DOMBROWSKI
Le plan proposé par le général polonais mérite d'être reproduit , parce qu'il contient non-seulement des aperçus mi-
litaires, mais aussi des considérations politiques remarqua-* blés :
(c Au cas que la guerre continue avec la maison d'Autriche» ou que les négociations traînent en longueur, ne serait-ii pas praticable de rassembler sur l'aile gauche de l'armée du Rhin tous les corps polonais qui dans ce moment sont en partie en Italie, de les porter à 20,000 ou à 30,000 hommes, et de les mettre en état d'entrer en campagne le plus tôt possible ? Ce corps ainsi rassemblé, organisé et commandé par un général entreprenant, zélé pour sa patrie, et pourvu de tous les talents que nécessite une entreprise audacieuse, devrait diriger sa marche, par exemple, de Mayence sur Eger, éviter autant que possible des batailles et des sièges, et chercher uniquement à pénétrer en Gallicie, en s'avançant par la Bohême et la Moravie. L'empereur d'Allemagne, ne pouvant pas en si peu de temps envoyer une armée contre les Polonais, ne sera pas en état d'arrêter leurs progrès, il ne saura leur opposer que des recrues de Bohème et de Gallicie, peuples las d'esclavage, rêvant toujours liberté et révolution, et qui, à la vue d'une armée pénétrée d'un même esprit, ne tarderont pas à se joindre à elle.
« Cette armée, conduite par un homme désintéressé, et ferme à l'égard de Tordre et de la discipline, n'a pas à craindre que les villes et les villages lui ferment leurs portes; elle les verra, au contraire, se prêter à tous ses besoins.
« L'avantage qui résulterait de cette expédition pour Tar^
mée française n'est que trop évident, car la marche des Polonais obligera Taile droite des impériaux à se replier sur la Bohême, tandis que I aile gauche de l'armée française, la tenant toujours en respect, l'empêchera d'employer toutes ses forces contre les Polonais.
« Quant à ceux-ci, c'est le seul, l'unique moyen de parvenir au but de leurs vœux constants, la régénération de leur pays. Leur armée ne courant aucun risque, voyant toujours devant elle sa ligne d'opération, sans inquiétude sur ses derrières et sur ses tlancs, n'aura qu'à marcher en avant , recueillir des lauriers et reconquérir la Pologne autrichienne.
« Les efforts que les Polonais ne manqueront pas de faire pour recevoir l'armée de leurs frères, et l'aider à chasser l'usurpateur, seraient aisés à deviner pour quiconque n'ignore pas avec quelle impatience ce peuple attend le moment propice pour secouer le joug qui l'opprime , habitué qu'il est à tout sacrifier pour conserver son indépendance. D'ailleurs, le vertueux Kosciuszko est encore là : son nom sera un mot de ralliement pour tous les bons citoyens ; l'estime dont il jouit, la confiance que sa vie morale inspire, feront revivre l'espérance dans tous les cœurs, et l'armée, conduite sous ses auspices, a droit d'espérer une suite de succès brillants.
a Quant aux opérations politiques qui seraient à prendre dès que l'armée aurait mis le pied en Pologne, on doit en abandonner la direction aux conseils et au désir du gouver-r nement français, dont toutes les intentions seraient remplies
par ceux des Polonais qui ont fait preuve de leur patriotisme et de leurs lumières, avec d'autant plus d'ardeur qu'elle tiendrait au bien général de la nation polonaise.
a Mais que dira alors le roi de Prusse ? Rien ; car le gouvernement français, ne se déclarant point ouvertement pour les Polonais, peut désavouer une démarche qui sera censée entreprise à son insu.
« Le roi de Prusse rassemblera une armée en Silésie ? Tant mieux, car l'empereur sera obligé d'en faire autant, et il affaiblira par là ses armées sur le Rhin et en Italie.
<( Le roi de Prusse attaquera les Polonais ? Non , il faut croire au contraire qu'il ne mettra aucun obstacle à leur en-* Irée dans les possessions autrichiennes.
« Mais que dira Paul I*' î II sera ravi que TAutriche ait un ennemi de plus sur les bras, qui paraîtra tomber comme des nues, il est possible qu'il rassemble aussi une armée sur les frontières de Gallicie, mais cette mesure même forcera Tem-* pereur à lui opposer des forces proportionnées.
(( A l'ouverture des négociations pour la paix, les Polonais étant en possession d'un tiers du territoire de leur patrie, et constitués en nation, auront des titres légaux à réclamer l'assistance de la république française et de ses alliés^ et le gouvernement français aura alors un droit fondé de secourir un peuple opprimé, de soutenir ses intérêts, de négocier pour lui. Une protection aussi puissante facilitera le consentement de la Prusse et dé la Russie à se dessaisir des provinces en-
yahies , moyennant un dédommagemenl en Allemagne pour la première, en Turquie pour la seconde.
« Que diront enfin les Polonais ? Ils professeront une vénération religieuse pour la nation française, comme leur divinité protectrice. Us élèveront des monuments au général Bonaparte qui attesteront aux générations futures et la grandeur de leur reconnaissance, et celle de ce héros au génie duquel ils de* vront la conquête de leur antique indépendance.
a DOMBROWSKl. ^
La hardiesse de ce plan et Thabileté des combinaisons auraient sans doute fait impression sur le Premier Consul , s*il n'eût été plus préoccupé d'inaugurer sa puissance par la paix que de pousser la guerre à outrance. Dombrowski dut se rendre en Italie après la formation du corps polonais ; il était, avec sa légion^ chargé du blocus de Mantoue, lorsque Tarmée apprit la conclusion de la paix à Lunéville, le 6 pluviôse an IX (26 janvier 1801).
Cette paix , saluée par toute TEurope avec des élans de joie, venait briser les espérances des Polonais. Plusieurs de leurs officiers généraux, consternés et voyant perdre tout le fruit de leurs sacrifices, voulaient abandonner le service français. Parmi les plus découragés était Kniaziewicz, qui venait de mériter si bien de la France à la journée de Hohenlinden. On avait eu Tidée de mettre la légion du Danube au service du nouveau roi d'Étrurie. Kniaziewicz donna sa démission. Dombrowski, plus persévérant, conservait l'espoir de retrou--
ver une occasion favorable. Il avait» il est vrai, perdu ses iiiu« sions sur le compte du Premier Consul ; mais les adversaires de la France étaient ceux de la Pologne, et il comptait sur leur haine pour l'ouverture de nouvelles campagnes.
Les militaires français eux-mêmes sentaient tout ce qu'il y avait d'amer dans cette défection politique , faisant un si facile sacrifice de la cause polonaise. Lorsque la légion du Danube, à son retour d^Âllemagne, traversait Turin , elle y fit rencontre du corps d'armée du général Macdonald revenant duTyrol. Celui-ci f visité par les officiers de la légion , leur fit l'accueil le plus cordial, et leur dit : <( Les diplomates vous ont sacrifiés^ mais l'armée vous rend justice et vous conserve toutes ses sympathies. » Noble hommage d'un soldat loyal, qui jamais pe transigea avec la vérité.
Cependant les braves émigrés ne savaient pas encore jusqu'à quel point le Premier Consul faisait abandon de leurs intérêts. Par une convention secrète signée à Lunéville. il avait été stipulé que les légions polonaises ne seraient employées ni en France ni en Italie. Mais il fallait masquer le solennel oubli de tant de services rendus , et Bonaparte eut recours à une de ces ruses qui lui étaient familières, en donnant un caractère apparent de haute récompense à ce qui n'était au fond qu'une déception cruelle. En conséquence, il écrivit à Murât, commandant en chef de l'armée d'Italie, que pour rer connaître les services éminenls des Polonais, il ordonnait leur Uicorporation dans l'armée française. C'était enlever à l'émi-'
gralion armée son existence nationale. Jusque-là les légions polonaises avaient été accueillies comme troupes auxiliaires j. avec leurs insignes et leurs drapeaux particuliers, 'et^ même' avec leur gloire spéciale. Bonaparte les confondait dans les rangs et dans les uniformes de ses autres soldats , leur enlevant ainsi ce qui faisait leur force et leur espoir, la patrie dans le camp. Cependant, pour ajouter encore à leurs illusions par une perspective brillante , il ajoutait dans sa lettre que désormais tout soldat polonais serait naturalisé dès qu'il toucherait le territoire français, et deviendrait par le fait même citoyen de la grande nation. Beaucoup d'entre les émigrés armés accueillirent avec espérance Tannonce de Thonneur nouveau qu'on leur offrait. Mais leur joie ne fut pas de longue durée : ils apprirent que le territoire français où ils devaient gagner une nouvelle patrie était l'île Saint-Domingue.
Ce fut pour l'émigration un coup accablant. Les plus fortes âmes furent saisies d'indignation , les moins énergiques furent consternées.
Les Polonais n'avaient jusque-là combattu que leurs ennemis' naturels; la cause de la France était la leur, et chaque succès les rapprochait de leur pairie. Le Premier Consul, sans égard pour le sentiment qui les armait, les sacrifiait dans une expédition où le succès même eût pour eux été stérile, où les revers étaient sans compensation. Ces braves légions, qui venaient de contribuer aux premières splendeurs du consulat , étaient envoyées en holocauste sur une terre meurtrière que
pat une triste dérision on appelait française. Les soldats de rindépendance étaient chargés d'anéantir la liberté d'un peuple naissant ; les hommes du Nord étaient livrés aux feux d*un soleil tropical. Jamais combinaison plus cruelle ne fui imaginée pour récompense de généreuses ardeurs.
A l'annonce de celte incroyable déception, il se fit un grand tumulte parmi les officiers polonais; plusieurs d'entre eux donnèrent leur démission. Ceux qui, résignés à tous les ha*^ sards, voyaient dans toute guerre un moyen, furent incorporés dans l'armée française sous le numéro du 115* régiment et de la 114' demi brigade; huit mille Polonais, sous le commandement de Wladislas Jablonowski y s'embarquèrent à Gônes au mois de février 1803 Quelques centaines seulement échap<^ pèrent aux atteintes d'un climat impitoyable; de tous les offi<» ciers supérieurs , un seul survécut y Casimir Malachowski » destiné à épuiser la coupe des sacrifices sans récompense. Et cependant parmi les débris mutilés qui revinrent il y avait encore des cœurs qui espéraient en la France !
Dans sa première phase militaire, l'émigration de Pologne marchait à l'ombre des drapeaux de la république française;
elle s*a$sociaità une guerre dlndépendance, qui semblait être sa propre cause ; elle s'enivrait des paroles d'affranchissement et de liberté qui retentissaient autour d'elle; et lorsqu'elle prodiguait son sang pour aider à Témancipation des Français , elle pouvait espérer que les Français, à leur tour, lui apporteraient un appui efficace , non-seulement à titre de reconnaissance, mais au nom du même principe qui les avait armés contre les rois. Aux yeux des émigrés du Nord , la délivrance de la Pologne était le complément obligé des conquêtes de la révolution. Ajoutons que c'était une bonne logique, bien plus qu'une illusion du malheur; car si nos victoires eussent sQrvi à cette grande réparation, elles ne seraient pas demeu« rées stériles ; avec la Pologne vivante, toute coalition eût été coupée en deux ; ni TÂutriche ni la Russie n'auraient pu se mouvoir dans le cercle d'embûches dont elles enveloppèrent constamment la France.
Sans doute c'était par suite d'un intérêt personnel que les Polonais avaient la saine intelligence de la politique à suivre. Mais même l'intérêt personnel n'est pas toujours aussi clairvoyant, et c'est déjà un mérite pour des proscrits que de mettre d accord la sagesse de la méthode avec la force du désir.
Mais voici que s'ouvre une nouvelle ère de combats. Ce n'est plus la Marseillaise qui entraîne les bataillons polonais, c'est la voix du génie militaire; ils ne sont plus les auxiliaires de la liberté menacée , ils sont les appuis d'un conquérant ; ils n'ont
plus'à faire appel à leurs compagnons de guerre, au nom d*un principe commun : il ne leur reste à invoquer qu'un homme, parce qu'il peut tout. Avec la république, ils pouvaient compter sur la puissance du droit; avec Napoléon, ils ne devaient compter que sur le droit de la puissance. C'était certes pour eux un amoindrissement moral ; mais ils ont leur excuse dans Tardeur des aspirations patriotiques qui les entraînaient sur les pas d'un géant irrésistible, avec l'espérance de le voir écraser de son talon la tète de leurs oppresseurs. Napoléon cependant croyait mieux de son intérêt de relever un roi qu'un peuple; et les Polonais, qui avaient aidé à renverser un Prussien , un Autrichien, ou un Russe couronné, les voyaient, au lendemain, sous la tente de Napoléon, escompter le sang de la Pologne.
Il est essentiel, avant d'entrer dans le récit des faits, de bien caractériser la politique de Napoléon à l'égard de la Pologne. Toujours il s'en servit, jamais il ne les servit. Durant tout son règne sans cesse s'offrit à leurs yeux le mirage d'une patrie, que bientôt un souffle faisait disparaître.
Nous reconnaissons volontiers que pour les chefs des nations il y a quelquefois péril à faire de la politique de sentiment. Trop souvent d'impérieuses circonstances font taire les inspirations généreuses, et, sans respecter moralement les faits accomplis, on est entraîné par la force des choses à ne point les déranger. Mais faire appel aux sentiments pour s'en servir comme d'un expédient ; rallumer des espérances qui seront
bientôt déçues ; promettre à une nation les résurrectioDs de l'avenir, et puis consenlîr à la voir rejetée dans les étouÉFemenls du passé ; s'en servir conome d'une menace à chaque cri de guerre, pour retirer cette menace à chaque suspension d'armes : voilà la conduite que tint constamment Napoléon avec la Pologne et les Polonais. Jamais il ne songea sérieusement au rétablissement de la nation ; toujours il en fit luire Tespérance , soit pour s'attirer des soldats, soit pour effrayer l'ennemi par le réveil d'un fantôme. On ne sait lequel admirer le plus, ou de cette ténacité dans un jeu fatal qui se répète toujours avec succès, ou de cette opininiâtre patience des infortunés qui persévèrent dans leur confiance, jusqu'à faire de Napoléon le héros de leurs légendes, et, dans leur naïve superstition, prendre le tentateur pour le sauveur.
Deux grands patriotes , cependant, résistèrent à renlraînement général : l'illustre Kosciuszko et le sage Adam Czartoryski.
Nous devons faire connaître quelques particularités qui contribuèrent à éveiller les méfiances de Kosciuszko.
11 vivait retiré à Paris, lorsque Bonaparte revint d'Egypte. Ce. dernier, dont toutes les démarches étaient calculées, irn-p médiatement après sa première visite au Directoire et au conseil des Cinq-Cents, se fit conduire chez Kosciuszko, et lui dit en l'abordant : « J'ai voulu faire la connaissance du héros du Nord. » Kosciuszko lui répondit qu'il élait heureux de voir le vainqueur de l'Europe, le héros de TOrient, Puis
Bonaparte, après avoir promeDé ses regards sur quelques officiers qui étaient en compagnie de Kosciuszko, prit brusquement congé et courut au conseil des Anciens.
Cette courte apparition était-elle un hommage à fillustre proscrit, ou une de ces manœuvres politiques dont Bonaparte usait volontiers? Toujours est-il que si Kosciuszko en reçut une bonne impression , elle fut promptemenl effacée par Tacte du 48 brumaire, qu'il ne put s'empêcher de blâmer. Il avait été en bonnes relations avec les directeurs, et il ne voyait même pas dans leurs fautes la justification du coup d'État. Sa maison était ouverte de préférence aux républicains mécontents; il s*y mêlait aussi les chercheurs de nouvelles , et il y régnait une grande liberté de paroles. Ses relations personnelles avec le gouvernement nouveau ne pouvaient donc pas être très* amicales. Un nouvel incident vint ajouter aux dissentiments.
Bonaparte, désireux de se faire bien venir du czar Paul !''>', renvoya chez eux, comme on le sait, les prisonniers russes, habillés et équipés à ses frais. Mais ce qui est moins su , c'est qu'il avait projeté en même temps et de la même manière le renvoi de tous les émigrés polonais. Il fallait cependant donner à cette mesure une couleur de haute politique relevée par de glorieuses perspectives. Le sénateur Garât fut chargé de la négociation.
Ce fonctionnaire s'invita donc un jour à dîner chez Kosciuszko; il s'y trouvait plusieurs officiers polonais, entre autres Kniaziewicz. A la fin du repas, Garât prit solennellement la parole:
9 Le Premier Consul, dit-il, voit pour votre patrie un prompt « moyen de régénération. »
A ce début, toutes les oreilles furent attentives, tous les yeu x brillèrent d'espoir.
(c Les guerres, reprit Garât, ont leurs incertitudes; les di- 41 stances sont des obstacles infranchissables. Mais le génie « possède des moyens cachés aux yeux du vulgaire , et le « Premier Consul veut mettre son génie à votre service. Il a a compris les sentiments et les vues magnanimes de Tempe- « reur Paul [•'. Il sait que ce prince veut faire quelque chose de « grand, qui jetterait sur son règne un éclat impérissable. Le ce Premier Consul veut le gagner et le faire médiateur de la paix « de l'Europe : car ce prince désire des alliances, et non des (c conquêtes. Le Consul est assuré du bon résultat de ses protf jets, dans l'exécution desquels il vous confie le rôle le plus (C important*
« 11 y a environ 30,000 prisonniers russes ; il compte les
« armer et les renvoyer à l'empereur en gage d'alliance. Si
<c vous voulez entrer dans sa pensée, il vous renverra pareil -
« lement équipés, et il voit la garantie de votre futur bien-être
« dans la générosité de l'empereur. L'Angleterre, que Paul
« considère comme une ennemie, verra nos forces réunies
« menaçant le principal foyer de ses richesses, et peut-être nos
a camps assis sur les bords de l'indus. Une politique modérée
« amènera le reste de l'Europe à l'alliance générale. Avouez,
« Messieurs, qu'une si grande pensée ne peut être accomplie « que par le grand homme qui vous associe à sa gloire. »
Pendant la dernière moitié de cette allocation, le visage de Kosciuszko s'était empourpré de colère. Lorsque Garât eut fini de parler, il éclata, s'indignant que le Premier Consul pût son « ger à Tdire marchandise des Polonais pour gagner les bonnes grâces du czar, et qu'il jugeât possible de les mettre sous le drapeau de leur plus implacable ennemi.
Kniaziewicz, plus militaire qu'homme politique, et qu*avait d'abord séduit le côté chevaleresque de l'entreprise, cherchait à calmer son chef. « Général, dit-il, nous ne sommes pas ici les seuls représentants de la nation, donnez-nous le temps de réfléchir. » Puis il se fit un grand silence, dont Garât profita pour prendre congé (1).
Depuis ce temps, Kosciuszko se tint à l'écart de Napoléon, sans se laisser aller à aucune de ses séductions.
Quant au prince Adam Czarloryski, condisciple du czarewitz Alexandre, et lié avec lui aussi intimement qu'on peut rélreavec l'héritier d'un empire, il avait plus d'une fois, dans des épanchements familiers, obtenu de lui la promesse du rétablissementde la Pologne. Avec la loyaleconfiance de la jeunesse, il se laissait aller à des rêves trompeurs, dont la réalisation, d'ailleurs, était plus facile pour Alexandre que pour tout autre. Ajoutons encore que rien ne prouve qu'alors le czarewitz ne
(1) Mémoires de Joseph Drzewiecki, 1772 à 1802.
fût pas sincère. Son esprit vague et mélancolique se prêtait aux aspirations généreuses, et, n'ayant pas en main le pouvoir, il aurait pu méditer un grand acte de justice dont les difficultés ne devaient lui apparaître qu*en face des réalités de la politique et des mauvaises excuses de l'ambition. Plus lard, il se fit hypocrite i et c'est ce qui a autorisé le doute sur les intentions de ses premières années.
Mais alors l'espérance était permise au jeune prince Adam, et il ne sentait pas le besoin de tourner ses regards vers Tastre éclatant du Premier Consul.
Plus tard, lorsqu'il eut occasion de le connaître, il ne se repentit pas de sa réserve, et sans autant compter sur les promesses constamment ajournées d'Alexandre, il conservait en lui de faibles espérances dont aucune lueur ne lui venait de Napoléon.
Pour mieux faire connaître la pensée secrète de Napoléon , nous devons rappeler un fait qui, bien que postérieur à notre récit actuel, démontre clairement avec quelle facilité il était prêt à faire bon marché des droits de la Pologne.
Lorsque, divorçant par calcul dynastique, il cherchait une alliance dans les maisons souveraines, il s'adressa en premier lieu à la cour de Russie. Pour se faire bien venir, il offrait comme premier cadeau de noces le sacrifice de ses vues à l'égard de la Pologne.
Dans une note adressée, le 29 octobre 1809, au cabinet de Pétersbourg par le ministre des affaires étrangères, Gham-
pagny, duc de Cadore , on lisait : « Sa Bf ajesté approuve que a le nom de Pologne et de Polonais disparaisse non-seulement a de toute transaction j mais même de rhistoire. »
Le 4 janvier 1810» une convention secrète est rédigée entre l'ambassadeur, général Caulaincourt, duc de Vicence» et le comte Romanzoff.
Cette convention porte :
«Article 1*'. Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.
tf Article 2. Les hautes parties s'engagent à veiller à ce que les dénominations de Pologne et de Polonais ne s'appli-* quent jamais à aucune des parties qui ont précédemment constitué ce royaume , et disparaissent pour toujours de tout acte officiel ou public (1). »
Napoléon, à Sainte-Hélène, a désavoué ce projet. Il survint en effet des raisons pour n'y pas donner suite. Mais le zèle des serviteurs trahit la pensée du maître.
Car, il faut bien le constater , . et tious le répétons après Miçkiewicz, malgré les dé&ances de quelques généraux, malgré les avertissements de publicistes patriotes, l'émigration polonaise conserva toujours son admiration pour Napoléon et son dévouement à sa personne. D'où vient cette constance même au milieu des déceptions ? Miçkiewicz nous l'explique avec une intelligente justesse. Le nom de Napoléon était pour la nation dispersée un mot de ralliement ; ce talisman magique
(I) UÉglise romaine en face de la Révolution j par J. CrétiDeau Joly, 3«édit , 2* ▼ol., p. 398.
faisait i'uoilé dans Texil, et à Tombre du drapeau français» la patrie polonaise se sentait encore vivante.
Reprenons maintenant nos récits, lesquels, après cette appréciation générale, n'auront plus besoin de commentaires.
Une grande occasion se présenta d'elle-même à Napoléon pour paralyser ses deux plus puissants adversaires par le ré* tablissement intégral de la Pologne. En 1805, la coalition de l'Autriche et de la Russie le dispensaitde tous ménagements. Il n'avait qu'à dire un mot , une nation entière se serait levée sur le flanc de ses ennemis , et cette puissante diversion eût épargné des torrents de sang français. Mais il avait bien plus le génie des batailles que l'intelligence de la grande politique. Aussi ses victoires restaient-elles sans fruit, parce qu'elles étaient toujours suivies d'une paix mal assise.
Alexandre, plus habile, et comprenant d'où pouvaient lui |
venir les plus sérieux dangers, faisait alors offre aux Polonais !
des plus brillantes perspectives, et se disait disposé à rétablir leur nation. Il est vrai que le prince Czartoryski, profitant des circonstances, usait de toute son influence sur le czar pour le maintenir dans cette voie. Alexandre, excité par lui, se résolut à prendre le titre de roi de Pologne, dont on devait faire un État séparé, et comme première tentative de cette mesure il poussa au soulèvemept de la Pologne prussienne. Des ouvertures furent faites aux Polonais les plus influents de Varsovie et de Posen, et déjà le projet d'insurrection avait reçu un commencement d'exécution. Le prince Joseph Poniatowski devait en être le
chef. Mais alors Alexandre jouait un double jeu, dont Adam Czartoryski n'avait pas le secret ; il recherchait en même temps l'alliance de la Prusse, et» les Dolgorouki, chargés de cette dernière mission, ayant réussi à obtenir un traité secret, les espérances des Polonais durent être ajournées.
Après Austerlitz, ils osèrent encore croire en Napoléon : la paix de Presbourg (26 décembre 1805) vint trop vite les détromper. L'Autriche, humiliée , conservait ses possessions polonaises. C'était un présage pour toute autre paix.
Bientôt cependant de nouvelles illusions vinrent réveiller les ardeurs. A la suite des rapides triomphes dléna, les drapeaux français flottaient sur les rives de la Warta , et Napoléon se présentait à Posen le 25 novembre 1806. L'enthousiasme des habitants lui montra tout le parti qu'il pouvait tirer d'une nation dévouée ; mais déjà il recueillait les fruits des fautes de Presbourg : il voulut ménager l'Autriche, et contraignit l'insurrection nationale à se circonscrire dans les provinces prussiennes.
Son arrivée à Varsovie, le 19 décembre, fut accueillie avec la même joie et signalée par les mêmes réserves. Voulant ce^ pendant se créer une armée auxiliaire sur les bords de la Vistule, il en fit oGTrir le commandement à Kosciuszko. Mais le vétéran de la liberté, conservant ses méfiances, mit pour condition que Tindépendance de la Pologne, dans ses anciennes limites, fût avant tout proclamée. Le refus de Napoléon prouva la sagesse des précautions de Kosciuszko : il ne lui appartenait
pas de se faire l'iDstrument de vues étrangères aux intérêts de la Pologne.
Cependant tous les esprits étaient tellement portés à espérer, que Napoléon fut promptement secondé par ceux qui Tentouraient. Le prince Poniatowski accepta le commandement de l'armée nationale ; le maréchal de la dernière diète , Malachowski, devint le président de la commission de gouvernement ; toute la population s'offrit avec empressement à seconder celui qu'elle considérait comme un libérateur. Non-seulement le pays, nouvellement délivré, fournit à l'armée française toutes les choses nécessaires à son entretien ; mais trois légions, sous les ordres de Dombrowski , Zaionczek et Poniatowski , furent formées comme par enchantement, et présentèrent un effectif de 27,000 hommes.
Certains détails cependant trahissaient les arrière-pensées de Napoléon. Ainsi, une contestation assez vive eut lieu entre lui et Poniatowski au sujet des insignes extérieurs de la troupe nouvelle. L'empereur voulait qu'elle portât la cocarde française, le prince insista pour les couleurs nationales. Napoléon dut céder, quoique ce fût pour ainsi dire une reconnaissance tacite de la Pologne. C'était du reste un de ces engagements auxquels il est facile de se soustraire; mais pour les Polonais l'effet fut immense ; le drapeau national attira les enrôlements en foule ; les habitants de la Lithuanie et de la Volhynie envoyaient leurs contingents. Si à ce moment Napoléon eût franchi le Niémen, la Pologne tout entière se levait,
et les Russes étaient refoulés au delà du Dnieper. Mais, per« sistant dans les aveuglements d*une fausse politique , il aima mieux compter sur sa tactique de capitaine.
Alexandre , qui avait mieux Tintelligence de la situation , tenta de Aûre ce que Napoléon dédaignait, soit qu'il f&t sincère à cause des périls qui le menaçaient, soit qu'il voulût momen* lanément arrêter l'élan qui entraînait les Polonais vers Napoléon. Prodigue de caresses envers eux, il promettait le rétablissement d'une grande Pologne régénérée sous son sceptre ; il en offrit même le gouvernement au général Kniaziewicz , qui habitait alors ses terres en Volhynie. Le vétéran des légions polonaises, quoique mécontent de la France , repoussa les propositions d'Alexandre, et le projet fut abandonné.
Cependant les hostilités reprirent sur la Vistule, et alors so livrèrent les combats de Pultuscket Golomin, et la sanglante bataille d'Eylau. Enfin, au printemps, la victoire décisive do Friedland força les coalisés de se retirer derrière le Niémen. C'était le moment pour Napoléon de régler la question de la Pologne, et dô rendre impossible désormais toute coalition par le rétablissement de ce royaume, qui aurait toujours tenu à sa disposition 200,000 combattants, placés entre l'Allemagne et la Russie. Des vanités dynastiques l'emportèrent sur cette mesure de haute politique; il aima mieux tendre la main à Alexandre et s'enivrer de ses flatteries que d'assurer d'un seul coup la sécurité de l'Europe. Le 7 juillet 1807, la paix fut signée à Tilsitt; il n'y était donné qu'une demi-satisfaction
aux espérances de ses compagnons d*armes. Par ménagement pour rAulriche et la Russie, il leur laissa leur part de la Pologne ; par un reste de condescendance pour les Polonais , il leur livra les provinces que possédait la Prusse , en les diminuant toutefois du gouvernement de Bialystock, qu'il céda à la Russie. On eût dit que celle-ci recevait le prix d'une victoire.
Les provinces ainsi détachées formèrent un état indépendant, sous le titre de grand-duché de Varsovie, dont Napoléon donna la souveraineté au roi de Saxe. Cette espèce de compromis ne satisfit personne, ni les Polonais, qui voyaient consacrer le morcellement de leur pays ; ni l'Autriche, ni la Russie, qui considéraient ce premier affranchissement comme une menace. Leurs titres étaient les mêmes que ceux de la Prusse , Tannulalion de ceux-ci les frappait également.
Cependant les premiers effets de cette disposition furent assez salutaires, précisément par les craintes qu'elle inspirait au czar, qui s'efforça de se concilier les Polonais encore incorporés dans son empire. Il les comblait d'avances et de promesses, les conjurait de se fier à lui pour le sort de leur patrie, leur laissait entrevoir la reconstitution de la Lithuanie, contraint à les bien traiter comme première garantie de ses bonnes intentions.
Après l'établissement du duché , Napoléon s'empressa d'organiser l'administration^ et surtout de se former une armée qui put être utile à ses desseins personnels. Poniatowski diri-
geait les affaires militaires en qualité de ministre de la guerre ; il était secondé par Dombrowski et Zaionczek, et la population se prêtait avec ardeur à leurs vues. Dès le commencement de 1808, le duché de Varsovie put fournir trois régiments d'infanterie et une batterie d'artillerie à l'armée d'Espagne. Trois autres régiments d'infanterie concoururent à former les garni* sons des places occupées en Prusse par les Français. Un régiment de cavalerie fut envoyé en Westphalie. Enfin , un régiment de chevau-légers polonais fut incorporé dans la garde impériale.
Il était composé de jeunes gens des plus grandes familles, qui s'empressaient d'accourir même des provinces de l'ancieftne Pologne, tout fiers d'être appelés à servir auprès de Napoléon. Ils le suivirent en Espagne au commencement de 1808. Quelques-uns étaient à peine adolescents, et cependant ce furent ces soldats imberbes qui exécutèrent dans la même année un des plus mémorables faits d'armes qui aient illustré la guerre d'Espagne.
Napoléon était en marche de Burgos à Madrid. Deux routes conduisaient à la capitale : l'une par Yalladolid, dégagée d'obstacles, mais plus longue ; l'autre à travers les défilés montagneux qui plongent au cœur de laVieille-Castille. Napoléon, qui avait hâte de frapper un coup décisif pour effacer les trop récents souvenirs delà journée de Baylen, choisit la route directe et se trouva dans la matinée du 50 novembre 1808 au pied des escarpements de la Somo-Sierra, dernier ressaut de la chaîne
abrupte. Là^ au sommet d*un plateau situé entre deux contre-* forts, s'élevait une redoute protégée par 12,000 Espagnols. On ne pouvait y arriver qu'en gravissant un défilé formant quatre coudes étages l'un au-dessus de Tautre, et à l'angle de chacun des étages se dressaient quatre canons. Dans toutes les anfractuosités et sur tous les sommets des rochers, des tirailleurs dominaient le passage par un feu plongeant, et devaient balayer tout ce qui se présenterait sur la route. Le premier étage du défilé était coupé par un fossé que Ton ne pouvait combler de fascines, à cause des feux de l'infanterie placée sur les versants et les sommets. Le duc de Bellune, qui se trouvait en tête de l'armée française avec une colonne d'infanterie, avait détaché trois régiments avec ordre de gravir les hauteurs dq droite et de gauche, et de déposler les tirailleurs ennemis; mais ce mouvement s'exécutant avec une lenteur justifiée par les difficultés de la position, Napoléon impatienté donna ordre aux çhevau-légers polonais d'enlever la redoute. Le colonel Pire , de l'état- major du prince de Neufchâtel, ayant pris avec lui le 5* escadron des chevau-légers, s'apprêtait à obéir, lorsque, arrivé au pied de la position, il reconnut qu'elle était inabordable de front. Mettant ses cavaliers à couvert derrière un rocher, il envoya un officier à Napoléon pour lui dire que la charge était impossible sur ce point*
L'empereur, irrité, envoya un nouvel officier avec ordre d'exécuter la charge. « C'est impossible, dit encore le colonel Pire. )> Cependant l'officier insista, le colonel se résigna, e$
Tescadron polonais» se portant rapidement vers la montagne, formé en colonne par quatre, s'élança au galop dans le chemiii escarpé. La mitraille de la première batterie laboura la colonne, et sur ses flancs éclataient les feux que l'infanterie espa- ^ole langait des hauteurs environnantes. Mais la course des cavaliers était rapide comme Téclair; les premiers tombés étaient aussitôt remplacés, et ceux qui suivaient, renversés à leur tour, étaient remplacés par d'autres qui, sans faire attention à leurs camarades abattus, que le feu terrible de mousqueterie et de mitraille enlevait par groupes, franchirent successivement les quatre étages du défilé, en sabrant au passage les canonniers des batteries, et prenant successivement les seize canons. A la suite de cet élaa prodigieux, les trois autres escadrons des chevau -légers gravirent au galop les mêmes escarpements; mais, sur le premier escadron, qui avait dé* cidé la victoire , à peine 25 hommes survécurent sur 80 qui avaient fourni la charge. De tous les officiers, un seul, le lieutenant Niegolewski, parvint à la quatrième batterie sain et sauf; arrivé isolément sur le plateau au milieu des soldats espagnols en déroute, il y reçut neuf blessures et tomba sous son cheval frappé d'une balle. Le sang des Polonais fut d'ailleurs le seul sacrifice de cette journée ; les chasseurs de la garde qui les suivaient dispersèrent l'armée espagnole, stupéfaite d'un tel coup d'audace qui lui enlevait une position qu'elle avait regardée comme inexpugnable. L'infanterie ennemie qui occupait les hauteurs s'enfuit épouvantée. Drapeaux, canons, 200 four*
gons remplis de munitions, en un mot le camp et tout son matériel tombèrent aux mains des Français. La porte de la capitale de TEspagne était ouverte. La junte centrale, qui se croyait en sûreté à l'abri des retranchements de Somo-Sierra, s'enfuit éperdue, et Napoléon entra à Madrid. La victoire rem* portée par Tescadron polonais décidait du sort de la campagne.
L'empereur dit dans le IS"* Bulletin de la grande armée sur la bataille de Somo-Sierra : « Une charge de chevau-légers <( polonais décida l'affaire ; charge brillante s'il en fut, où ce <c régiment s'est couvert de gloire et a montré qu'il était di- «c gne de faire partie de la garde impériale. »
Pour cette jeune troupe naguère venue de Varsovie, le bap* tème du feu avait été un acte d'héroïsme éclatant. Les vétérans des combats de la république se plurent à lui rendre hommage ; et le lendemain , lorsque le régiment des chevau-légers passait devant le corps du duc de Bellune» les colonnes s'arrêtèrent pour lui rendre les honneurs militaires, et les soldais s'écrièrent tous d'une voix : « Honneur aux braves ! »
Ce fut quelque temps après qu'on arma de lances la cavalerie polonaise, qui pendant toute la guerre de la Péninsule resta fidèle aux traditions héroïques des débutants de la Somo-Sierra, et mérita d'être signalée avec les plus brillants éloges par un adversaire qui les rencontra sur les champs de bataille , le colonel Napier, auteur de Y Histoire de la guerre péninsulaire.
Sur ces entrefaites, une nouvelle prise d'armes de l'Autri-
che empêcha Napoléon de compléter la conquête de l'Espagne et le força de se transporter sur les rives du Danube. Pour la Pologne, ce fut un nouveau sujet d'espoir. L'Autriche, tant de fois vaincue, n'avait plus droit à aucun ménagement; il semblait naturel qu'à l'exemple de la Prusse, elle dût payer ses nombreuses récidives de la perte de ses provinces polonaises. La formation, d'ailleurs, du duché de Varsovie n'avait aucune portée politique si elle n'était qu'un fait isolé, et non la première expression d'une grande pensée. Les Autri^ chiens eux-mêmes comprenaient si bien ce qu'il y avait de menaçant pour eux dans ce petit foyer d'indépendance nationale, qu'ils résolurent d'agir sur la Vistule en même temps qu'en Italie et en Allemagne. Une armée de 55,000 hommes fut destinée à la conquête du duché ; l'archiduc Ferdinand d'Esté s'avança à leur lête^et vers le milieu d'avril il se trouvait sous les murs de Varsovie.
Le prince Poniatowski, chef militaire et politique du pays^» n'avait pour sa défense que 10,000 hommes, car on ne pouvait compter sur 8,000 conscrits rassemblés à la hâte depuis l'ou^ verture des hostilités et placés sous le comnàandement de Dombrowski et Zaionczek. Ces soldats improvisés étaient remplis de bonne volonté, mais ne pouvaient encore tenir la campagne.
Le chef polonais n'avait donc d'autre ressource que ée temporiser, de traîner la guerre en longueur et d'éviter un engagement général, tout en donnant à l'ennemi assez d'occur
pation pour Tem pécher de détacher aucune partie de ses troupes à l'appui de l'archiduc Charles. Il est vrai que les Russes, alors alliés de Napoléon, s'avançaient au nombre de 55^000 hommes sôus la conduite du prince Galitzin; mais Poniatowski ne faisait aucune foi sur de tels auxiliaires, et la suite justifia ses méfiances.
Un premier engagement à Rachyn, aux portes de Varsovie, 6uffit pour convaincre l'archiduc que, malgré la disproportion des forces, il avait besoin d'agir avec prudence; et quoique le prince ne pût se maintenir dans Varsovie, son attitude menaçante lui fit obtenir une convention en vertu de laquelle il évacua sur la place deModlin ses armes et ses approvisionnements de guerre, et se retira avec son armée sur la rive gauche delà Vistule.
Dès lors couvert par la Vistule, dont l'ennemi tenta en vain le passage , il profita de celte nouvelle position pour se porter rapidement en Gallicie, surprit les détachements isolés de l'armée autrichienne, s'empara des places de Zamosc et de Sandomir, et appela aux armes la population, qui s'émut tout entière. Depuis le Bug jusqu'au Dniester, tout le pays était en pleine insurrection. Dombrowski et Zaionczek en profilèrent pour organiser de nouvelles levées. Ferdinand s'inquiéla des progrès de Poniatowski. Il avait compté sur la coopération de la Prusse, avec laquelle l'Autriche négociait secrètement; mais, les victoires rapides de Napoléon ayant paralysé les mauvaises volontés de la cour de Berlin, l'archiduc crut de*
- 83 ~ voir abandonner la capitale et le duché, et se mit en retraite vers Cracovie.
Sur ces entrefaites, Tarmée russe étant arrivée sur le San^ Ponialowski résolut de prendre une vigoureuse offensive, mais Galitzin ne voulut pas le seconder et refusa de passer la Yistule. Ponialowski dut franchir seul le fleuve et courut investir les Autrichiens dans Cracovie. La résistance ne fui pas longue; mais les Autrichiens, désirant de préférence livrer la ville aux Russes, donnèrent avis à Galitzin de la capitulation qui se préparait, et celui-ci détacha une division de son armée sur Cracovie, afin de prendre possession de la ville ; le prince Ponialowski, fort de son droit, ordonna à Tavanl-garde polo* naise d'entrer dans la ville, de gré ou de force, et les Russes n'osèrent passer outre.
Pendant que le prince Poniatowski délivrait l'antique cité où reposent les cendres des rois de Pologne, Napoléon en Allemagne prenait Vienne et remportait réclatante victoire de Wagram. Poniatowski avait eu indirectement sa part dans les résultais de cette grande journée: car, si avec sa poignée de forces il n'avait pas tenu les Autrichiens en échec sur la Yistule, Tarmée de Ferdinand, réunie à celle de l'archiduc Charles, aurait pu compromettre le succès des armées françaises.
Tout semblait alors présager la ruine totale de la monarchie autrichienne, et les Polonais se réjouissaient à l'idée de voir enfin l'Autriche, à son tour, restituer entièrement sa proie.
lis furent encore une fois trompés dans leurs espérances. Après les déceptions de Léoben, de Lunéville, de Presbourg, de Tilsitt, vinrent les déceptions du traité de Vienne (14 octobre i809). Napoléon, usant encore de vains noénagenaents envers la Russie, craignit de faire un acte complet de justice, et, détachant quelques provinces seulement de la Pologne autrichienne, il consacra, par la cession du reste, les vieilles iniquités de 1772 et 1794. Le duché de Varsovie fut augmenté dé la nouvelle Gallicie et du cercle deZamosc; et, comme pour se faire pardonner par la Russie, il en fit sa complice dansée nouveau partage, en lui cédant le cercle de Tarnopol, détaché de la vieille Gallicie,
Alors le duché de Varsovie se trouva constitué en dix départements.
Six provenaient des restitutions de la Prusse: c'étaient ceux de Varsovie, Plock, Lomza, Kalish, Posen et Bromberg. Les quatre autres, Cracovie, Radom, Siedlce et Lublin, étaient le produit de la contribution forcée de l'Autriche à ce monument passager de restauration polonaise. Le duché comptait alors une population de 4,000,000 d'âmes, et bientôt l'armée fut portée à 60,000 hommes. C'était à cette époque un nouvel État porté sur la carte de l'Europe. En signalant cette résurrection, tout incomplète qu'elle fût, M. Bîgnon (1) ajoute : « On eût dit la cime d'une atlantide engloutie, cime dont la
(1) La Pologne en 1811 (Revue contemporaine).
réapparition semblait annoncer que Tabîme restituerait bientôt sa proie tout entière. y>
Les Polonais, cependant, estimaient qu'on aurait pu leur rendre davantage. La réserve parcimonieuse de Napoléon^ après d'éclatants triomphes auxquels ils avaient pris part, leur présageait des arrière-pensées qui semblaient devoir les mettre en garde. La cession de Tamopol aux Russes était d'ailleurs un fâcheux symptôme. Puisque Napoléon semblait refaire une Pologne, quelque petite qu'elle fût, il était naturel d'y amener tout ce qu'il trouvait lui-même de disponible. Ils ne comprenaient pas qu'en prétendant reconstruire leur nationalité, on fit en même temps marchandise de leurs compatriotes. En somme, si le traité de Vienne éveilla chez beaucoup d'entre eux de vives espérances, il donna aussi naissance chez quelques-uns à de sourds mécontentements. Le duché de Varsovie n'avait été pour eux qu'une pierre d'attente ; l'occa^ sion s'était offerte de refaire un royaume de Pologne, et l'occasion les fuyait encore.
Alexandre, plus habile politique, prit, au moins en apparence, le rôle que négligeait Napoléon. Lorsque, vers le commencement de 1811, les bruyantes amitiés d'Erfurtb eurent fait place à des ressentiments mal déguisés, la première pensée du czar avait été de faire une brusque invasion dans le duché de Varsovie, en offrant aux Polonais le rétablissement de leur royaume sous les auspices de la Russie (i).
(1) BigooQ , ut supra.
Ce projet fat abandonné, soit que Ton craignit de se donner les premiers torts d'une rupture, soit qu'on ne fût pas encore assuré des dispositions de la Prusse, qui avait promis son concours.
Mais tout en se tenant sur une méfiante défensive, et en ordonnant de tous côtés des préparatifs militaires, le cabinet de Saint-Pétersbourg faisait, par des agents secrets, une propa* gande nationale dans le duché de Varsovie, engageant sous knain les habitants à demander la réunion de toutes les provinces polonaises en un seul État, sous le gouvernement d'un roi, qui fût soit Tempereur de Russie lui-même, soit un prince de sa maison. Les mêmes manœuvres se poursuivirent dans les provinces lithuaniennes. On travaillait à réconcilier les partis; on tentait de rapprocher les partisans de la Constitution du 3 mai et ceux de la confédération de Targowitz. Une réunion dans ce but Qvait eu lieu à Minsk. 11 s'y rencontra sans doute des intrigants dévoués à la Russie ; mais d'autres» trompés par Tardeur même de leurs désirs, se laissaient aller -de bonne foi aux illusions qui leur étaient offertes. Si ce n'était pas un grand surcroît de force pour le czar, c'était du moins une cause d'affaiblissement pour Napoléon, qui négligeant des alliés tout disposés à le joindre, les forçait à compter de préférence sur la Russie.
Suivant même une marche tout opposée, par suite de son faux système de ménagements, Napoléon, croyant endormir les méfiances de Saint-Pétersbourg, prescrivit au représentant
de la France à Varsovie de tkmpérer les imaginations polo^ naises, et de prévenir toute manifestation de nature à donner quelque ombrage. Ainsi, d'un côté la France enchaînait Tes^ prit national, de l'autre la Russie l'encourageait. Alors même que la Russie ne fût pas sincère, elle était au moins plus habite. Il devenait d'ailleurs démontré que pour Napoléon le rétablis» cément de la Pologne n'était pas un principe politique» mais une affaire de circonstance, bonne à suivre ou à abandonner selon l'occasion.
Il expia chèrement cette faute. <c On ne saurait s'empêcher d^ reconnaître, dit M. Bignon, que si l'empereur Napoléon s'était plus complètement identifié avec cette France du Nord, il aurait été naturellement amené à suivre, dans sa lutte avec la Russie, un autre système d'opérations, et surtout à adopter une autre distribution de ses forces. »
Et cependant, même alors qu'il rusait avec les Polonais, les marques de dévouement à la France se multipliaient sous ses veux.
Citons un seul exemple :
Le jeune prince Dominique Radziwill était le plus grand propriétaire de la Pologne. Mais la majeure partie de ses biens était en Lithuanie. Depuis quelques années cependant, il habitait Varsovie et désirait ardemment prendre du service dans les troupes du duché. Un ancien colonel, devenu infirme, ayant demandé sa retraite, le prince Dominique offrait de lui payer sa pension et de fournir à ses frais deux cents chevaux équi-
dés. Dans l'état d^épuisement oÉ se trouvaient les finances du duché, cette offre était séduisante : elle fut acceptée, et le prince nommé colonel. Dès qu'en Russie on en fut informé, on mit le séquestre sur cent cinquante villages qui lui appartenaient. Un pareil acte de brutalité, accompli ddns un temps où la meilleure intelligence paraissait régner entre la Russie et la France, était un symptôme assez significatif de mauvais vouloirs. Peu après, les hostilités paraissant imminentes, le séquestre fut étendu à toutes les propriétés du jeune colonel (1). Celui-ci n'en persista pas moins dans sa résolution : il était destiné à succomber sur le territoire français en combattant l'invasion de 1814. Si le dévouement doit se mesurer à la grandeur des sacrifices , que d'hommages à rendre à un homme cinquante fois millionnaire qui renonce à ses biens par fidélité à ridée nationale !
Ces rigueurs cependant étaient impuissantes contre le sentiment patriotique qui se ranimait dans toutes les provinces. Des jeunes gens appartenant aux plus riches familles de la Lithuanie et de la Voihynie se dérobaient à la surveillance et de leurs pères et des douaniers russes, pour venir s'engager comme volontaires dans les régiments de lanciers.
Aussi l'armée polonaise du grand-duché prenait-elle de notables développements. Elle s'accrut encore par des régiments nationaux appelés d'Espagne pour être reportés sur la Vistule. Ce fait d'ailleurs était un symptôme de guerre prodiaine. Et ,
(1) Bignon.
en effet, dès le commencement de 1812, la guerre n'était plus douteuse pour personne. On savait que par un changement soudain de politique, qui ne devait être, à vrai dire, qu'une perfidie nouvelle « la Prusse et l'Autriche s'étaient rapprochées de Napoléon, tandis que TAngleterre, la Suède et la Russie préparaient une nouvelle coalition.
Lorsque enfin la rupture parut inévitable, la population du duché fut exaltée jusqu'au délire. Les Polonais ne se dissimulaient pas que jusque là ils n'étaient appelés comme nation qu'à une existence équivoque et mutilée. La guerre seule pouvait compléter leur indépendance, en rétablissant une Pologne forte et capable de résister aux invasions de la Russie. Aussi l'explosion des joies fut-elle immense à Varsovie quand le prince de Neufchàtel, en annonçant à Poniatowski qu'il était nommé au commandement du cinquième corps, lui donna le titre de u commandant du corps d'armée polonais ». Jusque là, par ménagement pour la Russie , le mot d'armée polonaise avait été interdit, et cette réserve avait quelque chose de suspect. « Aussi, dit M. Bignon, était-on las d'être un général, un sol«dat du duché. En reprenant le nom d'armée polonaise, il sem'blait déjà que l'on inaugurait l'ère d'une renaissance complète de la nationalité. »
Napoléon parait avoir eu un instant celte pensée : car lorsqu'à son entrée en campagne il eut placé l'abbé dePradt comme représentant de la France à Varsovie, il lui avait donné pour instructions de réunir dans cette ville une diète nationale, qui
proclamerait le rétablissement de la Pologne, se constituerait en confédération , et déclarerait que, partout où des Polonais seraient réunis, ils avaient le droit de se confédérer pour le salut public. On devait en outre faire appel à Tinsurreclion dans les provinces incorporées à la Russie, et y renouveler les anciennes pospolites^ composées de gentilshommes et de paysans armés; organiser enfin, selon les expressions de Napoléon, une Vendée polonaise.
L'abbé de Pradt agit dans un sens tout opposé. Craignant de voir amoindrir sa propre influence par la dictature d*une diète permanente , il se préoccupait encore des dangers de l'agitation patriotique. D*un autre côté, il tremblait également devant un mouvement insurrectionnel, et au lieu d'organiser une pospolite qui aurait pu dès le commencement de la guerre causer de sérieux embarras aux Russes , il perdit le temps à faire discipliner des soldats à la française, qui ne furent même pas prêts pour parer aux désastres.
L'omnipotence même que Napoléon exigeait pour son ambassadeur tourna contre lui ; la vanité et l'ignorance politique du personnage firent le reste.
Cependant, malgré les retards et les mauvais vouloirs de M. de Pradt, la diète s'ouvrit le 26 juin. « Ce fut, dit M. Bignon, un moment d'émotion profonde, celui où le vieux prince Czartoryski , choisi comme maréchal , prononça ces mots : <c La Pologne existe ; le royaume de Pologne et le corps « de la nation polonaise sont rétablis. » M. de Pradt, tout étour-
di des acclamations de lenthousiasme polonais , ne vit dans ces transports qu'un motif de plus pour congédier immédiatement cette assemblée ouverte sous de si heureux auspices. Ils iraient trop vite, si on les laissait faire, écrivait-il à M. dé Bassano.
Puis il proposait de dissoudre la diète ; et sans attendre de réponse, il prit sur lui d'accomplir cette étrange mesure. La diète avait duré trois jours.
Napoléon, qui était à Wilna quand il en fut informé, entra dans une violente colère. Il avait voulu tout agiter, tout enflammer; son ambassadeur s'efforçait de tout calmer, tout refroidir. Malheureusement , il avait une telle confiance dans ses ressources militaires qu'il considéra cette faute comme secondaire, et se borna à des réprimandes, sans réparer le mal.
Quant aux Polonais, ils furent consternés, ne pouvant s'imaginer qu'une telle mesure était prise sans un ordre de Tempe* reur, et lui reprochant cet abandon inattendu après de si séduisantes promesses. L'insurrection nationale se trouva subitement paralysée.
Napoléon, du reste, même dans ses dispositions militaires, ne sut pas ou ne voulut pas comprendre le parti qu'il pouvait tirer des populations polonaises.
 la veille d'agir dans un pays presque inconnu , et dont il ne possédait pas même une carte exacte. Napoléon désira consulter le prince Poniatowski. Celui-ci , après avoir donné toutes les informations désirables, conseilla de réunir les trou-
pes polonaises sur le Bug et de les employer à la conquête des provinces du midi de la Pologne; on devait y rencontrer des populations amies et d'immenses ressources pour les approvisionnements. Outre les productions d'un sol fertile, elles pouvaient à elles seules fournir à Napoléon 100,000 hommes et 100,000 chevaux, car les soldats de l'armée impériale pouvaient compter y être reçus comme des libérateurs. Ce plan devait réaliser un autre résultat non moins important, celui de se rapprocher de la Turquie, ce qui devait relever le courage des Ottomans et les porter à appuyer les efforts de la France par une puissante coopération. Dans cette position , Poniatowski, renforcé par le soulèvement général, aurait pu promptement arriver sur le Dniester, se placer entre Tchitchakof et les autres généraux ennemis , et exercer ainsi une intluence décisive sur les destinées de la campagne.
Au lieu d'écouter les sages conseils de Poniatowski, Napoléon eut la fatale idée d'envoyer dans le midi de la Pologne le contingent autrichien. C'était une double faute : d'abord, le prince de Schwartzenberg, livré à lui-même loin de la surveillance de l'empereur, en contact immédiat avec les Russes , put à loisir préparer les trahisons ; ensuite accueilli avec méfiance par les populations polonaises, qui voyaient dans l'Autrichien un de leurs oppresseurs, il parut en Volhynie moins un auxiliaire qu'un ennemi, tout prêt d'ailleurs à étouffer l'esprit d'insurrection, qui devait être le plus grand 9ppui des armées françaises.
Tout cependant offrait à Napoléon Toccasiou d'avoir pour auxiliaire une nation entière debout à ses côtés et prête à tous les sacrifices. Lorsqu'à la fin de juin il fit son entrée dans Wilna, Fanlique capitale des grands ducs de Lithuanie, l'enthousiasme fut au comble; il apparaissait aux yeux des Polonais comme un Dieu libérateur.
Il était encore temps de se prononcer et de décréter la résurrection de l'ancienne Pologne, qui l'aurait mis à l'abri de tous les revers. Une circonstance solennelle démontra que les Polonais n*avaient pas à compter entièrement sur lui. Une députalion de la diète de Varsovie vint le rejoindre pendant son séjour à Wilna pour lui présenter l'acte de confédération et réclamer sa protection pour le rétablissement da royaume dans son intégralité. Sa réponse fut vague et déclamatoire. «Si j'eusse régné, dit-il, à l'époque des partages de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir, » faisant ainsi de la générosité rétrospective, qui n'engageait à rien , quand il pouvait si facilement répondre aux vœux du moment. Il ajouta qu'il n'autorisait aucune agitation dans les provinces possédées par rÂutriche» son alliée. Funeste réserve, qui donnait l'éveil aux soupçons, et qui de plus était inutile vis-à-vis de TAutriche: car par un article secret du traité du 24 mars 1812, conclu avec la cour de Vienne , celle-ci consentait à un échange de ces province» avec rillyrie. Le véritable secret des équivoques de Napoléon j c'est qu'il comptait que la victoire lui amènerait unie
prompte paix: le rétablissement intégral de la Pologne pouvait être un obstacle; en la tenant morcelée sous sa main, il lui devenait plus facile d'en abandonner une partie.
Ainsi , pour rendre la paix plus facile, il rendait la guerre plus difficile. Mais il avait toute confiance dans la force de ses armées, sans dédaigner cependant le contingent polonais : en attendant qu'il en fit un instrument de paix , il en reconnaissait les mérites comme instrument de guerre.
L'armée nationale du duché de Varsovie montait à 70,000 hommes, admirablement équipés et disciplinés. Il en fil répartir plusieurs régiments dans les différents corps de la grande armée, et réunit trois divisions d'infanterie et une division de cavalerie au nombre de 55,000 hommes qui devaient former le cinquième corps sous les ordres de Poniatowski. Dans les rangs de cette troupe d'élite marchaient les vétérans de la cause nationale, Kniaziewicz, Zaionczek etDombrowski.
Nous n'avons pas à raconter les détails de la terrible campagne commencée au milieu du vasselage des rois , terminée par la révolte générale des peuples. Notre tâche est de suivre les pas de ces opiniâtres guerriers qui allaient chercher leurs oppresseurs au milieu des steppes glacées et tenter une résurrection dans l'abaissement du czar.
Le cinquième corps pénétra en Lilhuanie par Grodno, faisant partie de l'aile droite de la grande-armée , commandée par le roi de Westphalie. Ce prince, à la tête de 80,000 hommes, était chargé d'agir contre la deuxième armée russe,
commandée par Bagratioa et de la rejeter en Ukraine , loîii de toute communication avec le principal corps d'armée. Si Jérôme Bonaparte eût suivi les instructions de l'empereur, le corps deiBagralion eût été anéanti, et le succès de la campagne décidé. Mais ses hésitations et ses lenteurs permirent à Tarmée russe de se dérober aux poursuites par une marche de flanc ; Bagration franchit le Dnieper et se réunit sous les murs de Smolensk à Barclay de Tolly, qui commandait la première armée russe.
Les vifs reproches qu'à celle occasion Napoléon pressa au roi de Westphalie déterminèrent celui-ci à quitter immédiatement l'armée, et l'aile droite resta plusieurs jours sans chef. Poniatowski fut momentanément investi par l'empereur de ce commandement important ; mais il lui était impossible de réparer le temps perdu , quelque promptitude qu'il apportât à exécuter les ordres qu'il avait reçus. Napoléon, qui n'admettait l'excuse d'aucune difficulté lorsqu'il commandait, rejeta d'abord sur le prince la responsabilité des insuccès; bientôt reconnaissant son injustice, il accueillit Poniatowski avec bienveillance et distinjCtion lors de la réunion du cinquième corps avec son armée devant Smolensk.
Dans la bataille qui se livra le 17 août, sous les murs de cette ville, le corps de Poniatowski formait la droite. Dès le matin, une brigade de cavalerie polonaise, soutenue par une batterie d'artillerie à cheval , attaqua la cavalerie russe qui se trouvait en avant du faubourg , et la contraignit à rentrer
dans Smolensk. Uinfanterie du cinquième corps, partagée en quatre colonnes, se porta ensuite sur les faubourgs, enchâssa les Russes, malgré la plus vive résistance, et s'y établit.
Celte sanglante journée se termina par l'entière occupation des dehors de Smolensk. Mais on ne put franchir le mur d'enceinte, et Ton se préparait à renouveler l'attaque le lendemain , lorsqu'on s'aperçut que les Russes avaient évacué la ville pendant la nuit.
La ville de Smolensk peut être regardée comme la clef de la Russie du côté de la Pologne. Si alors, à l'approche de l'automne, Napoléon s'y était arrêté pour prendre son quartier d'hiver, il avait encore l'occasion de doubler ses forces en assurant la délivrance de toute la Pologne, par un appel général à rinsurrection ; mais il aspirait avant tout à livrer bataille aux Russes, et il s'obstinait à croire qu'il rencontrerait la paix à Moscou. Il lança donc son armée en avant, la faisant marcher en trois colonnes, dont la principale s'avançait par la grande route de Moscou, et les deux autres par des chemins de traverse latéraux. Le corps de Poniatowski formait la colonne de droite.. La retraite des Russes attirait les Français dans des pays désolés, et chaque jour do poursuites ajoutait à l'affaiblissement de la çrande armée, lorsqu'enfln Kutuzofif ayant remplacé Barclay de Tolly, l'armée russe s'arrêta en avant de Mojaïsk.
Dans la terrible bataille de la Mbscowa , qui se livra le 7 septembre, Poniatowski tenait encore la droite, et fut chargé
de commencer Taction en attaquant la gauche de Farmèe ennemie. Mais il ne comptait alors que 11,000 hommes sous les drapeaux, le cinquième corps ayant été affaibli par le détachement de la division Dombrowski, qui bloquait Bobruysk ; celle petite troupe n'était pas suffisante pour exécuter une opération importante, qui demandait avant tout un prompt résultat. De cinq heures du matin à quatre heures de i'dprèsmidi, Poniatowski et ses soldats redoublèrent d'efforts con-^ tre l'ennemi, très-supérieur en nombre : c'était déjà beaucoup que de maintenir l'offensive , quand à chaque instant ils étaient menacés d'être tournés. Mais enfin les progrès du centre permirent au général polonais de tenter une nouvelle attaque décisive, et les Russes qui étaient devant lui furent chassés de toutes leurs positions. Une victoire complète ouvrit aux Fran* gais les routes de Moscou : le 14 septembre, Poniatowski y pénétrait avec Ta vaut- garde.
Pour les Français , l'entrée dans IMbscou était un triomphe militaire; pour les Polonais, c'était un triomphe national. L'aigle polonaise promenée dans l'antique capitale des czars , les banderolles des lanciers flottant au vent des carrefours, un Poniatowski pénétrant au Kremlin , n'y avait-il pas là matière à croire à une régénération définitive? Et les nombreuses coupoles de la ville sainte ne semblaient-elles pas verser leurs rayons dorés sur des pèlerins arrivés au terme de leur course? Tels étaient sans doute les rêves des vaillants
guerriers» et les émotions joyeuses devaient nécessairement en ces moments faire oublier bien des douleurs.
Mais les rêves ne furent que d'un jour, et les illusions passèrent rapidement.
Le cinquième corps avait dépassé Moscou , se trouvant à l'avant- garde sous les ordres de Murât, qui occupait le village de Yoronoovo en face de l'armée de KutusofT. Plusieurs engagements tinrent en haleine les troupes de Poniatowski, pendant que Napoléon tentait vainement des négociations auprès d'Alexandre.
Lorsqu'enfin, après la journée deMalo-YarosIavitz^ l'armée de Moscou commença sa retraite, le cinquième corps la rejoignit près de Viazma. Aux environs de cette dernière ville , le général polonais, voulant reconnaître l'ennemi, gravit un mamelon qui se trouvait à peu de distance de la grande route, lorsque son cheval s'abattit à la montée en tombant lourdement sur la jambe droite du cavalier. Cet accident contraignit le prince, pendant le reste de la campagne, à suivre en voiture le mouvement de l'armée. Ce fut ainsi qu'il atteignit les bords de la Bérésina , remplacé dans son comimandemeût par le général Zaionzeck.
Étendu dans sa calèche de voyage, souffrant dé sa blessure, du froid et de la faim, il était encore plus cruellement atteint par son impuissance à prendre part aux luttes qui se passaient autour de lui. Cependant Napoléon veillait sur un aussi brave compagnon d'armes; il ordonna que sa voiture
marchât à la suite du trésor, escortée par un corps d'infanterie d'élite.
Parvenu à la Bérésina, fleuve fatidique dont les rives représentaient d'un côté la captivité, de Tautre la délivrance , Poniatowski se trouva dans sa prison ambulante enveloppé par des milliers d'équipages que Napoléon se voyait obligé de sacrifier, et qu'il était expressément défendu de laisser passer. Vainement quelques officiers de Tétat- major du prince s'épuisaient-ils en efforts pour traverser cette cohue. La colère et le désespoir se dressaient devant eux sous toutes les formes d'une souffrance devenue féroce. Rien ne pouvait les rapprocher de la rive de salut, lorsqu'un détachement de gendarmerie d'élite fut envoyé pour dégager le prince; il lui fraya un chemin en renversant devant lui hommes, chevaux et voitures. La foule condamnée ne comptait plus ; ce fut comme privilégié que Poniatowski franchit le fleuve.
Sur d'autres points du rivage, de meurtriers combats avaient précédé le passage* et la division polonaise avait fait sa part de sacrifices. Zaionczek avait eu la jambe fracassée dans la bataille décisive livrée par le corps du maréchal Vie* tor; l'amputation fut faite par Larrey sur le champ de bataille. Kniaziewicz prit le commandement des colonnes mutilées; elles rentraient à Varsovie vers la fin de décembre. De tout le cinquième corps il ne restait que 5,000 hommes, mais c'était le seul qui, dans cet immense dâutstre, eût con-
serve son artillerie. PoDiatowski, rendu à la santé, mit quelque orgueil à montrer ses canons dans Varsovie.
Mais quelles étaient les mesures à prendre dans le désarroi général ? Les Russes arrivaient sur la Vistule, et il n'y avait devant eux que le corps du prince de Schwartzenberg , composé de 30,000 Aulricbiens et 15,000 Saxons, formant le septième corps sous les ordres du général Reynier. Cependant ces forces , augmentées du petit corps de Poniatowzki, étaient suffisantes pour arrêter les Russes épuisés par la campagne, et non moins que les Français décimés par le froid. Mais déjà depuis longtemps Schwartzemberg était de connivence avec les généraux ennemis , et il avait été convenu de part et d'autre qu'on éviterait toute rencontre. Pour masquer ses trahisons, le général autrichien exagérait les forces de Tennemi, annonçait à Varsovie qu'il ne pouvait tenir, qu'il risquait d'être débordé^ tourné, coupé, a Jamais, dit M. Bignon, qui recevait lui-même les communications, ces trois mots ne furent aussi fréquemment employés en aussi peu de temps. » Le 25 janvier, au conseil des ministres à Varsovie, il fut soumis un rapport autrichien qui évaluait Tarmée russe à 180,000 hommes, dont 60,000 menaçaient Varsovie. Or il est démontré par les Mémoires de sir Robert Wilson, qui accompagnait alors l'armée russe, qu'elle ne pouvait pas mettre en ligne sur la Vistule plus de 55,000 hommes.
Quoique les hyperboles autrichiennes ne trompassent personne ♦ elles révélaient un parti pris : en effet, Schwartzem-
berg, sans s'arrêter aux protestations de Poniatowski, de Reynier et du résident français^ M. Bignon, se reporta en arrière, laissant à découvert tout le territoire du duché ; et le 4 février, Varsovie, abandonnée forcément par les autorités civiles et militaires, cessa d'être le chef-lieu d'un état créé par la France, et qui représentait aux Polonais au moins un débris de leur indépendance.
Ponialowski suivit en frémissant de colère le mouvement des Autrichiens jusqu'à Cracovie, après avoir jeté des garnisons dans les places du duché.
Dans cette dernière ville, la conscience du prince devait être soumise à une rude épreuve. Alexandre, suivant toujours sa tactique de ménagement envers les Polonais, fit secrètement proposer à Poniatowski de prendre le commande-^ ment de toutes les troupes nationales^ de les concentrer à Zamosc , sans se mêler à la lutte européenne , et d'y attendre l'issue des événemets ; promettant de regarder comme neutre le duché de Varsovie pendant la durée de la guerre. Dans l'état des affaires, cette offre avait pour la cause polonaise un côté séJuisant. D'une pari, elle conservait l'indépendance du duché de Varsovie, dans un moment où il allait cesser d'exister; d'autre part, elle donnait aux Polonais une situation importante, en leur permettant de se rallier autour d'un chef qui serait en mesure, à l'issue de la guerre, de stipuler la reconnaissance officielle de sa patrie.
D'un autre côté, l'honneur militaire lui commandait de
rester fidèle au drapeau français, surtout lorsque se préseotaieat les jours difficiles. Placé entre les devoirs de soldat et ceux de citoyen , Poniatowski se sentit en proie aux plus déchirantes incertitudes. Toute une nuit d'insomnie se passa dans une agitation brûlante; avec la pensée que tout autre que lui pourrait accepter l'offre d'Alexandre , et dans Timpossibilité de concilier ses devoirs personnels avec le bien de la pairie, il fut plusieurs fois sur le point de se brûler la cervelle. Mais, après une longue et douloureuse lutte, il se dit que rien en ce moment ne pouvait le dégager de la fidélité au malheur, et s'associa désormais sans réserve aux destinées de la France.
Pendant ce temps, un autre citoyen dévoué, qui avait suivi une direction différente, mais dans le même but patriotique, le prince Adam Czartoryski , cherchait à profiter des circonstances pour obtenir la reconnaissance de la Pologne. Malgré ses affections personnelles pour Alexandre , il s'était toujours maintenu vis-à-vis de lui dans une attitude de calme indépendance. Peu confiant en Napoléon, il s'était abstenu de paraître aux séances de la confédération générale , présidée par son père ; mais il s'était conformé à l'article 6 de l'acte de confédération , qui prescrivait à tout Polonais ayant des emplois civils ou militaires en Russie de quitter le service de cette puissance, et avait adressé à l'empereur Alexandre, le 4 juillet 1812 , la démission de toutes ses dignités.
La lettre qui accompagnait cette démission est une coura-
geuse déclaration de patriotisme. Giloni^-ea quelques pas^
« Sire, écrivait- il, le moment est arrivé où mes divers « devoirs ne peuvent se concilier . . , . .
a La Pologne a été solennellement proclamée par une con-* « fédération à la tête de laquelle mon père est placé
c Des* actes de rigueur , des calamités de tout genre vont « porter à Textréme Tanimosité invétérée entre les deux naff tions ; une guerre sanglante consolidera Texislence de ma « patrie ou mettra le comble à ses malheurs.
<( Quel que soit le sort qui lui est réservé , je dois le par- « tager
te Dans toute occasion , obéir au devoir a toujours été mon « seul désir ; il me prescrit aujourd'hui de délier les noeuds tf qui m'attachent au service de la Russie.
<( Si ma conduite irritait Votre Majesté , je ne lui demande
« aucune indulgence je lui demande uniquement de se
« rappeler quelle façon de penser elle m'a toujours connue , ce quels motifs m*ont fait constamment agir. »
Mais après que l'évacuation de Varsovie eut mis entre les mains des alliés la fortune de la Pologne, le prince Czartoryski se crut en droit d'invoquer auprès d'Alexandre l'accomplisse* ment d'anciennes promesses. Par une dépêche du 27 décembre, il lui envoyait un plan de reconstitution basé sur la réunion de toutes les provinces de l'ancienne Pologne ; et le royaume ainsi recomposé devait prendre pour souverain le prince Michel,
dernier frère de Tempereur. La lettre qui accompagnait Ten* voi de ce projet se terminait par le renouvellement de son abdication complète de toute fonction en Russie , ne voulant plus dans ces jours d'épreuves avoir d autre qualité que celle de Polonais : « J'ai adhéré, disait il, de tous mes vœux à la « Confédération. Ce n'est pas quand mes compatriotes voient <( approcher le moment où leurs intentions les plus droites^ <( leurs sacrifices les plus héroïques, leurs pertes les plus senu sibles, ne seront suivis que de malheurs plus grands en* ce core ; ce n'est pas quand toutes les espérances de mon pays H semblent en péril, que j'irai me rétracter, et renier devant « Votre Majesté une cause sacrée pour tout Polonais, etquires- « tera belle et juste si même elle reste malheureuse. Si vous « nous tendez la main, Sire, je veux partager complètement tf la joie de mes compatriotes; si vous nous rejetez, je parce tagerai leur affliction et leur désespoir. »
La réponse d'Alexandre, datée de Leypouny le !•" janvier i 813, est un habile composé de promesses et de réticences. U répète avec affectation qu il est fidèle à ses anciennes idées, mais il signale les obstacles qu'il doit rencontrer de la part de l'Autriche et de la Prusse, et même de la Russie, qui ne consentira jamais, dit-il, à faire cession de la Lithuanie, de la Podolie eldelaVolhynie. En somme, il donnait de bonnes paroles pour entretenir encore quelques illusions, pas assez pour satisfaire complètement les désirs du prince patriote. Il était évident que
rien n'était encore arrêté dans son esprit ; le sort de la Pologne était livré aux incertitudes de la guerre.
Cracovie était alors le dernier asile de la Pologne^ et cependant les revers mêmes ne tendaient qu'à démontrer le dévouement des populations, non-seulement dans le duché de Varsovie , mais encore dans les provinces russes. M. Bignon ra-conte qu'il vit arriver à Cracovie, un à un, près de cinq cents militaires français ramassés et sauvés en Lithuanie par les habitants. Quoiqu'il fût prescrit à ceux*ci , sous les peines les plus rigoureuses , de remettre tous les Français aux autorités russes , nos malheureux compatriotes trouvaient partout les plus généreux secours et la plus intrépide complicité. Le jour, on les cachait-, la nuit, on les conduisait de château en château, de cabane en cabane, jusqu'à proximité des troupes polonaises.
Le prince Poniatowski avait réussi à rassembler 18,000 hommes, mais à peine 4,000 ou 5,000 avaient fait la guerre, le reste ne se composait que de recrues mal équipées. D'un autre côté, le général autrichien Frimont, qui avait remplacé Schwartzenberg, montrait la même mauvaise volonté. Prétendant ne pouvoir arrêter les Russes^ il engagea Poniatowski a opérer sa retraite ; mais le prince, sachant que sa présence retenait sur la Yistule le corps russe du général Sacken, qui avait reçu ordre de se porter sur TOder, résista aux prières et aux menaces des Autrichiens, et ne se mit en marche que le 7 mai, après avpir reçu de Napoléon l'ordre de rejoindre la
grande armée. Sa persévérance eut les résultats les plus utiles; car ce fut le 2 mai que se livra la bataille de Lutzen, et si le corps de Sacken avait pu rejoindre, cette journée victorieuse pour les armées françaises aurait pu avoir une issue différente.
Prenant sa marche à travers la Moravie et la Bohême, il rejoignit enfin la grande armée française et vint prendre position àZittau (enSaxe); c'étaitaumomentderarmisticedePlesswitz, conclu à la suite de la victoire de Bautzen. Napoléon donna aussitôt des ordres pour l'organisation du huitième corps, dont les Polonais formèrent le noyau principal ; les troupes de Poniatowski, renforcées d'un régiment d'infanterie formé à Wittemberg des débris de la légion de la Vistule, présentaient un effectif de 15,000 hommes répartis entre six régiments d'infanterie, huit de cavalerie et six batteries d'artillerie. D'un autre côté, une division polonaise qui comptait deux régiments d'infanterie, deux de cavalerie et une batteried'artillerie légère, avait été organisée à Wetzlaar par les soins de Dombrowski. Cette division fit partie du corps de Yandamme.
Mais l'Autriche avait profité de Tarmistice pour se joindre à la coalition. Napoléon se trouvait en face de 600,000 ennemis, ne pouvant disposer que de 400,000 hommes. Cependant la victoire de Dresde faisait tourner les chances en sa faveur , lorsque les échecs multipliés de ses lieutenants le forcèrent de se retirer sur Leipsick. Ponialowski, après avoir pris part à différents engagements , avait à la suite de Napoléon traversé TElbe, en se recrutant sur sa route de 5^000 prisonniers de
rarmée autrichienne, Polonais d'origine. Son corps se réunit peu après au gros de l'armée à Leipsick el forma Textrôme droite dans les deux mémorables batailles qui eurent lieu près de cette ville.
Dans la journée du 16 octobre, qui servit de préliminaire à la griande lutle, Poniatowski empêcha les troupes autrichiennes de déboucher sur le flanc droit de l'armée française, et vers le soir, appuyé par une division de la garde, il obtint un succès signalé , refoula les Autrichiens derrière la Pleiss , et leur fit 1,000 prisonniers, parmi lesquels se trouvait le général Mer* feld. Napoléon, en récompense des brillants services rendus dans cette journée, le nomma maréchal de France. Ce devait être le dernier hommage offert à son héroïsme.
La bataUle de Leipsick, compromise par l'insuffisance de munitions et perdue par la défection du corps saxon, contraignit Napoléon à la retraite, qui se fit dans la nuit du 18 au 19« Il était nécessaire cependant de maintenir dans Leipsick une forte arrière- garde pour arrêter l'ennemi et couvrir la retraite : c'était un acte de dévouement pour lequel il fallait un homme décidé. Le prince Poniatowski fut désigné : on lui laissa une troupe d'environ 20,000 hommes, composée des débris des corps de Macdonald et de Lauriston, auxquels se joignirent 2,500 Polonais, sa cavalerie s'élant déjà retirée sur Wessènds. Cette faible troupe, démoralisée par les revers, était chargée d'arrêter 500,000 hommes exaltés par la victoire et la con-* science de leur supériorité ; cependant la résistance fut opi-
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niàtre et ne céda encore qu'à la trahison. Les Badois livrèrent une porte de la ville; il fallut que la petite troupe se repliât en défendant chaque pouce de terrain. Poniatowski ne s'épargnait pas : rassemblant son escorte , composée d'un faible escadron de cuirassiers polonais, il se précipita sur une colonne d'infanterie prussienne, l'enfonça et la mit en déroute, sabrant lui-même les fantassins ennemis. Dans ce moment, il fut atteint d'une balle au bras, se fit panser sur-le-champ, puis remontant à cheval, et le bras en écharpe, il continua de combattre.
Deux rivières, la Pleiss et TElster, le séparaient de Tarmée française; une deuxième charge n'arrêta qu'un moment les progrès des assaillants. Refoulés vers la Pleiss, entourés de toutes parts, Poniatowski et son état-major allaient tomber au pouvoir de l'ennemi ; ils se lancèrent dans la rivière. Les eaux étaient hautes et rapides; le cheval du prince fut emporté par le courant, sans que son cavalier blessé put le retenir, lorsque le capitaine d'état^major Bléchamp se précipita à la nage, ra« mena le cheval et aida le prince à toucher la rive opposée.
Restait encore à gagner TElster dont le pont venait de sauter. Poniatowski s'avançait à pied à travers des jardins qui se trouvaient entre les deux rivières, lorsque, frappé d'une balle au côté, il tomba entre les bras des officiers qui l'entouraient. Bientôt cependant ayant repris connaissance, on l'aida à re^ monter en selle, mais il se soutenait à peine. Un officier du génie accourt; M cotmait, dit*il, un point où l'on peut traver-
ser TElsler à gué. Le prince s'y dirige en suivant le bord de la rivière, lorsqu'il aperçoit une troupe ennemie qui Tayant devancé lui barre le passage. « Les voilà ! » s'écrie-t-il , et détournant son cheval, il se précipita dans TElster. Mais, affaibli par ses blessures, il ne peut plus le diriger ; celui-ci pourtant lutte contre le courant et atteint la rive dans un en* droit où les escarpements présentent un nouvel obstacle. Pendant que le noble animal livré à lui-même s'efforce de gravir le bord, une troisième balle vient frapper le prince : il tombe de cheval et le courant remporte. L'intrépide Bléchamp se précipite de nouveau, plonge et atteint le priuce; on le voit reparaître à la surface de l'eau tenant Poniatowski dans ses bras, puis ils disparaissent ensemble, et les flots se referment sur leur double victime.
Pendant ce temps, lés débris de la troupe polonaise entra!* Bés dans la retraite de Tarmée française s'alarmaient de ne pas voir reparaître leur chef. Ne sachant si Poniatowski était mort ou prisonnier, ils furent pris de découragement : quelques défections suivirent les premiers jours de démoralisation. L'empereur, instruit des fâcheuses dispositions qui se manifestaient parmi ces auxiliaires jusque-là si fidèles, leur fit dire qu'il ne leur demandait plus qu'une chose, de le reconduire jusqu'au Rhin ; et cette dernière prière du malheur suffît pour ranimer les courages défaillants.
M. Bigûon nous raconte à ce sujet une scène touchante qui mérite d'être reproduite :
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a Quatre jours avant la bataille de Hanau, Napoléon ayant rencontré la colonne polonaise en marche, réunit autour de lui les principaux officiers sur un tertre qui dominait la route. Son attitude était bienveillante mais triste, sa voix émue : Taspectde ces rares survivants lui rappelait cruellement ceux qui «vaient succombé» tant de sang généreux inutilement versé pour, la Pologne et pour lui-même.
f( Je vous ai appelés, leur dit-il» pour vous parler sur votre « situation. Comme empereur, comme giénéral, je n'ai rien à « vous reprocher ; vous avez agi loyalement envers moi après « avoir combattu en braves. Mais je veux vous donner de « bons conseils. Où voulez- vous aller? Chez votre roi ou « dans vos foyers? Votre roi n'a peut-être pas lui-même d'a- « sile. Je vous Tai donné pour souverain parce que les autres a puissances n*ont pas voulu voir à votre tête un homme qui <i eût plus d'éoergie. Il fallait vous donner un Allemand, et, tf comme c'était un honnête homme, mon ami particulier, je « l'ai fait votre duc. Vous savez bien qu'il ne l'était que jjour a la forme : ce n'est pas lui qui était grand-duc de Varsovie^ ff c'était moi, et votre malheur est que je ne Taie pas été di- «r rectement. Et chez vous, qu'y trouveriez-vous ? Des Russes « des Prussiens (1).,. d
Jusque-là il avait semblé s'excuser ; et les excuses d'une grande infortune ont quelque chose de si éloquent, que tous ses auditeurs étaient émus jusqu'aux larmes^ lorsque tout à
(t) Revue contemporaine, 31 octobre 1861.
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coup il laissa échapper le regret de n'avoir pa^ trouvé daûs les Polonais un concours assez énergique pendant la guerre de Russie. Un des officiers présents prit vivement la parole, et d'un ton respectueux mais ferme, rappela à l'empereur que lui-même, dans les moments décisifs, n'avait pas fait tout ce qu'il fallait pour donner une pleine et entière confiance dans ses intentions relativement à la Pologne. <c J'avais, répliqua Napoléon, des ménagements à garder envers TAutricbe* » «Puis, quittant ce terrain difficile, où, ajoute M. Bignon, il ne se sentait pas lui-même à Tabri de tout reproche, il s'étendit sur les ressources qui lui restaient encore^ fit luire de nouvelles espérances, et leur déclara que» malgré les malheurs et les fautes du passé, Tavepir de la patrie polonaise demeurerait encore irrévocablement lié à la fortune de la France.
Ces fières assurances , faites avec l'accent de persuasion que Napoléon possédait à un haut degré, réveilla les enthousiasmes-, un cri général de : Vive V empereur! répondit à son appel , et les Polonais, encore une fois fascinés, ne marchandèrent plus leurs derniers sacrifices.
Napoléon, du reste, comprenait alors toute l'étendue de la faute qu'il avait faite à ne pas soulever la Pologne entière, et il s'occupait à racheter par de bienveillants souvenirs son indifférence passée pour un peuple dévoué, â son retour à Paria, en décembre* 1813, il fit distribuer des pensions aut Polonais non militaires réfugiés en France. A Fontainebleau » un article spécial du trait^ d'abdication fut consacré a sauve*
garder les intérêts de la Pologne ; vaines paroles d'un vaincu dont on ne devait pas tenir compte !
Enfin, à Sainte-Hélène, lorsque, dégagé de toute ambition, il jugeait les choses avec les lumières d'une saine logique, il avouait hautement la nécessité de rebonstituer la Pologne pour la sécurité de Téquilibre européen , la Pologne, disait-il , cette véritable clef de toute la voûte. Un autre jour il confesse les résultats funestes de sa conduite à ce sujet : « Je crus ^ « dit-il , être tenu à des égards envers l'empereur d'Autriche, M et cette seule faiblesse a perdu mes affaires ; car, du moment K que j'avais cédé sur ce point, il me fut impossible d'aborder « franchement la question de l'indépendance polonaise. Je fus « obligé de morceler ce pays sur lequel devait reposer la a sécurité de l'Europe. Je donnai , par ma faiblesse, du mé- Â contentement et surtout de la méfiance aux Polonais ; car «r ils virent que je les sacrifiais à mes convenances. Je sentis 41 ma faute et j'en eus honte. » (iîémorial de Sainte-Hélène.)
Par un de ces étranges revirements de fortune que produisent les grandes commotions, la Pologne, qui dans les derniers jours de son existence nationale avait perdu toute importance dans les affaires de l'Europe, se trouvait depuis son démembrement mêlée aux événements les plus graves.
Les grandes guerres de 1805, 1807 et 1812 avaient été, si* non dans leur but au moms dans leur esprit, à proprement parler des guerres polonaises. Napoléon ne le comprit pas, et ce fut une des principales causes de ses malheurs* En 181S, cette nation qui au copgrès de Westphalie, alors que sa république était vivante, ne fut pas même nommée dans les trai* tés d*Osnabruck et de Munster, se présentait, au congrès de Vienne comme une des premières préoccupations des pléni* potentiaires.
« Entre toutes les questions, écrivait M. de Talleyrand à M. de Metternich, qui doivent être traitées au congrès, le roi eût regardé comme la première, comme la plus grande, àotnme la question la plus exclusivement européenne^ et avec laquelle aucune autre ne peut entrer en comparaison, celle qui concerne la Pologne. »
Ce sentiment était si général chez tes alliés, que les Polo* nais se crurent autorisés à reprendre espoir. Le prince Adam Czartoryski accourut à Vienne^ se flattant encore qu'Alexaxi'* dre serait fidèle à sa parole, surtout alors que Toccasion se présentait si belle.
Mais il ne se dissimulait pas qu'une indépendance complète de la Pologne, une séparation brusque et définitive de Tem*pire, rencontrerait chez les Russes des obstacles que le czar. kii-même ne pourrait pas franchir. Il se voyait donc contraint à ne songer d'abord qu'à la reconnaissance du royaume dans ses anciennes limites et dans sa nationalité propre, aveo
— H6 — le czar poar roi nominal ^ avec ses institutions particulières pour garanties.
Les ouvertures qu'il fit à ce sujet furent accueillies par Alexandre avec empressement. C'était pour lui un moyen honnête de justifier aux yeux des alliés un notable accroissement de territoire, et d'attirer à lui les vœux des Polonais. C'était pour Czarloryski un premier acheminement vers une totale indépendance ultérieure. En cas de sincérité de la part du czar, la nation retrouvait son existence ; en cas d'oppression, elle rencontrait dans son unité et dans les développements de sa vie nouvelle des ressources pour un affranchissement complet.
Il y avait sans doute quelque péril à se mettre à la discrétion des ennemis séculaires de la Pologne. Mais le langage hon^ néted'Alexandre, l'étalage de ses sentiments libéraux» faisaient encore illusion au prince. Se trompait<il dans ses espérances? Nous le croyons, d'après la signature de la convention du 4 janvier iSlO, que nous avons citée, et surtout d'après la conduite ultérieure d'Alexandre à l'égard du petit royaume de Varsovie. Mais la loyauté déçue porte en elle-même son excuse. Czartoryski jugeait la conscience d'Alexandre par la sienne. Si cette confiance était en politique un tort, c'était le tort d'un honnête homme.
Grâce à lui, d'ailleurs, la Pologne avait sa voix au congrès, et ce n'était ni la moins éloquente, ni la moins écoutée. Si le prince n'était pas officiellement admis autour du tapis vert, il
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avait accès auprès dés plus illustres personnages, Weliingion» Castlereagh, Metternich, qui tous rendaient hommage aux efforts de son patriotisme, quoique lui faisant obstacle chacun de son point de vue. Metteraich voyait avec inquiétude les appé* tits territoriaux de la Russie; lès hommes d'État britanniques souscrivaient volontiers à Tidée de Tindépendance polonaise, mais l'indépendance faite par le czar leur semblait un leurre ; et plus Alexandre faisait montre d'intentions généreuses^ plus ils soupçonnaient des calculs d'ambition.
Ces différents sentiments se manifestèrent avec énergie lors» que la question de la Pologne fut soumise au congrès. Ce fut Alexandre qui en fit les premières ouvertures. .
Son début fut un acte de contrition. A ses yeux/ dit-il, le partage de la Pologne avait été un attentat dont les conséquences morales n'avaient cessé de peser sur l'Europe, et qu'il était honnête et politique de réparer. La réparation, il avait l'intention de s'en charger, et elle lui était plus facile qu'à tout autre, puisqu'il possédait la plus grande partie des pro* vinces polonaises. Il comptait, grâce aux restitutions que ferait la Russie^ et à celles que ne refuseraient sans doute pas les autres puissances, rétablir la Pologne, la constituer sous son sceptre en royaume séparé, la doter d'institutions libres, la modérer dans l'usage qu'elle en ferait, opérer en un mot uue œuvre qui serait la gloire de l'Europe et du congrès de Vienne.
La proposition était spécieuse , mais les pensées secrètes se
trahissaient trop ouvertement pour que Castlereagh n*en fût pas tout d^abord frappé. Le czar se iaisant restituer par la Russie ce qu'elle possédait, pour engager les autres puissances à une restitution qui n'avait rien d'analogue, c'était un piège trop grossier pour le diplomate britannique.
Castlereagh répondit au czar avec une grande force de logique.
a Le partage de la Pologne^ dit il, a été effectivement un attentat, et ce n'est pas l'Angleterre, constamment attachée à le combattre, qui soutiendrait le contraire. Aussi serait-elle disposée â consentir au rétablissement de la Pologne si on le voulait complet, sincère et avec les conditions convenables. Si, par exemple, l'Autriche rendait tout ce qu'elle a de la Po* logne, si la Russie, la Prusse, se prêtaient aux mêmes restitutions, si on constituait ce royaume à part, saqs dépendance d'aucun de ses voisins; si on lui donnait un roi polonais, et sinon polonais, indépendant du moins des trois copartageants; si on ajoutait à ce don des institutions suffisamment monarchiques et libérales, l'Angleterre serait prête à y applaudir, et môme à y contribuer pour sa part, quoi qu'il pût lui en coûter, car ce serait une réparation vraiment morale, vraiment européenne. Mais proposer une Pologne incomplète, mensongère, qu'on appellerait Pologne pour la faire la plus grande possible , et qu*une fois agrandie de la sorte on ren-
drait russe , c'est vouloir faire à l'Europe une illusion à la^ quelle elle ne se prêtera jamais (1). »
Talleyrand fit au projet la même opposition, quoiqu'en termes moins vifs. Comme Alexandre lui reprochait de ne pas favoriser la reconstitution de la Pologne. <c Assurément, Sire, dit-ii^ j'aurais vu avec une joie véritable, et tous les Français^ comme moi , le rétablissement de la Pologne , mais de la vraie Pologne. Au contraire, celle dont il s'agit nous intéresse médiocrement. )»
N'oublions pas, d'ailleurs, que cette prétendue reconstitution de la Pologne devait se faiie au prix de la cession du royaume de Saxe à la Prusse ; or, la France mettait son honneur à ne pas abandonner un allié fidèle jusqu'au dernier jour des malheurs.
De son côté, l'Autriche n'avait nul souci de voir les Prussiens à Dresde, et encore moins les Russes sur l'Oder. L'accord, de ces trois grandes puissaneeâ contraignit Alexandre à céder ; et , par un brusque changement de principes, mettant en oubli les leçons de morale dont chacun avait prêché sa part, on se décida à renouveler, par un nouveau partage, V attentat de 1772.
Alexandre, cependant, n'abandonnant pas complètement son idée, fit consacrer par le congrès le petit royaume de Po-
(1) La Politique prussienne et la Nationalité polonaise dam Ugrandrduché dé Posen , par M. Alexandre Pey (Rewte contemporaine ^ 15 novembre 1861).
logne formé des débris du duché de Varsovie, soit pour mériter mieux que les autres les sympathies des Polonais, soil pour s'en faire un moyen d'absorber à l'occasion ce qui restait à ses rivaux.
Les plans du prince Czartoryski n'étaient que bien insuffisamment réalisés.
Cependant, nous devons Tavouer, si loule lancienne Pologne rendue à Tunité, même sous le sceptre d'Alexandre, s'était développée pendant quinze ans dans une communauté de lois, de force et de sentiments, à l'ombre d'institutions nationales données même d'une main avare^ peut-être en 1850 les prévisions du prince Czartoryski se seraient-€lles accomplies. Si la petite circonscription de Varsovie a pu tenir en échec pendant près d'un an toutes les forces réunies du grand empire, quels eussent été les résultats d'une insurrection générale dont le champ de bataille se serait étendu du Dnieper à roder, et des Karpathes à la Baltique !
TBOlSlÈie «MIGRATION.
Phase diplontetiqiie.
Dans les premiers temps qui suivirent les annexions de 1 81 5» les souverains envahisseurs, encore mal rassurés sur les suites de cette nouvelle prise de possession, se montrèrent tout d'abord pleins de respect pour, la nationalité reconnue par le congrès, a Vous aussi, disait le roi de Prusse aux Posnaniens, vous avez une patrie, et je vous estime pour avoir su la défendre. Vous serez mes sujets, sans que vous ayez besoin pour cela de renier votre nationalité. Votre religion sera respectée ; vos droits personnels et vos propriétés passent sous la tutelle des lois qu'à l'avenir vous ferez vous-mêmes. Mon lieutenant, né parmi voiiSj résidera au milieu de vous. » Comme première garantie de ces promesses, le prince de Radziwill était établi vice-roi du grand-duché de Posen, dont les frontières avaient une délimitation particulière, non-seulement du côté de la Russie, mais aussi à l'intérieur, du côté de la Prusse.
Alexandre se montrait encore plus explicite, se vantant même du rétablissement de ia nationalité polonaise comme de son œuvre personnelle. « J'ai fait le royaume, disait-il, et je
Tai établi sur des bases très-soiides, car j'ai forcé les puissances de TEuiope à en garantir Texislence par des traités. » Il promettait même d'y annexer les provinces.
Quant à l'empereur François II, il se taisait^ ayant au moins le mérite de s'abstenir de promesses hypocrites. Cet épais Allemand se plaisait à railler les manifestations libérales du Czar.
(c Je ne suis pas si faux, )> disait-il.
Mais dans les faits tous trois se ressemblèrent.
Il y avait dans les traités de Vienne deux clauses se complétant Tune par Taulre, et ne pouvant être scindées: l"* consécration du démembrement de la Pologne, S"* garantie de sa nationalité. Or, les trois bénéficiaires, chacun de son côté, sans concert assurément, mais guidés par le même instinct de perfidie, mettant à profit la première, s'attachèrent à détruire tous les effets de la seconde.
Alexandre 1*', qui avait fait le plus de démonstrations favorables, dont le caractère d'ailleurs était plus porté aux tromperies qu'aux violences, usa d'abord de ménagements. Ses paroles étaient toujours les mêmes, mais ses actes les contredisaient. Ainsi, à la première diète du royaume, ouverte après trois ans d'ajournements, le 17 mars 1818, il disait: « Les principes des institutions libérales n'ont cessé de faire l'objet de ma sollicitude. » Mais en même temps, il défendait à la diète de délibérer sur le budget; puis, dans sa réponse à l'adresse, il soutint que les chambres ;i'avaient aucun droit de blâmer le gouvernement, déclarant en outre que ce ne serait
que lorsque les chambres voudraient éviter les écarts passionnés qu'elles avaient commis dans leur adresse qu'il leur per-« mettrait d'exercer leurs attributions. Enfin, comme l'adresse demandait une loi sur le recrutement, en vertu de l'art. 91 de la Charte, ainsi conçu : n La diète délibère, d après les corner H munications du Souverain^, sur la levée des recrues, » il répondit que cet article n'était pas obligatoire, mais facultatif pour la couronne. Ainsi, à la première épreuve, il violait trois principes fondamentaux du système constitutionnel : droit de discuter la loi de finances, droit de contrôle des actes du gouvernement, droit de régler l'impôt du sang.
Dans rintervalle de la première à la seconde diète, il continua son œuvre, en détruisant les deux plus fortes garanties de la Constitution : la liberté individuelle et la liberté de la presse. Déjà, d'ailleurs, il commençait à se dégager de ce vernis de faux libéralisme avec lequel il s'était donné à si bon marché une certaine réputation de désintéressement. Répondant à l'adresse de la diète de 1820, il défendit à son ministère d'entrer en .discussion sur les théories constitutionnelles appli-* quées au royaume de Pologne : ««Si, disait-il, les dispositions de la Charte polonaise sont douteuses, le droit de résoudre les^ questions n'appartient qu'à Tauteur de la Charte, qui seul peut connaître ses propres intentions. >»
Bientôt se trahit plus ouvertement le secret de ses pensées. Dans un acte adressé à ses ministres le 25 mai 1821, on lit ces paroles significatives : <c II s'agit de vérifier par l'expé^
« rience si la Pologne peut suffire, par ses propres ressources, <ç à TexisleDce politique et civile dont elle a ëlé gratifiée ; ou « si, après avoir déclaré son impuissance, ce nouveau royaume « doit céder à l'établissement d un ordre de choses plus adapté « à Texiguïté de ses forces. »
L'abolition plus ou moins prochaine du nouveau royaume n'est-elle pas clairement indiquée dans ce dilemme impérial, destiné sans doute à changer bientôt la seconde hypothèse en certitude?
Il est bon de signaler les perfides préméditatipns de ce prétendu philanthrope. Les brutalités du règne de Nicolas ont été si audacieuses qu'elles ont, par comparaison, jeté sur les actes d'Alexandre un certain reflet de douceur. Mais Nicolas n'a fait qu'accomplir au grand jour ce qu'Alexandre méditait dans le silence ; l'astuce byzantine de l'un préparait l'acte que devait exécuter la férocité mongole de l'autre.
Et tous deux eurent pour agent le grand-duc Constantin, dont Thistoire ne saurait, en langage convenable, retracer la physionomie, qu'en reproduisant le portrait fait par un peintre trop fidèle: « Despote, espion, arlequin, tyran, mélange d*un « Galba et d'un Metlernich, espèce d'amphibie, moitié bête « fauve» moitié homme, avec les traits d*un singe. x> . Avec la nouvelle attitude d'Alexandre, Constantin put donner carrière à ses fureurs. La guerre fut ouvertement déclarée à l'esprit pational; la persécution inaugura le règne des délateurs, en même temps que les haines réveillaient les sociétés
secrètes. Les fausses sécurités données par Alexandre avaient un instant pacifié le pays ; les acerbes mesures de Constantin réveillèrent tous les ressentiments.
Les Polonais virent qu'il n'y avait plus rien à espérer d'un chef perfide et de son farouche lieutenant. La scission se fit de plus en plus entre la nation et le gouvernement.
La diète de 1825 fut inaugurée par une nouvelle atteinte au droit national. La publicité des débats parlementaires fut interdite: Chaque fois que l'on convoquait la nation , c'était pour amoindrir ses droits.
Signe caractéristique de la situation des esprits à cetteépo* que ! Â la mort d'Alexandre» l'infortunée Pologne se prit à espérer. Être délivrée de Constantin, tel était son vœu et son illusion. Nicolas y répondit en investissant le vice-roi de toute l'autorité civile et militaire. Les ressentiments s'accrurent en raison des espérances trompées; l'oppression redoubla, la lutte devint implacable. C'était une guerre intérieure, sans bruit et sans gloire, n'ayant pour annales que le silence, pour armées que des conspirateurs et des bourreaux, pour champs de bataille que des clubs secrets et des cachots.
Cinq ans se passèrent sans convocation de la diète. Réunie enfin le 28 mai 1850, elle prouva que l'oppression n'avait fait qu'accroître de justes colères. Une énergique prolestation contre la suppression de la publicité des débats fut son premier acte, après quoi elle rejeta résolument tous les projets qu'elle ne jugeait pas conformes aux intérêts du pays^ Le
czar, exaspéré de ces opiniâtres résistances, méditait sans doute de nouveaux projets de vengeance, lorsque la révolution de juillet vint donner un cours différent à son orgueil et a ses colères. On sait qu'il se proposait follement de châtier la France, lorsque Tinsurrection de Varsovie arrêta les pas de ses armées. Les Polonais, à cette occasion, se glorifiaient d'avoir encore une fois arrêté l'invasion des barbares. Nous reconnaissons volontiers l'héroïsme de leur sacrifice, mais nous pouvons en contester l'opportunité. On aurait reconnu vingt ans plus tôt la faiblesse réelle de cette puissance militaire dont on nous menaçait, et l'insurrection polonaise, reculée de quelques mois, se déclarant lorsque les troupes de l'oppresseur auraient été en campagne, avait toute chance de demeurer victorieuse.
Ajoutons, toutefois, à la justification des Polonais, que la lutte fut hàlée par d'impérieuses circonstances. Avant d'attaquer la France, le czar avait résolu de décimer la Pologne : les listes de proscriptions étaient prêtes, les échafauds attendaient leurs victimes. On savait que les sentiments patriotiques étaient très énergiques dans l'école des porte- enseignes. Le nouveau commandant Trembiçki avait manifesté l'intention de faire cerner l'école par des troupes russes et d'y installer une commission militaire jugeant sans appel dans les vingt-quatre heures. La nouvelle de ce projet fit éclater l'insurrection du 29 novembre.
Nous n'avons pas à raconter les détails de ce drame san-
glant. ConslaJons seulement qu'une fraction du territoire partagé tint en échec pendant près d*un an toutes les forces de Tempire moscovite, sans appui, sans autre sympathie que celle des faibles, et prouvant par son isolement même dans l'héroïsme que la Pologne méritait plus que jamais le nom de nation.
Qui n*eût dit, après la chute de Varsovie, que les destinées de la Pologne é taien t accom plies? Le vainqueur le crut sans dou te, et ses complices germains di;irent s'en féliciter avec lui. Mais du sein des désastres elle se releva plus forte et plus menaçante, trouvant des armes dans l'exil, et s'introduisant par la proscription dans les affaires générales de l'Europe, pour y rencontrer et combattre la Russie.
Lorsque la chute de Varsovie eut démoolré aux Polonais l'inutilité de prolonger la lutte militaire , il y eut accord pour continuer l'œuvre patriotique dans une direction nouvelle. Les plus compromisdurent songer à s'éloigner. Mais beaucoup d'autres, qui auraient pu rester, se condamnèrent volontaire^ ment à l'exil, moins encore pour n'être pas témoins des douleurs de la patrie, que pour aller combattre les Russes sur d'autres terrains. C'est là un des caractères remarquables de Témigration polonaise. E)le ne fuyait pas les Russes, elle courait au devant d'eux sous toutes les latitudes, faisant diversion aux
défaites intérieures par des luttes souvent heureuses, toujours implacables. Il y eut en ce moment , au sein des familles « de déchirantes séparations, mais non dénuées d'espoir : les plus jeunes se vouant à la lutte ouverte du dehors , les plus âgés , que retenaient des liens de famille, s'engageant à poursuivre les combats secrets de Tintérieur, à entretenir le feu sacré du patriotisme et à représenter dignement la Pologne toujours vivante, même sous I9 main de l'oppresseur. D*un côté, le missionnaire, egregius exul, allant porter en tout pays la parole de malédiction, et jetant ses soldats dans toutes les mêlées russes; de l'autre, le combattant du foyer, apôtre discret de la foi nationale, relevant les courages et alimentant les espérances.
Ce double plan de campagne contre l'ennemi au moment où sa victoire semblait définitive fut conçu et préparé au plus fort des désastres, et la manière dont il fut conduit devint un témoignage nouveau des forces vitales de la nation.
Ce qu'il y eut de plus remarquable dans celte dualité d'action, c'est que la situation des patriotes de l'intérieur, plaeés sous la main du despote, interdisait rigoureusement toute communication entre les deux directions. Il fallait agir isolément et compter aveuglément les uns sur les autres. Mais telle était la confiance mutuelle , que de part et d'autre le mouvemei4 des deux courants éloignés se poursuivit dans une direction unique, comme si une seule voix le commandait. Nous pourrions citer deux frères, hommes éminents, dont l'un a déployé dans l'émigration une remarquable activité militaire et diplo*
matiqne, dont Tautre a été un des directeurs les plus mfluents du mouvement intérieur, tous deux se chérissant tendrement, et ayant eu le courage de ne jamais s'écrire pendant trente ans d'une vie sans cesse exposée aux périls»
Une fois cette division de travail concertée, les émigrés se mirent en route, sanglants débris des combattants de Varsovie, auxquels s'étaient joints les cœurs ardents allant chercher Tennemi dans d'autres régions. Parvepus à la frontière , ils j s'arrêtèrent à Zakroczym, et là les principaux d'entre eux^ se constituant en diète^ réglèrent les travaux qu'on allait consacrer à la patrie absente. Au moment où l'on se séparait, chacun allant être livré aux hasards de l'exil, il y avait })esoin de se créer un lien commun; la diète autorisa trente^trois membres des deux chambres à prononcer au nom du pays sur tonte question générale. Aux yeux de certains politiques, qui ne tiennent compte que de l'éclat et du succès, il y . a peut-être quelque chose de profondément naïf dans cette diète de vaincus faisant acte de souveraineté nationale. iMais pour qui sait apprécier la puissance d'une idée et la force indomp^table du sentiment qui la domine, il y a matière à respect dans le prévoyant accord de ces hommes qui se font aventuriers pour une sainte cause, et rendent hommage même à la patrie errantCi par un acte de disciplioe et d'unité. . i
Dans l'accomplissement de leur mission nationale, tous les |
^ exilés tendaient au même but ; mais sur les moyens d'aetion il y avait désaccord. Les uns, jeunes et exaltés, enthousiasmés par les exemples de la France, n'avaient confiance que ( dans les moyens révolutionnaires. C'étaient des hommes de sentiment plutôt que d'expérience. Les autres, mûris par la pratique des affaires, voulaient agir sur les hommes d'État,
ifaire appel aux gouvernements qui avaient garanti leurs droits, et leur apporter en même temps un concours efficace contre les empiétements de la diplomatie moscovite.
Ceux-ci comprirent la nécessité de créer un centred'action, non^seulement pour se dégager de toute solidarité avec de té-
\ méraires doctrines, mais aussi pour donner de l'unité à des efforts mieux entendus et plus en rapport avec la situation po- > litlque de l'Europe. Ayant à lutter contre trois grandes puissances, ils n'avaient garde de se créer des hostilités chez les autres. Les hommes les plus éminents, tant par la position sociale qu'ils avaient occupée dans leur pays que par leur patriotisme et leurs talents, se rallièrent autour du prince Czartoryski, pour faire de son nom un lien de bon accord, d'intelligente direction et de garantie morale pour les cabinets de l'Europe.
1 Les ennemis de la Pologne ont fait grand bruit des discor*
I des qui se manifestèrent au sein de l'émigratipn, et surtout des exagérations démagogiques d'une partie de ses membres. Sans vouloir dissimuler de fâcheuses dissidences, nous devons rappeler cependant que par cela mémeque l'émigration ne représen-
tait pas un seul parti politique, mais l'ensemble de toutes les classes qui avaient combattu pour la cause nationale, il devait y avoir chez elle des éléments divers et toutes les nuances de pensées qui se rencontrent dans une nation.
Ce que nous voulons constater, d'ailleurs, c'est que, malgré ces divisions, le travail national de l'émigration polonaise a été poursuivi avec une persévérante énergie, ici impétueuxet téméraire,, là prudent et médité, mais accomplissant son œuvre, même au milieu d'échecs apparents, et démontrant entoute circonstance la vitalité d'une nation qui n'abdique pas.
La divergence de méthode produisit d'elle-même une division de travail qui ne fut^as sans utilité. Le parti révolutionnaire, cherchant des ressources dans l'action cachée des complots, prit spécialement pour terrain d'action la Posnanie et la GalliciCi et entra en lutte avec le germanisme. Le parti mo-' déré, agissant plus à découvert et dans lés sphères légales, alla combattre la Russie dans les chancelleries et sur le terrain (|b Topinion publique : tous deux la cherchaient sur les champs de bataille.
Le parti révolutionnaire et conspirateur agissant directement à l'intérieur du pays , il n'entre pas dans notre cadre d'en retracer l'histoire. Cependant nous pouvons constater ici que malgré de cruelles déceptions, quoique d'opiniâtres tentatives n'aient conduit qu'à de nouvelles persécutions et un redoublement d'oppression, la lutte elle-même entretenait l'enthousiasme et ravivait les ardeurs du sentiment national. f
L'action extérieure était peut-être plus savante et mieux conduite, mais si elle eût fonctionné seule^ le feu intérieur risquait de s'éteindre et une longue abstention eût amené la torpeur. Au lieu que les esprits, sans cesse réveillés par des entreprises téméraires, apprenaient à ne pas désespérer ; la défaite même prouvait que les combattants étaient à leur poste, et l'exemple des victimes appelait des imitateurs. Il faut savoir gré même à ces imprudents machina teurs qui, en se dévouant quelquefois sans réflexion, donnaient de nouveaux prétextes à la persécution» car ils apportaient en même temps de nouveaux aliments aux ressentiments patriotiques. Les adorateurs du succès peuvent blâmer des tentatives avortées , et voir même quelque chose d'insensé dans des efiEbrls en apparence stériles. Mais pour ceux qui savent reconnaître la force dans le martyre et la fécondité dans le sacrifice, ils rendent hommage à ces généreuses folies qui ont entretenu la flamme sacrée du pa-
riotisme et préparé les promesses de Tavenir. Il est vrai que les conspirations ont été complètement vain* eues en 1846, mais elles ont laissé au fond des cœurs leurs traditions enthousiastes avec des enseignements qui doivent préserver des mêmes fautes.
Revenons maintenant à l'action diplomatique de l'émigration polonaise: il s'y rencontre des incidents remplis d'un
puissant intérêt.
Lsn question d'Orient, si négligée d'abord, si méconnue
ensuite, ne fut véritablement comprise par les cabinets de Paris et de Londres, qu'après les renseignements apportés par . l'émigration polonaise. Même après le traité d'Unkiar*SkéY lessiy en 1833, on aurait persisté dans une imprévoyanta sécurité , si le prince Czartoryski et ses amis n'avaient si-*\ gnalé à Paris et à Londres les manœuvres secrètes de la \ politique moscovite. Des documents révélateurs, pris à Var* sovie après la fuite de Constantin, furent communiqués aux deux cours, et ouvrirent enfin tous les yeux. On peut dire que ce furent les Polonais qui, dans cette question, servirent d'éclaireurs et de guides à la politique anglaise et française^ j
La Russie dut s'arrêter dans ses envahissements, reconnaissant, non sans colère, dans la tardive prévoyance de rOcddent l'action de cette nationalité qu'elle persistait à nier.
De son c6té, lord Palmerston comprit tout le parti qu'il pouvait tirer d'hommes si bien au courant des affaires ; il atta-[ \ cha le général Chrzanowski à l'ambassade anglaise à Constan tinople. Déjà Dembinski, appelé au commencement même dej rémigration au Caire, par Ibrahim-*Pacha, y avait rendu d'u-' liles services. '
Constantinople étant d'ailleurs le principal centre d'activité de la politique moscovite, Témigration y plaça un agent spé- ( cial chargé d'apporter son concours aux ambassades anglaise et française. L'homme que le prince Czartoryski chargea de cette mission était remarquable à tous égards : c'était un Polonais de l'Ukraine, nommé Czayka (Czaykowski). Dans ce |
pays, où les Cosaques, encore pleins des souvenirs de Mazeppa, aspirent à reprendre leurs anciennes libertés, Tenthou* siasme patriotique a conservé toute son énergie, et Czayka, exalté par l'insurrection de Varsovie, avait couru se mêler aux combats. Forcé de s'expatrier après la défaite, il vint à Paris, ou il vécut humblement du produit de travaux littéraires pleins de verve et d'originalité, et qhi semblaient apporter aux émigrés les brises de la patrie lointaine. S'étant rencontré avec le prince Czar tory ski, il l'étonna par la vivacité de son intelligence^ mêlée à une rectitude de jugement assez rare chez les enthousiastes. Le prince reconnut en lui les solides qualités d'un homme politique et en fit l'envoyé spécial de l'agence polonaise à Constantinople/ Placé sous la protection de l'ambassade française^ Czayka rendit à nos diplomates des services signalés, suivant pas à pas les manœuvres de la Russie dans toutes les provinces de l'empire ottoman, entretenant des agents dans toutes les direclious, et apportant à la chancellerie française des informations beaucoup plus complètes que celles des consuls et des autres agents officiels.
L'agence de Gonstantinople devint alors le principal ressort politique de l'émigration à l'étranger.
Les Polonais se répandaient dans les provinces de la Turquie d'Europe, signalaient aux populations slaves les perfidies de la Russie, qui, sous prétexte de protection, préparait sa propre domination, et réussirent à les convaincre que leur véritable intérêt était de denteurer fidèles à la suzeraineté otto-
mane. Ce fut surtout en Bulgarie que rintervention des Polonais fut très-efficace.
Pendant la guerre de 1828 et 29, un grand nombre de Bulgares avaient favorisé l'invasion ruàse. Craignant, k la paix» les vengeances des Turcs, ItW.OOO Bulgares avaient émigré à la suite de Tarmée russe et s'étaient établis en Besrsarabie. Mais lorsqu'ils se trouvèrent ainsi sous la domination russe, ils ne tardèrent pas à voir combien ils avaient perdu au changement; après avoir subi pendant quelque temps les plus cruelles vexations, ils revinrent dans leur pays, aimant mieux s*exposer à la colère des Turcs que de demeurer plus long« temps sous le gouvernement moscovite. Les agents polonais comprirent aussitôt que ces populations irritées pouvaient de* venir pour la cause polonaise de précieux auxiliaires : ils entrèrent en relation avec les Bulgares, les rallièrent au pwvoir du sultan, et en firent bientôt des^ agents actib ix>ur répandre partout la haine 4u nom russe.
Le même travail fut poursuivi avec non mcansde fruit en Serbie.
Depuis les règnes de Georges le Noir et de Milosch, la Serbie se trouvait dans un état d'indépendance réelle sous la suze^ raineté nominale de la Porte.
Une profonde tranquillité avait succédé aux agitations an*-
térieuresy et la Turquie était eu pleine paix sur ce côté de ses frontières.
Cet heureux état de choses ne faisait pas lé compte de la Russie.
Pour- ramener les agitations dont il veut toujours faire son profit, le cabinet de Saint-Pétersbourg sait à l'occasion se faire révolutionnaire, et ce fut avec des idées d'affranchissement et de libéralisme qu*il se prit à semer de nouveaux troubles.
Ses émissaires, agissant adroitement sur les sentiments d'indépendance toujours vivants au cœur des Serbes, leur vantaient les bienfaits du gouvernement parlementaire et de la liberté de la presse. Excitant leur vanité nationale, ils les engageaient à se mettre au niveau des peuples civilisés de FOccident, en obtenant une représentation parlementaire, et en mettant une barrière aux volontés absolues d'un seul.
Les principaux chefs du pays, naturellement jaloux de la puissance de Milosch , dont ils avaient vu l'origine obscure , écoutaient volontiers des conseils qui devaient leur donner les moyens d'amoindrir une domination qui leur pesait; et ils se liguèrent entre eux pour demander des institutions qui pussent leur assurer une indépendance personnelle.
La Russie parvint ainsi à créer une oligarchie turbulente assez semblable à celle qui lui avait rendu tant de services en Pologne.
Cependant, comme les feudataires parlaient au nom du droit et invoquaient l'exemple des nations occidentales^ Milosch fut
obligé de céder, et permit la création d'une assemblée parle-* mentaire.
Il en résulta ce que les Russes avaient prévu. Entre des hommes peu habitués aux libertés publiques et un prince peu fait au contrôle, l'accord ne pouvait être de longue durée : une époque de troubles, de déchirements, d'accusations réciproques, succéda aux années pacifiques qui avaient inauguré le règne de Milosch.
Cependant, au moment où s'était manifestée l'action inté* rieure de la Russie, l'agence polonaise de Gonstantinople avait envoyé à Belgrade un représentant spécial connu sous le pseudonyme de Lenoir.
Celui-ci s'attacha à contre-balancer Tinfluence moscovite^ s'efforçant de ramener l'accord entre le prince et les mécon4 tents. Mais de part et d'autre les esprits étaient exaltés, et il , était plus aisé aux agents russes d'entretenir les troubles qu'à . ragent polonais de les calmer.
Milosch s'accoutumait difficilement à une constitution .qui apportait sans cesse des obstacles à ses volontés. L'opposition devenait chaque jour plus puissante , et la discorde était si bien entretenue par les manœuvres et Tor de Saint-Pétersbourg, que Milosch , alarmé pour sa couronne , retirant par un coup d'État la constitution qu'il avait consentie , sut inspirer une si grande terreur aux opposants, que les plus compromis d'entre eux prirent le parti de fuir et de se réfugier à Constantinople.
Comme ils craignaient que Milosch n'obtint contre eux un
décrel d'extradition, leur résolution était de s'adresser à ram-^ bassade russe pour 'Obtenir des passe-ports qui devaient les garantir contre toute réclamation.
Mais Czayka., qui comprenait l'importance qu'il y avait à se concilier les sympathies de tant d'hommes influents parmi les Serbes, alla au-devant d'eux, leur montra tous les dangers et toute l'incertitude de la protection russe, leur rappela l'exemple des Bulgares compromis en 1829, puis lâchement abandonnés, et leur persuada de s'adresser à l'ambassade française, s'ofTrant d'ailleurs comme intermédiaire pour leur faire délivrer des passe-ports de cette puissance.
Les Serbes acceptèrent cette offre avec joie, entrèrent en liaison avec les agents polonais, et prirent une haute idée de Jeur influence.
La connaissance de ces faits, répandue en Serbie, fut aussi très-utile à l'énûgration polonaise, qui put y agir avec encore plus d'efQcacité contre les intrigues russes.
De nouvelles circonstances , d'ailleurs, donnaient une importance plus grande à l'intervention de l'agence.
Milosch, qui avait vu sa domination menacée, crut se rafiEermir en se rapprochant des Russes , dont jusque-là il s'était tenu éloigné.
Mais les connivences avec Saint-Pétersbourg, loin de raffermir, la compromirent aux yeux de tous.
Quoique momentanément abattu, le parti parlementaire s'a* gitait; la population indépendante de ce pays sympathisait
avec les chefs proscrits; les mécontentements grandissaient chaque jour.
Condamné par la voix publique, Milosch ne put faire tète à \ Torage, et sa déchéance fut prononcée en 1842. ^
La Russie, qui avait causé sa chule^ voulant au moins en amortir refiTel et se réserver une créature, fit placer le fils de , Milosch sur le trône; mais la population entière, accoutumée à choisir ses chefs par droit d'élection, et considérant une monarchie héréditaire comme une atteinte à ses libertés natio- } nales, contraignit le fils de Milosch à se démettre d'un pouvoir qui lui avait été donné parTétranger.
Ce mouvement , d'ailleurs, en opposition avec les desseins de Saint-Pétersbourg, avait été habilement préparé par \ Czayka. Les Serbes émigrés à Constantinople s'étaient inspirés de ses conseils, et à leur retour, après la chute de Milosch, ils avaient travaillé avec ardeur à relever le intiment national et à créer d'énergiques oppositions aux tentatives de \A Russie.
Aussi, au jour de l'élection générale, en dépit des caresses et des menaces du consul russe, tout le peuple rassemblé, selon les traditions nationales, dans la plaine aux portes de Bel* grade, choisit par acclamation pour son chef Alexandlre, fils . de Georges le Noir. ^
A cette nouvelle, les colères de la Russie éclatèrent; des notes menaçantes furent envoyées à Constantinople, deman- \ dant l'annulation de l'élection , qu'elles déclaraient irrégulière. \
L'Autriche, dont tous les intérêts dans la question d'Orient sont naturellement opposés à ceux de la Russie, se montra d'a-
: bord indifférente. Mais Tambassadeur russe à Vienne ayant signalé à M. de Metlernich cette^élection comme une atteinte aux principes monarchiques de la légitimité héréditaire, ce ministre, jugeant Tincident de la Serbie trop peu important pour risquer un démêlé avec son puissant allié , joignit ses représentations à celles du czar.
La Porte, effrayée de cette double protestation, eût peutêtre cédé» si les agents polonais ne l'eussent encouragée à la résistance en lui promettant le concours de la France et de T Angleterre. Sur leurs rapports adressés au prince Czartoryski , le comte Zamoyski se rendit auprès de M, Guizot, qu'il mit au courant de tous les détails de la situation, lui signalant les dangers des intrigues russes, qui ne tendaient à rien moins qu'à détacher la Serbie de l'empire ottoman. Le ministre de Louifr-Philippe , mal éclairé jusque-là par ses propres agents,
I écouta avec étonnement, et non sans alarmes, les explications
\ de rémigré polonais^ comprit Timportance de la question, et se montra tout disposé à combattre les dangereux effets de l'action moscovite. « Nous pourrons, dit-il, faire pour la Ser-
; <c bie ce que nous n'avons pu faire pour la Pologne; mais, (t ajouta-t-il, la France est dans ce moment isolée, et si elle « se présente seule , elle courra risque d'échouer. Voyez donc « lord Aberdeen; s'il veut joindre ses représentations à celles il de la France, vous pouvez l'assurer de mon concours. i>
Sur cet engagement solennel de M. Guizol» le comte Zamoyski s'empressa de partir pour Londres. Malheureusement, à son arrivée, la question avait été, la veille, discutée au parlement, et lord Âberdeen, peu au courant de la question, avait donné lés explications les moins satisfaisantes» semblant môme abandonner les droits des Serbes, et traitant, en outre, cet incident comme un fait sans importance ; les circonstances, même les plus insignifiantes, lui étaient si peu familières^ qu'il parlait du prince élu comme d*un imberbe {an unexperienced youth)^ et le prince Alexandre avait quarante-deux ans.
Le comte Zamoyski comprit aussitôt tout le mal que pouvait faire en Serbie le discours du ministre anglais : ce devait être pour les agents russes un encouragement, et un échec complet pour le parti nationaL
Aux premiers mots qu'il adressa à Aberdeen dans une conférence où il fut admis, le ministre l'interrompit : a Pour- «c quoi donc, dit-il, vous mêler de la Serbie?» Le comte Zamoyski n'eut pas de peine à lui démontrer la connexité des intrigues russes à Belgrade avec celles qui se tramaient dans toutes les autres possessions de la Turquie ; et comme lord Aberdeen faisait valoir les principes d'hérédité et de légitimité : «La question n'est pas là, répliqua le comte. « Votre Seigneurie entend-elle que la Turquie soit dépossédée <( de la Serbie pour y être remplacée par la Russie ? C'est une «( question d'iovasion extérieure, et non de constitution inté-
— 14S — « Heure. » Après quelques développements donnés à cette thèse, le comte Zamoyski eut la satisfaction de voir le minis- (tre anglais complètement converti à son opinion. Le consul , ieinglais de Belgrade reçut des instructions en conséquence, et i l'élection d'Alexandre fut confirmée.
; Ce triomphe de la diplomatie polonaise sur la diplomatie I russe fit grand effet chez les Slaves et les Turcs : Témigration avait fait ce que la Porte n'avait pas osé^ et les cabinets de Paris et de Londres prirent plus d'une fois ses agents comme intermédiaires entre eux et l'Orient.
L'action de l'émigration fut non moins efficace contre l'Au-* triche dans une question soulevée en Bosnie.
Les Bosniaques sont sous l'influence directe de l'Autriche, par l'intermédiaire de leurs voisins les Slaves illyriens ; une autre cause d'influence est dans la similitude de religion. Une certaine partie de la population appartient au rite catholique latin, et les jeunes gens qui se destinent au clergé sont attirés dans les séminaires de l'Autriche. Beaucoup d'entre eux cependant résistent aux séductions du cabinet de Vienne; mais ^^ ceux en petit nombre qui se dévouent au germanisme sont assurés d'une haute protection, et parviennent de préférence à être nommés évêques, grâce à l'infinence autrichienne. Il
résultait du double courant d'idées entre le germanisme et le parti national des luttes très- vives entre Tévéque et le clergé inférieur.
En 1858, les dissidences éclatèrent avec tant de force, qne non-seulement le clergé refusa d'obéir à Tévéque, mais encore parvint à l'expulser de son siégç. .
Sur un appel fait à Rome par Tévêque, le Saint-Siège, dominé par rÂulriche, condamna le clergé, et lui enjoignit de recevoir le supérieur expulsé; Mais, dans le clergé bosniaque, \ beaucoup de membres appartenaient à Tordre des Franscis-* 1 cains, qui avaient un couvent aux portes de Constantinople. Ces ' derniers, invoqués par ledrs frères de Bosnie, s'adressèrent i à Czayka, qui écrivit à Paris : un agent fut envoyé à Rome ; ^ le pape, mieux éclairé, revint sur sa décision et reconnut les droits du clergé.
Le crédit de la Pologne s'en accrut beaucoup en Orient, et } ses agents, d'ailleurs, ne négligèrent rien pour y ajouter. ) A la suite de la guerre 46 1851 , un certain nombre de prisonniers polonais avaient été vendus comme esclaves par les Russes dans les marchés * d'Orient : l'agence de Constanti- i nople se concerta avec les Laiaristes français, qui avaient un établissement sur la côte d'Asie, pour faire racheter ces malheureux et leur donner 4u travail.
Les Lazaristes l'aidèrent avec empressement dans cette
bonne ceuvre ; l'agence fut chargée par le prince Gzartoryski
* d'acquérir une terre sur les bords du Bosphore, où les captifs
/ rachetés furent établis comme fermiers, et depuis ce temps, \ c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, se développe une colonie f polonaise aux portes de Constantinople, placée sous la pro- \ tection de l'ambassade française.
En Gircassie, plusieurs Polonais allèrent, après la prise de Varsovie, offrir leur concours, qui fut accepté avec empressement. Ce fut au milieu des guerres du Caucase que fut soulevé par les agences polonaises l'incident du vaisseau anglais le Vixetiy dont la presse s'est tant occupée sans en connaître peut-être tous les détails.
On sait que les Russes avaient déclaré en état de blocus les c6tes de la Circassie. Or, dans cette guerre faite dans un simple but de conquête, le droit des Russes était très-contestable, et le gouvernement anglais ne semblait pas disposé à le re- , connaître. Les agents polonais de Londi'es obtinrent donc i en 1856, de lord Palmerston, qu'il fût envoyé sur les côtes un vaisseau anglais chargé de marchandises pour décider la légalité du blocus. Les Polonais équipèrent à leurs frais le Ficm, qui, suivant ses instructions, se présenta sur les côtes, et qui, conformément aux. décisions de Saint-Pétersbourg, fut aussitôt séquestré par les croiseurs russes.
Ainsi que les Polonais l'avaient prévu, cette capture souleva en Angleterre une tempête de réclamations ; on criait à la
violation du droit des gens, et les agents polonais fournissaient tous les arguments qui pouvaient se rencontrer dans Vattel ou PuflFendorf.
Un homme éminent, Urqhuart, se fit Fécho le plus énergique de l'indignation publique. Mais Palmerston, voyant que là dissidence prenait des proportions quMl n'avait pas prévues; craignit de s*y engager trop avant, et, comme il arrive souvent en Angleterre, il laissa toute carrière aux explosions des mécontentements, jusqu'à ce que le public, fatigué d'une ques^ tion lointaine, cessât enfin de s'en occuper; mais ce fut plusieurs fois pour Palmerston un grave sujet de reproches* dont l'opposition sut tirer parti pour le compromettre.
Les Polonais n'en continuèrent pas moins à exercer leur action dans le Caucase. Après le règlement de TafTaire de Serbie, Lenoir y fut envoyé, et son activité devint une si grande gène pour les Russes, qu'ils ne trouvèrent d'autre expédient que de le faire assassiner dans son lit. Un coup de fusil, tiré
par la fenêtre, lui laboura tout un côté du corps. Il traina depuis ce temps une vie languissante, incapable désormais de poursuivre ses entreprises contre les Russes.
Cependant des rapports suivis se maintinrent entre le Caucase et l'émigration polonaise de Paris et de Londres. Aujourd'hui encore, malgré la padfication apparente de la Circassie, les communications ne sont pas interrompues, et s'il éclate une insurrection, l'ancienne action des Polonais n'y aura pas été étrangère.
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Cependaot, un instant l'utile coopération des Polonais avait manqué échapper à la Turquie : le traité du 15 juillet 1840, accepté par les imprudentes animosités de lord Palmerston contre la France, avait rapproché la Russie de la Porte. Ces deux puissances devant agir de concert contre le pacha d'Egypte, Cbrzanowski fut désigné pour commander une armée turque en Asie, avec ordre de concerter ses opérations avec les Russes; mais il s'indigna à Vidée de se rencontrer dans les mêmes rangs que ses éternels ennemis, et donna sa démission de représentant de TÂngleterre, quoique lord Palmerston eût reconnu ses services par Tindigénat britannique. Pour empêcher d'ailleurs les Russes d'agir activement en Orient, les Anglais avaient pris les devants en attaquant Bey« roatb et en menaçant le Caire. La prompte soumission du pacha d'Egypte mit fin aux hostilités, et l'émigration polonaise eut bientôt occasion de reprendre son rôle actif.
Elle sut même faire pénétrer son action j usqu'au cœur do ^ la Russie. Parmi les sectes dissidentes de l'Église russe, il en \ est une qui a pris de grands développements, c'est celle des \vieux croyante. Sans entrer dans le détail des différeuces de Irite qui les distinguent de l'Église orthodoxe, il suffit de dire j que les vieux croyants sont radicalement opposés à la confu- \6ion des deux pouvoirs spirituel et temporel dans les mains du
Gzar; cette hérésie politique en même temps que religieuse ne peut trouver grâce aux yeux de Taulocrate.
Aussi les persécutions les plus rigoureuses ont^elles été employées; mais, de même que toutes les persécutions, elles n'ont fait qu'accroître le nombre des sectaires. Plusieurs d'en* j treeux, cependant, ont émigré dans différentes régions de^ rAutriche et de la Turquie; une colonie assez nombreuse dé; ces vieux croyants, composée principalement de Cosaques de ' l'Ukraine, est aujourd'hui établie dans la Dobrudja< Les Po^ | lonais avaient conçu le projet, au moyen de ces réfugiés, qui restaient en communication avec leurs frères, de provoquer un immense soulèvement dans les provinces méridionales de la Russie ; d'autres événements vinrent les distraire de celte entreprise; mais là secte des vieux croyants leur donna Toccasion de faire à la Russie une guerre nouvelle. .
Le gouvernement de Saint-Pétersbourg, pour arrêter le développement de la secte qu'il combattait, défendait rigoureu- / semeut l'ordination de leurs prêtres. Cependant, vers l'année l 1843, les vieux croyants avaient élu pour leur métropolitain • un de leurs coreligionnaires, fils d*un marchand de Moscou ; mais il ne pouvait entrer en fonctions faute de l'ordination voulue. Le prince Czartoryski apprit à Paris cet incident, et chargea l'agence polonaise de faire en sorte que les vœux des vieux croyants fussent satisfaits. Un évéque de leur rite était établi dans les possessions autrichiennes de la Bukovine ^ < les Polonais se concertèrent avec ce prélat et avec sea eoreli-v \
gioDDaires de Russie. L'archevêque désigné vint en Bukovine, y fut ordonné, et établit lui-même sa résidence au bourg de Bielokrinitsa, en Gallicie.
\ Ce bourg est devenu aujourd'hui la métropole des vieux
I croyants.
Depuis ce temps» la plupart des prêtres viennent mysté* rieusement du fond de la Russie se faire consacrer par Tarchevêque; depuis 1845, plus de !2,000 furent ordonnés de cette manière, et c'est en Autriche que viennent ainsi aboutir les fils de ladministration ecclésiastique.
Ajoutons que cette secte étend son réseau sur toute la Russie et compte de 10 à 15 millions d*adeptes, qui sont des ennemis implacables du gouvernement ; on comprend de quelle importance il était pour le prince Czartoryski de ménager à Témigration polonaise les bons rapports avec ces nombreux ennemis du czar.
On ne laissait, du reste, échapper aucune occasion de saisir les gouvernements étrangers de toutes les questions de droit international qui pouvaient dévoiler les méfaits des oppresseurs. Le parlement anglais, il faut lui rendre cethom^ mage, est un asile toujours ouvert aux infortunes qui veulent exprimer leurs doléances ou invoquer la protection du droit. \ Nous voulons bien convenir que souvent même une question
d'humanité et de justice extérieure h*est soulevée que comme occasion d^embarrasser le ministère. Mais quand même ce ne iserait qu'une tactique d'opposition, elle a son avantage moral, en forçant le gouvernement à s'occuper des affaires du dehors, / et parfois à désavouer une complicité que Von pourrait augurer de son silence La publicité, d'ailleurs, donnée aux réclamations, quand même elles ne réussissent pas, est pour le monde extérieur un avertissement et une instruction. On y apprend surtout que la Pologne opprimée n'est pas subjuguée, car elle combat jusque daiis la servitude; et combattre c'est vivre. Les signes de la vie active sont dans l'impulsion donnée à ces champions parlementaires qui répondent à l'appel qui leur est adressé. On ne doit-pas, en effet, dans une cause infortunée, compter sur l'initiative des protecteurs; et il fallait rinfatigable activité de l'émigration polonaise, son incessante énergie, mêlée à toutes les habiletés de la diplomatie, pour obtenir un engagement parlementaire qui pût donner ^ quelque solennité à leurs plaintes.
Si donc il fallait chercher pour la Pologne des témoignages d'une nationalité vivace, il suffirait de consulter les annales de la Chambre des communes.
En avril 1832, M. Fergusson fait un appel au gouvernement en faveur du royaume de Pologne dépouillé de ses droits. Il est appuyé par Lord Dudiey Stuart, lequel ne cessa d'exercer un bienfaisant patronage envers un peuple qui reçut de lui et lui rendit les plus profondes sympathies.
Le 7 août 1915% une deuxième molion fui introduite par MM. EvauS) Hunoe, lord Sandon et sir Fraj;icis Burdëlt.
En juillet 1835, M. Fergusson demanda que la chambre présentât une adresse au roi pour le prier de refuser sa saoclion à rétat actuel de la Pologne, qui constituait une violation manifeste des* traités garantis par TÂngleterre. Cette motion fut appuyée par sir Robert Inglis et par M. Atwood, qui en outre déposa une pétition dans le même sens, revêtue de deux cent mille signatures. Lord Palmerston, au nom du gouvernement» répondit qu'il s'associait à de justes réclamations et que déjà des protestations avaient été envoyées. En réponse au ministre, O'Connell s'écria que les protestations de l'Angleterre ne devaient pas être vaines, et que cependant la tyrannie ne sa ralenlissaitpas. Puis, avecsaverveetsonéloquenceenlraînante, il déroula le tableau sanglant des cruautés qui se commettaient, et souleva dans toute la chambre des frémissements d'indigna- ^ tion. Dans une question d'humanité, et surtout de droit international, où la dignité de TAngleterre était compromise, tous les partis étaient d'accord. Mais les ministres ne voyaient que les périls d'un défi ouvertement adressé au czar. Lord John Russell, tout en reconnaissant la justice de la motion, déclara que si elle était adoptée, les négociations avec la Russie ne pourraient phis se continuer. Lepremier ministre, lord Althorp, et son collègue M. Stanley (aujourd'hui lord Derby) ajoutèrent que l'adoption équivaudrait à une déclaration de guerre.
Cette menaçante conséquence ne semblait altérer en rien les
sentiments de la chambre, lorsque sir Robert Peel, quoique rival du ministère, lui vint en aide : Vhomme de parti s*effaçait devant l'homme d'Étal. Sans doute, disait-il, le peuple polonais. avait toutes ses sympathies; mais il ne serait pas prudent de faire des représentations à la Russie, si Ton n'était pas en mesure de commencer une guerre en cas de refus.
Cependant l'autorité même de cet homme éminent ne put ébranler que les timides. Malgré les voix de quatre ministres, tout faisait présager l'adoption de la motion, lorsque lord Althorp eut recours à la dernière ressource des ministères en désarroi : il fit du vole une question de cabinet. Devant cette menace, quelques députés cédèrent, une faible majorité prolongea Texislence du gouvernement whig.
Dans toutes ces discussions, suivies avec intérêt par un peuple sérieux et politique, les émigrés polonais qui les avaient provoquées envoyaient leurs délégués à la chambre. Ceux-ci, placés dans une tribune publique, communiquaient des notes aux députés favorables, leur formulaient les répliques à fout argumentcaptieux , et leur maintenaient par des renseignements précis tous les avantages de la lutte. Ces détails pourraient sembler insignifiants, s'ils ne servaient à démontrer la constante application de ces hommes à leurs devoirs nationaux, leur louable persévérance à rester sur la brèche, partout où leur action pouvait avoir quelque utilité, même dans les moyens secondaires qu'un zèle moins actif aurait pu négliger.
Au surplus, le public anglais s'associait avec une remar-
— 1Ô2 — qaable sympathie aux efforts de ces courageax expatriés, non pas seulement le public exalté et enthousiaste, mais aussi les personnages sérieux , qui, adoptant une cause plutôt par réflexion que par entraînement, y apportent un appui solide parce qu'il est raisonné.
Suivant les méthodes pratiques de l'Angleterre, ils se mirent à rœuvre en formant, au commencement de 1833, une Société des Amis de la Pologne qui compta bientôt parmi ses membres une foule de parlementaires soit de la chambre des communes soit de la chambre des lords. Le poëte Thomas Campbell en fut Tactif fondateur; Lord Dudley Stuart en était le président. Ce dernier se signala entre tous par un zèle et une persévérance infatigables en faveur de la cause polonaise, et il en fit l'œuvre principale de ses dernières années. Son ardeur y était si vive, que lord Melbourne lui reprochait en plaisantant d*en avoir perdu la tète : Stuart is quite mad with the Potes. Aussi les émigrés lui offrirent en 1846, en témoignage de reconnaissance, son portrait entouré des armoiries polonaises avec Tinscription causas non fata sequor. Sa mort prématurée (en 1 854), profondément ressentie par eux, fut un véritable deuil national. Ce n'est pas le moindre mérite des hommes d'État de l'Angleterre, de savoir, même au sein des grandeurs, s'associer en simples citoyens aux manifestations utiles ou généreuses. C'est ainsi que la Société des Amis de la Pologne comptait dans ses rangs lord Brougham, lord Palmerston, lord John Russell et d'autres hommes considérables de toutes fonctions. En
1859^ le duc de Sussex, oncle de la reine, présida un meeting :
en faveur des Polonais, au milieu d*un concours immense où | figuraient des dames de la haute aristocratie. j
M Est-il permis, dit le prince-président, qu'une nation qui a si bien mérité de Tlmmanité soit condamnée à périr, à être rayée de la carte de l'Europe, et à voir disparaître jusqu'à son nom de la société européenne ? Non, je ne tremperai pas dans une pareille infamie en y souscrivant; et je suis convaincu que vous pensez tous comme moi. La justice est la meilleure politique. Justice is the best polictf. »
Dans cette même année de 1859, le grand-duc Alexandre (le czar actuel) fit une visite à Londres. Suivant les habitudes hospitalières des Anglais, toujours empressés de faire hommage aux étrangers de distinction, le club Crockford invita le prince à une fête dans ses salons et le nomma membre du club. Mais le même jour, par égard pour une nation malheureuse, et pour éviter toute interprétation fâcheuse sur ses sentiments politiques, le club reçut également parmi ses membres le prince Czartor) ski. Noble hommage au droit en même temps qu'à la puissance.
Il faut d'ailleurs reconnaître qu'en Angleterre, chaque fois que s'agitait la question polonaise, les discussions parlementaires prenaient un caractère de solennité qui témoignait do toute l'importance qu'on y attachait. Il est vrai que l'émigration ne laissait passer aucune nouvelle atteinte aux droits nationaux sans en saisir ses défenseurs de Londres. C'est
dinsi qu'en 1845, la Cour de justice suprême en ce qui con- ; cernait les procès polonais ayant été transportée à Saint- \ Pétersbourg; le prince Czarloryski et le comte Zamoyski se rendirent dans la capitale britannique, et peu de jours après, tine motion fut présentée par M. Gally-Knight et soutenue par O'Connell et sir Francis Burdett. La conduite de la Russie ^ était signalée comme un attentat aux principes les plus saôrés-du droit.
Sir Robert Peel, alors premier ministre, ne contesta pas la justice des réclamations ; mais les nécessités politiques commandaient de grands méoagements, et il combattit la motion non comme mal fondée, mais comme inopportune. 11 né put pas cependant s'empêcher d'avouer que la conduite du czar n'était ni juste ni prudente^ unwise and unsafe.
En 1846, lord Palmerston, à son tour, s'était exprimé avec une hardiesse qui avait pu donner quelque espérance à la nation opprimée*
« Il n'échappera pas, disait-il, à la loyauté des cours du I nord, que si les trailés de Vienne ne sont pas bons sur la Vistule, ils ne sont pas meilleurs sur le Rhin et sur le Pô. »
L'occasion se présenta bientôt de démontrer la confiance que l'on pouvait avoir dans la politique de lord Palmerston. Peu de mois après ces énergiques paroles, le faible et dernier débris de la nationalité polonaise, la ville de Cracovie et son territoire, étaient, avec la complicité des deux autres cours du nord, incorporés à TAulriche. Mais dans l'intervalle il
s'était produit un incident diplomatique qui avait ranimé toutes lès vieilles rancunes de Palmerston contre la France : nous voulons parler des mariages espagnols.
Le ministre anglais était alors en instance auprès des cours du nord pour les décider à donner une adhésion officielle à sa récente interprétation du traité d'Utrecbt ; pour l'obtenir, il aurait consenti aux plus pénibles sacrifices, et il n'était pas homme à montrer, en de telles circonstances, un dévouement chevaleresque aux intérêls de la Pologne. ]
Aussi, quand il fut obligé par la voix publique d'adresser des remontrances, la note de l'Angleterre ne fut qu'un misé* rable subterfuge où Ton craignait d'avouer la vérité pour n'avoir pas à la combattre.
Le secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique feignait d'ignorer dans ce document que le territoire de Cracovie eût été annexé à l'Autriche ; il avait seulement entendu dire, sans pouvoir y croire, que les trois puissances avaient conçu un pareil projet.
Il s'empressait de leur faire observer combien il serait attentatoire au droit des puissances qui ont signé l'acte final du traité de Vienne.
Il terminait en exprimant la confiance que ces simples observations suffiraient à empêcher la consommation de mesures funestes.
Un si misérable détour fut accueilli comme il le méritait ; les trois puissances ne tinrent pas compte des remontrances
(lu gouvernement anglais» et lord Palmerston n^obtint pas même, pour prix de son humilité, leur adhésion à ses chicanes diplomatiques contre la France.
Quant à M. Guizot, sans faire la même hypocrisie sur le fait accompli, il se contenta de prendre acte de la violation des traités, ajoutant cependant comme une apparence de menaces en disant :
»< Aucune puissance signataire du traité de Vienne ne sau- <i rait prétendre s'affranchir des stipulations de ce traité sans « en affranchir également toutes les autres. » Il se gardait bien toutefois de faire saVoir quelle valeur la France attribuait désormais aux traités eux-mêmes.
Ainsi, en présence d'un défi jeté à l'Europe, deux grands gouvernements qui devaient représenter la cause du droit et de la justice n'eurent d'autre recours que de faux subterfuges et de vaines protestations ; les Polonais étaient victimes des querelles occasionnées par les mariages espagnols : ce n'était ni la première ni la dernière fois qu'ils devaient apprendre qu'ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. Leur découragement en ce moment fut profond ; il s'y joignait d'ailleurs un autre motif, plus navrant que l'abandon des cours étrangères.
Les affreux massacres de la Gallicie, qui étaient pour tout le monde un crime odieux, étaient pour eux quelque chose de douloureux comme un fratricide. Jamais jusque-là le peuple n'avait séparé sa cause de celle des classes élevées : tou-
jours les accents d'indépendance proclamés par les seigneurs avaient trouvé un écho chez les paysans, la haine de l'étran^ ger était commune dans tous les cœurs. C'était donc un symptôme nouveau et effrayant que de voir les paysans, à la voix de l'Autriche, promenant le massacre et l'incendie dans les châteaux de ceux que jusque-là ils étaient accoutumés à aimer et respecter. — Les hommes les plus notables de l'émigration ressentirent un coup bien plus affligeant de cet événement funeste que de toutes les persécutions moscovites ou germaniques : beaucoup de ceux que n'avait découragés aucune infortune furent pris d'un chagrin voisin du désespoir.
Toutefois, au sein des chambres françaises retentirent d'é* loquentes paroles d'indignation contre la déloyauté de l'Au* triche et les faiblesses du cabinet de M. Guizot. Au palais du Luxembourg, M. le comte de Montalembert fit entendre de généreux accents; au palais Bourbon, M. Odilon Barrot flétrit en termes sanglants les assassinats commandés par le cabinet de Vienne. Mais une aveugle majorité encourageait les faiblesses de M. Guizot ; topt méfait extérieur demeurait impuni.
Rappelons cependant que même la majorité complaisante du palais Bourbon renouvelait annuellement un vote en faveur, de la nationalité polonaise. Il y avait sans doute quelque chose de triste à voir les représentants de la France parler chaque année en vain; mais les Polonais trouvaient au moins
une consolation dans cette reconnaissance opini&tre de leurs droits, signifiée périodiquement à leurs oppresseurs.
Cependant, malgré un afiTaissement momentané, de graves événements survenus en Europe offrirent bientôt à l'émigration de nouvelles occasions de déployer son activité. L'immense effervescence qui réveillait en Italie les idées d'indépendance nationale , les haines ranimées contre rAutriche par l'occupation de Ferrare, les bonnes intentions du pape Pie IX en faveur des réformes que réclamait l'opinion publique y enfin l'agitation générale de tous les esprits, vers la fin de 1847, semblaient ouvrir une large carrière d'entreprises. Quelques émigrés polonais se rendirent à Rome et proposèrent au pape de former une légion polonaise. ' Mais le caractère pacifique de Pie IX s'accommodait mal des ardeurs de ces fiers expatriés; il accepta seulement quarante officiers pour les incorporer dans les troupes pontificales. Au commencement de la guerre avec rAutriche, on forma à Milan un noyau de légion polonaise , et plus tard , lorsque le roi Charles-Albert se disposait à se mettre à la tête du mouvement italien, on lui proposa de former un corps slave.
Enfin le mouvement général d'affranchissement qui souleva en 1848 tous les peuples de l'Europe apporta aux Polonais^
une immense espérance. L'Allemagne entière se prononçait pour leur délivrance. Le premier résultat de la révolution de Berlin fut de rendre la liberté aux insurgés polonais de 1846. Les prisonniers de Cracovie furent élargis en même temps. Peu de jours après, rassemblée préparatoire de Francfort déclarait « que rassemblée était pénétrée de la nécessité de rétablir un royaume de Pologne indépendant, et que le partage de ce pays était considéré comme une injustice criante. >» L'Allemagne comprenait parfaitement que ses droits étaient associés à ceux des autres peuples, et que la Pologne indépendante devenait pour elle un appui.
Invités par un si généreux appel , les émigrés partirent de toutes les directions vers ce foyer de fraternelles sympathies, et l'accueil que partout ils reçurent ajoutait encore à leurs espérances. Le prince Czartoryski, se rendant à Berlin, reçut sur son passage de continuelles ovations; les autorités même des villes qu'il traversait, les commandants militaires, venaient lui offrir leurs hommages. Partout on proclamait que TAllemagne réunie à la France rendrait à la Pologne la vie et l'unité.
Nous n'avons pas à raconter les cruelles déceptions qui succédèrent à ce mouvement régénérateur. La fortune des vieilles monarchies reprenant le dessus, l'émigration polo* . naise dut encore chercher un refuge dans les champs de bataille.
L'Italie d'abord lui fit appel. Un corps nombreux fut formé
è Milan : on sait la part qu'il prit à la lutte, et les souffrances qu'il eut à endurer à la suite des désastres de Novare.
Après Tanéantissement des espérances en Italie, la guerre de Hongrie vint offrir aux Polonais une nouvelle occasion. Dembinski, Bem, Wysocki, figurèrent au premier rang dans cette guerre héroïque. Malheureusement, ces chefs eurent à lutter contre les injustices des Magyars envers les populations slaves. On connaît les désastres qui résultèrent de l'esprit d'exclusion de Kossuth et des siens.
En Transylvanie surtout, où Bem avait à combattre les Valaques soulevés contre les prétentions des Magyars , il rencontrait chez ceux qui l'employaient les plus grands obstacles à toute conciliation. On lui expédiait sans cesse l'ordre de se montrer impitoyable; et comme il ne voulait pas exécuter les cruautés qu'on lui dictait, il en était résulté une scission pro* fonde entre lui et Kossuth.
Le général polonais reçut même un ordre de destitution avec la désignation de son successeur; mais comme à ce moment d'assez notables succès lui avaient donné une grande puissance en Transylvanie , il mit Tordre dans sa poche sans y obéir, et poursuivit les mesures de conciliation qui seules auraient pu réussir, si d'autres incidents n'étaient venus compliquer la situation.
L'émigration polonaise comprenait si bien les funestes résultats que devait amener l'orgueil insensé des Magyars, qu'il était parti des délégués pour prendre le rôle de conciliateurs
entre eux et les Slaves; mais ils arrivèrent au milieu des désastres occasionnés par la trahison de Georgey, et ne purent qu^assister à la retraite de leurs compatriotes se dirigeant vers le territoire ottoman avec les débris des Magyars.
Arrivés sur la frontière serbe, les Magyars hésitèrent. Leurs prétentions à la suprématie avaient irrité contre eux toutes les races slaves, et parmi leurs adversaires , les Serbes n*étaient pas les moins implacables. Mais en celte occasion, les PoIo«nais qui les accompagnaient devinrent leur sauvegarde.
Les Serbes accueillirent avec hospitalité les compatriotes du prince Czartoryski , dont ils se rappelaient les services , et les Magyars partagèrent la récompense de ces souvenirs.
Ce fut de là que les Polonais se répandirent dans toutes les régions de l'empire ottoman où il y avait à combattre les intrigues moscovites : leur active propagande ramena aux Turcs les populations qui s'étaient laissé égarer par les fausses sympathies de la Russie. En Bulgarie surtout, ils agirent puissamment en convertissant au catholicisme, c'est à-dire à rÉglise grecque unie, une foule de Bulgares attachés jusquelà aux Grecs schismatiques , et placés par conséquent sous rinfluence du czar.
Dans les années qui suivirent, les Polonais ne cessèrent d'exercer leur active propagande, excitant chez les chrétiens de la Turquie les sentiments de nationalité qui devaient les mettre en garde cmitre l'idée trop longtemps accueillie du protectorat russe.
Lorsqu'enfiii retentit en Europe le bruit de la guerre qui se préparait en France et en Angleterre contre la Russie , la Pologne put croire que le jour de la régénération était venu ; elle était sans contredit Talliée naturelle des puissances qui allaient combattre leur oppresseur. Malheureusement deux considérations puissantes arrêtèrent les cabinets de Paris et de Londres : d'une part, il fallait ménager la Prusse et TAutriche pour obtenir d'elles une neutralité douteuse ; d'autre part, les deux puissances occidentales avaient résolu de circonscrire la guerre, et surtout de se garder de faire appel au soulèvement des nationalités.
Cependant » il est bien évident pour tout homme politique ^ue, dans toute guerre contre la Russie, la première condition d'un succès durable est le rétablissement de la Pologne. Cette vérité est si bien sentie par les hommes d'Etat de l'Autriche, que lorsque cette puissance fut invitée par la France et l'Angleterre à se joindre à elles dans la guerre de 1835, la première question du cabinet de Vienne fut de demander ce tfu'on déciderait relativement à la Pologne. La réponse fut la même des deux côtés de la Manche : « La Pologne n'est pas en question ; nous ne voulons qu'arrêter les empiétements de la Russie en Orient. — >Ed ce cas, répliqua l'Autriche ,*nous savons ce que vaudra cette guerre, et nous nous abstenons. » Et en effet, la Pologne étant mise hors de la question, la guerre n'avait rien de menaçant pour la Russie, et l'Autriche savait qu'au rétablissement de la paix elle se retrouve-
rait sur la frontière russe, exposée à tous les dangers du ressentiment et de la vengeance. Les alliés s'engageant dans une guerre sans portée, TAutriche se tint prudemment, à l'écart.
La même réserve fut commandée à la Suède par les mtoies motifs. Au commencement de 1855, le roi de Suè^e, voulant savoir jusqu'à quel point il pouvait s'engager, envoya à Paris un agent confidentiel : celui-ci n'ayant aucun caractère public, et ne pouvant en conséquence s'adresser aux ministre français, se rendit chez le prince Gzartoryski pour lecon^lCer sur le caractère de la guerre. « Mon roi^ dit-il, connaît sa po*' ce sition. Il pense bien encore mourir sur le trône ; mais s'il ne c survient quelque circonstance nouvelle, il voit bien que son « fils ne pourra être autre chose qu'un vassal de la Russie, «c Ce n'est qu'en Pologne et par la Pologne qu'on peut faire <c pencher la balance. Si les alliés pensent à la Pologne, s'ils <c sont décidés à la rétablir dans son indépendance, nous cçn- <c sentirons volontiers à braver les colères de notre puissant « voisin. )>
La réponse du prince Gzartoryski ne laissa aucune illusion à l'envoyé, et la Suède s'abstint comme rAutriche.
Les Polonais durent donc encore une fois ne compter que sur les efforts isolés de l'émigration , qui du reste ne manqua ' pas à sa mission, en offrant ses services à la Turquie ; ils furent accueillis avec empressement, et la Porte demanda tout d'abord aux émigrés quatre ofiiciers généraux destinés à former les troupes musulmanes.
. £n outre, un grand nombre d'officiers polonais accoururent à Gcmstantinople» et le général Zamoyski fut chargé de former une légion polonaise ; mais les ambassades anglaise et française opposèrent mille entraves à ses projets, consentant volontiers à permettre aux Polonais de s'enrôler isolément dans les rangs de l'armée musulmane, mais s'opposant à la formation d'un corps séparé qui porterait le drapeau et Tuniforme national. Tout ce que Ton put obtenir fut que Czayka, devenu Sadik-Pacba (1), fût chargé d'organiser un régiment intitulé Cosaques du Sultan* et entièrement formé de Polonais avec des officiers de leur nation.
Plus tard, lorsque la guerre de Crimée eut fait tomber entre les mains des alliés plusieurs prisonniers , ceux qui étaient Polonais furent réunis en corps et formèrent un second régiment de Cosaques du Sultan.
(1) Pins d'une fois l'ambassade russe à Constantinople avait cherché à faire éloigner Czayka, en essayant d'obtenir de notre chancellerie qu'elle lui retirât la protection française, qui était sa sauvegarde. Dans le temps où M. de Bourqueney était ambassadeur, le gouvernement français ayant paru disposé à céder aux obsessions de M. de Titoff , M. de Bourqueney, qui connaissait toute la valeur de cet agent et tous les services qu'il avait rendus à la France , avait déclaré que si l'on sacrifiait Czayka, il donnerait sa démission, et le cabinet de Paris avait cédé à ces énergiques protestations ; mais, en 1850, le ministre des affaires étrangères à Paris, homme nouveau dans la diplomatie, et peu au courant des questions extérieures, eut la faiblesse de céder aux demandes do Saint-Pétersbourg.
Czayka, plutôt que de quitter le terrain où il combattait avec tant d'activité les ennemis de la Pologne , se fit musulman et entra au service de la Porte sous le nom de Sadik-Pacha: sa religion était la haine du Busse. Depuis ce temps il a cessé d'être l'agent de l'émigration polonaise; il est au service de la Turquie.
Enfin , lorsqu'au plus fort de la guerre les Anglais cherchaient de tous côtés à renforcer leur armée , le général Zamoyski fut appelé à Londres et autorisé à former une division polonaise.
Mais la paix qui survint empocha Taccomplissement de ce projet, et Témigration dut encore une fois ajourner ses espé* rances.
Quelques-uns cependant ne voulaient prendre aucun repos tant qu'il y aurait occasion de combattre les Russes : cent cin* quante d'entre eux se rendirent, en 1856, dans le Caucase, pour s'y joindre aux Gircassiens, sous la conduite du Colonel Lapinski, et ils leur amenèrent des canons.
C'était la premi^e fois que les montagnards employaient cette arme défensive.
Cette petite troupe polonaise fit preuve d'une remarquable énergie pendant plus d'une année.
De l'autre côté du Caucase, on sait que Schamyl, retranché dans sa dernière forteresse, ne se rendit qu'après une résistance désespérée , environné seulement d'un petit nombre de compagnons.
Ces compagnons étaient une centaine de Polonais qui à divers temps ont quitté l'armée russe et qui lui restèrent fidèles après que tous les Circassiens l'eurent abandonné.
La soumission même de Schamyl ne put les décider à déposer les armes : ils se firent tuer jusqu'au dernier.
Afrès les mécomptes de la gaerre, restaient encore les illusions d'un congrès. Les Polonais n'imaginaient pas que les représentants des grande États de l'Europe pussent se réunir sans offrir quelque satisfaction à leurs plaintes légitimes. Une guerife qui se terminait par rabaissement de la Russie semblait conduire par la seule logique des choses au soulagement de la Pologne ; et lorsqu'on 1815 la France vaincue avait si hautement réclamé, y avait-il témérité à croire que la France victorieuse saurait apprécier la même cause avec toute l'autorité du droit et du succès ?
Mais la Russie , humiliée sur les champs de bataille, sait ret)rendre ses avantages dans les ruses des conférences. Une discussion sur la Pologne jetait par elle-même une menace, et les comptes à rendre étaient trop dif&ciles. Il fallait donc avant tout obtenir le silence. On y réussit par un singulier mélange d'audace et de feinte condescendance. Le comte Orloff déclara impérieusement qu'il n y avait pas à s'occuper de la question polonaise, et en même temps il af&rmait au nom du czarque les Polonais obtiendraient des satisfactions au delà de leurs espérances. On peut s'étonner à bon droit que les autres plénipotentiaires aient accepté avec résignation une défense de parler, et avec quelque confiance de vagues engagements ; toujours est-il que la manœuvre eut un plein suc-
ces. Le nom de la Pologne ne figura pas sur le protocole; la Russie sortait triomphante du congrès.
Ainsi, de cette combinaison merveilleuse d'une alliance libérale entre la France et l'Angleterre contre la Russie , la diplomatie polonaise ne recueillait rien. La persévérante action politique de l'émigration aboutissait aune douloureuse illusion. Sa mission semblait terminée ; il ne fallait pas cornp-^ ter sur TEurope.
Ici finit notre tâcher car nous n'avons à suivre la Pologne que dans les révélations de la vie extérieure.
L'émigration polonaise avait vaillamment rempli sa tàche^ et cependant elle succombait sous une double défaite. Le parti enthousiaste et révolutionnaire avait été vaincu en 1846 par les échecs de Posen et les sanglantes saturnales de la Gallicie ; le parti tacticien et diplomatique était vaincu en 1856 au congrès de Paris. Qui n'eût dit encore une fois que les destinées de la Pologne étaient accomplies? Et en effet, la patrie intérieure^ qui depuis tant d'années suivait dans une fiévreuse attente les mouvements de l'émigration , fut prise d'amertume en la voyant abandonnée par TEurope aux jours même du triomphe. Se repliant sur elle-même dans un douloureux silence, elle laissa croire à l'Europe qu'elle n'avait même plus la force des larmes , et les rois se croyaient délivrés des reproches de son gémissement. Mais l'émigration avait dans sa double mani<» festation légué un double héritage qui devait être la souri» d'une vie nouvelle : le parti révolutionnaire avait transmis a
la nation son entliousiasme et sa foi , le parti diploœatiqoe sa prudencô et sa discipline ; et ce n'est pas un des moindres mérites de Témigration que d'avoir fait au milieu de ses luttes ^térieures Téducation politique de Tintérieur.
Aujourd'hui donc, le champ d'action s*est déplacé. C'est des entrailles mêmes du sol que sort le mouvement régénérateur. Lazare surgit de son tombeau pour rentrer en possession de la vie. Cherchant désormais en elle-même une force nouvelle puisée à l'excès des malheurs, la Pologne se résout hardiment à faire sortir son existence nationale des difficultés mêmes de Toppression.
Les derniers débris d'un droit mutilé, les faibles ressources d'une légalité circonscrite, deviennent ses armes ; et voici que se manifeste un phénomène nouveau dans la vitalité polonaise : la force du droit chez les faibles. Un peuple désarmé tenant en échec un immense empire militaire ; des femmes et des enfants défiant les baïonnettes ; des prêtres faisant reculer des généraux , invincibles même dans leurs cachots y ipenaçants dans les casemates, et marchant tête haute à la mort : voilà le triomphe du droit , impérissable même dans le martyre , parce que chaque martyre est un témoignage et que chaque victime transmet ses sentiments à des milliers d'héritiers.
En vain les partisans du czar ont-ils voulu dénaturer le véritable sens du mouvement général. Toutes les perturbations, toutes les agitations^ toutes les colères se résument en un seul sentiment, le sentiment du droit; en un seul fait, l'ap-
pel à la légalité; en uq seul besoin, le besoin d^une loi qui mette tout un peuple à l'abri de l'arbitraire.
Lorsqu'au mois de février 1861, les ouvriers de Varsovie ont adressé une pétition au gouvernement, dans un langage inculte qui n'a pu leur être dicté, ils ne parlaient ni d'indépendance ni de nationalité ; ils demandaient avant tout qu'on leur accordât la sanction d'une loi , d'une loi qu'ils pussent connaître et suivre comme obligation, invoquer et respecter comme protection. Il n'y a là autre chose que l'opposition entre la civilisation occidentale et la barbarie mongole, la vieille lutte entre l'Europe et l'Asie.
D'où vient encore la puissance de l'Église catholique en Pologne? C'est que l'Église, dans ce pays, représente une loi ; la dernière loi même qui reste encore debout. Il ne faut pas que nos querelles- particulières sur des questions cléricales sans analogie dans le Nord nous fassent méconnaître les mérites de l'Église en Pologne. Là, les prêtres sont défenseurs de la liberté et du droit; là, lorsqu'on les somme dé rouvrir les églises profanées, c'est au nom de la dernière loi , dont ils sont les gardiens, qu'ils prononcent le non possumus. Et au nom de la loi ils livrent leur tête. L'administrateur de l'archidiocèse de Varsovie , Bialobrzeski , vient d'être condamné à mort, le 4 décembre, pour avoir persisté dans son refus d'ordonner la réouverture. Lorsque la sentence lui fut communiquée, on lui demanda s'il ne désirait pas adresser à l'empereur un recours en grâce. Après quelques minutes de
réflexion, il répondit négativement : c'eût été reconnaître un droit chez le violateur du droit.
Certes, quand le réveil d'une nation se fait au nom des principes de justice et de morale, il est permis de compter sur les promesses de Tavenir^ et il n'y a pas témérité à présager une prochaine résurrection. *
Pendant que ce mouvement intérieur de la Pologne se manifestait aux yeux de l'Europe étonnée, le patriarche de l'é-* migration, le prince Gzartoryski , mourait, ainsi que Moïse, sans pouvoir entrer dans la terre promise, mais ayant comme lui préparé la délivrance de la nouvelle génération. Ses der* nières pensées , consacrées à la patrie, sont retracées dans le testament politique suivant, dicté par lui quelques jours avant $a mort. Nous reproduisons ce document, moins comme une œuvre individuelle que comme la représentation de la pensée collective des lutteurs. Aujourd'hui, Témigration peut saluer dans le réveil national la première récompense de ses travaux, Bt voir approcher le jour du triomphe définitif où il lui sera permis d'entonner le nunc dimittis.
a Montfermeil , près Paris, t4jaillet.
<c Voulant assurer à l'avance la marche régulière du service public dans l'émigration , et éviter qu'en aucun cas cette marche soit entravée, j'ai résolu de consigner à ce sujet quelquesunes de mes pensées* Je les recommande à Tattention de ma famille et des compagnons de mes travaux.
« Gomme je Tai dit la dernière fois qae j'ai adresisé la parole à mes compatriotes , aujourd'hui c'est le pays qui a pris luimême eu main la direction de sa propre cause : lui-même il dirige ses efforts, il connaît son but, il a choisi sa voie et il accélère ou ralentit sa marche , selon la somme de ses forces intérieures et l'opportunité de leur application.
« A Témigralion, aujourd'hui, il appartient d'exposer et d'interpréter à l'étranger le travail du pays ; de défendre nos droits devant l'opinion et devant les gouvernemaits de l'Europe ; enfin de créer ou de développer auprès des puissances étrangères des rapports qui pourront aider à l'affranchissement de la Pologne , et à la consolidation dans l'avenir de son exis« tance et de son action indépendante.
a Ainsi entendus et accomplis , les devoirs de l'émigration entrent dans l'ensemble de l'œuvre nationale , et ceux qui ont jusqu'à présent rempli des fonctions pénibles ne sauraient en être relevés par aucun événement , par aucune circonstance favorable ou malheureuse, aussi longtemps que la Pologne , libre et indépendante , n'aura pas elle-même désigné ses représentants à l'étranger.
« Dans ces épreuves, les dernières peulrêtre que le pays ait à traverser, chacun doit compter avec lui-même et peser dans sa conscience si ce qu'il fait pour la patrie est bien tout ce qu'il peut faire dans la position qu'il occupe. Et pUs la Pologne vivra d'une vie pleine et manifeste» plus aussi son service à l'étranger devra croître en énergie et se façonner à une on-
ganisation hiérarchique et régulière. Sans cet ordre indispensable, sans un travail bien divisé, sans des positions nette* ment déterminées, sans une solidarité étroite , le zèle individuel , même le plus générenx , ponrrait«étre souvent nuisible.
V Tai vu avec upe satisfaction ineffable mon fils Ladislas , du jour où il est parvenu à Tftge mûr, se donner tout entier an service public, en faire son unique but et son occupation exclusive. J'espère qu'il persistera dans cette voie, qu'aucune considération ni aucune circonstance ne l'en détournera , et que le pays aura toujours en lui un serviteur utile. C'est donc lui que j'appelle à continuer l'œuvre à laquelle, sans vues d'ambition pour moi et pour ma famille , j'ai consacré tant d'années, et je le fais avec d'autant plus d'assurance, que déjà, par son activité et ses relations, il s'est acquis à l'étranger une position qui lui permet dès aujourd'hui de s'occuper utilement d^s besoins intérieurs du pays , et de prendre sa part de la tâche actuelle de l'émigration.
<c Je supplia mon fils atné Witold^ qui jusqu'à présent, avec une incomparable générosité^ a mis son ambition à soutenir son frère, de continuer à lui donner à l'avenir des preuves de ce même dévouement si noble , et de lui conserver la tendre soUicitude dont il l'a constamment entouré. En agissant ainsi, il aura encore un vaste champ pour servir le pays, et il trouvera sa récompense en lui-même. Je sais qu'en traçant ces lignes je ne dis rien que son excellent cœur ne lui ait déjà dicté, nais j'ai voulu loi Eaire connaître que telle était aussi ma pensée.
c( Personne , dans ma carrière publique^ ne m'a donné plus de preuves d'une inébranlable constance que mon neveu le général Zamoyski. Pendant une longue suite de travaux et de vicissitudes, il a été presque toujours comme ma main droite, inébranlable dans les épreuves, mettant toujours le devoir audessus du succès et de l'espérance. Ce même concours, il le donnera à mon fils Ladislas , et le souvenir de nos trente années de travail commun maintiendra unis au service de la patrie leurs cœurs et leurs bras.
« Si dans ie cours de mes efforts j'ai pu parfois rendre quel» que service à la cause nationale^ si la constance seule de ces efforts , même sans égard à leur résultat, a été d'une certaine utilité pour le pays, je le dois surtout au concours que j'ai reçu de mes amis et de ceux qui ont partagé mes travaux. Les uns sont déjà descendus dans la tombe, laissant après eux des regrets toujours vivants; d'autres , accablés par l'âge, n*enap* portent pas moins au service de la cause le reste de leurs forces ; d'autres enfin , travailleurs de la dernière heure , prouvent que toutes les générations comprennent également le devoir commun.
<c Aucun d'eux , dans la bonne et dans la mauvaise fortune y ne m'a abandonné et ne m'a refusé son concours dévoué., intelligent et désintéressé ; de même aussi , je l'espère, aucun d enx n'abandonnera mon fils et ne refusera de prendre sa part dans un travail utile et honorable.
« Deux pensées également vraies, également importânteat
m'ont gtddé dans la vie : je me suis toujours rappelé que ce la force naît de Tunité » et que « Thomme isolé appartient au malheur. » Je lègue la première de ces pensée^ à ma famille et à mes compagnons , la seconde à mon fils Ladislas.
« Dans chacune des parties de la Pologne, il y a des hommes auxquels m'unissent les liens précieux du sang , de l'amitié et d'anciennes et incessantes relations. Il ne m'est pas permis de les nommer ; et pourtant je voudrais qu'ils apprissent quelle profonde reconnaissance je ressens de ce qu'ils ont fait pour moi ou plutôt avec moi pour le pays. J'ai souvent élevé la voix pour rappeler à mes compatriotes leurs devoirs urgents j les besoins et les dangers de la cause. Ces besoins et ces devoirs sont aujourd'hui généralement compris, et les, hommes qu'à si juste titre la nation entoure de sa vénération «auront ^ en toute circonstance , maintenir dans le pays une indispensable unité et imprimer aux efforts une direction commune.
tf Toutefois, il importe qu'à côté de ces préoccupations si utiles et si importantes , on ne perde pas de vue qu'une jMirtie essentielle de l'œuvre nationale doit s'accomplir à l'étranger » que celte partie ne saurait être négligée sans un grand dommage pour l'ensemble, et que pour s'en acquitter avec succès, l'émigration ne peut se passer de l'active coopérràoa du pays.
<r Avec un profond sentiment d'humilité et d'attendris-
sèment, je remercie Dieu de m'a voir permis de vivre jusqu'à un moment où l'avenir de ma nation commence à s'éclaircir après un siècle d'incertitudes. J'ai dans ma longue existence acquis la conviction que toutes les fois que la main de Dieu s'est appesantie sur nous, ce n'était pas pour nous perdre , mais pour nous rendre meilleurs. — Espérons donc en sa miséricorde; espérons en l'intercession de notre Reine céleste, et dans chacun de nos actes ayons plutôt en vue le triomphe étemel que ce qui semble promettre un succès passager.
<c Que votre volonté soit faite, Seigneur Dieu Tout-Puissant. i>
Ces paroles suprêmes du vieil athlète qui se couche dans la tombe , ces adieux pleins d'espoir après une longue vie d'épreuves, ont été accueillis par la Pologne avec un religieux respect. Elle y a vu non-seulement l'expression toujours durable de l'unité nationale qui rattache dans un faisceau commun les travaux de lextérieur avec les efforts de l'intérieur, mais encore la confiante promesse d'un triomphe mérité par de si longs sacrifices. Elle y a surtout puisé un grand exemple de persévérance dans la lutte , d'héroïsme dans le malheur. Qu'elle soit fidèle à cette tradition, et son jour renaîtra bientôt.
« Une nation n'a pas droit, dit M. Proudhon, à faire re- « connaître sa puissance, à jouir de l'autonomie , par cela « qu'elle existe : il faut qu'il y ait en elle force et vertu (1) ! »
La Pologne peut accepter ce principe.
(1) La Guerre et la Paix, 2« vol., p. 392.
— ne —
Nous n'ajouterons qu'une courte observation.
La force se manifeste sous plus d'une forme : il y a la force dans l'attaque et la force dans la résistance.
Lorsque les Anglais assistent au spectacle du pugilat national, les jeunes gens applaudissent aux coups bien appliqués 9 les vrais connaisseurs aux coups bien supportés ; et, en somme, le triomphe revient moins à celui qui est puissant à frapper qu'à celui qui est opiniâtre à résister.
Ainsi en sera-t-il pour la Pologne : car elle a les titres voulus par M. Proudhon , force et vertu ; force dans la résistance et vertu dans TaflOiction.