapide des événements dans les grandes luttes de la république française avait détourné les yeux des événements du nord, et dans l'incertitude de la véritable situation des choses, on n'accueillait pas sans une certaine méfiance des émigrés dont on ne connaissait pas la valeur morale. La paix avec la Prusse était d'ailleurs une gène , et l'on ne voulait pas mécontenter la Russie. 11 était nécessaire aussi, pour convaincre le gouvernement français, qu'il lui fût présenté un plan d'ensemble à la place des réclamations confuses qui l'assiégeaient de toutes parts. Ce fut le général Dombrowski qui prit en main cette tâche. Ce brave compagnon de Kosciuszko, en vain sollicité par la Russie de prendre du service chez elle, avait repoussé les offres les plus séduisantes. Les yeux tournés vers la France , émerveillé des exploits de Bonaparte, dont le nouveau nom retentissait dans le monde, il se disait que c'était dans les champs de l'Italie que la Pologne pouvait renaître, en aidant à la destruction de l'Autriche. Mais une fracture accidentelle de la jambe retarda longtemps ses ardeurs, et ce ne fut qu'au mois de septembre 1798 qu'il put se rendre à Paris.
Tout aussitôt, il adressa au Directoire un projet détaillé sur la formation des légions polonaises qui combattraient dans les rangs des armées du Rhin et d'Italie.
Son mémoire est plutôt une combinaison politique que militaire* Sur le dernier point , il n'avait rien à enseigner aux. Français; mais sur le premier, il apportait des vues nouvelles» qui devaient frapper par leur hardiesse.
Nous ne pouvons qu'en résumer les principales dispositions.
Outre la formation des légions en Allemagne et en Italie ,. Dombrowski proposait de rallier les émigrés de la Pologne dans les provinces de la domination ottomane, et d'y préparer le noyau d'un corps particulier. Avec ce corps, on recueillerait les mécontents russes des provinces transboristanes ; on pourrait en même temps exciter des mouvements en Transylvanie et en Hongrie, et mettre par là la maison d'Autriche dans l'impossibilité de continuer la guerre.
Il terminait son mémoire par les observations suivantes : a Sans former un noyau d'armée pour la Pologne , une nouvelle explosion dans ce pays est impossible , malgré les désirs énergiques des patriotes de l'intérieur. Il est cependant hors de doute que ce n'est qu'un plan insurrectionnel en Pologne qui peut faire avorter les nouvelles combinaisons des coalisés du nord de l'Europe. Une explosion en Gallicie réveillerait l'esprit des mécontents en Hongrie de manière à diviser les forces de l'Autriche. Le Turc serait tiré de son apathie au moment où il verrait le feu de la guerre éclater en Pologne contre rAutriche et la Russie. La Suède abandonnerait son système de ménagements à l'approche d'une révolution qui occuperait la Russie;
el c'esl alors que cette dernière puissance, menacée de tous côlés, tant par les nations voisines que par ses propres sujets pour la plupart mécontents, et surtout par les habitants des contrées envahies sur la Pologne , se verrait forcée de cesser de protéger les complots des émigrés français, d'allumer la guerre contre la France , et de s*agrandir aux dépens de TEurope. )»
Ces considérations de haute politique durent frapper le Directoire. Mais, aux termes de la constitution, le gouvernement français ne pouvait prendre à son service aucune troupe étrangère. On résolut de parer à cette difficulté en déterminant le nouveau gouvernement de Lombardie à prendre à sa solde les légions polonaises à titre d'auxiliaires. Une convention fut donc signée à cet effet le 9 janvier 1797 entre l'administration générale de la Lombardie d'un côté, et le général Dombrowski de l'autre, convention approuvée par le général en chef Bonaparte.
Aussitôt Dombrowski s'occupa de la formation de ses légions. Une proclamation envoyée par lui en Pologne fit bientôt arriver une foule d'anciens militaires, chefs ou soldats, qui avaient servi sous Kosciuszko. De son côté le major Tremo, aide de camp de Dombrowski, recrutait parmi les prisonniers de guerre, envoyés à Dijon, où il était alors, tout ce qu'il y avait de réfugiés polonais ; et les émigrés, partout jusque-là dispersés, accourant de toutes parts , venaient se presser dans les rangs du général Dombrowski.
Alors les Polonais renaquirent à Tespérance. Réunis sous un même drapeau, ils comprirent que la patrie revivait en eux et qu'ils pouvaient se dire les représentants de la nation. C'est ainsi que s'expliquent, dit Miçkiewicz, les paroles du chant des légions polonaises : '< Non, la Pologne n'est pas perdue tant que nous vivons. »
Les premières marches des légions à la suite du général Bonaparte semblaient les conduire sur Vienne ; l'archiduc Charles, après la bataille de Tagliamento, ne pouvait plus arrêter la marche victorieuse de l'armée républicaine ; déjà le général Dombrowski rêvait une entrée triomphale en Pologne. Il avait présenté à cet effet au général en chef un plan détaillé d'après lequel le corps polonais, passant par la Croatie, la Transylvanie et la Hongrie, devait pénétrer en Pologne et y arborer l'antique drapeau de l'indépendance. Le général Bonaparte , adoptant les propositions de Dombrowski , ordonna le 25 mars de réunir les légions polonaises à Palma-Nuova ; de là elles devaient traverser Fiume et Karlstadl , puis rejoindre en Bukovine un autre groupe polonais venant de la Valachie. L'ordre était exécuté le 17 avril, et déjà les Polonais réunis à Palma-Nuova allaient se mettre en marche , lorsque tout à coup la nouvelle des préliminaires de Léohen signés le 18 vint arrêter l'essor des légions et anéantir de nobles espérances.
Cependant les légions polonaises, même après la paix de Campo-Formio et le départ du général Bonaparte, se trouvè-
renl mêlées à toutes les affaires de l'Italie, Après le soulèvement de Rome, Dombrowski pénétra dans la capitale du monde chrétien à la tête de ses légions, et le Consulat Romain, pour reconnaître ses services , lui remit le sabre de Jean Sobieski et le drapeau de Mahomet enlevé sur les Turcs par le vaillant chef polonais. Depuis ce jour, le drapeau suivit constamment le quartier général de la légion. Quant au sabre, le général Dombrowski renvoya, au nom des légions, à l'immortel défenseur de la liberté polonaise, Kosciuszko.
Peu après, les légions polonaises suivirent le général Championnet dans son expédition contre Naples , marchant au milieu de bandes insurgées et rencontrant à chaque pas des embûches. Ce fut le général Dombrowski avec sa légion qui pénétra le premier sur le territoire napolitain, et bientôt après ses soldats contribuaient puissamment à la prise de Gacte et de Capoue. Lorsqu'enfin la reddition de Naples eut renversé le trône dé Ferdinand , le général Championnet voulut donner aux Polonais un témoignage public de reconnaissance pour leurs glorieux services. A cette époque, l'honneur le plus éclatant que Ton put accorder à un militaire était la présentalion au gouvernement français des drapeaux pris sur l'ennemi . Le général Championnet confia celte belle mission à Tun des plus intrépides combattants des légions, le général Kniaziewicz.
Dans la cérémonie qui accompagna la présentation des drapeaux au Directoire, le iS mars 1779, le ministre de la
guerre, Dubois-Crancé, après avoir retracé les faits d'armes de l'armée de Naples , ajoutait :
a Au nombre des guerriers qui l'ont secondée, le général en chef se plaît à compter, et j^aime à vous citer les braves Polonais qui combattent sous nos drapeaux : leur conduite prouve que ni le talent ni le courage ne leur ont manqué pour conserver leur indépendance, et qu'ils sont dignes de retrouver parmi nous une patrie et la liberté. Sous ces drapeaux qu'ils ont aidé à conquérir , vous voyez , citoyens Directeurs, le général Kniaziewicz , l'un de ces étrangers qui ne le sont plus pour nous.
(' L'honneur de vous offrir ces trophées est le prix de ses vertus militaires et de ses services. »
Malheureusement, la fortune brillante de la révolution française allait être assombrie par des revers. L'Autriche recommençait la guerre par un acte de perfidie, l'assassinat des trois ministres plénipotentiaires , et la Russie avec elle prenait part aux hostilités. Cette double menace pour la France fut acceptée par les Polonais combattants comme une double bonne fortune. Ils allaient rencontrer sur les champs de bataille leurs oppresseurs les plus puissants, et la république française les secondait dans leur lutte contre les deux Césars. De nouveaux volontaires accoururent des bords de la Vistule et de la Warta. L'émigration polonaise, qui, malgré les distances, sentait en elle la vie nationale , saluait dans chaque nouvel arrivant la pensée de la pairie, qui lui envoyait des
souveDirs en lui envoyant des soldats, a Une nation , dit Miç^ kiewicz» n'est pas un instrument inerte mis en mouvement par une machine gouvernementale ; elle se reconnaît à la sympathie intime qui existe entre les parties isolées d'un organisme et le tout qui en représente l'idée. » Ainsi, la Pologne, avec ses guerriers sur l'Adige et ses provinces aux mains des oppresseurs, était plus une nation que la Russie, machine gouvernementale, ou l'Autriche avec ses populations agglomérées sans une idée commune.
Le premier combat important dans cette nouvelle guerre fut livré sur TAdige ; Schérer , général en chef de Tarmée française , voulait frapper un coup décisif avant l'arrivée des Russes, et le général en chef autrichien baron de Kray, se voyant supérieur en force, n'attenditpas sesalliés. La deuxième légion polonaise, comptant 2,280 hommes, était divisée en trois corps, l'un de 800 hommes à l'aile gauche, l'autre de 700 au centre , le troisième de 780 à l'aile droite. Ce dernier corps fit des pertes cruelles. La division Montrichard , dont il faisait partie , ayant été culbutée à Legnano, le général Rymkiewicz fut chargé avec ses soldats de couvrir la retraite, et parvint à arrêter l'ennemi , mais non sans de grands sacrifices. Deux cents Polonais restèrent sur le champ de bataille, entre autres le lieutenant N. Godebski, arrivé de la Pologne au commencement de l'action. Au moment où, plein de joie, il serrait la main de son frère Cyprien , un boulet de canon vint le frapper et interrompre l'étreinte fraternelle.
Le deuxième corps, qui repoussa rennemi jusqu'à Vérone, paya non moins cher ses succès. Son chef Lipczynski fut tué, et 150 soldats et sous-officiers furent mis hors de combat. Parmi les blessés , était le colonel Darowski , vieillard septuagénaire, qui, après avoir combattu les Moscovites dans la confédération de Bar, et pris une part glorieuse à la guerre de l'indépendance sous Kosciuszko, avait retrouvé sa jeunesse pour accourir en Italie au devant des tyrans de la Pologne.
Le troisième corps, formant l'avant-garde de la division Victor , combattit pendant toute la journée , et quoique la victoire lui restât, l'opiniâtreté de la lutte fit de cruels vides dans ses rangs. 400 hommes furent tués , blessés ou faits prisonniers.
Les rapports des généraux commandant les divisions furent unanimes à rendre hommage à l'éclatante bravoure des Polonais ; et Schérer, en les communiquant au gouvernement français , y ajouta des éloges si marquants , que le Directoire envoya par l'entremise du commandant-général Dombrowski une lettre spécialement adressée à ces braves phalanges. Elle était ainsi conçue :
Le Directoire exécutif aux troupes polonaises qui ont combattu le 6 germinal en Italie avec l'aimée de la République française.
a Paris, ce 9 floréal an VII (28 avril 1799).
a Braves Polonais ! vous n'avez pu arracher votre patrie à Tasservissement; mais vous avez juré de défendre la liberté partout où elle portera ses étendards. C'est avec un courage digne d'elle que vous avez combattu le 6 germinal. L«
Directoire exécutif, à qui le général en chef de Tarmée d'Italie en a rendu
compte 9 vous en témoigne sa satisfaction. En cimentant de votre sang Tédifice
républicain , vous laisserez à vos compatriotes votre souvenir, votre exemple
et le noble désir de vous imiter.
« Le Président du pouvoir exécutifs
c Barras. »
Un hommage aussi exceptioDn3l redoubld Tardeur des légions.
Mais des combats malheureux vinrent encore les décimer.
Malgré les avantages remportés dans la bataille du 6 germinal , Schérer ne crut pas devoir conserver ses positions et fit un mouvement rétrograde sur Vérone. Une attaque générale eut lieu le 16; les Français furent battus sur tous les points, et la perte des Polonais dans cette journée fut de l.,000 hommes. Il est vrai qu'ils se trouvèrent toujours au plus fort du danger. Le général Rymkiewicz, qui à la tôte du premier bataillon combattait sous les yeux de Moreau, donna de telles preuves d'habileté et de bravoure, que le chef français le nomma dans le cours de Faction général de brigade. Mais Rymkiewicz, deux fois blessé dans le combat, succomba quelques jours après.
A la suite de cet échec , l'armée française se retira sur la ligne du Mincio, en laissant la légion polonaise en garnison à Mantoue. Peu après, les Autrichiens investirent la place et interceptèrent toute communication avec l'armée.
La situation devenait des plus menaçantes. Souwaroff était arrivé à Vérone le 14 avril à la tôte de 40,000 Russes , et
le lendemain les deux armées de la coalition se réunissaient à Campagnola. Schérer, qui n^avait guère que 58,000 hommes à opposer à une masse de près de 100,000, abandonna la ligne pour se retirer sur TAdda , et, pris de découragement, donna sa démission, en confiant le commandement de Tarmée à Moreau. Celui-ci n'avait plus d'autres ressources quedese mettre en communication avec l'armée de Macdonald, dispersée dans les états de Naples et de la Romagne. Ce dernier général, aux premières lettres de Moreau, s'empressa de réunir les différents corps et prescrivit au général Dombrowski déconcentrer ses forces pour venir le rejoindre. La jonction entre la division polonaise et l'armée de Naples commandée par Macdonald se fit le 12 juin , et huit jours après se livrait la sanglante bataille de la Trebbia , où les Polonais combattirent avec une rage désespérée, en face de Souwaroff, l'incendiaire et le boucher de Praga. Aussi leurs pertes dans ces désastreuses journées furent-elles considérables : sur 5,500 hommes dont se composait leur petite troupe, ils en perdirent 1 ,500. La perte totale de l'armée française était de 7,000 , dont le contingent polonais était de près du quart. Leur propre légion était réduite de moitié.
. Cependant , sans se décourager , Dombrowski songea à réparer ses pertes. Une première ressource s offrait avec les prisonniers polonais pris dans cette journée même; ils s'enrôlèrent avec joie dans les bataillons compatriotes. De nouveaux officiers accoururent aussi de différents points de l'émigration,
Googfë^
entre autres les généraux Georges Grabowski et Wladislas Jablonowski , ancien condisciple de Bonaparte à l'école de Brienne. Le major Casimir Konopka, commandant le dépôt de Milan, rejoignit avec 900 Polonais. Enfin, différents officiers , avec l'autorisation de Moreau, furent envoyés dans les dépôts de prisonniers de guerre pour y enrôler les Polonais; et bientôt la première légion se retrouva forte de 2,500 hommes.
Mais pendant ce temps la deuxième légion , réduite de 4,000 à 800 hommes sous les ordres du général Wielhorski, était bloquée dans Mantoue, assiégée par 40,000 Austro- Russes ayant six cents bouches à feu. Le général Foissac- Latour, commandant de la place, opposait la plus éner« gique résistance aux attaques réitérées de l'ennemi. Mais les combats de tous les jours avaient décimé la garnison. Vers le milieu de juillet, les forces totales des assiégés, qui avaient été 12,000 hommes, se trouvaient réduites à 5,600; et il fallait défendre de nombreux ouvrages, la plupart démantelés. Après la bataille de la Trebbia , on dut renoncer à toute espérance de secours. Une capitulation devint inévitable. Elle fut signée le 28 juillet , et la légion polonaise y fut comprise. Mais un article additionnel garantissait aux Autrichiens le retour des déserteurs de guerre, avec condition d'épargner leurs vies. Le général autrichien, par une interprétation machiavélique, profita de cette clause pour en faire application aux Polonais. Comme la légion fermait la colonne lorsque la garnison sortit de la place, dès que la tête et le centre des Français se trouvèrent
hors i*eDceinte de la ville, les Autrichiens se jetèrent sur les Polonais, arrachèrent les soldats de leurs pelotons, et les firent entrer dans leurs rangs. Toutes les remontrances des officiers furent inutiles. Le général Wielhorski^ Tadjudant-général Kosinski et le reste des officiers furent conduits à Léoben comme prisonniers de guerre.
De nouveaux désastres attendaient les Français, et à leur suite les Polonais. A la bataille de Novi, ceux-ci figuraient au nombre de 2,070 hommes d'infanterie et de 50 cavaliers. Dombrowski fut chargé de proléger la retraite après la mort de Joubert, et, sur les ordres du général Saint-Cyr, dissémina sa troupe par détachements pour garder les cols des défilés et les crêtes des montagnes.
Cependant le départ de Souwaroff pour la Suisse, où il allait se faire battre à Zurich, améliorait la situation générale; mais celle de la légion était des plus pénibles.
<c Le soldat polonais était sans solde , sans souliers, sans chemises et sans uniforme, posté sur des montagnes affreuses et des rocs arides, obligé de les franchir sans cesse avec la pluie, la neige et la gelée, manquant de vivres quelquefois pendant trois à quatre jours, et contraint alors de vivre de racines, n'ayant jamais un moment de repos, et toujours en présence de Tennemi. Telle est, en effet, la situation affreuse dans laquelle les troupes polonaises et toute Tarmée d'Italie se trouvèrent à cette époque.
« Cependant, au milieu de toutes ces privations^ le Polonais
souffrait avec une admirable résignation; et, marchant sur les cimes glacées des Apennins, son regard planait encore au loin, tourné vers la terre natale, et son énergie morale, plus forte que toutes les peines physiques^ lui faisait voir dans l'avenir cette patrie, pour laquelle il combattait si loin, puis^ santé et régénérée (i). ^^
Sur les bords du Rhin , la situation des émigrés n'était pas meilleure. La légion s'était, pendant la campagne de Zurich, trouvée dans le Palatinat en face de l'archiduc Charles, et là elle s'était recrutée de 2,000 déserteurs polonais. Ces derniers, réunis dans une caserne, avaient été placés sous la conduite du commandant Drzewiecki , avec ordre de les diriger sur Metz. Mais ces malheureux n'avaient ni uniformes, ni chemises, ni souliers. Quand ils sortirent de la caserne pour se mettre en marche, quelques-uns, sans vêtements, s'enveloppaient d'une misérable couverture ; tous étaient nu-pieds, et il fallait s'avancer à travers les glaces et la neige. Chacun alors éclata en murmures, lorsque le commandant Drzewiecki , s'adressant au plus récalcitrant , lui ordonna de tirer ses bottes ; puis, se présentant aux soldats pieds nus comme eux, donna l'ordre de marcher. Au bout d'une heure, ses pieds coupés par les glaçons étaient tout en sang , lorsque les soldats, d'une commune voix, le forcèrent de reprendre ses boites.
(t) Léonard Cbodzko, Hisloire des légions polonaises.
Cependaat le général Dombrowski multipliait ses démarches auprès de Championnat pour améliorer le sort de ses malheureux compatriotes. Mais Tarmée entière était dans le même état; les vaisseaux anglais coupaient toute communication avec la France par mer ; les Autrichiens obstruaient la ligne du Yar; les vivres, le fourrage^ l'argent, tout manquait.
Dans cette extrémité, les officiers des corps polonais prièrent le général Dombrowski de se rendre à Paris, se cotisant entre eux pour faire les frais de sa mission. Un grand espoir alors les animait. Bonaparte, revenu d*Égypte, avait pris le pouvoir sous le nom de premier consul.
Habile appréciateur des hommes de guerre, Bonaparte savait ce qu'il pouvait attendre des mérites de Dombrowski et de l'intrépide ardeur de ses compagnons. A ses premières réclamations, il adressa la réponse suivante :
a Paris , ce 5 nivôse an VIU (2i décembre 1799).
a De retour en Europe , citoyen général , j Vi appris avec intérêt la conduite que vous et vos braves Polonais avez tenue en Italie pendant la dernière campagne.
« Des revers ont obscurci un instant la gloire de nos armes ; mais tout nous promet qu'elle brillera bientôt d'un nouvel éclat. Dites à vos braves qu'ils sont toujours présents à ma pensée, que je compte sur eux, que j'apprécie leur dévouement pour la cause que nous défendons, et que je serai toujours leur ami et leur camarade.
c Soyez assuré, citoyen général, de ma considération distinguée et de mon
attachement.
a Bonaparte. 3
Bientôt, en effets Dombrowski obtint un ordre qui enjoi*
— se —
gnait à tous les détachements polonais de se rendre à Marseille pour y former un corps nouveau.
Ce corps devait être reçu à la solde de la république française, et se composer de sept bataillons d'infanterie et d'un bataillon d'artillerie, sous la dénomination de première légion polonaise.
Une seconde légion devait être formée pour rejoindre l'armée du Rhin, sous le commandement du général Kniaziewicz.
Dorabrowski se mit à l'œuvre avec l'ardeur de nouvelles espérances. De nombreux enrôlements furent faits dans les dépôts des prisonniers de guerre, et de jeunes patriotes accoururent de la Pologne grossir les rangs de l'émigration. Après quelques mois d'efforts, la légion d'Italie était forte de 7,000 hommes, celle du Danube en comptait 6,000.
Mais pendant ce temps les événements avaient marché. La bataille de Marengo avait changé la fortune de la guerre.
Celle de Hohenlinden avait été pour la légion polonaise du Danube une occasion nouvelle de gloire. Kniaziewicz , qui faisait partie du corps du général Richepanse , avait pendant quelque temps soutenu presque seul avec ses compagnons les efforts des colonnes autrichiennes. Moreau n'hésita pas à déclarer que la légion polonaise avait grandement contribué au gain de la bataille. Lorsqu'à son retour en France la munici-. palité de Strasbourg lui fit hommage d^une couronne de lauriers , il dit en montrant Kniaziewicz : « La moitié de la cou-
ronne revient au plus vaillant de mes coopérateurs. » Et la partageant en deux , il en remit effectivement la moitié au vchef polonais.
' Les Polonais crurent que les jours de la délivrance allaient enfin se lever pour eux.
Cest ici qu'il est utile de signaler le caractère constant de leurs efforts. En apportant leur alliance à des drapeaux étran^ gers, les Polonais n'agissaient et ne pensaient pas en mercenaires sans nom , cherchant une ressource ou un asile dans les camps. Ce n'était pour eux qu'un chemin vers la patrie ; et quel que fût le motif des guerres auxquelles ils prenaient part, ils n'y voyaient pour leur compte qu'une guerre d'indépendance. Le rétablissement de la Pologne était le seul but de leurs sacrifices, l'unique mobile de leur héroïsme. Sans doute ils se sentaient flattés de partager les gloires des armées françaises; mais l'orgueil du succès les louchait moins que l'espoir d'en tirer parti pour leur cause^ C'était , il estvrai, de l'égoïsme national; mais ce sentiment lui-même témoigne la force d'une nation. D'ailleurs» ils ne s'épargnaient pas dans l'aide qu'ils apportaient aux autres, et conservaient ainsi le droit de penser en môme temps à eux. Toujours, à toutes les époques, dans toutes. les circonstances, se rencontre^ ce double sentiment, essentiellement caractéristique de l'émigration polonaise, sacrifice personnel, égoïsme national. Lord Palmerston, qui a longtemps éprouvé les Polonais dans les missions diplomatiques , disait tout récemment : a Jamais je
n'ai pu faire d'ua Polonais un véritable agent britannique. Dans toute mission, il songe avant tout aux intérêts de la Pologne, et toute fonction qu il accepte n'est qu'un moyen patriotique. » Dans la bouche du ministre anglais cet aveu pouvait avoir un caractère de critique. Mais pour tout observateur désintéressé, cette critique est un hommage» applicable aujourd'hui comme aux premières années du siècle.
Dombrowski, après la bataille de Marengo, ne pensa qu'à la Pologne. Il crut l'occasion venue d'opérer une diversion puissante 9 en pénétrant en Gallicie avec une armée toute polonaise, faisant ainsi les affaires de la France en même temps que les siennes. Il adressa donc au Premier Consul un plan de campagne, précédé de la lettre suivante:
a Marseille, ce 18 messidor an VIII (7 juillet 1800).
c Daignez, dtoyen Premier Consul , jeler un moment vos regards sur Tétat ' ci -joint; il contient des matériaux pour un de yos plus beaux trophées, et vous prépare une gloire d'autant plus pure qu'elle ne coûtera pas une seule goutte de sang au peuple français.
« Les Polonais vous demandent, citoyen Pn^mier Consul, Thonneur de tenter un dernier effort en faveur de leur malheureuse patrie ; leurs frères les attendent et les appellent. Veuillez donc leur la'isser la gloire d'aller briser leurs fers, ou de mourir pour une cause si belle. La même ardeur enflamme tous les cœurs de nos compatriotes; et moi, en traçant ce plan, je ne suis que l'interprète de leur dévouement unanime.