PHARE
Aux *' Pignons- Rouges"
Une maisonnette aux murs blanchis s'élève, isolée, sur une colline dont le pied baigne dans le Saint-Laurent. C'est la première de Saint-Ger main-de- Kamour aska, du côté de l'Est.
Quand le voyageur ou le touriste suit le contour de l'anse qui tend son arc et creuse les terres en face du phare, l'été, il aperçoit de loin un pignon rouge comme un sourire au travers d'un voile de feuillage. Aux soirs d'automne et d'hiver, la lumière d'une lampe qui brille à ce foyer perce la fenêtre et indique la route à poursuivre dans la brume humide ou la giboulée des neiges aveuglantes.
C'est là que vit, dans le travail et la solitude de chaque jour, la veuve de Gilles Pèlerin qui ne lui a laissé pour tous biens qu'un arpent de terre à cultiver, son fils Jean à élever et le souvenir d'un bonheur domestique dont elle entretient le reste de sa vie.
Le ménage de Gilles Pèlerin et de Cécile Dubreuil avait été de courte durée. Caboteur d'une rive à l'autre du Saint-Laurent et de Québec aux ports du golfe, Gilles avait à peine défrayé le coût de sa goélette qu'il songea à se créer un foyer domestique, à se loger chez lui, sur la bonne terre de sa paroisse natale. Dès ce moment, l'attache au foyer lui devint pénible quand il lui fallait partir, non plus allègrement comme autrefois, mais avec le regret au cœur de laisser à terre des êtres chéris qui pourraient souffrir de son absence. Aussi, lorsqu'à la mort de son vieux père, le poste de gardien du phare de la Grosse-Ile devint disponible pour les partisans fidèles du gouvernement, il n'hésita pas à rechercher à son tour cette fonction en même temps
que cet honneur officiel, puisque, — c'était bien connu — , jamais, à aucune élection générale ou particulière, les Pèlerin, de père en fils, n'avaient trahi leur allégeance de partisans.
C'était la vie facile, l'émargement au budget gouvernemental, et, malheureusement, beaucoup trop de nos cultivateurs seront prêts comme lui à délaisser le travail et le rendement des champs pour une pitance de six cents dollars au service de l'état. Mais aux yeux des villageois, n'estce pas un prestige d'être le choix des gens en autorité?
Le printemps, quand les glaces des battures, surchargées des neiges fondantes de l'hiver, se seront détachées de la rive pour suivre l'attraction des courants du grand chenal, la famille délogera de la maisonnette aux pignons rouges, où les longs mois de la saison mauvaise auront été vécus dans le bonheur domestique, l'aisance relative et l'assurance du lendemain. On s'en viendra habiter, comme dans une villégiature, le chalet propret
édifié par le gouvernement à l'ombre de l'immense tour au sommet de laquelle, chaque soir, par le vent d'orage ou sous un ciel serein, s'allumera l'œil incandescent du phare, clignotant toute la nuit à double intermittence, au-dessus de la forêt de sapins, dans le clair-obscur des feux attardés du crépuscule jusqu'aux rayons anticipés de l'aurore.
Dans l'isolement et le silence, la petite famille vaque aux occupations domestiques, tandis que son chef, une fois le phare éteint, s'amusera à la culture d'un potager, peut-être, à la pêche et à la navigation de plaisance dans un joli yacht que lui fournit le gouvernement. Deux ou trois fois la semaine, le dimanche si la marée adonne, pour assister à la messe dans l'une ou l'autre des paroisses de la rive sud, plus souvent, pour aller quérir les papiers de la poste, les nouvelles du village ou quelques effets des magasins, il traversera les deux milles du bassin qui le retiennent à l'écart de ses coparoissiens. Pourvu que, le soir, il soit là pour mettre et tenir en mouvement
le mécanisme de l'œil de feu qui veille et brille durant toute la nuit sur ce mauvais parage!
Un soir d'automne, quand novembre avancé avait déjà jeté sur la nature la teinte de ses tristesses; quand les champs dénudés, les routes noyées et le rocher des grèves toujours ruisselant offraient partout à l'œil le spectacle de la misère succédant à l'enchantement, Gilles Pèlerin se trouvait seul à son poste, veillant au salut des navigateurs en péril, dont il connaissait bien l'anxiété par un temps pareil pour en avoir tant de fois lui-même couru l'aventure. Car une affreuse tempête soufflait du nord-est, creusant dans les eaux insondables, au nord de l'île, des vagues furieuses dont les embruns se confondaient avec une neige épaisse à l'assaut des contreforts du rocher et de la tour. La veille, heureusement,— il les avait lui-même reconduits, dans la joie prévue d'un hivernage heureux,— sa femme et son enfant avaient réintégré, sur la terre ferme, la maisonnette aux pignons rouges.
Ce fut Tune de ces nuits lugubres qui offrent toujours aux âmes inquiètes des familles de marins le décor terrifiant du naufrage. De temps à autre, à travers la nuit noire et les tourbillons rageurs de Touragan, le phare lançait son jet de lumière, comme l'adieu d'un œil mourant, sur la fenêtre du pignon rouge. Et jusqu'aux premières heures du matin la lampe du foyer, accrochée au chambranle du châssis sans rideaux, resta, elle aussi, vacillante et vaillante, pour dire au veilleur de l'île qu'on ne l'oubliait pas dans sa détresse, que par la pensée et par la prière on lui restait secourable.
La tourmente se prolongea durant toute la journée du lendemain, sans qu'il fût permis d'apercevoir du rivage le profil des îles, sans qu'aucune embarcation pût risquer d'affronter les flots courroucés. Mais sur le soir, lorsque la tempête s'apaisa et le ciel s'éclaircit, on remarqua, hélas! que le phare ne s'allumait pas. Impossible, à cette heure de la marée basse, de rallier rile en canot et de s'enquérir de Gilles Pèlerin.
Après cette deuxième nuit d'anxiété encore plus profonde pour la pauvre femme et son enfant, le premier communiqué apprit à tous que le yacht du gouvernement avait été trouvé au plein. Ses voiles encore carguées et sa chaine de mouillage rompue indiquaient qu'il ne s'était pas perdu en course mais qu'il avait tout simplement été entraîné par la bourrasque. Quant à Gilles Pèlerin, les recherches les plus empressées, les battues les plus complètes dans les cinq îles et sur tous les rivages n'apprirent à personne ce qu'il en était advenu, si ce n'est que sur la grève de la Pointe-aux-Orignaux, à sept milles en amont, son canot fut retrouvé; ce qui servit de base à la théorie de son naufrage et de sa perte. A la vue du yacht chassant sous la bourrasque, il aura voulu aller à son sauvetage, n'hésitèrent pas à croire tous ceux qui connaissaient sa témérité et son zèle. Seul dans la vague qui se creuse et se redresse avec furie, il aura été submergé. Et son cadavre, entraîné par les courants, est là probablement au fond des
précipices sous-marins de ces parages, où la sonde perd sa touée et où la pression énorme des eaux Tempêchera de remonter jamais à la surface.
Pendant quelque temps encore, le deuil des parents, la sympathie des amis, l'anxiété des recherches entretiendront dans les âmes le souci du sort de Gilles Pèlerin et des siens. Puis, l'absence d'informations nouvelles, l'inanité des suppositions étendront peu à peu l'indifférence sur son souvenir, de même que se sera rétablie la placidité des eaux sur ses restes mortels.
Non, pourtant, ne médisons pas du cœur humain. Du fond de l'abîme, il remontera sans cesse, ce souvenir de Gilles Pèlerin, pour hanter l'âme pieuse d'une femme et d'un enfant, qui n'apprendront pas à l'oublier.
Chaque fois que du haut de la tour blanche s'ouvrira l'œil fulminant du phare, par-dessus les embruns des vagues tourmentées ou l'irradiation des feux crépusculaires sur les ondes alanguies, il surgira, ce souvenir, dans ces cœurs aimants; il
appellera sur les lèvres la prière, seul foyer d'amour qui reste aux morts. Car c'est pour ceux-là surtout qui vivent dans la peine que la confiance en Dieu se fait consolante et douce. Quand le monde avec ses antipathies méchantes, ses égoïsmes inconsidérés et ses goûts frivoles s'impatiente enfin aux redites des mêmes doléances, il fait bon de pouvoir ouvrir son âme à Celui qui, un jour heureusement inévitable, rétablira un équilibre éternel entre les parts de ceux dont la vie fut une jouissance et ceux qu'elle a fait amèrerement pleurer.
Cette lumière intermittente, aujourd'hui de malheur, en d'autres temps et sous d'autres cieux, elle deviendra encore symbolique et représentera l'âme canadienne aussi en péril. L'amour du sol natal dans la vie, n'est-ce pas ce phare qui ne s'éteint jamais que pour se raviver bientôt ?
Encore une fois, et pour cette fois comme pour l'avenir, ne médisons pas du cœur humain; car depuis cette catastrophe, la veuve Pèlerin et son fils ont su vivre, avec
le regret sans doute de leur bonheur familial trop tôt révolu, grâce à l'aide et à la sympathie pratiques de bons voisins.
Pendant les premiers mois de leur détresse, la charité discrète de leurs covillageois s'employa à trouver les moyens de parer à l'imprévu de leur nouvel état de vie. C'était l'automne, à l'époque où l'on ne peut, avant de longs mois, demander à la terre le salaire de son propre travail, mais où l'on doit compter sur ce qu'elle a bien voulu donner aux autres. C'était à l'époque aussi où dans nos campagnes, une belle coutume vous obligeait, quand la saison vous avait été propice, de faire honneur à celui-ci, ou de faire aumône à celui-là d'une pièce particulièrement bien venue dans le potager ou des morceaux de choix de la boucherie. De-ci, de-là, cadeaux complimentaires ou charitables affluèrent dans le garde-manger de la pauvre famille qui se trouva amplement pourvue pour les mauvais jours.
Mais il fallut aussi pourvoir à l'avenir; à quoi le curé de la paroisse consacra toute
l'ardeur de son zèle pastoral. L'éducation de Jean, l'orphelin, lui revenait de droit, dit-il. L'enfant, grâce à ses soins tout particuliers, eut l'avantage de fréquenter quotidiennement l'école du village, trop éloignée cependant pour qu'il put s'y rendre deux fois le jour, l'hiver surtout. Le bon curé faisait alors de l'orphelin son hôte au dîner; ce qui lui permettait non-seulement de suivre ses progrès scolaires actuels, mais de préparer insensiblement son instruction supérieure.
Maintenant, sur la fin du jour, puisque le phare est éteint, c'est à travers champs que maman Pèlerin jettera le plus souvent les yeux, pour voir si Jean s'en revient de l'école, anxieuse de lui entendre raconter les faits intéressants de sa journée. Car ils étaient bien intimes, bien consolants aussi, les colloques de la mère et de l'enfant, réchange des idées qui leur étaient venues à l'esprit, de ce qu'ils avaient vu ou entendu durant la longue journée d'absence. Et cette intimité établissait entre eux une confiance sérieuse qui transfor-
mait à leur insu Tautorité de l'une et Tingénuité de l'autre. La mère ne commandait plus à son fils, elle le consultait sur toute chose, inquiétudes lancinantes ou vétilles. Elle en faisait le confident de ses appréhensions et de ses espérances, comme de ses peines et de ses consolations; des menus détails de ses ennuis, durant son absence, ou de son labeur rétribué qu'elle ne dédaignait pas d'aller ofïrir dans les habitations du voisinage.
De son côté, Jean avait à lui raconter ce que monsieur le curé voulait bien lui dire, ce qu'il avait fait lui-même au cours de toutes les longues heures qui l'avaient dérobé à sa vue.
Oh! Jean, c'était son univers, à elle, pauvre femme seule et désolée! L'horizon de son savoir et de ses affections ne pouvait plus dépasser désormais le rayon des courses quotidiennes du petit orpheHn.
Plus tard, quand les bancs de neige qui encaissent les pignons rouges auront disparu, quand le renouveau de la nature appellera au dehors ceux qui vivent de la
terre, elle l'attendra, son aide et son confident, pour lui apprendre ce qu'elle entend faire de l'arpent de terre, pour situer ici ou là l'ensemencement du jardin potager. A cette époque aussi s'accuseront de nouveau les sympathies pratiques des voisins, qui ajouteront discrètement à leurs travaux annuels du printemps la culture charitable de cette pauvre glèbe.
Le calme et une aisance relative régneront donc aux 'Tignons- Rouges" durant les beaux mois qui vont venir.
A la fin du mois de juin, un soir, Cécile Pèlerin, assise à la fenêtre de sa maisonnette, regardait avec un amour plus intense son fils Jean dont les succès scolaires avaient été couronnés, à la grande joie de monsieur le curé, sous les yeux attendris des villageois, au cours de la distribution solennelle des prix, qui avait eu lieu dans l'aprèsmidi. Elle voyait l'enfant s'amuser à lancer du rivage de petits galets qui s'en allaient ricochant deux ou trois fois sur le miroir rutilant de l'onde endormie, pour
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s'y engouffrer ensuite, qui, un peu plus tôt, qui, un peu plus tard, mais infailliblement. A son esprit de paysanne monta alors de son pauvre cœur toujours endeuillé, comme un regret vague et mal compris de l'inanité finale de tous nos efforts et de toutes nos allégresses, sur la scène parfois sereine et riante aussi de notre vie.
Soudain, son front s'assombrit, ses yeux se fermèrent à demi, et d'une voix tendrement émue:
— "Viens, dit-elle, viens donc, mon Jean! pour le chapelet des morts! Voilà le phare qui s'allume!"
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Le cousin d' Amérique
Cette vie-là durait depuis une dizaine d^années déjà. Jean Pèlerin en aura bientôt seize, et rien n'avait troublé durant ce laps de temps la sérénité toujours quelque peu empreinte de tristesse qui régnait aux "Pignons-Rouges". Mais l'heure viendra prochainement où de nouveaux soucis vont naître, où il faudra définitivement orienter l'orphelin dans son avenir. Ses succès rapides à l'école élémentaire, sa conduite exemplaire, son ardeur au travail, les aptitudes plus que moyennes de son intelligence, tout chez lui avait concouru à capter l'estime du public, et plus que toute autre, celle du vieux curé qui valait bien une affection toute paternelle. Entre le prêtre et son élève, les entretiens étaient devenus plus sérieux. Le programme des études primaires avait depuis assez
longtemps fait place à celui des premières classes d'humanités. C'était toujours un plaisir pour le vieillard de revenir avec cet enfant intelligent sur les brisées maintenant lointaines de ses premiers efforts personnel chez les classiques et pour Jean, c'était un honneur, qu'il n'aurait pu de lui-même convoiter, d'être ainsi appelé à monter un jour, peut-être, au niveau d'esprit de l'homme le plus cultivé de tous ceux qu'il lui avait été jusqu'à présent donné de voir et d'entendre.
Au logis maintenant, l'entretemps des classes reste rempli sans doute des effusions d'amour maternel et filial; mais que d'heures aussi s'écoulent silencieuses, pour l'un devant le livre, et pour l'autre, à l'évocation secrète de choses inconnues de l'avenir, et de choses, hélas! trop connues du passé.
Le beau rêve d'avenir, il s'était inopinément offert un jour à l'esprit de la pauvre mère comme un rayon de soleil perçant tout à coup son ciel bas et morne.
— "Savez-vous, maman, lui avait dit
Jean, un soir, ce que pense de moi monsieur le curé? Hier, me parlant un peu, comme ça, des choses tristes dont il est témoin, dans les familles du village, où il est chargé d'aller annoncer quelque malheur et plus souvent appelé pour les consoler, il a fini en me disant: — "Tu en verras bien d'autres, va, mon Jean, quand tu seras prêtre!" . . .
Lui, Jean Pèlerin, prêtre un jour! Elle, un jour, l'ignare, presque la miséreuse, voir son fils unique monter à l'autel, la bénir, la communier ! . . .
Non, ce ne sera qu'un rêve!
Si heureux cependant qu'il fut du perfectionnement moral et intellectuel de son élève, le prêtre s'inquiétera bientôt du résultat de son zèle, du mode tant soit peu inconsidéré de son action charitable. Cet enfant, ainsi élevé, n'aura pas joui des amusements de l'enfant. Retenu trop tôt et trop longtemps dans l'orbite, chez lui, d'une âme toujours en deuil, chez son précepteur, d'une intelligence trop audessus de son niveau, il n'aura rien connu
des folâtreries de Tenfance, qui s'évaporent sous l'ardeur du grand jour, mais qui sont à la vie ce que la rosée et les clairs rayons du matin sont à l'élaboration des fleurs et des fruits.
Et quand, une couple d'années plus tard, le vieux précepteur enfin s'apercevra que cette plante sauvage s'est étiolé en serre chaude, ne sera-t-il pas déjà trop tard? En outre, Jean n'aura-t-il pas déjà revêtu la mentalité de l'homme instruit seul, qui n'a pas suffisamment pratiqué la vie d'ensemble à l'école, au collège surtout, où les caractères, comme sous un frottement inévitable, perdent forcément ce qu'ils auraient naturellement pu offrir de trop anguleux. Il sera intelligent, digne, brillant, soit! — mais aussi, probablement, entier, personnel dans ses déterminations, seul à comprendre et interpréter la vie comme il aura compris et interprété sa jeunesse.
Au reste, une considération plus certaine, sinon plus terre à terre, devait faire songer à modifier, à quelque temps de là, ce
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train de vie. — Les vacances d'été s'ouvraient et tous ceux qui voulaient bien, à cette occasion, féliciter comme toujours l'adolescent pour son travail et ses succès, ne manquaient plus d'ajouter qu'il avait besoin de repos! C'était connu; le médecin du village n'avaitil pas affirmé, dans un moment d'humeur, que malgré tous ses progrès intellectuels, à ce jeu-là, le fils de la veuve Pèlerin ne ferait qu'un neurasthénique!
Il fallait rompre un peu avec la monotonie de cette existence. Or, précisément, plusieurs choses allaient s'y prêter cette année-là.
Jean, par ses études et son développement physique n'est plus l'enfant, mais disons plutôt le jeune homme. Assagi de bonne heure par l'épreuve, de moitié dans tous les soucis dont s'ordonne le train de vie de l'humble maisonnée, il se trouve pour ainsi dire émancipé de la sujétion puérile et naturelle qui s'impose aux autres étudiants de son âge. On lui permettra donc de faire des projets, d'émettre des opinions, d'en venir même à des
décisions qui eussent paru intempestives ailleurs. Or, voici venir l'heure où le caractère déjà formé de Jean va s'afïïrrîier pour la première fois.
Emile Dupin, cousin de Jean, fils d'une famille canadienne qui, il y avait plus de trente ans, s'en était allée avec tant d'autres chercher fortune dans les villes industrielles des Etats-Unis, se trouvait alors en villégiature avec les siens, aux bains de mer de Cacouna. Autant le fils Pèlerin, victime du malheur que nous connaissons, avait été élevé dans la réserve et le dénument, autant le cousin Dupin, fils unique aussi lui, avait grandi jusque-là dans l'opulence du parvenu et la semi-liberté de l'éducation familiale de nos voisins. Fier de ses capitaux, assuré d'un avenir doré, il a de bonne heure su compter sur luimême, traiter son père comme un prédécesseur au négoce ou à l'industrie qui procure l'argent, comme le maître actuel d'une concerne qui lui reviendra, nécessairement, et celui qu'on appelle bénévolement oîd
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man ou governor, au foyer familial; il a su vivre enfin comme l'on vit en pleine éclosion de la liberté pratique, anglo-saxonne.
Toutefois, d'un tempérament complexe, il accusait quand même certaines qualités d'un cœur bien né que la bonne culture eût fait des plus généreux. Il le prouvera, par exemple, une première fois, au grand effarement édifié de tous les paroissiens, le jour où, descendant de sa superbe limousine, frappant aux Pignons- Rouges, il demandera sans vaine jactance à embrasser sa bonne tante Pèlerin et son cousin Jean. Il y avait si longtemps que leur parenté s'était perdue là-bas qu'on ne savait plus compter sur aucune sympathie pratique des Dupin. Voir ces parents fortunés revenir à eux, braver généreusement le respect humain et l'inégalité du sort, accuser,— disons cela, -le meilleur côté peutêtre de la mentalité américaine, devait produire un effet étrange sur l'esprit de ces deux pauvres, et sur la destinée de Jean.
Emile Dupin est un jeune homme instruit. Il termine des études médicales
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poursuivies, ici et là, dans les universités les plus célèbres de la grande république, au gré de ses caprices et des ressources paternelles. Avant d'aller parfaire toutes ses connaissances de haute pacotille dans les hôpitaux et les laboratoires les plus renommés d'Europe, avant de réaliser que "la science creuse la vie mais ne la comble pas", il entend bien, puisqu'il en a le temps et les moyens, faire son tour complet d'Amérique, comme l'artisan français faisait autrefois son tour de France. Et cette année même, il suivra les cours de Laval à Québec. Voilà comment, entraîné à la fois par les réminiscences et les suggestions paternelles, comme aussi dans le mouvement du tourisme américain, il lui a plu de s'offrir le spectacle de la belle nature laurentienne; de se donner du grand air, dans cette patrie de ses pères, dont on lui a parlé souvent là-bas, à l'ombre des grandes usines où l'on n'entend que bruits mécaniques, où l'on ne s'entretient que de richesses et de gains, et "dont les murs si élevés dérobent la vue du ciel".
Les premières entrevues des Dupin et des Pèlerin furent sans doute la cause d'une émotion béate pour ceux-ci, et pour les premiers remplies d'une bonté quelque peu tarée d'orgueil satisfait. Mais dans cette première visite chez sa tante et son cousin, Emile Dupin eut bientôt fait, quant à lui personnellement, par sa conversation et ses manières désinvoltes, de rompre, de fondre plutôt la glace qui retenait tout d'abord les pauvres gens dans une gène presque apeurée. L'on était parents, quoi! et l'on allait bien s'amuser! Dès le lendemain, ce fut avec enchantement, et crainte aussi, que la veuve et son fils prirent place dans l'opulente Hmousine pour aller rendre au père et à la mère d'Emile leurs civilités apparentées, puisqu'on voulait bien ne pas les dédaigner.
Heureusement, les cœurs canadiens se reconnurent et battirent à l'unisson sous leurs défroques pourtant si disparates. La voix mystérieuse de la patrie leur parla délicieusement d'une communauté de sentiments, de souvenirs, de bonheurs juvé-
niles que les hasards fortunés ou méchants de la vie n'avaient pas su détruire chez aucun d'eux. Oh! oui, comme Ton allait bien s'entendre durant cette villégiature, d'une part au noble plaisir de réjouir des malheureux, et de l'autre, sous l'emprise de cœurs généreux.
Le jour tombait lorsque la voiture des Dupin stoppa de nouveau aux Pignons- Rouges. Une allégresse qu'ils n'auraient pu rêver chantait dans l'âme de la veuve et de son fils. Tout riait comme jamais auparavant autour d'eux dans la nature. C'était pourtant la même maisonnette, pauvre et seule, qu'ils voyaient là, devant leurs yeux illuminés de joie, les mêmes buissons d'aubépine au ras des fenêtres, et derrière, le profond vallon qui s'enténèbre déjà dans l'arc de la Montagne- Ronde; c'était la grève en avant, avec ses sables d'or et ses galets que le flot montant couvre de caresses accoutumées; c'était la route, la bonne route longue, courbe, tant de fois parcourue à pied sec ou boueux, ruban blanchâtre que la puissante machine semblait
tout à l'heure dévider comme l'araignée fait de son fil; mais combien tout cela apparait aujourd'hui clair et réjouissant, à ces pauvres yeux qui devant tout cela ont tant pleuré.
" — Voyez donc, ma bonne tante, là-bas, sur l'île, cette lumière subite!
— Ah! oui, cher enfant, c'est le phare qui s'allume!. . ."
Quelques instants plus tard, l'automobile dévalait en ronflant sous la falaise de la Pointe-Sèche, tandis que, aux Pignons- Rouges, porte close, deux âmes, différemment impressionnées de cette journée de bonheur mais traversées soudain par un triste souvenir, s'étaient mises en prières pour les morts!
Cette première semaine des vacances, remplie d'une agitation si insolite pour les Pèlerin, devait voir surgir encore un projet troublant pour eux, et d'une conséquence qu'ils ne reconnaîtront que tardivement.
Emile Dupin n'est après tout que l'un de ces touristes américains qui, par milliers,
viennent chaque année prodiguer chez nous leur admiration de commande avec leur argent. Les sentiments personnels qui peuvent parler au cœur de son père et de sa mère, qu'il simulera peut-être de partager par déférence ou pour ne pas y contredire, à son for intérieur tout d'abord ne diront presque rien, à lui qui est né et qui a vécu jusqu'à présent sous un autre ciel. De là pour lui le désir irrésistible de passer outre aux choses du village natal de sa famille, pour voir ailleurs et voir encore; de poursuivre un itinéraire et un programme, afin d'avoir plus tard à en parler sciemment. L'accointance momentanée de ses parents canadiens ne sera qu'un épisode de voyage, une sorte d'idylle d'amour famihal, impromptue et passagère. Il a déjà tant voyagé, tant vu, tant appris!
Jean, au contraire, n'est qu'un primitif, ne connaissant guère que les choses concrètes de son village et le rêve ténu qu'a pu laisser dans son esprit la lecture des livres. La maladie qui s'annonce chez lui ne fera qu'accentuer l'irréalisme de son
rêve, maintenant surtout que la vue du bonheur apparent de la vie a éveillé en son esprit une appétence qu'il ne soupçonnait pas encore.
Ce projet qui s'offre aux deux cousins, au touriste riche, féru de la passion du voyage et du mouvement, à l'autre dénué, rêveur et maladif, c'est une croisière de quelques semxaines dans les eaux laurentiennes. Ce sera, n'est-ce pas, à la fois, agréable et salutaire ? Emile s'enquerra à loisir des attraits si vantés du paysage canadien, sur les rives du grand Saint-Laurent, celles du sauvage Saguenay, les îles du golfe, la côte du Labrador peut-être. Jean, dont la complexion s'est anémâée dans la réclusion de ses jeunes années, retrouvera sur les eaux de mer la vigueur de ses pères.
C'était une grave détermination à prendre toutefois au gré de la mère Pèlerin, qui tout d'abord en fut comme abasourdie et n'y entendit rien; elle qui tient rancune à la mer de lui avoir ravi et de garder toujours le bonheur et la moitié de sa vie.
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Jamais elle n'a voulu permettre à Jean d'exposer ses jours aux perfidies de l'onde, et pour solutionner cette grave objection, il faudra tout au moins que monsieur le curé fournisse l'appoint de toute son autorité et de sa clairvoyante sympathie.
Effectivement, monsieur le curé s'est inquiété dans la solitude de son presbytère, de l'absence de Jean qui lui manque depuis une longue semaine. On lui a bien dit ce qu'il y avait de nouveau chez les Pèlerin. Mais ne voir aux offices du dimanche ni la mère ni le fils lui fut d'un mauvais présage; cela l'inquiéta comme l'appréhension d'un nouveau malheur. Personne n'avait pu lui apprendre qu'ils avaient passé ce dimanche en haute société, les hôtes très honorés de leurs parents riches, sous les yeux ébahis des paroissiens de Cacouna, à l'église de cette paroisse comme dans leur superbe villa.
La maladie de Jean se serait-elle aggravée?
Les nouveaux venus se feront-ils pour son élève d'un commerce fatal qui détruirait toute son œuvre ?
Que d'inquiétudes tout à coup dans cette âme placide affublée d'un amour paternel!
Le lendemain après-midi, deux voitures fort différentes stationnaient aux portes des Pignons-Rouges; une motocyclette des plus modernes et l'humble cabriolet du vieux prêtre.
Celui-ci tout d'abord, dans la candeur de son humilité, a paru quelque peu s'intimider aux ouvertures si américaines d'Emile Dupin, qu'on lui a présenté et qui s'est délicatement excusé de s'y trouver en costume de cycliste.
— Qu'à cela ne tienne, monsieur", lui répond-il, en ressaisissant l'ascendant de son caractère et de son âge. ''Vous ne voulez pas refuser de croire que j'ai été jeune aussi, un jour, et que j'aurais bien aimé les amusements qui vous sont permis. Mon plus vif regret, sous ce rapport, ce serait de n'être plus jeune et d'avoir toujours été pauvre.
— Oh! ne regrettez rien de tout cela, monsieur le curé, puisqu'il est vrai, comme vous l'enseignez, que le bonheur du
riche n'est qu'un leurre et la jeunesse toujours plus ou moins incomprise.
— Imprévoyante, voulez-vous dire peutêtre. Mais j'entends que vous parlez déjà comme un vieux. Seriez- vous philosophe ?
— Très peu, trop peu, je le crains bien. Vous aurez plutôt à me pardonner d'être jeune.
— Et vous n'avez pas voulu vieillir plus que cela sans voir la patrie de vos pères? Voilà qui est bien. J'ai connu les vôtres autrefois, et vous vous honorerez des bons souvenirs qu'ils nous ont laissés. Et que dites- vous de la vie canadienne?
— Ce que j'en ai vérifié jusqu'à présent répond bien à ce qu'on m'en avait appris, et je l'admire. Peut-être que l'étude plus prolongée et plus approfondie modifiera cette première impression chez moi qui ne suis pas né canadien. Autre pays, autres mœurs. Je ne sais pas bien encore ce qui pourrait l'emporter dans mon humble personnage, ou de l'atavisme canadien ou de l'ambiance américaine.
— Tiens! tiens! permettez-moi de vous
le dire, sans plus tarder. C'est facile à voir, — en quoi je vous félicite aussi, — vous êtes bien canadien par le cœur qui vous rapproche de bons parents humbles, et bien français par votre parler. Ce que l'on ne trouve pas toujours, hélas! chez vos congénères de là-bas.
— Oh! cela, monsieur, tient à deux causes qui me laissent assez peu de mérite. Là-bab, si l'on excepte certaine plutocratie qui recherche les oripeaux aristocratiques ou nobiHaires, les classes moyennes préfèrent aux reliefs du lignage la valeur personnelle dû à l'effort, au mérite ou au talent d'un chacun , au titre de vicomite ou de marquis, par exemple, celui du parvenu, du bachelier, ou du simple athlète. Aussi en avonsnous des champions de toutes sortes! Partant, les mérites individuels y aplanissent plus facilement les inégalités sociales.
''Quant à mon parler français, si je n'ai pas fait comme d'autres qui poussent l'ignorance ou la stupidité jusqu'à travestir leurs nom.s de famille, je le dois en premier lieu à ma m.ère dont l'instruction bien
française, puisée dans Tun de vos couvents, veilla constamment à préserver notre langue au foyer contre la contamination apportée de l'école ou de la rue. Je le dois ensuite, je veux encore vous l'avouer, à la fréquentation chez une famille de parisiens immigrée chez nous, et restée réfractaire au travestissement du langage. Comme vous le voyez, il ne me reste plus rien de vos éloges, et vous ne ferez pas de moi pour cela un bien grand patriote canadien.
— De mieux en mieux, mon cher. Et pour toi, Jean, voilà la plus belle leçon que je n'aurais pu te donner sur le respect qu'il faut avoir pour sa mère et la langue de sa mère.
"Au fait, maintenant, que faisons-nous de Jean qui veut être malade ?
— Jean, je l'emmène, pour le présent, si vous le voulez bien, parcourir un peu la patrie de ses pères, comme vous dites, et, plus tard, nous verrons, sous d'autres cieux, si la patrie de ses pères se refuse à le mettre en valeur."
Le vieux curé hésite; son œil s'est assom-
bri; un nuage passe évidemment dans son esprit, mais ce n'est encore qu'un nuage, il faut en sourire, et il reprend:
** — Jean n'est pas pressé; sa patrie non plus, et mieux il la connaîtra, moins il voudra, espérons-le, la déserter. Il fait si bon y vivre comme y ont vécu ses pères.
— Et comme ils y sont morts! ..."
Ce mot est malheureux. Il faut rompre.
" — Soit, mon cher. Et quand partezvous? Au premier bon vent?
— Peu importe le vent. Le yacht est bon voilier avec machine auxiliaire. Si la brise ne donne pas, le moteur donnera.
Nous partirons dans trois jours. Le temps seulement d'armer et de ravitailler le vaisseau pour la course. Peut-être nous ferezvous le plaisir, monsieur le curé, d'assister à notre partance au quai de Cacouna, et ne pas oublier votre Adieu- vat! L'auto vous prendra et vous ramènera ici avec ma tante.
— J'y serai, oui, j'y serai. Pourvu que vous me promettiez bien de veiller comme un frère sur mon Jean, de lui bien faire
aimer le Canada, sa patrie, sans trop lui parler des autres deux qu'il ne connaît pas et n'aime pas plus que moi. La patrie ! la patrie, mon cher!
— Mais la patrie, monsieur le curé, "là où l'on est bien, là est la patrie!"
— Non, mon cher, ah! non, dit le vieillard, en se levant brusquement pour prendre congé. Je vous souhaite d'être bien à bord de votre yacht, sous le ciel canadien, sans rien oublier de ce qui reste aux Pignons- Rouges, et comme vous paraissez l'être, sous d'autres cieux; mais j'aurai l'occasion, je l'espère, de vous bien démontrer, à Jean et à vous-même, quoi qu'en aient pu dire Pacuvius et après lui Ciceron, dont vous paraissez vous réclamer, que le patriotisme n'est pas l'égoïsme dans le bien-être et que d'ailleurs l'on ne saurait être tout à fait bien ni heureux sans la patrie!
Première absence de Jean
Jean parti, sa mère réalisa ce qu'elle n'avait pu comprendre dans l'agitation des quelques jours qui venaient de s'écouler. Le sort apparemment si heureux de sa sœur ainée, madame Dupin, la reconnaissance si publique et si généreuse de leur parenté, ajux yeuix des villageois, tout cela avait accaparé son esprit et l'avait empêchée de réfléchir '*en son cœur" sur le tournant où en était rendu son fils dans la vie. Elle n'a presque rien dit à rencontre de la volonté de ce neveu qui lui a ravi momentanément son enfant, parce qu'elle ne savait pas encore ce que lui vaudrait cette première absence de celui-ci; parce qu'elle ne l'a encore jamais vu partir; parce que sa vie de campagnarde s'est trouvée trop subitement envahie par un luxe de bien-
être et de choses dites qui la surpassent. Mais sur le quai tantôt, quand elle a vu le vaisseau prendre le large, joyeusement pavoisé, à l'émerveillement de la foule curieuse et badaude, elle a commencé à comprendre que de loin on lui faisait des adieux.
Mainteant, après le départ de monsieur le curé, elle se retrouve seule au foyer de ses tristesses, avec la jeune voisine qui remplacera pendant ces jours son fils dans ses entretiens. Elle comprend mieux que la communauté de sentiments, entre mère et enfant, si intimée et si absolue, qui faisait sa force et sa consolation, est pour la première fois en détresse; que dans les attaches si nombreuses et si fortes de leurs cœurs quelque chose s'est irrémédiablement rompu. Cette première absence de Jean, cette cruelle séparation, qui Ta donc ainsi voulue ? Qui ? Jean lui-même ? Non. — Monsieur le curé ? Non! Le cousin Emile ? Oui et non. — Celui qui l'a faite, à qui elle en veut, c'est son mauvais sort à elle, sa triste destinée cachée pour le présent sous les
traits d'une affection charitable, que son cœur de mère saura bien reconnaître et honnir durant les heures de solitude et d'ennui.
Jean s'en va dans une autre vie où sa pauvre mère ne pourra plus le suivre que de sa pensée et de ses regrets. On avait bien songé, il est vrai, aux premiers jours d'isolement qui la feraient souffrir. Monsieur le curé serait là pour la raisonner. Madame Dupin lui fera entendre que Jean n'est plus un tout petit enfant; elle ira même jusqu'à lui laisser entrevoir que l'affection fraternelle s'emploiera désormais à éloigner de la maisonnette aux pignons rouges le spectre de la pauvreté qui l'a si longtemps hantée. Mais tout cela, c'est pour le passé; c'est pour l'avenir! Qui la consolera du présent ?
Rose Després est une charmante enfant de seize ans dont la mère fut de tout temps l'amie très intime de la veuve Pèlerin. Rose et Jean l'orphelin s'étaient associés bien jeunes pour la randonnée quotidienne qui les menait aux leçons de catéchisme, et
les conduisit finalement, le même jour, conme un frère et une sœur, à la table de leur première communion. Puis, à mesure qu'ils avaient grandi avait aussi grandi la distance que leur imposait la réserve d'une candeur pourtant toujours affectueuse.
A la place de Jean qui s'éloigne. Rose sera là, auprès de la veuve inquiète, constamment sous son œil alangui dont les effluves d'amour maternel ne sauraient plus sur qui tomber. Elle lui servira de prétexte pour causer sans cesse de ce fils absent, tandis qu'à l'esprit de la jeune fille elle-même l'image et le souvenir de l'ami d'enfance voudront bientôt, secrètement, inconsciemment, s'auréoler d'un sentiment jusqu'alors inconnu.
Monsieur le curé ne fut pas longtemps sans revenir faire part à madame Pèlerin des graves réflexions que lui avaient inspirées les derniers événements. Lui aussi, dans l'improviste du départ des deux jeunes gens, n'avait pas su comprendre tout d'abord quel effet probable aurait chez son élève cette diversion subite dans une vie
si monotone. Cependant, il n*a pas vieilli à l'étude des âmes et des caractères sans avoir acquis l'expérience qui fait prévoir les écarts de ceux-ci et les dangers que rencontrent celles-là, aux jours apparemment les plus sereins de la vie.
** — J'ai pensé, madame Pèlerin, que vous seriez inquiète de Jean, et je suis venu vous en parler.
— Ah! j'aime si peu la mer. Il est parti peut-être trop vite. Je n'ai pas eu le temps d'y penser comme il le fallait.
— Non, non; n'allez pas vous reprocher cela. La mer n'offre pas le plus grand danger qu'il peut courir actuellement. Avec un bon vaisseau comme celui-là et les gens qui le conduisent, les périls de la mer sont peut-être les moindres à redouter. Il y en a un plus grand pour Jean.
— Mais quoi donc, monsieur le curé ?
Vous me faites bien peur!
— C'est trop de plaisir pour commencer.
Il y a trop d'argent, trop de bonheur mondain tout à coup sous ses yeux.
— Si ce n'est que ça, le pauvre enfant en a vu si peu depuis qu'il est dans ce monde . .
— Précisément, ne va-t-il pas rester ébloui ? Quand tout cela sera disparu, ne verra-t-il pas tout jaune autour de lui comme il nous arrive quand nous avons eu rimprudence de regarder trop complaisamment le soleil ?
— Ca se passera.
— Ca se passera, chez vous, chez moi.
Oui, et assez rapidement, parce que notre oeil a vieilli, qu'il est tamisé par Tâge et Texpérience. Mais chez lui, il s'y brûlera peut-être."
Malgré lui le vieux curé se fait consolateur fatigant. Ce n'est pas ce qu'il aurait voulu auprès de cette pauvre mère qui ne le comprendra qu'à demi. Il se reproche intimement d'accuser maladroitement sa préoccupation toute persorjielle ; de chercher im épouvantail du côté où Foeil et Tesprit de la paysanne ne voient que consolation et bonheur. Comme ses cachotteries sont malheureuses, il parlera donc plus ouvertem.ent.
^^ — J'avais mon secret, madame Pèlerin, qu'il vaut mieux vous faire connaître à
cette heure. Il me semblait qu'avec de la prudence et de la persistance, nous aurions pu conduire Jean jusqu'au clergé. Mais, que voulez- vous, un jeune homme se déroute si facilement.
—Ce n'est pas son cousin qui l'en empêchera. Au contraire, les Dupin pourraient nous aider. Ma sœur m'a bien dit qu'elle ne nous abandonnera pas.
— Ce n'est pas non plus du côté matériel que je vois l'obstacle pour le moment. Oh! non. Je crains que ce jeune homme, élevé à l'américaine, ne lui laisse dans l'esprit des choses qui changeront ses idées. Voilà ! Je ne puis pas oublier ses dernières paroles, l'autre jour, par exemple: — La patrie, c'est là où l'on est bien!
**J'ai vu alors dans l'œil de Jean comme un éclair qui me présage l'orage. Trop tôt chercher les biens matériels, cela peut d'abord lui faire manquer son instruction et ensuite son vrai bonheur. Il sera mal situé, entre son cousin riche suffisamment instruit déjà et nous, pour apprécier ce que valent indépendamment l'une de l'autre
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la richesse et Tinstruction. Si encore ils en étaient au même point, au début tous deux de leur éducation, nous pourrions les associer aux mêmes études. Malheureusement pour Jean, il lui tardera plutôt de vieillir et de s'enrichir pour suivre son cousin.
— Tout çà dans une vacance? Je serai donc toujours malheureuse!
A la vue de la pauvre femme qui pleure, le prêtre est décidément chagrin aussi lui de l'irrépressible impair qu'il commet.
** — Allons, je veux croire que je me suis trompé, madame Pèlerin. Il n'y a pas lieu de nous attrister encore, plaise à Dieu. Après les vacances, Jean reprendra ses études, n'est-ce pas? Nous verrons à le prévenir, à faire disparaître, s'il le faut, l'effet qu'aura pu exercer sur ses projets et son caractère l'influence de l'autre retourné dans le grand monde où il l'oubliera sans doute. Vous m'aiderez; vous direz comme moi, et nous en ferons un homme sérieux."
Tout de même, en retournant au village tantôt, seul et à part soi, il donnera sans
plus de contrainte libre accès dans son esprit à la hantise de sa reluctance contre le prestige de l'argent. C'est l'ennemi contre lequel il aura à lutter, qu'il voudrait défier en champ clos, pour mener à bien l'enfant que le malheur lui a confié, et l'élever non pour en faire un jouisseur mais un intellectuel, encore mieux, un apôtre, si possible, au service de Dieu d'abord et de la patrie canadienne ensuite.
A bord du yacht Le Dauphin, Emile et Jean ne déchantent pas ainsi. Ils ne se trouvent ni à l'âge ni dans un milieu de circonstances où la vie se montre suspecte. Le touriste américain s'amuse des obséquiosités des gens à gages qui flattent ses caprices et le renseignent sur les choses de la navigation laurentienne.
L'orphelin, de son côté, à mesure qu'il a vu s'amoindrir et s'efïacer à ses yeux, làbas sur la rive fuyante, le profil de la maisonnette aux pignons rouges, n'a pu chasser de son esprit l'impression qu'il s'éman-
cipait, grandissait d'autant, personnel et responsable de ses actes, sur ce pont tout étroit de vaisseau, où son être occupe une si grande place.
Ah! vous aviez bien raison, monsieur le curé de Saint-Germain, de craindre cette nouveauté pour l'avenir et la mentalité de votre élève; vos pressentiments étaient justes.
Quand les ténèbres enveloppent le vaisseau de toutes parts, et que l'œil n'y voit plus, au-dehors, sauf celui du marin, Emile et Jean, dans leur cabine bien aménagée, se plaisent à de longues causeries. Inutile d'ajouter que la partie du jeune canadien dans ces colloques est de se faire tout oreille au bagout de l'étranger et de répondre à ses mille questions, peu intéressées, sur les mœurs et les conditions économiques de nos villageois.
Un soir, qu'un brouillard opaque masquait tous les feux de marine et les points de repère, lorsque la navigation de plaisance devait irrésistiblement céder à la prudence, le yacht sûrement ancré au fond
d'une crique, les deux cousins s'entretenaient intimement, pendant que l'équipage de service roupillait dans le compartiment voisin de leur cabine. Emile voulut s'enquérir de la vraie mentalité de Jean et de ses aspirations précises. Où en était-il dans ses études ? A quel objectif tendaitil?
Le jeune paysan, dans ses réflexions et ses confidences à l'imiproviste, eut bientôt fait de lui apprendre le peu qu'il avait acquis de ses études sans trop savoir encore ce qu'il pouvait escompter de son avenir. Vie rurale, vie professionnelle, vie apostolique, il entrevoyait un mélange de tout cela dans l'atmosphère dont l'entourait la sollicitude du curé de Saint-Germain. Mais dans tout cela, comme dans un brouillard aussi, il n'avait jusqu'à présent osé s'orienter. Elevé dans la charité d'autrui, il attend son sort dans la passivité.
Voilà ce qu'Emile Dupin, déjà initié à l'étude psychologique, ne tarde pas à reconnaître et voudra combattre chez son
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cousin. C'est à la vie rurale qu'il va surtout s'attaquer, cette vie rurale canadienne dont il lui a été facile, depuis quelques jours à peine, d'apprécier et la simplicité et la monotonie.
— "Mon cher cousin, lui dit-il, avec une maîtrise affectée, il règne dans toutes les sociétés des courants favorables dont il faut savoir profiter, comme le navigateur sait tendre sa voile du bon côté, aux brises souvent capricieuses errant à la surface des eaux. C'est l'occasion qui conduit à la fortune, et pour la trouver, cette occasion, il ne suffit pas de l'attendre dans son village natal.
"A Cincinnati, où l'aciérie Dupin fait tant d'affaires et tant de bruit, on vit dans un tourbillon de mouvements et de travaux; on n'attend pas la richesse de l'ondée qui tombe opportunément sur les guérets qu'elle féconde, mais du nuage ténébreux que pousse d'en bas dans l'azur du ciel l'haleine dévorante des fourneaux. Et comme résultat pratique de l'effort associé d'un chacun, dans ce vertige sans repos
qui VOUS entraîne, chaque jour d'hiver comme chaque jour d'été, combien de tâcherons touchent à la fin du mois un gain en pièces sonnantes qui ferait le bonheur de maint paysan canadien, bon an mal an ?
"Vous autres, de père en fils, vous besognez sur quelques arpents de terre pendant trente ou quarante ans, et lorsqu'arrive l'heure d'en finir, c'est encore la même terre à labourer, la même misère que vous léguez à l'enfant, quelquefois avec vos vieujc jours à entretenir dans la dépendance et dans la gêne.
''La vie champêtre, elle est belle surtout pour celui qui écrit des vers, comme ton amxi Virgile. Mais Virgile ignorait bien des choses que nous connaissons maintenant et je t'assure, Jean, que s'ils vivaient de nos jours et chez nous, ses bergers langoureux, fainéants et braillards, auraient bientôt fait d'en croire, par exemple, les vendeurs de papa Dupin et de courir après leurs chèvres en motocyclettes.
*'0n appelle ça le progrès moderne, vois-
tu. Malheureusement pour vous, paysans canadiens, vous retardez sur le progrès moderne/'
Cette incartade scandalisa un peu Jean.
Peut-on se moquer ainsi de Virgile que monsieur le curé tient en si haute estime ? Pourtant, de penser avec Emile que la vie moderne demande à chacun plus d'entregent, qu'il y a mieux à faire que toujours chanter les beautés de la nature, quand les biens de la nature sont là pour nous offrir la richesse, Jean ne peut tout à fait s'empêcher.
— "Cela te contrarie peut-être, mon cher cousin du Canada; tu m'écoutes avec étonnement, sans m'approuver; mais tu ouvrirais autrement les yeux si tu voyais quelle vie d'action, de travail, de risques et d'efforts de toutes sortes l'on fait chez nous. Avec cela, on arrive simple manœuvre et l'on devient inventeur, fabricant, négociant, financier, capitaliste. C'est là que l'on ne voit pas de sots métiers pourvu que l'on ne soit pas de sottes gens. Il y a trente ans, mon père arrivait à Cincinnati riche de ses
deux bras et instruit de son courage. Heureusement pour lui, chacun de ses efforts, chacun de ses traits de valeur intellectuelle sont tombés dans un milieu où Ton a su les apprécier et les rétribuer. Car Tune des grandes qualités de l'âme américaine est celle qui fait reconnaître pratiquement le mérite d'un chacun sans attendre les protestations de la pauvreté. Soyez vaillant, soyez intelligent, et la promotion n'attendra pas vos postulations; pour m.onter, vous n'aurez pas à vous traîner à genoux aux pieds des gens en autorité.
"C'est ainsi que l'établissement Dupin s'est édifié. Et aujourd'hui, Charles Dupin, émigré du Canada pauvre comm.e tant d'autres, est devenu le chef, le maitre d'une fourmilière industrielle où le minerai de fer se transforme, pour tous les marchés, en structures de toutes sortes, depuis la voiturette jusqu'aux travées de ponts métalliques des voies ferrées.
"S'il fut resté à cultiver la terre du patrimoine paternel, à Saint -Pascal, depuis un siècle peut-être tant de fois retournée et
triturée sous les mains de trois générations, il serait aujourd'hui riche de quelques cents piastres et du souvenir de ses ancêtres, ou obéré d'hypothèques sur ses immeubles canadiens, en se consolant avec monsieur le curé de n'avoir rien troqué de son sentimentalisme patriotique. Au lieu de franchir la frontière du Canada en mercenaire, une première fois, il y a trente ans, et . . . plus heureux, n'est-ce pas, il y a un mois, ils n'auraient connu, lui et les siens, que les pauvres sentiers conduisant aux champs et aux bois, avec la route qui mène à l'église et au cimetière. Après lui, un autre Dupin aurait repris sa tâche dans les conditions pénibles de la petite épargne, du progrès lent et du rendement peu lucratif et incertain. Et vous appelez cela du patriotisme! "Mon cher Jean, du haut de la double terrasse où s' étage la ville de Cincinnati, l'œil tombe sur la rivière Ohio qui se courbe gracieusement au sud et que sillonnent en tous sens des centaines de bateaux. Ce n'est qu'un filet d'eau, cette rivière, dépourvue de pittoresque et de grandeur,
pour qui voudrait la comparer avec votre incomparable Saint-Laurent, dans cette nature majestueuse qui se défile ces joursci sous nos yeux; mais depuis les terrasses jusqu'aux rives de l'Ohio, sur la falaise réduite en pente douce, s'étend toute une résille de rues où bruissent des centaines d'industries, et où la richesse circule comme un torrent auquel chacun s'empresse de puiser son bien-être. C'est là que mon père a vu récompenser son travail et son intelligence; c'est là qu'il a pu jouir des biens et du bonheur de la vie. Et pour lui comme pour moi, la patrie, c'est là! "
L'effet moral
*'0n reçoit rhomme, dit un proverbe russe, suivant l'habit qu'il porte; on le reconduit suivant l'esprit qu'il a."
Dans l'étroite cabine du yacht Le Dauphin, comme aux Pignons-Rouges, la mentalité nouvelle des Dupin va bien contrarier l'admiration spontanée que leur avait acquise tout d'abord le faste de leurs moyens d'existence. S'il est attrayant de faire rapidement fortune au lieu de besogner à cultiver la terre héritée de ses aïeux, est-ce à dire que tout soit là? La convoitise des biens de ce monde suffira-telle à combler la vie ? Et la part de l'âme qui réclame aussi chez les natures les plus frustes sera-t-elle méprisée devant la richesse ? * 'L'argent peut servir à tout, mais s'il est avant tout comme principe, il détruira tout et ne réparera rien".
Jean, ce soir-là, avant de s'endormir, entretint longtemps sa pensée des conseils que lui donnait naguère son vieux précepteur pour l'orienter dans sa destinée. Une étrange définition qu'il lui laissa de l'homme l'obsédait surtout. — * 'Souviens- toi toujours, mon Jean, que l'homme est un composé d'un ange et d'une bête; plus on flatte la bête durant la vie, plus l'ange souffre et s'ennuie."
Or, il songeait que chez son cousin, il admirait bien l'autre, mais ne connaissait pas encore l'ange. Il avait sous les yeux le jeune homme bien campé, plein d'attraits, riche et même instruit, mais il s'inquiétait maintenant de ne lui avoir encore entendu parler que du bien-être dans la vie, sans rien savoir de ce qu'il pensait des responsabilités de la vie; de ne l'avoir jamais vu, par exemple, ni soir ni matin, à genoux et en prière, ce qui pour lui-même jusqu'à présent lui avait semblé chose aussi naturelle que d'ouvrir l'œil et la bouche aux besoins de chaque jour.
Déjà aussi, au village, au presbytère, le cancan malveillant et empressé est venu jeter l'émoi, en disant que ces canadiens si riches, après tout, ne vont à la messe que s'il fait beau.
Mais gardons-nous d'anticiper sur le cancan trop rapide en son cours.
Jean toutefois restera quelque peu observateur, à la recherche de l'ange chez son cousin, qui lui représente le personnage de plus en plus exclusif et encombrant de * 'l'homme du monde".
Toutes voiles déployées à la brise légère ou sous la poussée de son hélice. Le Dauphin avait déjà franchi sans encombre, par l'est de l'Ile Verte et de l'Ile Rouge, la longue traversée diagonale de Cacouna à la Pointe-des-Monts. Superstitieux et volontaire, le capitaine du yacht, Augustin Blouin, vieux routier de notre navigation côtière, n'aime pas le Saguenay. Toutes ses préférences, qu'il s'efforce d'imposer aux autres, vont au chapelet de baies qui
dentellent la rive nord du grand fleuve jusqu'aux îlets de Mingan, Puis, s'il lui reste du temps avec du bon vent, il mettra le cap sur les parages d'Anticosti et la côte gaspésienne qu'il connaît très bien. Quant au Saguenay, c'est après tout cela, vent en poupe ou à bordées trop courtes, maugréant à chaque virage, ou acccroché ici et là, sous des caps géants qui lui cachent l'horizon, qu'il en fera, en rechignant, les honneurs à ses hôtes, quand on le paie bien. Les deux jeunes gens, surtout Emile, ne manquaient pas de s'amuser de son caprice. Les trois autres marins de l'équipage, entravés par la discipline, se contentaient secrètement de faire part aux "bourgeois" des lubies d'Augustin. On leur fit remarquer ainsi, ce qui égaya beaucoup l'américain, que depuis trois semaines de cette croisière, durant la journée du samedi, on naviguait toujours pour rallier quelque poste établi, en vue d'un clocher de chapelle ou d'église, hélas, trop rares, bravant même le péril, s'il le fallait, pour atterrir et tenter un débarquement qui conduira
l'équipage à la messe du dimanche. Car Augustin est profondément religieux. Il n'aime pas, dira~t-il, quand on ne navigue que pour son plaisir, traîner sur Teau le dimanche. Cela attire la malchance.
Si la côte est trop sauvage ou trop malsaine, le poste trop éloigné, il dirigera son vaisseau dans les eaux sûres de quelque baie, à l'abri d'un cap protecteur, et il orientera sa pensée vers le monde où l'on prie, en donnant son ordre du jour: — "Aujourd'hui, mes enfants, il n'y a pas d'autres choses à appareiller que le chapelet."
Emile Dupin n'avait encore fait aucune étude de ces mœurs. Son éducation à lui, trop tôt soustraite à la sollicitude maternelle, et confiée à l'état dans des institutions où la culture intellectuelle et la culture physique n'offrent rien pour l'ange qui loge aussi chez l'homme, l'avait mal préparé à l'appréciation juste de ces traits de foi vive du caboteur laurentien. Et son cousin Jean, scandalisé de ses moqueries peut-être, regrette intimement l'absence de spiritualisme religieux dans ce jeune
homme qui lui paraissait d'ailleurs si parfait.
Un jour — c'était le samedi matin, — par une très forte brise de l'ouest, Le Dauphin sortit de la Baie-aux-Outardes. Le temps est dur, se disait Augustin, qui avait pourtant son idée de gagner les Sept-Iles ou la Baie-Sainte-Marguerite pour y passer le dimanche. Jusqu'à présent, la navigation avait été pour lui facile et plaisante, et il lui souriait en outre d'affronter un peu le gros temps, pour faire voir, quand on n'est pas marin d'eau douce des Etats, ce que vaut un capitaine du Saint-Laurent qui ne craint pas de dire son chapelet à bord.
En effet, à peine le vaisseau avait-il quitté les eaux mortes de la baie, que le grand vent et les grands courants du large l'assaillirent. Il se coucha à bâbord sous sa voilure pourtant réduite, et prit une allure que les deux jeunes gens ne connaissaient pas encore, pendant que, pour doubler la pointe de l'est, Augustin, d'un bras ferme à la barre, le tenait au vent, engageant parfois sous la vague écumante son
plat-bord jusqu'au capotin. Emile Dupin ne voulait plus rire et semblait trouver chez le vieux marin quelque chose comme un homme supérieur qui disposait pour le moment de leur vie à tous. La scène ne manquait pas de grandeur. Augustin, qu'il ne cessait d'interroger sur l'imminence et les chances du péril, eut l'occasion bonne de lui faire entendre que l'homme du monde accompli accuse encore de petits côtés, que ni la richesse ni l'instruction ne sont des antidotes de la peur vulgaire.
Tout à l'heure, la course rectifiée et le vent pris en poupe, le yacht se redressera à la grande satisfaction de l'américain, mais par contre le capitaine deviendra plus soucieux. Sur la lame qui accourt de l'ouest, rageuse et rapide, qui creuse un gouffre sous le couronnement du vaisseau pour le submerger quand il y sera descendu, Augustin constamment jette un regard inquiet, et de sa main droite, confiant à la gauche seule la direction du vaisseau, il trace d'amples signes de croix. Et la vague infailliblement de passer, en
courbant le dos sans la noyer de sa masse, sous la nef qui remonte allègre de l'abîme. " — Quand la mer dépasse, dit Augustin, il n'y a rien comme le signe de croix pour l'envoyer fleurir en avant."
Ce fut une rude journée. Elle laissa des impressions bien différentes à l'esprit des deux cousins. Sur le soir, rendus à bon port, Emile Dupin sent comme un regret s'introduire dans ses sentiments par trop matérialisés. Il scrute l'œil noir du vieux Blouin pour y admirer le reflet d'une foi religieuse qui surélève les âmes et rend les cœurs plus forts que la mort dans son escorte de dangers.
Jean au contraire voit poindre chez lui, à son esprit de terrien assujetti aux occupations de la glèbe, cette force atavique de caractère qu'il ne se connaissait pas, qui se plait aux hasards périlleux des aventures maritimes. Tandis que son compagnon, pâle et apeuré, avait eu à lutter à la fois contre les nausées du mal de mer et les angoisses de la peur, lui, le pied marin et l'âme sereine, voulait trouver dans ce
déchaînement des éléments de la nature l'impression de choses déjà vues.
L'effet moral de cette journée sur l'esprit d'Emile Dupin vous consolerait peutêtre, monsieur le curé de Saint-Germain, vous qui craignez tant celui de son faste sur la mentalité de votre protégé; mais le plus grand obstacle à tous vos beaux projets pour l'avenir de Jean, qui vous dira qu'il est là, dans l'instinct aujourd'hui réveillé de ce fils de marins ?
Jean aime la mer. Il l'admirait aujourd'hui pour la première fois dans sa fureur grandiose; elle l'attendrira désormais et le fera rêver de ses pères, de la placidité de la vie qu'ils retrouvaient au foyer après leurs courses aventureuses. A la nuit, lorsque sous le scintillement des astres, calme et charmeresse, elle chante la mélopée insidieuse dont le cœur du marin s'impressionne et s'enivre pour le reste de ses jours, il lui demande si elle ne dispose pas du secret de sa destinée.
On passa agréablement la journée du dimanche aux Sept-Iles. Emile se plut à
apprécier les possibilités industrielles de cette localité entre des milliers d'autres qui feront la richesse du vaste Canada. Plus intimement, il voit aussi dans le vieux capitaine Augustin, qui vaque sans respect humain à ses dévotions hebdomadaires, autre chose qu'un bonhomme original et inculte; il admire une force de caractère, plus belle que l'énergie humaine à la recherche de l'argent.
Entretemps, là-bas, de l'autre côté du grand fleuve, au village de Saint-Germain, depuis le départ des deux cousins jusqu'à leur retour, l'effet moral aura bien travaillé aussi les âmes. Dans la maisonnette aux pignons rouges, sous la croix noire appendue à la muraille, croix symbolique que l'on retrouve au foyer de tout paysan canadien, qui fascine ses premiers regards au berceau et les derniers de son agonie, avant de se coucher sur sa tombe et le conduire ensuite au cimetière, sous la croix noire et le portrait d'un premier communiant, deux femmes prient chaque jour pour les absents.
Quand le vent hurle dans la futaie des collines, que la vague moutonne au large et le ressac arrose copieusement la rive, leurs inquiétudes s'affirment et se concertent. La mère regarde surtout la croix noire; l'autre, le portrait de l'enfant. Car la première n'a pas besoin qu'on lui rappelle l'image toujours présente en son cœur de celui qui est sa vie. On demande à Dieu de le protéger dans les périls de la mer, plus encore, de le prémunir contre ceux de la vie, qui vont l'attirer dans les grands courants irrésistibles, où l'enfant s'égare, où l'ami se perd.
Aux Sept-Iles, après mûre délibération des "bourgeois", appuyée de l'avis du capitaine, il fut résolu que la croisière à l'est se terminerait là, si l'on voulait avoir le temps de "traîner un peu dans le Saguenay", disait Augustin, et pour ne pas s'exposer à affronter de nouveau quelque bourrasque du golfe, pensait secrètement Emile Dupin.
Et puis, les deux jeunes gens aimeraient à jouir, avant la fin des vacances, de quel-
l'effet moral 67
ques semaines de la belle villégiature, si attrayante à son début aux bains de mer de la rive sud.
La course en retour se fit sans incidents remarquables ni regrettables. Elle fut ce qu'elle devait être, impressionnante sur les abîmes du Saguenay, au pied des caps Eternité et Trinité, masses énormes de gneiss et de syénite, puisque c'est dans le programme du tourisme américain, et en dépit du mauvais vouloir d'Augustin qui n'avait pas cessé d'être maussade avant d'avoir bien perdu de vue la baie de Tadoussac.
Il y eut grande réjouissance à Cacouna comme aux Pignons- Rouges, quand une dépêche vint annoncer que le 2 août, à la marée montante, du soir. Le Dauphin aborderait. Les Dupin s'empressèrent de faire part de la nouvelle à la veuve Pèlerin qui dépêcha Rose le dire à monsieur le curé.
Et effectivement, quand le Le Dauphitiy signalé au large depuis une demi-heure, gracieusement incliné sous la brise, dépasse la tête du môle pour s'y réfugier aux der-
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niers battements de ses voiles, comme fait l'oiseau de ses ailes en regagnant son nid, il y a double explosion de joie et de vivats, ^à-haut, sur la jetée, où les mains s'agitent dans l'air et les voix clament l'allégresse; en bas, sur le yacht où l'on se trémousse pour parer l'amarrage, au commandement d'Augustin dont l'œil superbe se montre rasséréné du panorama saguenayen.
Idées nouvelles et projets nouveaux
Jean était revenu de son voyage avec une première expérience des hasards de la vie loin du foyer natal : idées bien à lui, personnellement élaborées, avec d'autres plutôt suggestives empruntées à son camarade. En comparant Emile Dupin, pusillanime et amoindri, avec le vieux Blouin, au dépourvu ignare, pauvre, minime et grotesque, mais grandissant tout à coup à l'égal du péril, il a pu constater qu'après tout, tant vaut la force morale chez l'homme, tant vaut l'homme.
A rencontre de cette observation toute personnelle, il se défend malaisément d'admirer quand même son cousin, et en lui, l'appoint matériel de la richesse plus encore que la supériorité intellectuelle ; se disant que celle-ci ou bien est un don gratuit du ciel ou un perfectionnement connexe de la
richesse qui peut s'acquérir. Mais, en résumant les dires du jeune américain, il est tenté de croire aussi que dans le monde et pour le monde, le plus souvent, c'est l'homme factice et surfait qui l'emporte sur l'autre; que la bravoure, la force, l'expérience, le savoir, la vie morale, tout cela peut être réduit en service, parfois même en servage, sous l'empire de l'argent.
Et les récents tête-à-tête avec son cousin lui en ont appris beaucoup sous ce chef; ils lui serviront d'enseignement sur l'importance de la richesse et d'entraînement sur les moyens de l'acquérir.
Ces idées nouvelles, il voudra bien les entretenir secrètement le plus longtemps possible ; mais elles le trahiront trop tôt dans les causeries familières du foyer, dans les entretiens inquisiteurs de son maître.
Durant tout le reste des vacances, les relations entre les familles Dupin et Pèlerin ne cessèrent pas d'être cordiales. Si les villageois de l'entourage, revenus de leur impression première, aimaient quelque peu maintenant à gloser entre eux sur le faste
des parvenus et encore mieux sur leurs pratiques anticanadiennes ou leur religion frelatée, il ne faudrait pas connaître la mentalité à la fois jalouse et roublarde du villageois pour s'en étonner. Ceux qui faisaient l'objet de cette petite malignité étaient peut-être seuls à ne pas s'en apercevoir, tant on se montrait tout de mêmie obséquieux en présence du veau d'or.
Cette réserve circonviendra également les Pèlerin jusqu'à la fin des vacances seulement; après quoi, monsieur le curé s'emploiera charitablement, d'une part, à réfréner la médisance, de l'autre à combattre l'engouement. Ce n'est qu'après le départ de leurs parents américains que la veuve et son fils comprirent bien quelle place ils avaient déjà prise dans leur esprit, les parents riches, durant ces derniers mois. Le regret des adieux fut sincère chez les deux sœurs, et tempéré par un vague espoir de retour. Puis, lorsqu'Emile eut finalement gagné la ville de Québec, il se fit aux Pignons-Rouges comme un vide qui attirait, pêle-mêle, réminiscences, désirs, espérances et projets.
Quand monsieur le curé lui proposa la poursuite de ses études, Jean ne voulut pas s'y refuser, mais il s'y prêta comme mal éveillé d'un rêve. Peu à peu ses reluctances s'accusèrent, au grand chagrin longtemps secret de son précepteur. Même la perspective d'une instruction supérieure et professionnelle, défrayée par la générosité de son oncle, ne pouvait plus lui sourire. Il était trop vieux, se disait-il, à vingt ans bientôt, pour faire un cours d'études et un stage. Cette idée-là entravera ses succès. Ce qu'il étudiera désormais lui paraîtra de la superfétation, quand le temps presse et l'exemple d'un oncle Dupin invite à la vie pratique.
Le bon curé, ne laissant pas d'observer le travail qui s'opère dans ce jeune esprit désorienté, attend patiemment le jour où il faudra solutionner tout cela, dut-il luimême renoncer à ses premiers projets, évoluer aussi lui vers une orientation nouvelle. Ce qu'il désire avant tout, c'est que Jean Pèlerin reste canadien, catholique et français. Et les leçons qu'il donne jour-
nellement sont de plus en plus compromises par des arrière-pensées qui lui font craindre rinanité de ses efforts pour atteindre son objectif préconçu. Il songe au grand moyen de réagir contre les inclinations nouvelles de son élève ; il le voit bien, il faudra de grands moyens. L'esprit de Jean lui échappe et trotte vers des horizons maintenant reculés. Ses lectures de préférence s'attardent dans les ouvrages de géographie, surtout les récits de voyage, et le bon vieillard avise à retenir au colombier l'imprévoyant pigeon qui voudra bientôt partir.
Ce grand moyen, qu'il voit poindre dans ses réflexions pastorales, il lui donnera le temps de se dégager de ses ombres, de se mieux affirmer, avant de le faire connaître même à la mère de Jean. Toutefois, il importe d'en établir au plus tôt les préliminaires. Il faut rattacher à la terre canadienne ce fils de paysans canadiens ; le rattacher à cette bonne terre récelant avec l'avenir de sa race les ossements des siens qui ont vécu d'elle; l'empêcher de la m.épri-
ser davantage; l'y retenir par les liens les plus forts, ceux du cœur; le dissuader enfin de cette erreur si funeste à tant de Canadiens français, que le patriotisme serait un vain mot, que la patrie c'est le bienêtre matériel.
Des inquisitions discrètes et prudentes, dans la paroisse, le servirent à souhait. Et enfin l'heure d'une première explication sur ses idées nouvelles s'est inopinément offerte le jour de la Toussaint. Ce jour-là, après la grande solennité qui commémore la vaillance et l'impérissable richesse de ceux qui ont recherché ici-bas les biens éternels, l'Eglise nous rappelle encore, dans la tristesse, tout spécialement le souvenir de ceux qui sont le plus récemment partis pour leui* éternité; de ceux que nous avons connus, dont la terre n'a pas encore fait de 8'assimiler la dépouille mortelle.
Dans nos villages, il était une coutume pieuse qui, à cette intention, conviait, aux dernières heures de cette après-midi funèbre, les hommes de la paroisse, surtout les jeunes gens, à venir sonner successivement le glas
de leurs défunts. Et depuis les dernières vêpres jusqu'à l'Angélus, le plus souvent sous un ciel morne, à travers les champs dépouillés et la nature elle-même toute en deuil, le carillon chantait, au-dessus des tombes du cimetière et des maisonnettes du village, l'espérance en l'exultation finale de nos os humiliés.
Jean Pèlerin s'était généreusement prêté à cette pieuse corvée. Un moment, monsieur le curé, qui l'aperçut, ne put se défendre d'admirer la virilité de sa force et de ses mouvements. Ce n'était plus l'enfant malingre dont la santé, il y avait quelques mois à peine, lui inspirait tant de crainte.
Il l'attendit au sortir de l'église.
"—Viens donc, Jean, si tu le veux bien; j'aurais à te parler."
Et bras dessus, bras dessous, comme deux confidents d'un âge plus égal, ils partirent lentement sous les grands saules tristes et recueillis qui bordent la place.
— *Tu vois là, Jean, au cimetière, toutes ces croix, tous ces monuments, riches ou non, témoignant chacun d'une seule et
même chose; qu'une vie comme la nôtre, un peu plus longue, un peu plus courte, a fini là, après tant d'autres dont le souvenir n'est pas encore effacé. Tous ceux-là dont la cloche avait sonné le départ, qu'elle rappelle aujourd'hui à notre pensée, en nous invitant à leur être encore secourables par la prière, tous ceux-là, ce sont les nôtres. Ils ont vécu ici comme nous; ils y ont laissé ce que l'on peut laisser sur la terre, les restes de leurs corps et l'histoire de leurs vies. Ce qui nous permet, à nous qui sommes leurs successeurs et leurs enfants, à nous qui les avons aimés et voulons les aimer toujours, de les entretenir encore en ces lieux familiers; de leur dire et leur prouver que nous ne les avons pas oubliés en attendant l'heure d'aller aussi les rejoindre.
"Ils furent ce que nous sommes et nous leur devons de rester ce qu'ils ont été, afin de perpétuer la tradition familiale et patriotique qu'ils nous ont confiée avec leur sang et leur nom.
'Ton cousin l'américain, auquel tu portes
envie, c'est facile à voir, a dû te dire ou te dira comment on s'enrichit aux Etats- Unis. Il t'apprendra qu'il fait bon vivre dans l'opulence, dans l'argent, comme on dit plutôt. Mais il ne t'apprendra pas, parce qu'il ne le sait pas, parce qu'il ne le saura jamais, que ce n'est pas tout de vivre, et qu'il faut se survivre.
"Va au pied de la montagne de Saint- Pascal. Il y a là quarante arpents de terre en culture que les vieux de la paroisse te désigneront, sais-tu comment? — le BIEN du défunt François Dupin. Ils te diront que ce Dupin avait deux fils, l'un qui est mort trop jeune, et l'autre qui, ayant voulu vivre trop vite, a tout vendu pour s'en aller aux Etats, où il a fait fortune, paraît-il. Et c'est tout ce qu'il reste d'eux sur ce morceau de terre canadienne que leurs ancêtres, depuis deux cents ans, que la belle langue française elle-même, appelaient leur bien. — Comprends-tu la signification vraie de ce mot patriotique, le bien, l'opposé du mal, le bien que l'on a fait, le bien dont on vit, le bien que l'on hérite de ses pères
et qu'on laisse à ses enfants avec l'amour des siens et l'orgueil de son nom ?
''C'est plus qu'un avoir immobilier; c'est mieux qu'un actif dont on peut troquer la valeur sur le marché; c'est de la patrie sacrée, le bien de la famille!
**0r, crois-tu que si tous ceux-là, dont les restes attendent ici le grand réveil, avaient aussi déserté la terre canadienne, comme l'oncle Dupin, pour s'en aller s'enrichir et mourir au milieu d'un peuple dont le tiers peut-être n'a pas d'autre religion que le bien-être de la vie, après avoir tant suivi et regardé les hommes qu'ils auraient oublié le ciel, crois-tu, Jean, qu'au moment où nous en parlons, ils seraient plus heureux qu'ils ne le sont-là ?
*'Ceux à qui ils auraient laissé leurs richesses, laborieusement acquises, j'aime à le croire, n'auraient pas manqué de les commémorer respectueusement dans le faste d'une sépulture. Mais l'isolement, au sein de la terre étrangère, le tourbillonnement de leurs mérites purement humains, entraînés avec leurs capitaux et leur souve-
nir dans le gouffre vertigineux des intérêts matériels sans cesse renouvelés, leur vaudraient-ils à cette heure, dans leur éternité, la voix grêle de la pauvre cloche qui parle des nôtres à nos oreilles, en évoquant sur les cendres de leurs ancêtres, au milieu desquelles ils seront bientôt confondus, la tradition sainte et familiale qui les fait revivre dans nos cœurs ? Le crois-tu, mon Jean?
— Je crois, monsieur le curé, et je croirai toujours tout ce que vous avez voulu m'enseigner, pour devenir, comme vous l'avez dit tant de fois, un brave homme, un bon canadien. Seulement, permettez-moi de vous le demander, est-il nécessaire pour cela que je vive et meure pauvre à Saint- Germain ?
— Non, mon cher, je ne dis pas cela. En songeant à t'instruire, j'avais l'intention de faire de toi un homme rehaussé de son milieu famiUal, un homme plus distingué, — que tes pères me le pardonnent, — mais, je le crains, depuis que tu as des idées à toi, ce n'est plus cette distinction-là que tu
désires. Et pourquoi cela ? Ah! les vacances, les vacances! La fréquentation de ce jeune cousin, qui n'était pas de ton rang, comme l'on dit ici, prends garde qu'elle ne te soit devenue funeste ? Il t'a mis dans la tête des idées que tu n'aurais jamais eues.
— Vous ne l'aimez pas, mon cousin, monsieur le curé. Je ne voudrais pas vous déplaire en le défendant, mais si vous l'aviez mieux connu, vous verriez qu'il n'est pas méchant.
— Ai-je dit qu'il était méchant ? Je sais qu'il est riche; je comprends qu'il en est averti; qu'il trouve toutes les satisfactions au début de la vie; qu'il ne refuse pas de s'y attacher et que cela peut être pernicieux pour mon Jean dont l'enfance et la jeunesse ont été privées de tant de choses, même de l'amour paternel Ne me dis pas que je trouve ton cousin méchant. Il est ce que son éducation devait en faire. Il est ce que tu voudrais et ne saurais être. Voilà pour toi le grand danger!
— Et si je ne le voyais pas comme vous, ce grand danger ?
— Il n'en serait alors que plus grand.
N'est-il pas vrai, dis donc, que tu trouves ton cousin plus heureux d'être riche que d'être instruit?
—Oui, peut-être. C'est ce qu'il pense aussi lui d'après ce qu'il m'en disait un soir.
— Il te reste au moins une belle candeur. Et ne pourrais-tu m'apprendre ce qu'il te disait un soir à ce sujet ?
— Cela ne vous plaira pas, je le crains bien.
— Dis quand même, puisque de la dissimulation chez toi maintenant dans nos entretiens me déplairait davantage.
— Il disait, comme cela en riant, avoir lu quelque part qu'aujourd'hui un licencié ès-lettres n'était qu'un mercenaire auprès d'un chauffeur d'automobile. Et il trouvait cela très drôle.
—Voilà! Or, s'il n'a pas poursuivi pour reconnaître qu'il est plutôt souverainement triste de voir aujourd'hui les pieds au-dessus du cerveau, — car j'ai lu aussi moi cette drôlerie, — c'est qu'il est acquis à ces
idées-là, qu'il se trouve bien de ces mœurs nouvelles. Ce fils à papa aura probablement juste assez d'instruction pour savoir jouir des capitaux à papa, mais non assez pour s'en consoler s'il n'avait jamais pu .les acquérir par lui-même. Comment peut-il savoir ce que vaut l'instruction? Sait-il seulement ce que vaut l'argent dont il est si fier, qui lui vient du travail d'autrui et auquel son instruction personnelle ne saurait suppléer ?
— Il sait qu'avec la richesse on obtient l'instruction, tandis que avec l'instruction on n'est pas sûr d'acquérir la richesse.
—Avec une instruction dont on n'apprécie pas les avantages, si l'on convoite avant tout l'argent, il vaut peut-être mieux en effet se faire chauffeur d'automobile. Mais ce n'est pas ce que j'ai voulu t'enseigner. L'ange et la bête, chez l'homme, dont je te parlais un jour, n'accusent pas les mêmes besoins ni les mêmes goûts. Je te laisse à comprendre lequel des deux trouve son bonheur exclusivement dans la richesse:
je te laisse à réfléchir en dernier ressort, s'il
le faut, sur ces paroles de Sénèque, que tu voulais bien admirer il n'y a pas longtemps: **Ecce par Deo spectaculum, vir cum adversis compositusV
"Tiens! tu m'entraînes trop loin, — Toimême, puisque c'est de toi avant tout qu'il faut s'occuper, que désires-tu, maintenant ? Où veux-tu en venir ?
— Je veux travailler au plus tôt, sinon pour devenir riche, comme vous pensez, du moins pour gagner dignement ma vie et celle de ma mère ; ne plus avoir à compter sur la charité des autres.
— Sans te demander s'il n'entre pas un peu trop d'orgueil dans ce désir, me diraistu maintenant ce qu'il te faudrait faire pour cela, demain, tout de suite? Non, ne parle pas encore. Tu n'en sais rien. Tu ne sais vaguement qu'une chose, c'est que pour avoir de l'argent à la main comme ton beau cousin, pour être heureux à sa manière et sur les brisées de son père, il te faudrait laisser là tes livres pour courir à la besogne payante, à la chance qui ne nous attend pas, mettons à l'aven-
ture? — Eh! bien, soit! Allons ! Partons! Je te suis. Tu fermes tes livres. Tu quittes ta mère, pour ne plus jamais la revoir icibas peut-être, et le Canada, cela va de soi, puisqu*on n'y fait guère de fortunes rapides. Tu travailles, tu peines, à l'étranger et pour rétranger. Au mieux, — ce qui n'est pas sûr — , tu t'enrichis comme l'oncle Dupin. — Et après? Tu meurs, et ceux à qui tu laisses ton nom avec tes biens pourront aussi venir un jour visiter en touristes, l'air dédaigneux, ta patrie, ton village natal qui n'auraient su te donner qu'un cœur de paysan, une mentalité canadienne française et une âme croyante et religieuse. Mais ce cœur de paysan, cet esprit canadien, cette âme avant tout catholique, quelle aura été leur part dans ce beau résultat de ta vie? Peux-tu me le dire aussi d'avance? Jean, le veux-tu, laisse-moi rêver autre chose pour toi, autre chose qui répondra mieux à nos légitimes aspirations. Je suis obligé d'anticiper un peu la révélation de mes projets. Tu sais que mon devoir pastoral m'intéresse à l'établisse-
ment des nouvelles familles de la paroisse. Il le faut bien puisque l'on vient si souvent prendre de moi conseil. Tu connais Pierre Brillant, le plus à l'aise de nos cultivateurs. Il lui manque un fils à qui laisser bientôt l'exploitation de son bien, qu'il devra confier à un gendre. Mademoiselle Esther, fille unique, est un beau parti. Tout le monde te le dira ici. Et l'on a les yeux sur toi. Sais-tu pourquoi ? Parce que tu passes déjà pour un jeune homme instruit à l'égal au moins de cette héritière qui actuellement s'instruit. En quoi tu reconnaîtras que l'on ne perd pas son avenir devant les livres. Tu étudies encore quelque temps pour être bien au-dessus de la moyenne des prétendants, en dirigeant désormais tes études du côté des sciences agricoles, et dans un an ou deux Jean Pèlerin est un notable attendant de la bénédiction de Dieu et de la bonne terre canadienne le bonheur de sa vie paisible sûrement ordonnée. Va maintenant, je te quitte avec mon rêve. Réfléchis, prie, pour que ce rêve chasse ton cauchemar américain".
En regagnant son humble foyer par la grande route qui dévale des hauteurs de Saint-Germain, ce soir-là, Jean entendait deux voix résonner à son oreille et dans son cœur; celle^de la cloche qui n'avait pas fini là-haut d'évoquer le souvenir des trépassés, et une autre voix, jusqu'à alors inconnue, douce et mystérieuse, qui chantait son avenir.
AUX RAYONS d'UN BONHEUR ANTICIPÉ 87
Aux rayons d'un bonheur anticipé
Heureux le jeune homme qui n'hésite pas à confier les premières aspirations de son cœur à sa mère!
Bien que chez elle un amour plus généreux se trouve appelé à abdiquer alors une partie des droits qu'elle avait faits absolus, la confiance ingénue d'un cœur pur est si belle chose que rarement les mères se refusent à chaperonner les premières amours de leurs enfants.
Heureux de même celui qui hérite |du foyer paternel. "Il grandira sous le|toit qui l'a reçu comme un ancêtre qui doit y régner, et le pressentiment de son règne le couvrira du bouclier qui fait les forts en même temps que la grâce de son âge lui donnera la tendresse qui fait les heureux."
Aussi, la belle intimité puérile qui régnait jadii entre la veuve Pèlerin et son file, qui
fit la consolation de leurs jours d'épreuve les plus sombres et semblait quelque peu compromise en ces derniers temps par les études et les préoccupations secrètes du jeune homme, va-t-elle réapparaître à leur foyer. Ce soir du premier novembre, quand déjà les ombres de la nuit hâtivement descendues des collines estompaient la ligne des grèves et des eaux, quand dans les cœurs le deuil des mauvais jours se ravivait chez les malheureux, l'œil de Jean en face de sa mère assise à l'humble table domestique brillait d'une flambée insoHte. Une espérance nouvelle, comme un oiseau du ciel traqué par les ténèbres extérieures, était venue se blottir dans cette âme ingénue aux visions jusqu'alors si peu riantes. Le vin capiteux du premier amour qui engage à parler faisait insidieusement son œuvre. Nous savons bien qu'un rien lui sert de ferment, et nous comprenons comment la parole de son protecteur a pu avoir chez cet adolescent l'effet du coup de foudre.
"—Qu'est-ce que cela veut dire Jean,
tu parais bien animé! C'est-il parce que tu as sonné pour les morts ?
— J'ai eu le temps de me reposer avec monsieur le curé. C'est pour une autre chose qui va bien vous surprendre.
— Quoi donc!
— Je crois que je va devenir amoureux!
— Ah! mon pauvre enfant; l'amour souvent c'est comme le poison que le docteur administre à la dernière extrémité. Si on y goûte trop tôt et sans prudence, quelquefois on en souffre longtemps et il arrive aussi qu'on en meurt. Il faut être bien malade et laisser la décision au docteur.
— Et si on en use sans être malade ?
— On devient malade.
— Il faudra alors dire tout cela demain à monsieur le curé qui vient, comme un docteur et comme si j'étais déjà malade, de m'en administrer une première dose.
— Y a-t-il moyen de te comprendre?
Parle donc sérieusement, Jean!"
Et va, dans cet entretien candide de la mère et du fils, la révélation des grands projets de monsieur le curé. A son tour,
Toeil de la pauvre femme s'anime sur cette vision de l'avenir. L'effluve printanier de son cœur depuis si longtemps blasé se ranime au foyer de la flamme naissante qui va maintenant lui disputer l'amour de son enfant. Mais sans égoïsme elle en jouira dans les conditions toutes spéciales qui s'offrent à la solution d'un souci dont plus d'une fois déjà son rêve avait été hanté. Puisque Jean renonçait aux études conduisant au suprême honneur de la prêtrise, qu'allait-il devenir pour lui-même et pour elle ? Attendrait-il de lui fermer les yeux, pauvre et déclassé, avant de s'établir à demeure au village ou de partir au loin? Secrètement, dans les cogitations de ses journées et dans les cauchemars de ses nuits, elle a pleuré sur l'inconnu de cette destinée, problême qui fait pleurer tant de mères et plus qu'une autre celle de l'orphelin. Combien de fois n'a-t-elle pas avoué qu'elle ne vivait plus que pour Jean ? Désintéressée personnellement, toute dévouée à l'édification de son avenir, elle fait de cette tâche l'objectif ultime de sa
propre existence. Jean une fois établi, en train de vivre comme elle dit, elle attendra heureuse l'appel de Dieu et le moment de partir à son tour.
Le colloque de la mère et du fils, en cette soirée où s'ouvrait à leur vue une si belle avenue sur l'espérance, se prolongea. Et quand, dans la nuit sombre, à leur prunelle longtemps sans sommeil, l'éclair intermittent du phare venait illuminer la croisée, il jetait aussi dans leur âme une clarté plus intense sur leur bonheur de vivre.
Monsieur le curé de Saint-Germain, puisqu'il avait trahi une première fois son secret, ne tarda pas à venir personnellement s'en entretenir avec la mère de Jean. Il ne fallait pas, certes, de longtemps encore rien en divulguer. Ce serait à la fois plus sûr et plus convenable d'observer la plus grande réserve, d'user même de cachotterie pour ne pas affoler les jeunes imaginations, et pour éviter le cancan villageois sur cette alliance si peu canadienne, préparée et résolue à la française, par d'autres que les conjoints. La jalousie et la malveil-
lance auraient assez beau jeu aux oreilles des Brillant circonvenus pas le favoritisme du curé. Oui, il fallait être bien discret. Mais, 'Ton n'emprisonne pas Taurore", a dit le poète, et si discret que l'on fut, de part et d'autre, un mois plus tard, la grande nouvelle du grand projet de monsieur le curé brillait à son zénith dans le ciel assez nuageux tout de même du commérage local. Une seule personne encore n'en savait rien, — mademoiselle Esther Brillant, jouvencelle bientôt accomplie, qui, pour le moment, entre autres perfectionnements, étudiait la harpe dans une institution fashionable de la ville, plus inquiète de son succès aux prochains examens d'une académie de musique que de son mariage avec le plus joH métayer de Saint- Germain.
N'en dites rien, monsieur le curé! Réprimez, si c'est possible, pauvre mère Pèlerin, l'éclat de voix joyeux et inaccoutumé qui voudra trahir vos allégresses, dans les conversations d'ailleurs futiles que vous tiendrez désormais, peut-être
un peu trop complaisamment, chez la voisine, à la porte de l'église et partout, au hasard des rencontres et de vos désirs de chanter maintenant la vie.
A la suite de ses études préliminaires continuées durant quelques mois encore, car rien ne presse, Jean aura bientôt fait d'acquérir, à l'école d'agriculture, les connaissances spéciales qui lui manquent.
A cette fin, sérieux et généreux, il étudia avec ardeur et d'une manière pratique, au grand contentement de son bienfaiteur qui se féHcitait d'avoir su mettre en valeur cette intelligence assurément remarquable.
Dans nos campagnes canadiennes, lorsque gens et bêtes ont déserté, après la moisson, les champs recouverts d'un épais tapis de neige, aux ondains maintenant cristallisés et aux sources taries, la vie se concentre à l'abri de la froidure et des neiges. La stabulation des bêtes fournit aux gens une notable partie des travaux de leur journée, qui, avec la coupe du bois dans la forêt, leur laissent cependant de
longues heures de réclusion au foyer bien clos. Une vie plus intime, plus familiale commence alors. Portes et fenêtres se sont fermées à la bise mordante quand naguère elles restaient presque toujours ouvertes à l'arôme des champs. Depuis Notre- Dame-des-Avents jusqu'au carême, le plus gaiement qu'elles s'ouvriront, les portes des demeures agrestes, ce sera pour laisser entrer les parents, les amis de la maisonnée. Le plus souvent possible, ils les franchiront à l'improviste ou non avec de grands éclats de voix et des mines réjouies.
— "Dégréez-vous !" — leur dira-t-on.
C'est-à-dire n'ayez crainte que nous ne comptions le temps qu'il vous plaira de séjourner chez nous. Comme s'ils devaient y établir leurs quartiers d'hiver. Charmante expression de la belle hospitalité canadienne, disait Philippe-Aubert De Gaspé, qui fait traiter son hôte comme un vaisseau que l'on met en hivernement.
Une vie qui leur avait été jusque-là refusée allait donc occuper tout l'hiver ces bonnes gens. "Le Jean de la veuve",
devenu un si bon parti, sera convié à toutes les fêtes de famille. Il y brillera par son maintien distingué et le charme maintenant avéré de sa personne, sous le regard fier et attendri de sa mère, la première à s'étonner de son immutation.
Ce fut bien autre chose lorsque le cousin riche Emile Dupin, lancé dans le grand monde de la ville, s'avisa du bon esprit de laisser voir qu'il n'oubliait pas pour tout cela ses parents de Saint-Germain. Les cadeaux de Noël qu'il leur envoya suivant la coutume américaine, leur causèrent grande surprise et grand bonheur. Songez-donc, une riche pelisse pour la tante et un complet de raquetteur pour Jean firent accourir toute la paroisse aux Pignons-Rouges.
Enchanté des sports d'hiver québécois si nouveaux pour lui, le jeune américain écrit à son cousin qu'il viendra passer les vacances du carnaval avec ses bons parents, pour connaître en hiver la vie campagnarde du Canada, dont il conserve un si frappant souvenir, en été.
Décidément, le Jean de la veuve est
devenu un personnage. Quand, à travers champs, chaussé de sa raquette légère, la tuque sur l'oreille, la ceinture écarlate aux reins et le torse à Taise dans son costume aux couleurs voyantes, il gagne vers les hauteurs du village, plus d'un œil mutin est là, dans la croisée des maisons échelonnées sur les coteaux, cherchant à l'apercevoir du plus loin derrière le rideau de givre que déchirent nerveusement maints doigts roses. Il va gaiement par monts et par vaux, tantôt sombrant tout au fond de ces derniers, où ne surnage plus que la tuque, pour émerger ensuite de toute sa taille agile et svelte au plaisir des yeux mutins.
Et ces jours se passaient joyeusement, dans un renouveau de prévenances et d'égards dont les échos n'avaient plus de cesse au foyer comme aux cœurs reconnaissants des Pèlerin. On y était sans doute depuis assez longtemps habitué, aux égards et aux prévenances des bons villageois.
Ils ne firent jamais défaut depuis l'heure de la catastrophe qui avait brisé la famille.
Mais alors Toeil de la charité s'apitoyait sur une misère, et d'autre part la voix de la reconnaissance s'embarrassait d'une gène irréductible, fut-elle même sans aucun orgueil humilié. Aujourd'hui, on dirait que les sympathies sont moins inquiètes, sinon plus franches, hélas! avouons-le, parce qu'un prestige mondain a passé sur eux, le prestige de la richesse apparentée. Mais ne scrutons pas davantage ce côté faible de la nature humaine, et réjouissons-nous de ce bonheur, même précaire, rassérénant par anticipation des yeux qui n'ont déjà que trop pleuré.
Quand on possède quarante arpents d'une terre en plein rapport, avec des troupeaux primés à toutes les exhibitions agricoles, et plusieurs milliers de piastres en bons placements, on est certes en haut crédit, en vue, comme l'était à Saint-Germain le notable Pierre Brillant. Et quand on s'appelle mademoiselle Esther Brillant, unique héritière de ce notable, si l'on est encore plus jolie que la moyenne des
héritières, mieux éduquée déjà que toute la jeunesse des alentours, ne vous étonnez pas si le dimanche, sur la grande route, tant d'autres obséquieux cèdent le pas à l'équipage relativement somptueux où se prélassent monsieur, madame et mademoiselle Brillant. C'était d'accoutumée. Mais autre chose en plus, depuis quelque temps, attirait des regards intéressés sur cette famille; l'actualité dirait aujourd'hui le journal à potins, l'actualité qui met temporairement en vedette le malheur de celui-ci, ou en vogue, l'heur de celui-là. L'actualité s'était emparée des noms, des intérêts, des sentiments, des défauts et des qualités de la jeune fille riche et du jeune homme pauvre, qu'elle promenait en catimini de foyer en foyer, les affublant, ici, d'un éloge, là, d'une épigramme.
On eut beau sujet de discourir et d'épiloguer sans plus de contrainte lorsqu'une première fois, les deux familles de conditions si diverses dont se préparait l'alliance se virent ostensiblement réunies.
A aucune autre époque de Tannée, la
sociabilité campagnarde ne s'accuse avec plus d'intensité et de sincérité qu'aux fêtes de Noël et du nouvel An. Cette année-là, Jean et sa mère, qui en tout autre temps n'auraient été qu'à peine remarqués, furent l'objet de maintes distractions durant la messe de nuit, où tant de belles choses religieuses, de chants pieux parlant aux cœurs vieux ou jeunes, n'empêchaient que péniblement des regards furtifs de s'attarder autour de la pelisse neuve et du joli garçon. Sans doute, sans doute, la foi et la piété l'emportèrent finalement, pour le bien des âmes, sur ces tentations du siècle; mais ce fut pour mieux autoriser ensuite la relâche des esprits et des verbes, lorsqu'au sortir de l'office, un hasard des plus opportuns rapprocha le couple Pèlerin du groupe Brillant, au milieu duquel la jeune Esther revenue de son couvent faisait le point de mire des civilités villageoises. Or, lorsqu'on s'entend, on est plus communicatif. En cette nuit de Noël, voyez- vous, les âmes toutes vibrantes aux plus beaux sentiments de la vie se font plus généreuses
100 l'œil du phare
et plus ouvertes. Dans son bonheur familial et chrétien, le père Brillant dont la demeure est voisine de Téglise n'a plus à pactiser avec aucun faux respect humain qui en aurait retenu bien d'autres. Il invite, il entraîne la pauvre veuve et son fils au traditionnel réveillon où des pâtes grasses ou sucrées les attendent chez lui.
Après quoi, si vous ne dormez pas encore, villageois, vous entendrez son attelage au trot bien connu reconduire ses hôtes à leur humble logis du bord de l'eau.
Si monsieur le curé de Saint-Germain n'eut pas été retenu par d'autres obligations pastorales, d'un effet plus général, nul mieux que lui n'aurait pu jouir de ces agapes improvisées qui allaient servir de préliminaires à la réalisation de son rêve. En effet, pendant que les mamans au verbe exercé mènent bon train la chronique locale, que le papa en présidant aux honneurs de sa table use de son droit incontestable et incontesté d'opiner aux racontars ou de s'en désintéresser, elle commence délicieusement à se faire enten-
dre, la cantilène des cœurs qui n'ont pas encore vingt ans. Mademoiselle Esther Brillant, initiée à la vie commune du pensionnat scolaire, avec les rejetons de la belle société urbaine dont les mœurs sont modernisées, brille d'une candeur fort estimable sans être trop naïve. Et Jean devra mobiliser toutes ses forces d'humaniste pour ne pas laisser déborder ses ailes et pour suivre les évolutions inattendues de la conversation. Aux .usages de la ville qui lui sont encore étrangers et dont on l'entretient un peu malicieusement peut-être parce qu'il en ignore, il opposera l'expérience toute récente et l'attrait viril de ses courses nautiques de l'été dernier avec son cousin qui, certes, en cette conjoncture, vaut bien qu'on en cause. Il est attendu, cet intéressant cousin. Il viendra bientôt revoir la campagne durant les vacances de Noël. Ce sera charmant de se revoir, d'initier cet américain aux amusements de l'hiver canadien comme aux usages de nos foyers champêtres, dans les réunions familiales, dont la villégiature en été ne saurait
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rien lui dire. On vivra de beaux jours et d'agréables soirées.
Et la conversation s'anime, et les deux mères, de temps à autre, échangent des regards expressifs qui vaticinent sur le bonheur de leurs enfants.
De si belles heures sont rapides. Bientôt il fallut en ajourner Tagrém^ent. Pendant que le papa s'occupe d'envoyer le garçon de ferme ''atteler à la belle carriole", que les deux femmes ont beaucoup à se dire dans la pièce voisine où l'on a déposé la belle pelisse, les deux jeunes gens parlent aussi d'abondjance pour mieux masquer peut-être ce qu'ils n'osent pas s'avouer encore. Mais la glace est bien rompue entre vieux et jeunes. C'était si facile; ne se connaissait-on pas depuis l'enfance?
Il ne suffisait que d'y songer, à la suggestion de monsieur le curé, pour s'apprécier davantage.
Quelques instants plus tard, au trot cadencé de la bonne bête, s'ébrouant dans sa course sur la route jalonnée de sapins verts, deux cœurs battaient la charge de
leur émoi, dans la nuit clair, sous le scintillement de milliers d'étoiles qui semblaient en sourire.
Là-bas, tout à l'extrémité de la batture de glace, l'œil attristant du phare était éteint; seul un rayon de la lune jetait dans le verre de la tourelle l'éclat froid de son spectre d'argent!
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Le Carnaval au village
Depuis quelques mois, la condition économique de la famille Pèlerin s'était notablement améliorée. Personne n'aurait pu rignorer, les Dupin pourvoyaient à ses besoins en attendant le jour où Jean par son travail mieux ordonné trouverait moyen d'y suffire. Sans ostentation et avec la discrète fierté de soustraire la pauvre veuve, sa sœur, aux humiliantes corvées chez les paysans, — car on entretenait la vague intention de revenir au Canada en villégiature, — madame Dupin, qui jouit d'un fort grand crédit dans les finances et la générosité de son mari, a mis bon ordre à tout cela. A l'aide d'une correspondance régulière se poursuit cette œuvre providentielle qui a pour double effet de vivifier là-bas, dans la charité
fraternelle et chrétienne, des âmes naturellement bonnes, et d'entretenir ici des cœurs au chaud de la plus vive reconnaissance. Partant, lorsqu'on apprit aux Pignons-Rouges que le jeune Dupin, dédaignant les plaisirs de la ville, viendrait passer quelques jours chez sa tante, dans l'intimité, à cette époque de l'année où l'on fait d'ordinaire si grand état d'un hôte au village, il y eut branle-bas dans la maisonnette. On aménagea à cette fin la grande chambre; il n'y avait rien de trop beau par toutes les pièces de l'humble demeure qui ne trouvât place au service de celui qu'on allait tant choyer. Toutefois, une dernière lettre vint un peu compliquer les choses; Emile y demandait la permission d'amener avec lui un ami très intime, Hector Hardy, qui, vu l'absence d'hôtellerie à Saint- Germain, serait aussi le commensal des bons villageois. Il répondait de son aménité exceptionnelle et de sa manière nullement encombrante.
On peut frémir dans son humilité à de
semblables propositions; mais comment s'y refuser, opposer gène et réserve à ces américains qui ne doutent de rien ?
Toutefois, le plaisir n'en fut que plus grand lorsqu'à la gare de Saint-Pascal, dans l'après-midi du 31 décembre, l'étudiant étranger, aussi franchement que le cousin, tomba dans les bras de Jean tout comme s'ils se fussent déjà connus depuis vingt ans, et se présenta au foyer rustique avec la gentillesse à la fois la plus enjouée et la plus respectueuse, pour disputer à son ami toute l'affection de sa bonne tante.
— "Ce n'est pas gênant, dira bientôt celle-ci, de recevoir du monde aussi avenant".
En effet, Hector Hardy, fils d'un professionnel à l'aise établi dans l'une des provinces de l'ouest canadien, esprit superficiel astreint à subir sous peu les rudes épreuves qui conduisent au doctorat médical, n'est pas marri de faire trêve durant quelques jours aux trop sérieuses études qu'il mène de conserve avec son confrère Dupin. Rendre un peu les guides à son
humeur joviale au milieu d'une société bonne et naïve, mettre en œuvre ses multiples talents de société, même d'une façon carnavalesque qui repose l'esprit en faisant rire, servirait, pensait-il, d'heureuse détente aux efforts intellectuels que lui impose le commerce avec son copain, d'une intelligence plus pratique. Dans sa philosophie de Roger-Bontemps il estime trop commun le talent de se rendre détestable, et il cultive l'amabilité comm.e un art d'agrément. Conscient de sa valeur et de ses moyens, il ne songeait guère à abdiquer aucun des prestiges que lui valait son caractère de bout-en-train. A peine installé dans la paisible demeure, il en connaissait tous les êtres, et c'est lui qui déjà, après mille questions sur les us et les choses de la localité, dressait le programme divertissant des quelques jours qui allaient suivre.
Ce qui égayé l'œil du touriste dans la campagne canadienne, en hiver, c'est surtout la grande clarté que l'absence du feuillage et l'uniforme tapis des neiges a partout épandue. La carapace blanchie
de la montagne ressort plus nettement de sa végétation dépouillée, et aux creux des vallons naguère ombreux pénètre sans obstacle le rayonnement des jours ensoleillés ou des nuits constellées. La plage surtout, comme à Saint-Germain, autour des îles et des caps, offre Taspect du glacier aux moraines étincelantes, sourdement travaillées par l'action quotidienne du flot et du jusant de la marée.
Emile Dupin qui a fréquenté ces parages, il y a quelques mois à peine, s'intéresse tout particulièrement au changement à vue de ce décor. Là où les eaux du fleuve en été languissaient le plus souvent aux abords faciles des terres, se trahit Teffort d'une formation que Ton dirait volcanique et qui journellement s'y tourmente. Sa pensée se reporte sur tous les rivages laurentiens qu'il a visités durant les beaux jours de l'été. Il cherche à se représenter ce qu'il en est à cette heure, impressionné de la grandiose nature dont son midi américain n'aurait pu lui suggérer aucune idée, ne s'étonnant plus que le canadien, comme ses pères, puisse aimer cette patrie.
Et c'est un peu pourquoi Jean et sa mère le trouveront plus réfléchi qu'ils n'auraient désiré le voir peut-être, craignant chez lui de l'inquiétude ou du malaise sous l'exubérante taquinerie de son compagnon. Mais, non, Emile n'est que distrait momentanément, rien ne l'empêchera à l'occasion de chaperonner gaïment son Arcadien.
Si grande et si étrange que lui parut la nature, le lendemain matin, ce furent les traits de mœurs tout à fait canadiennes qui devaient à leur tour enchanter son esprit.
A l'aube du premier jour de l'an nouveau, une lumière fplus matinale a percé les fenêtres endormies du village. Déjà une couple d'attelages aux grelots retentissants ont passé rapides et joyeux, faisant crisser la neige durcie mais au lit trop léger du chemin de traverse, dont le raccord avec la grande route vicinale contourne le pignon rouge pour monter tout droit à réglise. Ceux-là qui passent ainsi, au point
de cette aurore, sont de jeunes ménages, sans doute, qui s'en vont surprendre làhaut les bonnes gens, leur demander au saut du lit la bénédiction traditionnelle, avant d'aller offrir à Dieu dans la Communion Eucharistique les joies et les tristesses anticipées du nouvel an de leur vie chrétienne.
Emile et Hector qui n'ont plus sommeil s'entretiennent quelques instants, sérieux et attendris, de la sérénité de ces mœurs. Ils n'y contrediront pas, et puisque déjà des pas discrets annoncent le réveil de la maisonnée, ils viendront eux aussi surprendre la bonne tante Pèlerin et le cousin Jean, après une toilette sommaire, et leur souhaiter "la bonne année" dans un filial embrassement aussi pur qu'une bénédiction.
Ils croyaient s'amuser seulement dans la démonstration un peu tapageuse de sentiments factices; mais ils provoquèrent en retour une cordialité si franche, une affection si visiblement reconnaissante et attendrie que plus d'une fois ils ne purent
se défendre eux-mêmes d'une émotion vraie. — ''Par pari refertuf chuchote l'étranger à l'oreille de son ami qui d'un signe de l'œil l'engage à compter dans ses a-parté avec la latinité de Jean. Et la conversation se poursuit dans le tête-àtête du déjeuner, où la mère Pèlerin est à la fois amphitryon et servante, cherchant à deviner au regard de ses hôtes la satisfaction qui la récompense de ses peines.
Au milieu de cette atmosphère de paix, d humilité et de sincérité, les deux jeunes citadins, initiés depuis longtemps aux simagrées prétentieuses du grand monde, s'impressionnent malgré eux de trouver tant de bonheur dû à tant d'abnégation. Mais il n'en ont pas fini de jouir de cette cordialité campagnarde. Après le déjeuner, tous partent ensemble pour se rendre à l'église où les villageois se réunissent longtemps avant l'office. C'est là que la bonhomie de nos moeurs rurales se centralise, qu'elle s'accuse, non plus comme au foyer d'un chacun, mais comme l'expression de l'esprit paroissial. Tout à Theure, du haut
de la chaire, le pasteur, le chef de la grande famille paroissiale, en appellera à cet esprit-là dans des souhaits de prospérité temporelle, dans des bénédictions en vue de la félicité éternelle; pour les vieillards dont il fut le guide et le confident, qui vont bientôt partir avec lui, cette année peutêtre; pour les jeunes gens, qu'il veut orienter sûrement dans la vie et qu'il prévient des dangers à éviter, des épreuves que pourraient leur apporter les jours de l'an nouveau.
Il y a de tout cela, sans doute, dans les salamalecs usuels de toutes les sociétés à pareille heure, ''compliments de la saison", shake handSy many returns, etc., mais jamais Emile Dupin et Hector Hardy n'avaient éprouvé,en telle occurrence,d'émotion plus dégagée d'hypocrisie mondaine, qu'en entendant les paysans se souhaiter, après tant de bonnes choses, ''le paradis dans le ciel".
Comme s'ils avaient pu s'oublier et faire de cette vie si sereine leur paradis sur terre.
Après la messe, des groupes se sont
formés aux hasards de la parenté, de l'amitié, et autres hasards aussi plus favorables à la jeunesse, pendant que les voitures recueillent ceux qui s'en vont au loin. L'indiscrétion badaude, moins que jamais cherchant à se dissimuler ce jour-là, entoure à triple rang de figures béates la famille Pèlerin et ses deux hôtes de la ville. Ceux-ci ne manquent pas d'entrain: ils répondent gentiment, sans affectation aucune, à toutes les présentations que Jean se plait à faire de leur intéressante personnalité. On comprend que les membres de la famille Brillant ne pouvaient échapper à ce cérémonial, d'autant mieux que la proximité de leur demeure leur permettait de s'attarder aux compliments répartis à tous, pour gagner enfin le domicile à tous petits pas, à la file indienne, par l'étroit sentier qui s'ouvre dans la neige et aux éclats de voix d'une conversation des plus enjouées.
N'oublions pas que les derniers mots de presque tous ces entretiens, à la porte de l'égUse, traduisent des invitations à des diners, des soupers et des veillées que l'on
se gardera bien de refuser au cours du carnaval.
Mademoiselle Esther Brillant peut laisser aux deux mamans le soin de prendre jour pour les invitations aux réunions prochaines. Elle a tant à faire de répondre, sans trop d^ingénuité mais avec réserve tout de même, comme il lui sied bien, aux civilités des trois jeunes gens. '*Quand on aime. — Rien n'est frivole — Un rien désole; — Un rien console.'* Et si elle n'a pas encore logé de sentiment bien sûr et bien personnel au foyer de son cœur, elle sait du moins, croyez-le, se tenir ingénument à Taffut des riens avant-cioureurs.
A la suite des dernières reparties où s'escomptait le plaisir du revoir, quand les trois jeunes garçons regagnèrent allègrement la grande route où les devançait maman Pèlerin, on se dit qu'elle était charmante, cette jeune personne, suivant l'expression coutumière. Et sans déroger non plus à la coutume, on aurait pu croire que la jeune personne, à sa manière d'aller
rejoindre ses parents et d'entrer chez elle, le savait un peu qu'elle était charmante.
Dans l'après-midi, Jean et ses amis ne laissèrent pas d'aller présenter leurs hommages à monsieur le curé. Le bon vieillard les reçut avec un enjouement qui lui faisait oublier les fatigues de son ministère. Il ne voulut pas se soustraire à l'ambiance joviale qui mettait le rire sur toutes les lèvres, et dans cette journée où tous ses paroissiens lui paraissaient si heureux de vivre la vie canadienne, il trouvait l'occasion belle de taquiner spirituellement Emile Dupin sur sa définition trop prosaïque de la patrie. Il ne l'avait pas oubUée. Il s'y amusa davantage quand Hector, à l'esprit si caustique, seconda sa partie, avec grand plaisir de contrarier son ami.
— "Ne parlons pas de ces Américains, monsieur le curé", lui dit-il. ''Ce sont des cosmopolites, comme les Juifs, Ils vivent sur des chemins de fer, l'âme à l'usine et l'esprit dans les banques. C'est du reste un peu comme cela chez nous, dans l'ouest. Nous ne connaissons guère
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la petite patrie dont le souvenir fait pleurer. Dans les villes industrielles et modernes, comme dans la France de Daudet, ''Robin ne croit plus aux sortilèges; mais il ne croit pas davantage à la patrie". Ici vos montagnes à l'horizon, les rives du grand fleuve, vous permettent de regarder au loin et très loin sans voir l'étranger. Tous ceux que vous rencontrez sont d'une même et grande famille. Quand le soleil se couche derrière les Laurentides, il s'y retire grandiosement, comme un roi dans son alcôve, frangée d'or et d'orange. Mais làbas, il s'affale en pâlissant, comme un soiffeur dans un buisson, sur des tuyaux de cheminées ou des champs de blé-d'Inde, et l'on ne saurait appeler ça une patrie."
Ce coq-à-l'âne met fin à la conversation dans un éclat de rire général. On prend congé en se promettant bien de se revoir et de recommencer quelque part, durant ces jours de fêtes.
Les courses en raquettes à travers champs et collines, d'un attrait si nouveau pour Emile Dupin, d'autres en voiture traînante
sur la neige lisse ou dans la giboulée, occupèrent leurs journées. Et le soir, après avoir visité quelqu'une des localités du voisinage, c'était plaisir d'en parler lorsque l'hospitalité rustique les conviait à tour de rôle chez les plus intimes de la famille Pèlerin.
Il était entendu que la fête des Rois les réunirait tous à la table relativement opulente des Brillant. Déjà une couple de fois Jean et ses amis avaient retrouvé la demoiselle Esther, fortuitement, sans doute, dans ces réunions. Mais l'amusement du jeu de cartes et de la conversation trop générale n'avait pu donner aux citadins l'occasion de faire valoir leurs talents de société. Au salon de la riche demeure, ce serait moins prosaïque. Là se trouvait l'unique piano de la paroisse, puisque l'héritière de céans en était à l'étude des beaux arts. Au cours d'une visite cérémonieuse, Hector Hardy s'était révélé pianiste et chanteur des plus intéressants, réputation qui n'avait fait depuis que s'amplifier dans les petites causeries où l'on aime à tirer
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parti de ses connaissances et de ses goûts artistiques. Et l'on avait grande hâte d'entendre cet artiste de salon dont le nom volait sur les lèvres de tous ceux qui seraient invités à cette mémorable veillée.
La réclame en faveur de l'étranger avait été tellement bruyante que les convives, pourtant naguère si intéressés à l'immutation sociale de Jean et de sa mère, ne voudront pas tout d'abord remarquer combien ces derniers s'y trouveront effacés. Plus tard, un peu plus tard, la critique envieuse se reprendra.
Mais à la table du banquet, sous les yeux du couple Brillant qui jouit de son bien-être et de ses largesses, on n'aura que sourires et applaudissements à donner. On sera tout oreilles aux spirituelles reparties échangées entre le vieux curé et les deux jeunes étudiants, chez lesquels il avait à qui parler comme aux jours gais et brillants de sa jeunesse.
Quand arriva le moment si impatiemment attendu de "tirer le gâteau des Rois", c'est lui, grâce à son âge et à son caractère véné-
rable, qui fut appelé à faire la part d'un chacun, sans oublier '1a part de Dieu", destinée au premier indigent venu, le lendemain matin, suppliant et souffreteux, à la porte de service.
C'est lui qui sans le savoir, avec tout le sérieux de la Ligue des nations tranchant dans la carte d'Europe, va aussi trancher dans cette miche affriolante récelant le symbole d'une royauté aléatoire, factice et d'un seul jour, mais pouvant avoir son influence sur la destinée de ceux qui s'en amusent.
Avec la large lame bien affûtée, dont la ménagère a récemment ravivé tout l'éclat, d'un grand geste solennel, il divise le gâteau et distribue les parts égales de cette pâte légère qui s'en vont de mains en mains garnir le pourtour de la longue tablée, sous les yeux rieurs et intéressés des nombreux convives.
Prenez garde, monsieur le curé, que le sort envieux au service d'un petit dieu malin ne vous fasse, de votre grand geste solennel et joyeux, trancher ainsi la trame assez tenue de votre cher projet!!
Il est vrai que dans la pièce voisine, où Ton dresse les mets abondants de la table, des plaisants bien intentionnés ont apporté secrètement deux couronnes agrestes, en paille d'avoine et paille de blé, piquées de quelques roses domestiques. Elles devaient vous faire sourire de contentement, ces couronnes. Mais déjà mademoiselle Esther a cueilli presque sur sa lèvre carminée la fève qui la fait proclamer reine, et tout de suite, voilà le sort! Hector Hardy montre à tous, en le tenant délicatement du pouce et de rindex, le pois qui le désigne à la royauté éphémère de la soirée. Bien peu des joyeux convives ont pu remarquer qu'au même instant une subite pâleur au front de Jean Pèlerin a trahi chez lui quelque malaise, mais personne n'en saura la cause. Personne ne saura, pour le moment du moins, qu'il vient aussi de croquer un pois; que la supercherie s'accuse à lui seul, et que le rôle de prétendant frustré lui met au cœur un dépit qu'il ne connaissait pas encore.
Les couronnes agrestes restèrent à la cuisine; on n'osa pas les mettre au front du roi et de la reine, que la haute culture intellectuelle, le rayonnement de l'instruction et du bel esprit nimbait déjà aux yeux de tous d'un prestige presque égal à celui d'un lignage vraiment supérieur.
Le roi et la reine furent superbes de belles manières et de bon ton dans leurs rôles de majestés pour rire. L'esprit exercé du pseudo-souverain se donna carrière dans les répliques et les boniments qu'on lui imposa, tandis- que mademoiselle Esther faisait bien voir que l'éducation reçue dans nos couvents seconde parfaitement les aptitudes naturelles de l'esprit féminin à toutes les carrières, même à celles qui pourraient conduire sur les marches d'un trône.
Non, les couronnes d'avoine et de blé n'étaient plus en place!
Au salon où l'on passe après le banquet, où le roi et la reine vont exercer, sur tous et mutuellement sur eux-mêmes, le pouvoir fascinateur de leurs charmes person-
nels et de leur supériorité intellectuelle, Emile Dupin, dont le cœur est droit et bon, se place auprès de son cousin Jean. Il commence à s'inquiéter de l'impair qu'il aurait involontairement commis en préparant le désarroi de l'idylle dont sa bonne tante lui a tout naguère confié le secret.
Peu enclin lui-même aux plaisirs du flirtage, avec son esprit hanté des préoccupations pratiques de la vie industrielle au milieu de laquelle il a jusqu'à présent vécu, sérieusement adonné aux études professionnelles, il n'avait pas encore souffert des sollicitations de son cœur ingénu. Ce que sa tante lui avait secrètement appris des projets d'établissement du cousin Jean l'avait fait sourire et l'avait réjoui comme l'aurait pu faire une charmante lecture de roman. Ajoutez que son amitié tendre et sincère pour le jeune parent pauvre n'aurait jamais pu rien susciter chez lui de l'antagonisme qu'il voyait poindre.
Et voilà comment aux yeux de bien des gens l'attitude de l'américain pendant le
reste de cette joyeuse soirée paraîtra insolite, prêtera à des suppositions injustes. Monsieur le curé saisira mieux le sens de sa réserve et des traits de sympathie qu'il lui verra témoigner à son élève; car lui aussi s'inquiète des effets de la petite intrigue commencée au banquet et qui se poursuit auprès du piano.
Mademoiselle Esther et Hector, dans leurs personnages carnavalesques, intéressent de moins en moins l'assistance pour s'intéresser de plus en plus l'un l'autre. La jeune fille, dont l'éducation déclassée n'offre rien de paysan, trouve l'occasion trop belle d'accuser ses goûts et ses connaissances avec l'étudiant, qui possède une inépuisable pacotille artistique de salon.
Elle avait instinctivement le secret de l'élocution musicale; elle savait non pas bourrer de la musique avec des mots, mais bien dire en chantant ce qu'elle avait à dire.
Après qu'ils auront tour à tour donné quelques pièces de chant ou de piano, à la satisfaction par trop béate de la plus
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grande partie de l'auditoire qui ne sait pas applaudir, ils trouveront tout à Theure un plaisir plus intime et plus affiné dans des premières lectures de duos de chant et d'études à quatre mains. Ils auront bientôt ce loisir agréable, car monsieur le curé, sur les dix heures, alléguant son grand âge et son ministère, évidemment aussi beaucoup moins joyeux qu'à la table du banquet, s'excuse et se retire, emportant dans son vieux cœur, impersonnel mais charitablement sensible, quelque chose qui lui rappelle le coup de grand couteau donné dans le "gâteau des rois".
En souhaitant à tous de s'amuser bien chrétiennement, il a jeté un regard attendri sur le groupe Pèlerin où Emile, décidément soucieux, fait tapisserie avec sa tante et son cousin. Emile n'est pas artiste, pas même artiste de salon; il n'est pas folâtre non plus, ce que remarquent bien les jeunes villageoises timides et rougissantes qui dans la vaste salle se contentent pour l'heure d'observer et ne parleront de tout cela que demain.
Le prêtre parti, il y a détente dans les esprits. La conversation se fait plus générale au point que les deux musiciens peuvent maintenant sans contrainte caqueter et s'édifier mutuellement dans l'interprétation improvisée des plus jolies scènes des ''noces de jeannette",
Mademoiselle Esther chante à ravir les mots de la romance:
'' Parmi tant d' amoureux . . .
. . . .de ma mine confuse Demain les méchants riront" y aux grands éloges de son accompagnateur et avec une désinvolture expressive où Jean réalise de mieux en mieux que . . . ce 7î' était pas la peine de V aimer ainsi" \
Mais Hector Hardy est si absorbé dans son admiration et son agrément qu'il n'a pu entendre son ami prendre congé de ses hôtes et annoncer irrévocablement leur départ pour la ville au lendemain matin.
Un autre esprit moins jeune devait également subir l'attraction de cette évolution sentimentale. Maman Brillant et sa vanité féminine ne sont pas là, croyez-le
bien, pour mépriser les succès mondains de sa fille. Quand on n'a pas voulu lésiner sur le coût d'une éducation dispendieuse, quand on a soutenu généreusement, comme elle, l'ennui des longues séparations annuelles pour faire de son unique enfant une jeune personne très distinguée, les attentions du docteur Hardy devaient être beaucoup plus appréciées que les machinations d'un vieux pasteur pour faire le bonheur d'un orphelin pauvre. Et tout à l'heure, lorsque cette mém.orable soirée prendra fin, parmi tant d'impressions diverses qui animeront les esprits des uns et des autres, après tous les éclats de voix où se seront confondus rires, compliments et adieux, la veuve Pèlerin, au bras de Jean, s'efforcera vainement d'oublier qu'on ne lui a pas dit "Bonsoir"!
La trame rompue et la grande pitié de Jean
Le bon curé de Saint- Germain a bien réfléchi depuis l'instant où, heureux encore et sans souci, il tranchait de son grand couteau la pâte affriolante du gâteau des Rois, et, du même coup, inconscient, la trame de son roman pastoral. Des événements des plus graves vont maintenant se précipiter qui le feront refléchir davantage sur l'inanité de nos rêves les plus charmants, sur les mécomptes de nos projets les plus généreusement édifiés, où Ton prend trop candidement comme facteur l'abnégation des vanités sociales. Dans la paix si douce pourtant de son presbytère, il se révolte très secrètement contre la tyrannie de cette société et contre tout ce qui de près ou de loin en accrédite ou prépare les exigences. Il se dit de ces choses
qu41 trouverait scandaleux de confier aux autres, et dont il se reproche même intimement de tant goûter Tamertume: — **0h!
ces couvents modernisés! On leur confie des petites paysannes, et ils nous rendent des catalogues de modes et de sciences aussi inutiles qu'incomprises!"
Les dernières heures qu'Emile Dupin passa chez ses parents lui furent pénibles. Son attitude nécessairement compassée ni le soin d'éviter toute explication intempestive ne l'empêchèrent pas cependant de témoigner la plus franche affection à sa tante et à son cousin, non plus que de ressentir au cœur un sentiment fort étrange chez lui. Pour la première fois, il voulut mépriser le prestige de l'argent qui s'en vient troubler de son apparat les rêves de bonheur les plus purs. Mais sa nature généralement bonne n'eut pas le temps de compléter ce perfectionnement.
A peine rendu à la ville, il reçut de Cincinnati une dépêche qui le mandait d'urgence auprès de sa mère.
Ah! c'était son tour à lui de commencer
LA TRAME ROMPUE ET LA GRANDE PITIfi DE JEAN 129
à connaître les grands désarrois de la vie! Son père, appelé au Brésil par les intérêts de son commerce, s'en revenait plein d'espoir et de santé, lorsque dans le golfe du Mexique, avant d'atteindre l'embouchure du Mississipi, il fut englouti à jamais dans la catastrophe d'une collision. A jamais aussi, le caractère de ce jeune homme, jusque-là si humainement heureux, devait conserver l'atteinte inopinée de sa première tristesse. Et ce coup de foudre en modifiant l'orientation de ses études, du moins temporairement, l'attira plus que jamais dans les soucis qui sont l'escorte de l'argent, en lui faisant rompre avec la vie canadienne.
Par là-même, il cessa, dans une bonne mesure, de hanter les cauchemars du bon curé qui craignait tant son influence sur l'esprit de son protégé. Toutefois, le cher vieillard n'en a pas fini avec ces hantises et ces cauchemars qui n'auront fait que se compUquer et se déplacer. Ce n'est plus sur son élève seulement qu'il lui faudra craindre l'appétence de la richesse et du
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rafinement qu'elle procure; mais sur des caractères encore moins avertis. Aussi longtemps que Pierre Brillant s'est contenté d'être son paroissien le plus à l'aise, de s'honorer de sa confiance et de seconder toutes ses vues comme fabricien, il était facile de lui faire agréer en outre le beau projet que nous connaissons. Maintenant, puisque les événements se sont précipités, il faut compter avec des éléments et des obstacles dont il avait malheureusement méconnu l'importance: l'éducation fausse d'une campagnarde et la frivolité naturelle du caractère féminin.
Mademoiselle Esther, retournée à ses études, n'a pas voulu languir bien longtemps sur les livres; elle a su obtenir d'un père facile et d'une mère complice son ''entrée dans le monde". Ce commencement d'émancipation lui a permis, puisqu'elle est grande demoiselle, d'assister à une fête sociale, à la ville, de * 'faire son début" avec une intime amie, dans une réunion de gens très distingués où elle a retrouvé l'intéressant Hector Hardy.
L'entrée dans le monde, ou le "début" de la jeune demoiselle, est la mise en vedette, à jour conventionnel, de ses aptitudes sociales, de ses talents naturels perfectionnés par une coûteuse éducation, de qualités vraies qui en feront un jour la femme bénie, pourvu que ce printemps trop hâtif ne les étiole pas dans leur première floraison, et s'il fallait tout dire, en vedette aussi, ,des caprices mutins momentanément trop flattés, qui en feront plus tard l'horrible mégère acariâtre.
C'est aussi l'occasion, pour des parents hautains et bien rentes, de faire miroiter l'éclat, emprunté ou non, d'avantages dotaux, auxquels une idylle trop brusquée devra de se voir transform^ée peut-être en un très vilain troc de sentiments.
Mais c'est encore plus, hélas! la première mascarade officielle des vanités féminines sous les afféteries hypocrites. Après son début dans le monde, la jeune émancipée aura voix délibérative avec ses égales, avec sa mère aussi, dans des colloques où se fourbissent les armes plus ou moins
meurtrières de la toilette. Elle s'exercera, sous les leçons de Texpérience, à la guérilla des conversations oiseuses, des propos ambitieux, des jugements téméraires, enfin, de la vie mondaine.
Modes, exigences soi-disant de bon ton, coutumes sociales, dont sa pauvre âme ingénue frémira peut-être, relèveront désormais de sa compétence et de son sens propre affolés, puisqu'elle a fait son début.
Elle se croira tenue, quoiqu'en veuille sa prudence innée, de fréquenter bals et théâtres dont Téloignerait encore pour un temps sa candeur apeurée, si elle n'avait pas fait son début.
Faire son début serait donc s'astreindre aux obligations mensongères de la mondanité, avant que l'autorité maritale, s'autorisant de ces hasardeuses conventions, s'en vienne étouffer de ses dictamens la voix d'une conscience tardivement assagie. Après quoi l'obéissance conjugale remplacera les eixgences sociales comme condiment des compromis à faire avec les réclamations de l'âme inquiète.
Ainsi le veulent, dans la haute, Tusage, la mode, les convenances, les relations qui élèvent, les intérêts qui font bien vivre, enfin tous les succès à remporter sur la scène du monde, quand on vit uniquement pour y briller.
N'allons donc pas nous étonner si la belle héritière de Saint-Germain, durant les mois du printemps, se désintéresse des choses de la vie rurale, ne prête qu'une attention distraite aux mille voix agrestes qui chantent autour d'elle, parce qu'une voix jusqu'alors inconnue,plus aimée et plus impérieuse, s'élève en son cœur. C'est la voix que monsieur le curé avait trop naïvement négligé d'évoquer et de consulter, avant d'édifier aucun beau projet selon ses vues. Que pourra- t-il maintenant contre la bonhomie du père, contre l'émoi et la vanité concertés de la mère et de la fille, contre les déclarations du prétendant, bientôt professionnel diplômé, qui brûlera les étapes et viendra très prochainement solliciter l'honneur d'une alliance aussi imprévue?
N'a-t-il pas remarqué l'attitude de la
jeune personne qui n'est déjà plus l'ingénue aux reparties candides, qu'il aimait naguère à taquiner comme une aimable enfant?
Elle se dérobe maintenant à sa conversation, pour s'entretenir isolément de pensées trop peu secrètes, puisque la chronique villageoise les colporte, ou pour réserver toutes ses confidences à sa mère ni hostile ni cachottière. Et lorsque le bon vieux prêtre tentera de raisonner le couple Brillant, la vanité mondaine et la recherche d'un "beau parti" l'emporteront aisément sur sa belle théorie chauvine ou patriotique à base d'affection charitable pour un orphelin pauvre. Il ne lui reste plus qu'à user de prudence et de ménagement pour empêcher son mécompte et ses déplaisirs de faire scandale au village, jusqu'au jour où, à la suite de quelques visites toujours sensationnelles du monsieur de la ville chez les Brillant, il est invité à bénir de trop retentissantes fiançailles, Après quoi, le Dr Hector Hardy, déjà nanti d'une pleine autorisation paternelle, s'en va dans sa ville natale de l'ouest canadien préparer
son établissement professionnel en même temps que les préliminaires de son mariage à l'automne.
Eh! oui, les événements se sont bien précipités!
Jean Pèlerin était-il assez épris pour souffrir éperdument, comme un personnage romanesque, de cette cruelle déception de son premier amour? — Ce serait trop dire! Il ne le savait pas encore. Il n'avait pas eu le temps de raisonner cet amour qui lui était venu inopinément, à la suggestion trop brusque de son protecteur; d'en rechercher la cause intime qui naît au cœur, comme le parfum au calice de la fleur, pour embaumer toute la vie.
Non! Dans son dépit entre donc plus d'orgueil froissé que d'affection trompée, parce que, ce premier amour, il ne l'avait pas cherché, il ne l'aurait pas même rêvé. Il y aura là pour lui comme un remords dans l'éclosion de son sentiment juvénile, le remords d'une erreur qu'il n'aurait pas faite de lui-même, qu'il doit se défendre
de reprocher à personne et qui complique son chagrin d'une orgueilleuse sauvagerie.
Elevé dans la pauvreté et Thumilité, il accusait néanmoins une grande fierté de caractère, plus impérieuse que toutes les tendresses de son cœur. Après la fête des Rois, aux froideurs graduellement accentuées de la famille Brillant pour sa vieille mère et pour lui-même, qui avaient remplacé des accueils si chaleureux et si spontanés, dans la solitude de son foyer de nouveau assombri par le deuil de l'oncle riche et secourable, il eut à loisir beau sujet de philosopher sur la double déconvenue de son cœur et de son esprit. Et c'est alors que les saines idées de son précepteur sur le bonheur vrai de la vie ne ' suffisaient plus à contredire celles de son cousin Emile.
Ah! s'il avait eu, comme celui-ci, la fortune qui supplée à tant de choses aux yeux du monde, serait-il aujourd'hui cet être minable, désarmé par la pauvreté sous l'affront, en butte aux railleries de tout le village, d'autant plus secrètement
LA TRAME ROMPUE ET LA GRANDE PITI t DE JE AN 1S7
méchantes qu'elles succèdent à des jalousies secrètes aussi?
Incapable d'aucun ressentiment, encore moins d'aucune ingratitude à l'endroit de son bienfaiteur aussi fourvoyé que lui dans cet avatar, il ne peut cependant comme autrefois se soumettre à ses objurgations doucereuses contre le mépris et la désertion du sol natal. — Ce sol natal! auquel on voulait attacher toute sa vie, qui se dérobe sous ses pieds pour le laisser ridicule dans la confusion de son premier amour, qui ne perpétue le souvenir des siens que dans la poussière des morts et le réduit de sa mère pauvresse, que lui doit-il, au sol natal, des tendresses ultérieures de son cœur meurtri et des aspirations de son esprit à jamais humiUé ?
— "Ne parle pas ainsi, mon bon petit enfant de Saint-Germain", s'écria le vieux curé, aux premières manifestations de ces nouveaux sentiments de son protégé.
"Je m'en irais mourir, vois-tu, avec le chagrin de n'avoir pu faire comprendre à mon Jean, malgré toutes mes peines et mes
leçons, que la plus belle chose dans la vie de rhomme, ici-bas, après l'amour de Dieu, c'est l'amour de la patrie qui est l'amour des siens."
Si Jean pouvait s'en expliquer, il lui dirait peut-être que son tourment s'entretient et s'active précisément de l'amour des siens, dans ces lieux consacrés par leur deuil et leur misère. Est-ce pour avoir cru un instant qu'il pourrait honorer leur mémoire dans le travail de la glèbe canadienne et la prospérité, pour avoir vu une humiliante déception confondre ses espérances au début de sa vie, qu'il voudra quand même perpétuer son abjection dans l'amour des siens ainsi entendu?
Puisque Jean ne peut traduire ses sentiments, en faire part à son précepteur dans des raisonnements et des récriminations que lui interdisent son âge, sa condition et ses moyens intellectuels, si le vieux prêtre, longuement exercé à l'étude des âmes, veut bien s'y prêter, il découvrira de lui-même dans l'esprit de son protégé trois impressions très profondes; un irrespressible dégoût
pour la vie rurale, surtout à Saint-Germain, une inclination atavique du côté de la vie d'aventures sur mer, et le désir de la fortune édifiée à la manière américaine. Rien de tout cela, certes, nous le savons bien, ne provient de l'éducation qu'on a voulu lui donner; mais tout cela s'affirme de plus en plus dans la mentalité du jeune homme, à la suite des événements divers qu'il a subis depuis quelques mois.
La mort soudaine de l'oncle Dupin devait avoir son funeste effet sur la famille Pèlerin. Au premier échange de lettres sympathiques avait succédé une correspondance fascinatrice et pressante dans laquelle la riche veuve éplorée priait sa sœur de venir habiter avec elle. Ce projet aurait dû sourire à Jean; mais il ne fut pour lui qu'un surcroît de contrariété. Malheureusement, la mère Pèlerin, pauvre plante agreste, poussée dans le terroir canadien, y tenait par des racines trop profondes. Vouloir l'en extraire pour la transplanter là-bas, c'était déjà la détruire. Les discussions furent longues dans les tête-à-tête solitaires
de la triste maisonnée, entre la veuve éprise de souvenirs et le fils incertain de son avenir et de lui-même. Ce n'est plus la confidente de ses intentions que Jean trouve en elle, c'est l'obstacle; c'est l'amour le plus désintéressé et le plus fort qui réclame et s'alarme. Quand il erre attristé autour de l'humble maisonnette, fuyant le regard des villageois, à la tombée du jour, l'œil de sa mère le suit comme un reproche et l'éclair du phare comme un remords.
Durant les beaux mois de l'été, cette torture morale s'aggravera des inquiétudes que lui inspire maintenant la santé débilitante de la pauvre mère. Monsieur le curé, que Jean ne fréquente plus à titre d'étudiant, dont les idées bien connues du reste ne lui serviraient d'aucun appui, vient souvent apporter à la malade le réconfort de son ministère et de ses conseils. Ce sont alors pour Jean de fatigants entretiens où l'un et l'autre l'accablent de leur double affection, la seule qui lui soit donnée aussi pure, aussi généreuse sur la terre.
Saurait-il réagir? à leurs idées communes opposer les siennes devenues trop personnelles ? Non, il aimera mieux discrètement en souffrir. D'ailleurs, il constatera bientôt que sa mère, anémiée par des chagrins longtemps entretenus, exceptionnellement réconfortée depuis quelques mois par un fallacieux mirage, est cette fois frappée à mort.
Puisque Jean faisait toute sa vie, c'est elle qui mourra du grand déboire de Jean. Ah! pourquoi avait-elle cru, un instant, au m^ensonge de ce rayon de bonheur maternel éclipsé sitôt dans l'ombre de sa misère accoutumée ! ? Encore un mécompte d'autant plus cruel, de sa triste destinée, qu'elle n'avait rien fait pour le susciter!
Comme la lumière qui scintille au large sur ce cap isolé dans les flots, les alternances de son chagrin et de son deuil reviendront donc jusqu'à la fin traverser les trop rares bonheurs de sa vie!
La malade devenue incapable de vaquer au ménage de l'humble maisonnée, Rose Després, l'ange secourable des mauvais
142 l'œil du phare
jours, apparaît à son chevet lorsque Jean est obligé de s*en éloigner.
Le père de Rose Després est un caboteur dont le vaisseau n^aborde guère dans le mauvais parage de Saint-Germain, et fait ses rares escales en été aux quais de Saint- Louis et de Saint-André. Sa demeure établie au pied de la falaise n'a pas d'autre voisine, à un demi-mille de distance, que la maisonnette aux pignons rouges du côté de l'ouest. Partant, c'est là que la veuve Pèlerin, depuis les premiers jours de ses épreuves dans son isolement, avait accoutumé de courir au plus urgent quand il lui fallait quérir aide ou secours. Et Rose, dès son âge le plus tendre, avait appris de sa mère l'art charitable de secourir instinctivement plus malheureux que soi.
Humble, impersonnelle, elle s'acquitte comme d'un devoir filial des menus soins que réclame la malade. Jean l'affectionne à l'instar d'une sœur qui de tout temps aurait été de moitié dans ses peines. Il ne voit pas qu'elle a grandi; il ne remarque pas encore, ce qu'il comprendra un jour, que
cette candeur, heureusement pour notre société, est la contrepartie, l'antidote de certaine afféterie féminine rendue séductrice par une fausse instruction. En ces moments si pénibles, il n'a pas le loisir d'édifier ses chagrins au spectacle de la vertu inculte. Ce sont les affres de la mort, de la mort de sa mère qui vont accaparer toute son âme et tout son cœur, pour ne lui laisser pendant longtemps qu'une désespérance farouche aux prises avec la tendresse assagie mais impuissante d'un vieux curé. Enfin, après quelques semaines d'anxiété, voilà que celui-ci et le médecin jugent le moment venu d'administrer à la malade les sacrements des mourants. La triste nouvelle flambe comme une traînée de poudre d'un bout à l'autre du village. Dès lors, à la place des jalousies cancanières, suivies de moqueries satisfaites, dont la veuve et son fils avaient été l'objet depuis un an, une sympathie réelle et réparatrice se manifesta partout pour ces malheureux. A mesure que la vie se retire chez la malade et confond l'espoir pourtant si tenace de
ceux qui s'emploient à la retenir, s'augmentent Taffluence et la compassion autour d'eux.
Et elles étaient là nombreuses, les bonnes villageoises, au verbe naguère encore peutêtre ironique, s'apitoyant dans la prière et les larmes, aux dernières paroles, aux derniers regards de Tagonisante à l'adresse de son fils, lorsqu'un soir de fin d'été, sous les bénédictions finales et l'absolution du prêtre, à l'heure où le phare s'allumait au large, l'œil de la veuve Pèlerin s'éteignait.
Tour à tour fixée, dans un suprême effort, sur Jean que navrent les sanglots, sur Rose Després portant la croix rédemptrice à des lèvres exsangues, sur l'éclat du phare qui s'avive dans les ombres du dehors, la prunelle alanguie de la mourante une dernière fois s'anime d'une vision funèbre que veulent traduire ces mots entrecoupés des derniers râles: — *'Ah!. . .la lumière!. . . Faut pas!. . .Faut jamais, mes enfants, . . . oublier la lumière. . .éternelle!"
Prophétisez maintenant, monsieur le curé de Saint- Germain! Vous en avez le
loisir et Tinvite, plus sûrement que dans aucune fête sociale, sous l'inspiration des sentiments si purs et si vrais qui vont naître autour de cette mort!
Le jour des funérailles, lorsque les derniers tintements de la cloche funèbre se furent tus, après la dernière bénédiction tombée de sa main tremblante sur les restes mortels de la mère, dans les herbes grasses du cimetière, le bon vieux prêtre fit mander le fils, Jean, qu'il voulut retenir à sa table ainsi qu'aux jours tant regrettés de sa prime jeunesse.
— **Viens chez moi que je voudrais faire chez toi, mon cher enfant. J'ai bénit, il y a un instant, ta pauvre mère dans la mort; je voudrais aussi te bénir dans la vie, toute la vie qu'il te reste à fournir. Mais avant cela, j'ai encouru une grave obligation envers toi.
*'J'ai à te demander pardon.
— Pardon! pour vous, monsieur le curé?
Vous, mon bienfaiteur à qui je dois tout ?
— Oui, à qui tu dois d'avoir été fourvoyé
dans tes premières aspirations de jeune homme; à qui tu dois, dans une trop grande mesure, l'état d'âme spécial où tu te trouves aujourd'hui et que j'appellerai inquiétant. Quand tu as perdu ton père, tu étais encore petit enfant, et ton chagrin d'enfant, confondu dans l'exubérance de l'amour maternel, ne pouvait pas être conscient et réfléchi comme la peine dont tu souffres actuellement. Cette peine, à la disparition de ta mère, après la vie si intimée que vous avez faite tous deux, s'attaque à un cœur déjà souffrant, et souffrant par ma faute. Je m'étais mépris, Jean. Je croyais faire ton bonheur, et c'est ton malheur que j'édifiais, en te déclassant. La bonne Providence voit mieux que nous dans les beaux projets que nous rêvons. Bénissons-là de n'avoir pas voulu les laisser se réaliser. Et ne lui demande jamais une épouse à qui tu devrais tout l'appoint matériel de ton établissement. C'est une erreur, Jean, c'est une erreur, avec cette autre d'abandonner à la femme l'esprit dominant de la communauté conjugale.
La dame au piano ou signant tes chèques aurait réparti sur toute ta vie l'humiliation qui révolte m.omentanément aujourd'hui ton amour propre. Défie-toi toujours aussi de l'amour propre; c'est un mauvais conseiller. Ne cherche plus la fortune dans le mariage qui n'est pas une loterie mais avant tout un sacrement, et pardonnemoi, à moi, vieux prêtre, d'avoir inconsidérément commis cette erreur dans mon aveugle affection. Il est trop tôt encore pour chercher une nouvelle orientation à ton cœur; non, avant cela, deviens quelqu'un par ton travail, par ta bonne conduite, par tes talents, par toi-même! Laisse passer ce triste nuage; il y aura de beaux jours pour toi sur la bonne terre canadienne.
— Cette bonne terre canadienne, je n'en possède qu'un arpent, monsieur le curé.
Le travail de mes bras au service des autres, je veux bien le donner, mais pas ici.
— Et où donc, je t'en prie ? Tu ne l'aimes donc pas cette terre-là?
—J'y ai trop pleuré.
— Précisément, c'est parce que nous Taurons arrosée de nos larmes et de nos sueurs, parce que les nôtres en ont fait autant avant d'aller s'y confondre dans une commune poussière et pour toujours, qu'il nous faut l'aimer. Mais rien ne presse. Nous verrons. Nous verrons."
L'allusion est trop directe aux quelques pieds de la bonne terre canadienne si fraîchement remuée. Jean respectueux et attristé n'insiste pas mais n'est pas soumis. C'est le jeune coursier plein d'ardeur qui sent sa liberté maintenant possible, veut rompre sa longe et fuir. Rien ne le retient plus dans ce village que l'affection sénile de ce bon prêtre, avec la reconnaissance qu'il voudrait lui témoigner. Et il y a chez lui quelque chose de plus impérieux que tout cela, qui malheureusement l'égaré et l'entraîne, puisqu'il n'a plus maintenant de tendre mère à voir pleurer; c'est le dépit de son esprit trop fier. Dans quelques jours, le village sera en liesse. Ce sera la noce élégante depuis longtemps résolue chez les Brillant; la noce que monsieur le
curé annoncera dimanche dans son prône, tout le monde le sait. On en parlait même très discrètement, dans de petits groupes fort sympathiques, à la porte de l'église, après les humbles obsèques de la veuve Pèlerin.
Prenant congé de son protecteur en refusant avec une énergie insolite de loger cette nuit au presbytère, Jean regagne son lamentable foyer où il trouve heureusement réunis les membres de la famille Després, ses voisins. Le navigateur, dont le vaisseau est au quai de Saint-Louis, a pu assister aux funérailles de sa voisine, et repartira le surlendemain pour la ville.
Jean, l'œil en feu et le cœur malade, au milieu de ces bons intimes dont la pitié se fait si naïve et si franche, à la vue de Rose qui n'a pas fini de pleurer, perd tout à fait contenance et laisse sans contrainte éclater sa peine.
Rien, rien ne lui reste plus sur cette terre canadienne dont parle si chaleureusement monsieur le curé, rien que cette triste masure aux pignons rouges, pauvre mau-
solée de sa jeunesse défunte. Va-t-il s'y enfermer pour y mourir aussi sans avoir vécu? Va-t-iî y vivre dans la mendicité qui pouvait suffire à une pauvre veuve et répugne à tous ses instincts les plus nobles, avivés par un commencement trop avancé d'éducation? Que peut-il attendre enfin, malgré tous les bons conseils théoriques et patriotiques, attendre de cette petite patrie, si ce n'est de lui laisser, un peu plus tôt un peu plus tard, ses os de mercenaire? Ne vaut-il pas mieux s'en éloigner, dut-il traîner longtemps après lui ce noir chagrin qui suit l'exilé comme l'ombre du cavalier en fuite ? Le sentiment patriotique remontera-t-il jamais dans son âme comme une marée? N'est-ce pas une seconde erreur que va derechef lui faire commettre le bon vieux prêtre qui ne sera plus là pour s'en repentir, comme il a fait après l'autre... ?
— "Emm.enez-moi, em.menez-m.oi loin d'ici, monsieur Després, le voulez- vous?
—Je le veux bien, Jean. Tu peux toujours venir à Québec. Ca te changera les
idées. Il te faut prendre de Tair, mon garçon. Sois prêt; nous partirons après demain. Je le veux bien."
Jean qui n'a pas oublié la belle croisière dans les eaux laurentiennes, avec son cousin, sentit que ces bonnes paroles rassérénaient son esprit comme une douce brise de mer tempérant l'ardeur d'une journée torride.
Une courte visite au presbytère, le lendemain, sembla l'acquitter de ses devoirs envers son protecteur, stupéfié d'abord de cette proposition, mais qui l'approuva toutefois après avoir songé à la grande fête prochaine des joyeux villageois de Saint- Germain.
Et Jean dédaignant plus que jamais la terre où ils étaient venus mourir, s'aventura une deuxième fois dans la vie maritime dont avaient vécu ses pères.
Loin dé la terre natale
A la ville qu'il n'avait encore jamais vue, sous les yeux de Jean s'offre un aspect tout nouveau de la vie. Au village de Saint- Germain, il ne rencontrait guère personne qui ne sut ce qu'il en était de son être et de ses moyens intellectuels et matériels. Dans le grande cohue de la ville, il n'est plus qu'un grain de sable confondu au milieu de couches diverses d'humanité.
Tous ceux-là qui tourbillonnent au souffle d'intérêts divers, ils ont aussi comme lui le secret de leurs vies, un motif d'activité, une ambition, une angoisse peut-être qui les tourmente. Tous ceux-là conjurent les soucis du présent en vue des espoirs de l'avenir.
Alors le spectre du travail et de l'effort personnel se dressa devant lui. Il voulut se rappeler tout ce que lui en avait dit déjà Emile Dupin dans leurs conversa-
lions si intimes à bord du yacht ''Le Dauphin". Il eut une idée plus compréhensive de la vie humaine en ce monde et pour ce monde; et il se laissa très vivement impressionner pour la première fois des dernières paroles de son vieux curé de Saint-Germain, lui recommandant de se faire quelqu'un par son travail, par lui-même.
Fallait-il pour cela retourner dans son village, s'astreindre à y végéter entre des souvenirs et des privations ? N'allait-il pas plutôt chercher la protection du cousin riche là-bas ?
Non! Ce serait encore la dépendance, une mendicité déguisée.
Le caboteur Després après quinze jours de cueillette et de chargement, en destination des postes de la rive nord du Saint- Laurent, a fixé son départ à la marée du lendemain. Jean, sans autre ressource que son travail disponible mais non encore en valeur, peut-il être moins humilié de le suivre dans ses courses pour vivre de son aide qu'il ne l'eût été de recourir à son cousin riche ? ... Il savourait ce fruit aimer
de son orgueil, dans la perspective d'avoir à s'attacher à ce besogneux ou de battre les pavés du port avec la cohorte de tant d'autres désœuvrés, lorsque ses pas distraits le conduisirent, à la veillée, une dernière fois, sur la grande terrasse où il aimait à repaître son esprit et ses yeux du spectacle de la vie heureuse. Le beau monde de la ville était là. Le paria s'y laissa entraîner sans plus de résistance qu'un débris d'épave dans le raz de marée. Un instant seulement une musique fascinatrice s'échappant de la rotonde du Château Frontenac lui fit dresser la tête, ce qui suffit pour lui laisser apercevoir à l'une des fenêtres du superbe édifice un couple fashionable jouissant du grandiose spectacle. Monsieur le docteur Hector Hardy et sa toute jeune épouse aiment tant le faste et la musique!. . .
Au môle de la basse ville où se trouve amarré le bateau de Charles Després, un vapeur français du port de Brest serait aussi en partance pour le lendemain si l'on pou-
vait seulement compléter l'équipage auquel il manque un manœuvre indispensable.
Jean, qui n'avait pu acquérir chez son éducateur une connaissance bien pratique de la langue anglaise, s'était plu, depuis deux semaines, à fréquenter de préférence cet équipage français. Aussi ne fut-on que médiocrement étonné, — sauf Charles Després qui pensa suffoquer, — lorsque Jean, ce soir-là, descendant de la ville, au lieu de rallier son bord accoutumé, courut offrir ses bras, son service et son sort au capitaine français.
Sa détermination subite résista aux remontrances amicales du père de Rose.
La seule chose que le jeune homme demanda à ce dernier, ce fut d'accepter un sousseing-privé à l'appui de cette réponse: —
— "J'ai bien réfléchi, monsieur Després.
Je vous remercie de m'avoir éloigné de Saint-Germain. Si je n'allais plus jamais revenir, je veux que la pauvre maison de ma mère appartienne à Rose qui, elle, ne sait qu'aimer, se dévouer et prier. En y
priant pour les miens, je suis sûr qu^elle prierait pour moi, aussi bien disparu."
Le lendemain, après midi, le destin, navire à vapeur du port de Brest, sortait du bassin de Québec et disparaissait au tournant de la Pointe-Lauzon. Au milieu de son équipage joyeux de revoir encore une fois la patrie française, le novice Jean Pèlerin voit pour la première fois fuir à ses yeux la patrie canadienne.
Le branle-bas de partance, l'initiation à son travail durant les premières heures de la course ne lui ont pas permis d'en bien réaliser le fait. Mais sur la fin de la soirée, seul et réfléchi, il prête une oreille attentive à la conversation du pilote et d'un jeune lieutenant là-haut sur la dunette. Le ronflement de l'hélice et l'ébrouement de l'étrave dans l'onde enténébrée ne l'empêchent pas d'entendre distinctement ces voix solitaires qui s'élèvent dans la nuit: —
— "Et ces trois feux de marine qui scintillent de file à tribord, qu'est-ce donc, pilote ?
—La Pointe-aux-Orignaux, que nous
avons dépassée, la Grosse-Ile de Saint-Germain, en ligne droite, et les Pèlerins, en aval."
Jean se dit que si son œil pouvait percer les ténèbres comme le fait son cœur, il verrait en ce moment, là-bas, au ras du rivage, une pauvre maisonnette aux pignons rouges, une église à demi-masquée par les arbres d'un cimetière, et que tout au fond des eaux qui gémissent sous son passage, les restes de son père sont là privés d'une sépulture chrétienne.
Cette lumière de Saint-Germain qui vacille et fuit déjà dans le lointain, n'est-ce pas l'âme de son père, l'âme des ancêtres, l'âme de la patrie canadienne qui s'émeut de sa désertion dans ce vaisseau ravisseur ? Ce vaisseau-là, pourtant, c'est une partie de la vieille patrie française d'autrefois, celle qu'ont aimée les ancêtres, chère mère-grand, toujours chérie, mais dont l'imprévoyance a fait qu'elle n'est plus pour nous la patrie!
Cette lumière, ne serait-ce pas la légende familiale qui, à chaque génération, s'anime
d'un éclat nouveau sur les berceaux pour s'éclipser momentanément sur les tombes ?
Cette lumière symbolique, qui raviva l'œil mourant de sa pauvre mère, et que celle-ci lui recommanda, comme un legs d'amour filial et sacré à ne jamais oublier, Jean comprend alors ce qu'elle dit de la vraie patrie natale, ce qu'elle remémore de tous les siens. C'est le souvenir intermittent des tristes^s et des joies ainsi que des faits géographiques, au milieu desquels s'écoulèrent ses premières années de vie, qui va maintenant le poursuivre, comme l'œil de la conscience, sous tous les cieux.
Et, nouvelle souffrance pour lui jusqu'alors inconnue, il sent qu'il y a au fond de son cœur des attaches très intimes et très fortes qiii se rompent cruellement: des liens qui le retiennent à la terre natale et que l'on ne soupçonne pas toujours avant de la quitter.
Dans ce village endormi où il ne croyait avoir à regretter que des affections mortes, il lui reste pourtant un cœur de vieux prêtre qui va souffrir de sa désertion, et un amour
candide qu'il ignore. C'est pourquoi peutêtre les souvenirs de son enfance malheureuse mais paisible, refluant à son esprit, s'offrent en contraste avec les agitations mondaines et la course aux intérêts cupides dont il avait été témoin pour la première fois dans la ville; leçons de choses enfin sur la vie sociale qu'il avait apprises en une année.
Ces regrets imprécis qui travaillent son âme, les voix mystérieuses clamant de cette terre qu'il ne voit même pas, mais qu'il sent fuir dans les ténèbres avec les visions de son enfance, ne serait-ce pas cela, l'amour de la patrie?
Avait-il donc raison, le vieux curé de Saint- Germain qui voulait depuis si longtemps lui en apprendre la force et le charme ? ce que Jean ne devra bien comprendre qu'après avoir aussi lui pleuré sur les eaux de Babylone.
Dans ses courses à travers le monde et ses aventures maritimes, Jean Pèlerin verra maintenant s'élargir à son regard et à son
esprit Thorizon des choses et des idées. Il lui est resté de ses lectures qu'il aimait tant à entretenir de récits de voyages, — nous savons cela, — des connaissances géographiques, même ethniques qui lui donneront bientôt sur ses camarades de peine un ascendant intellectuel dont il ne manquera pas d'apprécier plus d'une fois la valeur. Et dans cette existence de marin pourtant improvisée, il subira encore une fois comme l'impression déjà ressentie d'une vie déjà vécue: reflet de la vie de ses pères sur son état d'âme, comme celui du phare de Saint-Germain à la fenêtre du pignon rouge ?
Le négoce maritime l'entraîna au cours de l'hiver dans les grands havres du littoral français, jusqu'à Dieppe et Calais, sur la Manche, et jusqu'à Rayonne, sur l'Atlantique, changeant au besoin de bord et de service. Partout son esprit inquisiteur et sérieux s'occupa de compléter l'instruction à base religieuse et classique qu'il devait à la charité de son vieux curé. Cette instruction qu'il n'a pas voulu parfaire au
collège, il la recherche maintenant avec avidité dans ses pérégrinations, qu'il désire bientôt diriger vers les eaux du midi et du levant, où l'appellent les réminiscences de ses premières révélations puisées dans les livres. Quand il aura beaucoup vu, il pourra beaucoup abstraire et mieux comparer pour mieux apprécier ce qu'il y a de vrai et de faux dans la vie.
Un soir du mois de juin, sur la grande promenade d'un paquebot sorti du port de Marseilles, un couple de touristes américains s'entretient à la douce clarté du ciel étoile dont les scintillations animent les flots bleus. Vêtus à la mode du nouveau monde, dont la population fortunée s'en va périodiquement d'accoutumée promener son opulence et son insouciance aux pays intéressants de l'ancien, ils jouissent à l'écart de l'agrément anticipé de cette navigation qui doit les conduire de Marseilles à Rome, de Rome à Naples et à Palerme. Le jeune homme plutôt sérieux s'impressionne visiblement de ce départ
de plaisance, et peut-être plus intimement, du début de sa vie émancipée qui lui a fait quitter les siens, au bras de sa jeune épouse, avec la responsabilité encore trop nouvelle de son bien-être et de son bonheur. La jeune femme, plus folâtre, se plaît à mille questions dont elle accueille les réponses avec des petits cris exclamatifs des plus jolis et des plus maniérés.
En bas, sur le pont des manœu\^res, accoudé au bastingage, un marin jeune et robuste, à la vareuse de laine bleue largement ouverte sous la gorge, hume aussi lui, rêveur, la bonne brise du soir. La dame, qui veut paraître impressionniste à son tour appelle sur lui l'attention de son mari:—
— *'Ne dirait-on pas, Emile, que ce beau marin souffre de quelque grand regret?
Celui, sans doute, des êtres, des lieux qu'il a quittés? Pourquoi se tient-il là seul et non avec le reste de l'équipage? Il est étranger peut-être? Il a quitté peut-être une mière, des sœurs, une fiancée peut-être, un foyer paternel et lointain dont il rêve ? Oh! que cela est triste!"
Emile Dupin regarde avec un intérêt de plus en plus grand le marin qui fait maintenant l'objet de leur conversation jusque là oiseuse et distraite. Un officier du vaisseau passe auprès d'eux et il lui demande à quelle race appartient ce matelot.
— "Ce gabier-là qui attend l'heure de se hisser à son quart? c'est un français du Canada, monsieur".
Au même instant, le rêveur s'est retourné face à un puissant falot de course, et le touriste américain crut reconnaître les traits de son cousin Jean Pèlerin. Non plus qu'autrefois, lorsqu'il se présenta chez ses parents pauvres de Saint-Germain, l'opulent docteur Dupin ne voudra trahir le beau côté de son caractère. Et au grand émoi de sa jeune compagne qui n'y entendait rien, on le vit immédiatement rejoindre le gabier pour lui tendre les bras après avoir bien vérifié son pressentiment.
— 'Toi, ici, Jean! Comment et pourquoi ?"
Il n'eut que faire d'attendre une réponse que Jean trop vivement ému ne pouvait tout d'abord lui donner; Jean dont le
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visage basané par le grand air des mers et le soleil du midi voulait cependant rougir et dont l'œil pourtant si viril roulait dans un pleur.
— *'Ah! je comprends tout, va! Après la mort de ma chère bonne tante, le cœur déjà trop malade, tu as donné dans le coup de tête, hein ? Je ne t'en fais pas le reproche, je te plains quoique tu paraisses m'avoir trop tôt oublié."
Jean lui pressa les deux mains, essaya de sourire à la charmante cousine que lui présenta son cousin, mais il n'eut pas le temps de se prêter à l'effusion de ses sentiments, car un impérieux son de cloche l'appela là-haut, dans le nid-de-corneille ou veille la vigie.
'*^A demain, Jean!"
Et pendant quatre heures, Jean, dans les airs et dans la nuit, verra scintiller des astres au ciel bleu, poindre au loin des feux de marine à signaler, et mille tendres souvenirs consteller son âme. Ils s'élèveront, ces souvenirs et ces émotions, de son enfance et d'une terre lointaine, par-delà
les mers, pour lui dire en le consolant que sous ce ciel d'Italie, sur ce navire étranger, au milieu de cette cohue de voyageurs indifférents, il n'est plus seul comme il sentait si bien l'être il y avait quelques heures à peine; non pas tant parce qu'il a retrouvé dans son cousin, Emile Dupin, la parenté et l'affection d'un cœur noble, mais un être isolé, comme lui, de tous ceux qui ont vécu de la vie des siens; parce que ce cousin rappelle plus vivement le pays qui lui a mis au cœur un sentiment ainsi ravivé dans nul autre pays.
N'avait-il pa.'S raison, le vieux curé de Saint-Germain? Il existe donc un amour irrépressible de la patrie!
Dans la matinée du lendemain, les touristes, après le premier déjeuner, ne remarqueront pas plus qu'il ne faut la conversation étrangement intime que tiendront à l'écart un gentleman américain et un gabier du bord. Nous laisserons les touristes à leur étonnement pour entendre ceux-ci.
— **Mon cher cousin Jean, je ne te demanderai pas de me raconter l'histoire de
ta vie récente, depuis nos vacances de Noël, l'an dernier. Je la connais ou je puis la supposer. Bien plus, comme je crois avoir été pour toi, involontairement, je t'en assure, la cause de certain cruel mécompte, tu me permettras, à m.oi ton parent le plus rapproché, de m'intéresser à ton avenir. Et d'abord, encore une fois, sans reproche irritant, dis-moi pourquoi, seul et libre, ne m'as-tu pas recherché, au lieu de te jeter dans l'aventure? J'ai vécu de mon côté des événements rapides et fort graves: décès subit de mon père, biens de succession à régler, exploitation considérable à maintenir et assurer, examens professionnels à subir, et mon mariage, enfin. Si tout cela a pu me faire oublier d'aller à toi, pourquoi n'es-tu pas venu à moi? Est-ce ton vieux précepteur qui t'en a empêché ? Comment as-tu voulu aussi lui l'abandonner ? . . .
— Loin de rechercher personne, je n'ai songé qu'à fuir; fuir ce village où j'allais languir dans la pauvreté, fuir le cher vieux curé qui n'y pouvait plus rien; me fuir moi-même dans mon personnage humilié."
Jean se soulage enfin des rancœurs qu'il avait accumulées depuis dix mois contre ce qu'il appelait sa triste destinée.
— "Et Jean Pèlerin fuit sa destinée ou court après la fortune sous la vareuse d'un gabier ? Non; il y a mieux que ça, vois-tu. C'était de te rappeler ce que je te disais à bord du Dauphin; c'était de mettre en valeur et non pas déguiser ton instruction déjà notable, ta vigueur physique, ton énergie, ton intelligence à l'affût des connaissances nouvelles à acquérir. Avec cela, si la terre des ancêtres canadiens fait défaut, on s'empare légitimement et vaillamment des capitaux de l'étranger. Je sais que ton éducation ne t'a pas préparé pour cette vie-là, non plus que pour la vie de marin du reste ; mais avec les ressources intellectuelles que tu possèdes il faut savoir parer aux impromptus de la vie.
"Ne serais- tu pas romanesque, Jean ?
N'y a-t-il pas chez toi un peu trop d'orgueil inerte avec trop peu d'énergie?
Je connais bien des gens aux Etats-Unis qui recherchent leur destinée dans le tra-
vail au service de la volonté, qui s'aident pour être aidés du ciel. Dans la lutte de la vie comme à la guerre, fuir c'est trahir; l'affaissement, c'est la défaite, et je m'étonne que l'élève d'un si bon vieux prêtre n'ait pas mieux retenu ses leçons rien moins que fatalistes. Mais tu l'as voulu fuir aussi celui-là.
— Que pouvais-je faire, moi à Saint- Germain, sans profession, sans métier, sans autres ressources que le travail du mercenaire, avec en plus ce que tu appelles mon orgueil de déclassé, qui existe tout de même et fait souffrir ?
— Tu pouvais faire face à l'avenir et non pas fuir; poursuivre une destinée nouvelle comme a fait mon père. Lui aussi a dû un jour renoncer à la terre canadienne qui lui était devenue ingrate. Il ne connaissait des aciéries que le fer de ses voitures et de ses grotesques outils de laboureur. Ce qui l'a conduit à la fortune, ce n'est pas d'avoir fui au-delà des mers, mais d'avoir su changer sa destinée qui le trompait comme la tienne. Car la Providence, ce qui
vaut mieux que ta destinée païenne, nous demande surtout de savoir bien choisir.
"Il me tarde maintenant d'en venir à la conclusion pratique de mon homélie.
"Mon cher cousin, à la mort de mon père, je n'ai pas voulu liquider l'entreprise qui a fait sa fortune. Nous avons transformé l'établissement en une sorte de commandite à l'américaine, qui m'en laisse en très grande partie la propriété en me libérant des soucis de son exploitation. Car, sans vouloir consacrer mes jours à la découverte d'aucuns nouveaux serums ou spécifiques de longue vie, j'entends vivre de la vie professionnelle. — ''Deus nohis haec otia fecît'\ — comme l'a dit ton ami Virgile. Or, l'aciérie de Charles Dupin s'appelle aujourd'hui: The Cincinnati Bridging and Steel Work. Sans être sentimental, il me déplait de voir s'effacer le souvenir avec le nom de celui qui a créé cette œuvre. Nous lui devons de le rétablir, ce souvenir, et ce sera par toi, si tu le veux bien. Je vais te donner toutes les
lettres de créance et tout ce qu'il te faudra, et tu vas t'en aller conjurer ce que tu appelles ta triste destinée, auprès de ma mère qui n'a eu comme la tienne qu'un seul fils à aimer. Aime-là aussi comme j'aurais voulu aimer plus longtemps ma bonne tante. Je serai là un jour pour te voir me donner raison.
— Mais que puis- je faire dans cette usine ?
— Tout, en commençant par dépouiller la défiance de toi-même. Tu paieras d'assurance, de cette audace même qui conduit à la fortune ainsi que tes latins le supposaient, et que les américains en sont bien certains. Le travail le plus simple que tu feras d'abord, serait-ce celui du manœuvre, fais-le bien, avec intelligence, autrement, mieux que tout autre, si tu le peux! Pour la mentalité américaine, c'est le gage le plus sûr des promotions, qui supplée aux diplômes et aux brevets. Je serai là bientôt pour seconder tes efforts, te substituer progressivement à la direction des affaires dont je ne veux pas. Je veux t'ap-
prendre ce qu'un travail généreux peut produire chez un peuple généreux."
Ces paroles énergiques de son cousin, l'offre et les moyens qu'il mettait à sa disposition ouvrirent aux yeux de Jean Pèlerin un aspect tout nouveau de son avenir. Un sourire aux lèvres et des larmes dans les yeux lui servirent de réponse et de remerciements.
Ils se quittèrent à Rome, les bons cousins, heureux tous deux, l'un de sa richesse paternelle, l'autre de ses nouvelles espérances.
Retour et Départ
Il y eut grand émoi au village de Saint- Germain quand Jean Pèlerin,après dix mois d'absence, y arriva à l'improviste. Tous voulaient lui être sympathiques, parce que, victime d'un mauvais sort, il était resté digne de sympathie; tous voulaient l'entendre, parce qu'il venait de loin. Ceux dont naguère encore la malveillance cancanière, qu'il avait tant redoutée, aurait pu s'exercer en s'amusant de ses déceptions, ne pensaient plus qu'à son dernier deuil et à son effort de volonté dans l'abandon. Mais personne ne fut plus sincèrement réjoui que le vieux curé, du retour de celui qu'il appela son enfant prodigue. Sa joie fut d'autant plus consolante qu'elle restait sans mélange; que le front serein de ce prodigue, sa parole pleine de candeur et de
franchise, ne rappelait rien de celui de la parabole. Comme il était heureux d'avoir à lui garder toute son affection et aucun pardon à lui accorder! Il voulut que Jean logeât chez lui, pour rétablir entre eux la plus grande intimité, comme autrefois lorsque l'orphelin était son petit élève, et pour constater comment cet élève de prédilection avait pu profiter et rester digne de ses leçons. La mise élégante de Jean, non étrangère à la munificence et au goût des cousins, ses entretiens maintenant nourris d'une expérience toute personnelle, l'agrément naturel de son esprit en faisaient un hôte intéressant, un charmant causeur. Mais encore une fois nul plus que son précepteur ne devait se féhciter de cette transformation si prompte de l'orphelin pauvre.
Il avait donc beaucoup à lui dire et à lui faire dire, à son cher élève, lorsqu'après les premières émotions du retour, il fut entendu que, seul à seul, dans cette salle témoin de leurs études, on referait ensemble l'histoire
très intime de ce récent passé, en vaticinant ensuite un peu sur le prochain avenir. "~Eh! bien, Jean, puisque tu Tas quittée et y reviens, tu me le diras sincèrement, avons-nous au cœur un sentiment qui fait regretter la patrie; qui la fait aimer davantage lorsqu'on y revient ? J'avais bien cru que tu me reviendrais aussi de Québec; mais non, et quand Charles Després m'a dit ta fuite, j'ai éprouvé l'un des plus grands chagrins de ma vie. J'ai prié pour toi; j'ai démandé à la Bonne Providence de t'avoir en sa sainte garde, mais dans mon cœur vexé j'ai aussi demandé à la Patrie de te faire souffrir un peu de son absence. Je te vois sourire; ne l'aurais- tu pas quelque instant regrettée?
— Remerciez la Providence qui m'a protégé. Remerciez aussi la Patrie qui vous a plus d'une fois donné raison."
Le vieux prêtre se lève; il s'exalte, rit, gesticule, reprend son sérieux; Jean ne le reconnaît plus et l'écoute, ébahi, réciter des vers:
" — Je comprends qu'on délaisse un roi. . mais la patrie! "Ce domaine, humble ou grand, par nos aïeux formé, "Qu'ils ont conquis, qu'ils ont gardé, qu'ils ont aimé; "Cette terre sacrée entre toutes les terres, "Faite du sang des fils et des larmes des mères. . . "Oh! non! non! ce n'est pas possible!"
Le jeune homme applaudit au geste du vieillard, mais s'attriste aussi tôt. Il n'a pas encore dit, depuis l'heure de son arrivée, la vraie cause de son retour; tant il lui en coûte d'avouer que cette patrie regrettée et qu'il a voulu revoir, c'est pour la quitter définitivement cette fois.
Après d'habiles précautions, il attaque le sujet. La rencontre de son cousin sur la Méditerranée prépare l'esprit de son interlocuteur, mais Jean hésite encore, se laisse presser de questions et finit par faire connaître la grande détermination qu'il a prise.
— "Dis-moi tout; n'omets rien, je t'en prie. Tu vas repartir encore à l'étranger, à l'aventure, sur terre cette fois ?
— Pardon, ce n'est plus à l'aventure, monsieur le curé. Voici des lettres, un engagement écrit par celui-là même qui me prend à son service, qui m'a procuré
d'avance les moyens de me rendre chez lui, en me recommandant à la sollicitude de sa mère qui n'exigera d'ailleurs aucune telle recommandation parce qu'elle est la sœur de la mienne. Ne dites pas que c'est partir à l'aventure.
— Soit! je le veux bien; mais je ne pourrai donc plus jamais faire de mon chef aucun projet pour ton avenir!
— Je ne refuse pas de prendre de vous conseil puisqu'avant tout c'est pour cela que je suis revenu à vous.
— Mon cher enfant, voilà que tu arrives et que tu veux repartir. C'est un double improviste qui à la fois m'enchante et me déconcerte. A mon âge, il ne m'eët guère permis, comme à toi, d'ajourner mes conclusions et mes décisions; mais tu ne refuseras pas à ma vieille amitié l'atermoiment que je vais tout de même te demander : c'e^t de me laisser un peu réfléchir pour toi. Je ne serai plus exigeant. Je n'ai aucune intention de t'imposer mes volontés, et puisque tu veux bien tenir encore à mes conseils, donne-moi le temps d'aviser, non
pas à des projets qui m'ont jusqu'à présent si peu réussi, mais à de simples suggestions en vue de ton bien futur. A l'heure actuelle, c'est trop de données à la fois dans mon esprit; il me faut coordonner tout cela. Ne me quitte donc pas avant que j'aie pu entrevoir la solution de ce nouveau problème de ta vie dont j'ai fait une si grande part de la mienne. Demain, ces jours-ci, nous en reprendrons l'étude. Je prierai; je m'inspirerai du souvenir des tiens. Et je ne demande plus qu'une chose pour aujourd'hui: ne crois pas que je serai pour toi l'obstacle, mais l'aide."
Ces généreuses paroles ont affermi la confiance dans le cœur de Jean. Pourquoi s'en irait-il de nouveau contrister ce bon vieillard qui ne lui a voulu que du bonheur ?
Longtemps, ce soir-là, sous le toit hospitalier de ce presbytère qui avait si charitablement jadis abrité son enfance, il laissa, avant de s'endormir, flotter sa pensée au courant de tous ses souvenirs qu'il retrouvait à Saint-Germain après avoir déjà tant parcouru le monde. Repartir, oui, il le
fallait bien; mais non plus en désespéré comme il avait fait; il prendra jour très prochainement après avoir laissé au bon prêtre la consolation de juger que son élève affectionné est resté digne de ses leçons et de son affection.
Le lendemain, ce fut avec un visage souriant et Tœil animé d'une intention sagement résolue que le vieillard entretint de nouveau son hôte.
" — Ah! j'ai bien réfléchi, va, mon Jean, depuis hier soir, et tu me vois là tout réjoui d'avoir trouvé la solution de notre problème.
"J'avais songé, car il faut bien maintenant tout dire, à t'acheter avec mes économies quelques arpents de terre à cultiver dans le haut de la paroisse, et voilà qu'il me faut encore déchanter. J'ai appris d'une première expérience qu'avec un très bon cœur, tu as un caractère altier qu'il ne ferait plus bon de trop vouloir contrarier. Pour le peu de temps qu'il me reste à vivre auprès de toi, aussi, je m'en garderai bien. Je serai encore assez heureux, si tu veux,
comme tu le dis, suivre un peu mes derniers conseils.
— Soyez certain toutefois qu'à votre égard le cœur chez moi saura dominer le caractère.
— Puisqu'il en est ainsi, voici le bon conseil que j 'ai à te donner. Tu ne t'en iras pas seul, là-bas, vivre avec tes parents riches. Non, pas seul, mais avec une épouse canadienne, afin que je sois plus certain qu'après avoir fait fortune, — ce que je te souhaite bien, — tu resteras le chef d'une famille toute canadienne, aux mœurs canadiennes, à la langue, à la religion absolument canadiennes françaises.
**Ah! pauvre enfant, je sais bien que je suis assez mal venu pour te conseiller à l'article du mariage. Je vois ta figure s'assombrir, tes yeux s'abaisser pour ne pas me fulminer de reproches. Ce serait juste si je n'avais pas autant que toi souffert de notre première déconvenue. Mais remercions Dieu qui a voulu nous épargner les suites de mon écart de sagesse, et me laisser la vie sinon pour t'imposer de nouveaux projets,
du moins pour te donner ces conseils que tu me demanderais d'ailleurs.— Je te Tai déjà avoué, j'avais mal choisi pour toi la compagne de ta vie. C'était une idole, vois-tu. Or, il ne faut plus croire, en ce siècle, aux idoles, ni aux idolâtres de salons. Avant le mariage, ces obséquiosités ridicules et ces abdications d'amoureux préparent les incompatibililés du ménage qui nécessiteront plus tard des éclats d'autorité. Il faut se défier de la femme qui aime à se laisser dire:— "Je vous adore", de crainte que, prenant son rôle de divinité au sérieux, et s'autorisant de ce sacrilège, elle ne veuille encore se faire toute-puissante. Tu n'aurais pas su commander dans ton ménage qui eût été un mauvais ménage.
— N'attendez pas de moi aucun reproche à ce sujet. Ce qui m'étonne plutôt, c'est votre proposition de mariage ici où je ne ferai que passer. Je ne suis pas encore établi. Comment pourrais-je assumer cette responsabilité avec autant d'incertitude?
— Voilà une objection d'ordre purement matériel. Il est facile d'y obvier. Dis-moi
seulement que Rose Després, qui t'a toujours aimé, ce que j'ai bien compris durant ton absence, pourrait être la femme de ton choix, et la dot que je voulais employer à l'achat de quelques arpents de terre servira à votre installation là-bas. Qu'en dis-tu ? N'est-ce pas à elle, cachottier, que tu as voulu laisser la maison de ta mère avec tes adieux, dans ta grande désespérance, l'an dernier ? N'est-ce pas sur elle en même temps que sur toi que ta pauvre mère reposa son regard mourant qui me parut être à la fois une prophétie et une supplication? Tu ne saurais nier que l'affection de cette enfant pour toi est née dans les larmes de tes deuils et de ta pauvreté, non pas dans l'orgueil des salons?" "Comme moi, là-dessus, va réfléchir!"
Jean n'avait pas encore revu la compagne de ses plus jeunes et plus tristes années. Ce jour même, ce fut avec un esprit averti et un cœur depuis longtemps prévenu qu'il voulut aller visiter, en second après monsieur le curé, ses bons voisins. Il trouva Rose
grandie, embellie de tout l'amour incompris et latent qu'elle lui avait à son insu réservé.
En obéissant à l'impulsion qui le ramenait passagèrement à Saint-Germain, il n'avait pas compris non plus qu'il poursuivait ce qu'il aurait bien pu appeler sa vraie destinée. Il sentait avec charme se transformer la douce affection ingénument entretenue depuis son enfance. Et candidement, il ira immédiatement faire part à son conseiller de cette impression nouvelle. Il hésitait cependant à accepter ses offres trop généreuses. Comment pouvait-il sans plus de réflexion encourir semblable dette ? Il ne pourra jamais laisser le bon pasteur se dépouiller ainsi de son avoir dans ce prêt établi sur aucune autre garantie que des espérances d'avenir.
— ''Laissez-moi partir, monsieur le curé, et si dans un an la Providence a béni mon travail, que j'entends bien poursuivre sous son œil, je reviendrai à Saint-Germain vous demander une autre bénédiction, sans vous priver par cet emprunt imprudent des
moyens de subvenir à vos œuvres paroissiales.
— Mais non, mais non! mon cher enfant; qui te parle ici de prêt ? Tu sais bien que je n'ai pas d'autres héritiers que toi, même chez des collatéraux. Et si tu 'étais notaire, tu appellerais ce que je veux te donner tout simplement un avancement d'hoirie, peu de temps avant mon décès maintenant.
Mais je ne veux pas t'effrayer avec la langue de nos notaires, toi qui vas bientôt forcément parler celle des hommes d'affaires.
Quant à mes œuvres paroissiales, je te prie de me croire un peu plus rusé que tu ne le supposes. Une fois millionnaire, — car tu vas devenir millionnaire, voyons, dans ce beau pays si riche et si généreux, qui attire un si grand nombre de nos bons canadiens- français,— quand tu seras millionnaire, eh!
bien, mes œuvres paroissiales, ou je me trompe beaucoup, ou mon Jean Pèlerin, se nommerait-il alors ''John Pilgrim", ne les oubliera pas plus qu'il n'oubliera Saint- Germain, sa chère petite patrie, où resteront pour toujours attachés, suivant la
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sainte volonté de Dieu, le souvenir de ses plus grands regrets, et suivant la mienne, celui de son plus grand amour terrestre.
"M'as-tu bien compris, Jean ?
"Et si tu veux bien me comprendre, ne demande plus de délai comme un condamné, puisque, de ton propre aveu, après avoir un peu parcouru le monde, subi le contact des réalités méchantes ou non de la vie, tu as l'inappréciable bonheur de conserver un cœur épris d'un amour d'enfance. Cet amour-là sera ta plus grande richesse."
Et Jean, facile à convaincre, cette fois, voulut bien comprendre.
Un mois plus tard, le mariage de Jean Pèlerin et de Rose Després mettait tout le village en émoi. Ce n'était pas la noce fastueuse de l'année précédente dont on avait si longtemps causé dans Tébahissement ou quelque jalousie secrète, mais la manifestation des meilleurs sentiments que puisse éveiller l'humilité vertueuse. Et le départ très prochain du jeune couple pour le pays étranger ne faisait qu'ajouter à la
douce sympathie dont il était l'objet. On le vit bien le jour où avant de quitter leur paroisse natale, Jean et son épouse assistèrent à la messe que célébra à leur intention le bon vieux pasteur. Il y avait là grande foule, attirée sans doute par une certaine curiosité mondaine, mais plus encore par une respectueuse déférence à l'endroit du prêtre spécialement chargé de bénir leurs joies et de consoler leurs peines à tous, dont la si pure et si généreuse affection allait être soumise à l'épreuve d'un adieu pour lui éternel.
Aussi n'oubliera-t-on pas de sitôt les dernières paroles remplies d'émotion qu'il adressa quelques instants plus tard, au moment de leur départ, à ses chers protégés.
— ''Mes enfants, partez, puisque Dieu le veut ainsi, mais n'oubliez pas, n'oubliez jamais, je vous en prie, ni la bonne terre canadienne où j'irai bientôt rejoindre les vôtres, ni les braves gens qui vous ont vus grandir et partir, en vous aimant d'un amour désintéressé, intime, national, que
VOUS ne saurez retrouver nulle part ailleurs. Vous ne me reverrez plus en ce monde; laissez-moi l'espérance que vous reverrez, vous, votre bonne paroisse natale de Saint- Germain."
Quand le soleil des jours sereins se lève, du haut de la colline, la demeure des Pèlerin mire encore dans l'onde de la grève son toît aigu, sa cheminée qui ne fume plus, mais toutes ses ouvertures sont masquées.
La bardane et l'ortie envahissent partout les menus sentiers qui accusaient la vie aux alentours et maintenant les êtres offrent à l'œil du passant la triste chose d'un foyer abandonné par des expatriés.
Personne ne vient plus frapper à cette porte toujours hospitalière même en s'ouvrant sur la pauvreté; elle s'est refermée pour ne plus s'ouvrir, comme celle d'un tombeau. L'ange tutélaire des générations qui ont vécu là n'y voyant plus de berceaux à protéger a pris son essor, au sortir de la dernière tombe, et s'est enfui.
Et quand le jour tombé, le phare s'allume et cligne au large, à la fenêtre du Pignon- Rouge l'âme familiale des Pèlerin est éteinte et ne lui répond plus!
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Au Travail
Deux grands sujets de contentement devaient inspirer à Jean Pèlerin, dès son arrivée à Cincinnati, Tidée que le bonheur allait enfin lui sourire.
Ce fut d'abord Taccueil chaleureux que lui fit sa tante, déjà prévenue en sa faveur tant par une lettre d'Emile que par la sympathie pratique qu'elle trouvait consolant de pouvoir lui témoigner dans leur deuil commun et son deuil personnel.
Seule dans son opulence devenue de plus en plus oiseuse, la veuve Dupin souffrant secrètement de l'absence et de l'émancipation définitive de son fils unique, s'ingénia à restaurer autour d'elle l'esprit de famille qui devait lui manquer durant de longs mois encore. Et Jean qui l'intéressait si bien au récit de sa dernière rencontre avec son cousin, par-delà les mers, aurait
eu mauvaise grâce de ne pas accepter de vivre auprès d'elle, tout près d'elle, dans sa vaste résidence qu'il eut été trop pénible de ne laisser hanter que par les regrets d'une âme en deuil. Le bonheur du jeune ménage sous l'œil de sa munificente charité ne ferait-il pas sa propre consolation?
L'autre sujet de satisfaction qui devait atténuer ses inquiétudes, Jean le trouva dans le haut crédit que son cousin avait su conserver sur la compagnie Cincinnati Bridging and Steel Works. Cette entreprise, depuis la mort de son fondateur, avait considérablement accru son champ d'opérations, comme il arrive après réorganisation sous des mains nouvelles. Mais Jean put constater avec encouragement que le simple désir du jeune Dupin avait presque l'autorité du commandement auprès des directeurs actuels. Un vieil américain facétieux, auquel il faisait part de sa surprise à ce sujet, crut lui donner le vrai mot de cette énigme en lui disant que c'était '*un effet de capital."
Tout heureux de pouvoir en profiter,
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Jean s'employa moins à étudier l'exactitude de cette définition, qu'à chercher les moyens personnels de seconder le haut crédit de son parentage.
Au travail en participation, de l'usine, trop souvent le tâcheron impersonnel joue le rôle d'une pièce dans l'outillage, recevant de celle-là et donnant à celle-ci l'activité dont le résultat s'obtient de l'action collective. Or, dans son dépourvu industriel, le jeune paysan canadien avait trop bien retenu les leçons de son cousin sur la valeur de l'initiative personnelle, dans le monde américain, pour se contenter d'y jouir de sa haute protection. En reconnaissance de cette protection, ce qu'il voulait lui offrir, à son retour, c'était dans sa personne non seulement un homme utile, mais nécessaire. La tâche n'était pas mesquine. Il y avait été mal préparé, si ce n'est par les conseils purement spéculatifs alors dont Emile l'avait entretenu. Sous quel aspect, rebutant ou encourageant, allait se présenter à lui le fantôme du travail ? Comment l'effort personnel en marge
du salaire quotidien allait-il seconder ses vues? Quelle tangente lui fournira son intelligence pour le soustraire à la révolution machinale de la pièce d'engrenage ?
Quelle sera l'occasion qui lui permettra enfin d'attirer l'attention sur ses possibilités ?
Elle est bien simple et bien inopinée, parfois, cette occasion.
Des commandes à forfait, considérables et urgentes, devaient tenir les aciéries Dupin, pendant plusieurs mois, au maximum de leur rendement. Toutes les divisions de l'usine, métallurgie, sidérurgie, etc., fourmillaient de travailleurs nombreux et entendus, au milieu desquels Jean Pèlerin, paysan, marin ou lettré, ne savait à quel titre s'introduire. Heureusement pour lui cette presse même devait lui venir en aide.
Dans certaines parties du vaste territoire de la république américaine, le déboisement trop complet des terres influe d'une manière souvent désastreuse sur les cours d'eau. Un mince filet de rivière durant les
périodes de sécheresse deviendra parfois torrentueux à la suite de pluies abondantes, sapera ses berges, et arrachera de leurs piles et de leurs culées des travées complètes de ponts. — Avec les mille causes journalières de collisions, de déraillements, de catastrophes de toutes sortes auxquelles prête l'immense réseau de chemins de fer qui sillonnent en tous sens le pays, il fallait bien pourvoir aux moyens pratiques et rapides, là où ils auront été impossibles à prévoir et à prévenir, de rétablir au plus tôt le trafic après ces accidents. On y a pourvu par l'organisation du Wrecker.
C'est un train de secours composé d'une locomotive, d'une ou deux immenses gruesvolantes sur trucks, de plateformes chargées de matériaux, de fourgons ou de wagons où toute une équipe, ingénieurs et travailleurs, trouve cuisine, dortoir et logement.
Le télégraphe signale-t-il au commandant une catastrophe quelque part dans le rayon du circuit préposé à sa vigilance, le wrecker part à toute vapeur. Le train présidentiel lui-même se rangera sur une
voie d'évitement pour lui livrer passage, car il y a là-bas peut-être des mourants, sous les débris fumants des wagons, sous la vapeur brûlante de la locomotive, renversée, écrasée en bas du remblai, entre les piliers d'un pont démoli, au milieu d'un cours d'eau glacé ou débordé, qui attendent et demandent dans les affres son arrivée ou la mort. Il arrive; le chef ingénieur cherche et doit trouver d'un coup d'œil entendu la solution la plus expéditive du problême qu'offre ce désarroi, pour sauver des vies en péril et rétablir la circulation du trafic qui est aussi la vie dans ce monde des chemins de fer.
Un contrat annuel liait la compagnie Cincinnati Bridging and Steel Work à l'obligation de fournir sur place, aux chemins de fer de la division locale, toutes les pièces métalliques, jusqu'aux travées de ponts tubulaires, requises alors d'urgence.
Jean n'avait pas encore choisi son emploi, qu'une semblable commande l'appela presque forcément en ce cas d'imprévu. Un
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contremaître lui proposa, en attendant mieux, d'accompagner l'équipe appelée à reconstruire ainsi un pont métallique. Bien convaincu qu'il n'y a pas de sot métier et ne sachant pas se rendre autrement utile, il accepta l'humble fonction d'enregistreur des heures de travail, de commis aux écritures, puisqu'on le savait instruit, mais non sans songer un peu à son vieil éducateur de Saint-Germain, et à ce qu'on lui avait dit un jour du licencié ès-lettres heureux de se faire chauffeur d'automobile.
Que son instruction lui serve aujourd'hui d'expédient dans l'humiliation, que demain un simple travail manuel le mette en vue, il avait l'esprit trop bien pondéré pour en tirer une conséquence erronée. Mais effectivement, dut-il bien souvent plus tard le rappeler en s'amusant, le point de départ de ses succès et de sa fortune, il le trouva dans sa vie de matelot et non celle d'humaniste.
A cinquante milles de la cité, une travée de pont d'acier a été jetée dans la rivière et à demi-ensevelie dans le gravier charrié
par le torrent. Le ivrecker rendu sur place et fermement aposté, la flèche de la grue s'incline, happe l'immense tube quadrangulaire qui se lève et secoue le gravier ruisselant sous lequel il était enlisé; les câbles se tendent de plus en plus, et l'un d'eux se rompt. Fâcheux contretemps; il ne se trouve pas de rechange de son diamètre dans le m.atériel du train. Une course à la ville, c'est un retard de plusieurs heures. On tient conseil, on s'impatiente; chacun s'ingénie et y va de son avis auprès de l'ingénieur en chef, qui n'en demande pas autant et préférerait peut-être plus d'unité dans les bons conseils. Une idée pourtant bien simple et spontanée fatigue aussi l'esprit de Jean Pèlerin, le commis aux écritures. Va-t-il se taire quand la solution pratique et certaine du problème, il la tient pour ainsi dire dans ses mains qui s'agitent nerveusement. N'est-ce pas là une de ces conjonctures où son cousin Emile lui reprocherait sa pusillanimité, son manque d'assurance, d'audace ?
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— "Si on le rattachait tout simplement, ce câble, *'s'écria-t-il enfin, commue malgré lui ?"
Cette indiscrète intervention du pauvre Jean eut pour premier effet de provoquer une éclat de rire bien unanime de l'équipe et d'attirer sur lui un regard narquois du chef.
— '*Et le nœud là-haut, mon brave, dans le palan," lui répondit charitablement l'ingénieur.
— **I1 n'y aura pas nœud", reprend le canadien, cette fois vexé et fort de sa conviction. C'est le deuxième effet de son incartade.
Et d'un tour de main, avec un outil improvisé, Jean Pèlerin, le matelot du Saint-Laurent, de l'Atlantique et de la Méditerrannée, fait ce que l'on appelle chez les vrais marins une épissure longue.
L'esprit américain n'est pas mesquin; la nouvelle recrue fut ce jour-là l'objet d'un triomphe.
L'appareil fonctionna merveilleusement le pont bientôt rétabli livra passage au trafic déjà congestionné dans les gares pro-
chaines, et Jean pouvait se dire qu*aux yeux du moins de ses compagnons d'équipe, il était spontanément devenu quelqu'un; non pas une simple main à l'œuvre commune, mais une personnalité capable d'un travail que tout autre n'aurait pu faire ou imaginer. Accuser une utilité spéciale et aussi opportune dans une entreprise où il ne savait apparemment que faire, lui valut tout un brevet de métier, comme son cousin n'eût pas manqué de le lui répéter, au milieu de ces gens pratiques avant tout. Voilà l'effet moral qu'il se plaisait à déduire de tout ce bruit que l'on faisait maintenant autour de son nom.
Il avait un caractère trop amène pour ne pas prendre du bon côté la plaisanterie de ceux qui désormais voulurent, en ébruitant sa prouesse, l'appeler du sobriquet de **John Splicer". Il y trouvait un dédommagement dans la sympathie joviale imprégnant désormais son atmosphère, et dans les regards de considération qui lui venaient maintenant des contremaîtres et des chefs d'atelier.
Quelques jours plus tard, un de ces derniers, homme très sérieux, même savant, dont la monomanie est de chercher à substituer partout rélectromagnétisme et Télectrotechnie aux anciennes méthodes, voulut attacher à son service spécial le déclassé canadien, autant parce qu'il lui paraissait intelligent que par déférence obséquieuse pour la haute recommandation du plus influent actionnaire de la compagnie. Jean n'eut garde de s'y refuser. Il prêta une oreille attentive aux suggestions de son nouveau protecteur qui lui fit entrevoir, dans l'application des sciences nouvelles, un champ d'action non encombré où son ardeur à l'étude trouverait libre carrière, et par delà, une vision plus fascinante de son avenir personnel. Et pendant les mois qui vont suivre, nul ne s'étonnera de voir ce jeune homme énergique consacrer aux cours des écoles techniques des heures qu'on lui permettait complaisamment de soustraire au service de l'usine.
Suivant ce novateur, il y avait de grandes réformes à faire pour répondre aux exigen-
ces économiques et pratiques, et moderniser enfin les modes d'opération jusqu'alors suivis. Entre autres, l'usage de fours électriques développant jusqu'à trois mille degrés Centigrade de température s'imposait maintenant pour la préparation de l'aluminium ainsi que des fontes de ferrosilicium, de ferromanganèse et de ferronickel. Les théories du technicien ne trouvirent pas dans l'usine d'adepte plus docile et plus convaincu que Jean Pèlerin, bientôt passionnément adonné à l'étude théorique et pratique des réactions électrothermiques.
Entretemps, dans la riche demeure de sa tante Dupin, le jeune homme pouvait com.pter sur deux affections sans mélange qui entretenaient ses énergies. Et en ses rares moments de loisir, il résistait malaisément au grand désir de faire savoir au bon curé de Saint-Germain combien il lui paraissait tout de même dès lors facile de vivre heureux sans la patrie.
Ne lui reprochons pas ce sentiment passager puisque ce n'est encore qu'une
première flambée de soleil dans son ciel morne. Lui-même du reste ne manquera pas de réserve dans les lettres pleines d'effusions reconnaissantes qu'il adresse au vieillard, cherchant plutôt à le consoler de son absence par son propre encouragement, Il appréciait de mieux en mieux l'éducation dont il lui était redevable, car si nous avons pu reconnaître au début que ces premières études, seul à seul, du vieillard et de l'enfant n'étaient pas sans inconvénient, elles offraient cet avantage que Jean, de bonne heure, avait été traité n homme et que "l'on gagne beaucoup à ** donner à la jeunesse une haute opinion ** de ce qu'elle peut faire; elle vous croit '* aisément quand vous lui montrez de ** l'estime. Cet âge n'a que la candeur *' de l'amour propre, et n'en a pas les ** défiances."
Aussi, la confiance en soi-même, la self-reliance si chère aux américains ne lui fera-t-elle pas défaut. Là où l'oncle Dupin avait dû le succès à l'occasion favorable qui passe et qui entraine, beaucoup plus
qu'à son savoir, lui, Jean Pèlerin, se trouvait en moyen de susciter cette occasion et de l'asservir à son intérêt. C'est à quoi il s'évertua par une brigue discrète auprès de ses supérieurs, surtout par des études et un travail personnels qui devaient bientôt le faire dominer ses égaux. C'est ainsi que sa distinction le conduira même un jour jusqu'aux honneurs civiques, mais il sacrifiera peu de temps à la chose publique, moins par égoïsme que parce que, dans ce pays étranger, il ne pouvait souffrir de la passion des honneurs comme il l'eût fait sans doute dans sa patrie natale.
Toutefois, il n'en était pas encore à la recherche même momentanée de ce prestige. Il avait en tête une préoccupation plus légitime, l'appétence d'un honneur aussi, celui de faire voir à son cousin Emile dont le retour s'annonçait, combien, durant tous ces mois qui se sont succédé depuis leur dernière entrevue sous le ciel d'Italie, il a su profiter à la fois de sa faveur et de ses conseils. Tel est l'orgueil qu'il entretient: parfaire de mieux en mieux pour
Tarrivée de celui à qui il la doit, l'étonnante métamorphose qui a fait du paysan ou du matelot un savant métallurgiste.
Pendant ces deux années, au cours desquelles le jeune médecin s'est plu, en jouissant de sa richesse, à compléter son perfectionnement intellectuel par l'observation dans les milieux renommés du vieux monde aux usages encore forcément imprégnés d'aristocratisme, l'autre, par son travail et son intelligence, a su conjurer son mauvais sort: autour de son nom règne déjà, si légère encore qu'elle apparaisse, une auréole qui le distingue dans la tourbe égalitaire de la société purement démocratique; il est devenu quelqu'un.
(!^cr^
Fortune léguée et fortune acquise
La dame veuve Charles Dupin avait conservé de sa jeunesse campagnarde une mentalité généreuse et douce qui trouve un âpre plaisir dans la bonté. Faire du bien aux autres était pour elle un agrément autant qu'une vertu. Aussi, le bon accueil, les attentions obligeantes dont ils avaient été l'objet auprès d'elle depuis deux ans, n'avaient-ils cessé un instant d'imposer à Jean Pèlerin et à son épouse la plus grande vénération pour cette bonne tante. Et celle-ci entretenait l'ardeur de son cœur maternel dans l'affection de ce jeune ménage qui lui offrait le simulacre rapproché de l'autre auquel il lui tardait de prodiguer ses tendresses. Ce jour heureux allait enfin venir ; il sera d'autant plus heureux que la part si largement faite à l'affection gratuite ne laissera rien d'enviable à l'af-
204 l'œil du phare
fection naturelle. Jean le sait bien, et parce qu'il le sait trop bien, pour user de discrétion dans sa reconnaissance, il a pris soin tout naguère, — car il en a maintenant les moyens, — de s'installer un foyer personnel dans le voisinage immédiat de la résidence Dupin.
C'est pour lui un légitime sujet d'orgueil de faire voir à son cousin que durant ce peu de temps, docile à ses conseils et grâce à son aide, il est devenu un homme dans ses meubles, un industriel de valeur, un personnage en vue. Aussi, quand le docteur Dupin reprit la place qui lui avait été scrupuleusement ménagée si grande au milieu de cette allégresse, son esprit déjà blasé de voyageur, son cœur déjà travaillé par un sentiment dont il n'aurait pas voulu jadis reconnaître ni la sérénité ni la force, commencèrent à s'impressionner de cette vérité: qu'il y a bien sur la terre un endroit spécial où le bonheur intime et familial chante au cœur et à l'esprit, comme il ne fait nulle part ailleurs.
** 0 foyer domestique des peuples chré- *' tiens! maison paternelle où, dès nos pre- *' miers ans, nous avons respiré avec la *' lumière l'amour de toutes les saintes " choses! Nous avons beau vieillir, nous " revenons à vous avec un cœur toujours " jeune, et n'était l'éternité, qui nous " appelle en nous éloignant de vous, nous ** ne nous consolerions pas de voir chaque '* jour votre ombre s'allonger et votre "soleil pâlir!"
Emile Dupin n'était pas un homme de lucre, un faiseur d'argent. Héritier de la fortune laborieusement édifiée par son père, pour agir sagement il croyait n'avoir à se donner d'autre souci que d'en user sans en abuser. Par ailleurs, en conservant de grands intérêts dans l'aciérie, il n'avait plus qu'à surveiller de loin le rapport de ses valeurs et laisser travailler les autres à l'exploitation de ses capitaux; tâche qui, si désirable qu'elle le semble à bien des gens, pourrait aussi peut-être quelquefois devenir fastidieuse comme ne l'est pas l'édification même de la fortune. Cependant, lui, satis-
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fait de son avoir, il ne souffrira pas de l'âpreté au gain. A-t-il jamais travaillé en vue d'un gain ? Tout ce qu'on a demandé à sa vaillante jeunesse n'a été que son perfectionnement personnel pour jouir à bon escient de sa richesse. Ses connaissances professionnelles, nous le savons, il n'entend pas les mettre à profit au chevet des malades, mais en utiliser l'apport dans l'observation et l'appréciation des choses de la vie intellectuelle. S'il eut été lui-même à la peine de gagner sa fortune, comxme à tant d'autre l'acquis du premier million n'aurait pu lui suffire; or il n'a eu jusqu'à présent qu'à ordonner ses désirs de manière à ne pas les diriger à l'abus vu les m^oyens tout prêts dont il disposait pour les assouvir.
Cependant à cause de cet état de choses et de sa mentalité, sur la vie si heureuse d'Emile Dupin vont maintenant passer des nuages qu'il n'a pas prévus.
Madame Dupin, la jeune, est une am^éricaine de langue anglaise, affable, bonne, de grande intelligence et d'une belle éducation à raméricaine. Ses qualités morale» en
font une femme bien digne d'être aimée, et elle Test sans réserve et sans mélange, depuis le jour où son époux, qui a noble cœur, a voulu faire un mariage d'amour et nullement de ceux qu'on appelle de convenances ou d'argent. Elevée dans ce milieu d'utilitaires, elle aurait pu comme ses congénères cultiver l'admiration des faiseurs d'argent, et seconder les initiatives industrielles et financières de cet époux généreux. Mais les séjours qu'elle a faits dans les plus grandes villes du vieux monde, au début de sa vie domestique, ont modifié en cela son éducation à l'américaine. C'est une vie factice qu'elle a vécue durant ces deux années de voyage à l'étranger, où elle s'est habituée à voir changer les scènes avec un intérêt provisoire et trop impersonnel comme au théâtre. Pourvu que la scène change à vue, dussent ses désirs devenir caprices, c'est ainsi pour elle qu'il fera bon de vivre.
Fils de travailleurs, Emile Dupin au contraire n'a pu éliminer tout à fait de son caractère ce qu'ils lui ont transmis de
l'ardeur inquiète dans l'emploi du temps, qui fait les vaillants et les parvenus. Et le jour n'est pas éloigné maintenant où il souffrira secrètement de vivre sans autres objectifs que ceux de l'inutile jouisseur.
L'inanité de sa vie lui apparaît de plus en plus pénible à mesure qu'il voit prospérer ce cousin du Canada qu'il a lui-même relevé de son abjection, ce déraciné qui provigne dans un terroir nouveau où luimême, si somptueusement qu'il le fasse, ne sait plus que végéter.
Ah ! s'il avait au moins la passion des honneurs publics, qui, dans l'agglomération sociale et démocratique de ce vaste état, conduit au pinacle, complète tant de carrières au début besogneuses! Il n'a pas cette passion ! Il est mal préparé à la recherche de ces honneurs. L'esprit pubUc, l'amour national n'a apporté aucun ferment au sang canadien qui circule dans ses veines. Ses enfants, peut-être, ce cher fils qui vient de lui naître et dont l'existence encore si frêle l'impressionne déjà d'un sentiment complexe, réunissant le souvenir de ses
pères à Thonneur futur de son nom, ses enfants peut-être aimeront mieux, serviront mieux la patrie américaine dans la vie ou dans la mort; lui n'a pas d'autre chose à offrir, à remettre à cette patrie d'emprunt que son argent.
Et tout son bonheur actuel ne serait pour ainsi dire qu'un bonheur d'emprunt: il regrette de ne pas le devoir exclusivement à son mérite personnel; il reconnaît l'impérieuse obligation d'en assurer la transmission dans la survivance canadienne et française de sa lignée.
Jean Pèlerin, lui, n'en est pas à ces langoureux soucis . La livrée du travail qu'il avait revêtue à titre de mercenaire est devenue à la fois son armure et sa gloire. L'aisance à son foyer, la haute considération dont il jouit dans la société qui l'entoure, tout lui vient de ce travail et rien d'aucun testament. Il aime donc passionément cet état de vie qu'il s'est créé. Il lui consacre tous les efforts de son intelligence avec la reconnaissance de son cœur; généreux travail qui fera de la sueur de son
front une auréole vénérable aux yeux de tous les siens laissés après lui sur terre.
Et s'il se trouve ainsi en contre-partie avec son cousin désœuvré, sous certain rapport il en est de même des deux femmes. Rose Després voit en son mari autre chose qu'un mandataire, usufruitier provisoire d'une fortune destinée à ses enfants. Il borne de tous côtés son horizon, mais le champ d'activité au milieu duquel il la fait vivre est assez vaste pour satisfaire toutes ses aspirations raisonnables d'épouse dévouée. Elle n'a connu que la pauvreté de son village natal et la générosité du travail qui édifie leur avenir; cela suffit à son bonheur. N'ayez crainte qu'elle ne porte jamais envie au faste de l'autre famille; elle se contentera de l'admirer d'un œil plutôt reconnaissant. L'humilité jamais démentie de son côté entretiendra entre les deux maisonnées, pour la plus grande consolation de la vieille maman, une bonne entente indéfectible.
Cependant leurs manières personnelles d'entendre la vie, en jouissant de ses bon-
heurs, vont bientôt et pour quelque temps diverger.
Les années s'écoulent et elles passent rapidement quand on est heureux. Les deux familles s'accroissent et se développent; c'est une bénédiction pour les deux cousins dont elles portent les nomxS, mais combien plus surtout pour Emile Dupin, qui trouvera dans l'éducation de ses enfants la préoccupation non-seulement légitime mais nécessaire à la disposition normale de sa vie. Elle l'empêchera, durant ces belles années, de sentir toute l'acuité du mal dont le virus menace d'emipoisonner son sang de roturier: l'ennui dans la richesse et le désœuvrement. C'est à cause du soin, de l'affection bien entendue à répartir aux chers petits, que monsieur et madame, par exemple, après quelques années de séjour à Cincinnati, ne sont pas repartis en ces voyages lointains et fashionables, que celle-ci a tant aimés. Elle s'en console, oui, dira-t-elle, parce qu'elle est bonne mère et que Ton se doit avant tout à sa famnlle. Et si le docteur Dupin bénit aussi à
ce propos ses enfants, c'est parce que la responsabilité paternelle s'accroit, chez lui, du désir honnête de leur transmettre des biens qu'il n'a pas acquis par son travail, avec toute la dignité du nom canadien qu'il doit leur laisser dans leur nationalité semi-canadienne.
En effet, chose étrange peut-être, ce canadien-français, né en pleine démocratie méli-mélo des Etats-Unis d'Amérique, époux modèle de sa femme irlandaise qui fut tout son amour, entretient le culte du nom famiHal qu'il léguera à ses enfants, comme s'ils avaient été de race nobiliaire. Il a fait de la langue française celle de son foyer, sans préjudice pourtant de la langue maternelle à titre d'auxiliaire indispensable. Avec la religion et la langue de ses pères, que lui manquerait-il donc pour conserver leur nationalité ? — le sol natal trop récemment déserté; mais cela ne lui suffit pas pour justifier à ses yeux l'apostasie nationale.
"Qui prend mari prend pays", dit Tadage populaire. Il est plus facile à mada-
me Dupin de pactiser avec ce sentiment national; car trois générations des siens ont forcément perdu de leur verdeur native depuis leur transplantation dans le terroir américain. Depuis trop longtemps le regret de la patrie absente est devenu pour eux platonique. La langue du pays d'adoption ne leur a demandé aucun renoncement et leur sens religieux s'accommode aisément du catholicisme américain, ne serait-ce que celui de la Dancing Church.
Partant, la famille d'Emile Dupin restera plutôt de race canadienne française, parce que lui-même, grâce à ses études et à ses relations sociales, a su conserver l'usage de la langue et des coutumes françaises.
Or ''la volonté de durer est la base essentielle du sentiment national."
La nationalité, ''c'est la culture soigneuse ** des pensées et des habitudes de vie natio- ** nale qui nous sont plus chères que d'au- " très parce qu'elles sont essentiellement " "nôtres", tout comme les coutumes fami- " Haies ont pour chacun de nous une saveur " particulière, et évoquent spontanément
214 l'œil du phare
" en nos âmes la douceur des liens de famille ** et une multitude de souvenirs intimes " et familiers."
Jean Pèlerin, lui, n'avait eu à conserver des siens, comme patrim^oine, pour le transmettre à ses enfants avec la pureté de sa race, que les sentiments d'un cœur bien né et de tristes souvenirs. La vie qui lui sourit maintenant, il en doit les beaux jours à son mérite personnel d'abord, bien qu'il se garde de mettre en oubli aucune des faveurs venues en aide à ce mérite. Il irait même jusqu'à faire la part de reconnaissance trop large à cette patrie adoptive qui lui a donné son pain, dira-t-il, si la patrie canadienne qui lui a donné la vie n'avait laissé aussi profonde, dans sa mentalité et dans celle de sa femme, son indélibile empreinte. Mais provisoirement, il est trop pris dans le tourbillon des intérêts matériels, par la jouissance de s'enrichir pour rien sacrifier au sentimentalisme national. En pleine moisson, il ne songe pas encore, pour en souffrir, à l'ultime journée du chômage. Cependant, l'heure viendra
OÙ, SOUS l'exemple de son cousin, il reconnaîtra la sagesse du bon curé de Saint- Germain qui l'a fait marier au village natal avant son exil volontaire. Entretemps, durant quelques années, c'est lui qui aura à combattre la fascination antipatriotique que l'instruction et l'amour paternel dissipent de jour en jour à l'esprit de son cousin. Autrefois, celui-ci était surtout pour lui l'homme secourable dans la pauvreté, il est devenu l'homme sage et de bon conseil dans l'enthousiasme.
— ''Emile, lui dit-il un jour, j'aimerais bien prendre ton avis sur un projet qui m'occupe Le capital-actions que je possède maintenant dans la compagnie va mx'obliger d'accepter la charge de viceprésident au bureau des directeurs. Mais on y voit sinon un obstacle absolu, du mxoins un certain inconvénient: je ne suis pas citoyen américain légalement reconnu et il me faudrait demander des lettres de naturalisation. Ce que je ne veux faire sans ton avis.
— Je t'y prends, mon cousin. Et tu ne me dis pas tout. On veut aussi porter ton nom sur le ticket républicain en vue d'un honneur civique dont tu ne parles pas.
Moi-même, citoyen américain, je ne vais pas Rapprendre qu'il y a crime à le devenir. Cependant, moi, je l'ai toujours été sans aucune contrainte sur ma volonté. Chez toi, il faut se demander quel renoncement cela peut comporter. J'apprends tous les jours qu'on ne dépouille pas la défroque nationale comme un simple habit d'enfance, en grandissant, pour revêtir de beaux atours qui ne satisfont ensuite que l'orgueil.
C'est quand il faut tailler dans cette étoffelà pour en vêtir nos enfants, leur conserver le chaud du cœur et du sang, que l'inquiétude commence. J'en suis là; tu le sais. Comme les miens, tes enfants seront aussi canadiens français. Tu es bien heureux de n'avoir pas à revenir là-dessus des préjugés de mon éducation américaine, et puisqu'il en est temps encore, ménage-toi des issues dégagées.
**Car il nous faudra bien revenir, sais-tu, moi, de mon utilitarisme américain, dont je me faisais si fier, la première année que nous nous sommes rencontrés au Canada, et toi, revenir aussi de tes rancœurs d'expatrié contre ton pays d'origine où ta jeunesse fut malheureuse.
"Si peu que l'homme s'élève au-dessus du niveau de la vie matérielle, il éprouve un ennui que ne sauraient satisfaire les biens de ce monde. Il lui faut chercher sa consolation ou dans la tradition ou dans sa survie.
"Nous en sommes là, l'un et l'autre. Et parce que je t'ai fait part un jour de mes lubies de jeune homme, je te dois, je me dois aussi de te faire connaître pourquoi et comment je me crois aujourd'hui tenu d'y renoncer.
"Maintenant, est-ce à dire que tu ne seras pas citoyen américain ? Non! Mais n'aspire pas à monter trop haut dans cette échelle-là. Fais-toi naturaliser, fais-toi élire warden — je ne dirai pas gouverneur
de l'Etat, — mais ne va pas trop loin, attends-moi sur le chemin qui t'éloigne du Canada, puisque nous devrons peut-être y revenir avec nos enfants. Surtout, et cela, je te le défends, garde-toi bien, avec tes lettres de naturalisation, de t'afïilier jamais à ces sociétés secrètes ou non, qui détruisent chez rhomme le caractère national pour en faire un cosmopolite, et ne te laisse pas piquer par la tarentule politique qui tuera chez Jean Pèlerin le canadien.
"A mon tour de te questionner. Que penses-tu, Jean, de mes idées nouvelles?
— Je ne pense pas encore. Je me demande seulement si j'entends parler le charmant cousin Emile dont les théories et la conversation jadis, à bord d'un yacht, avaient tant imipressionné ma jeunesse, au grand déplaisir de mon précepteur quand il put le constater. Je cherche ce qui me l'a pu changer ainsi.
—C'est facile à dire, va. Ce qui m'a changé les idées, c'est la vie qui a fait d'un étudiant trop léger un père de famille
ne songeant plus qu'à sa survie. Un peu plus tard aussi, après t'avoir retrouvé loin de notre pays natal à l'un et à l'autre, j'ai senti à Rome, combien il faisait bon de vivre catholique, et en France, pendant les séjours répétés que nous y avons faits, combien j'étais fier d'être né français. Or, aujourd'hui que m.a plus grande préoccupation est de préparer leur avenir, je veux que mes enfants soient avant tout catholiques, suivant l'ardent désir aussi de leur mère, mais de mentalité française puisqu'elle y consent par amxour et générosité. A courir le monde, en observant les mœurs nationales des peuples, non pas ici dans ce grand creuset démocratique où elles fusionnent, mais là où elles ont été conservées pures de tout alliage, j'ai compris, comme l'a écrit Daudet, que l'on ne peut faire de la France avec de l'Allemagne. J'ai voulu comprendre encore, en étudiant, cette fois, la simple philosophie de la vie, au milieu des sociétés diverses, que le vrai bonheur en ce monde n'est pas la fleur du
matérialisme mais de l'idéalisme, et qu'il faut remonter jusqu'au surnaturel pour en trouver la plus parfaite éclosion.
"Y es-tu, Jean?
— Pas tout à fait ! Et je regrette que mon cher curé de Saint-Germain n'y soit pas non plus pour t'entendre et s'épater/'
Nostalgie
Au milieu du parterre fleuri sur lequel s'ouvre la somptueuse demeure de la famille Dupin, un groupe de jeunes garçons et de fillettes se livrent à de joyeux ébats. Aux éclats de leurs voix comme aux paroles intimes qu'ils échangent, on reconnaît le sans gêne d'enfants apparentés, et pour l'observateur un peu mieux averti, des jeunesses qui seront bientôt soumises à la dure épreuve de l'éloignement du foyer familial. Sur la véranda, leurs papas les regardent avec émotion, parce qu'en ces derniers jours de vacances d'été une grande détermination a été prise, qui va temporairement, et définitivement peut-être, modifier leur bonheur domestique.
Depuis quelques années, les idées du docteur Dupin sur l'éducation à faire des siens, loin de s'atténuer se sont accentuées
davantage. Il a pris comme un malin plaisir, dirait-on, à y rallier son cousin Jean que l'intérêt et l'agrément de vivre riche s'en allaient égarer dans l'américanisme industriel. N'ayant prevsque rien d'autre à faire, en bonne situation pour cultiver l'idée fixe et le parti pris, que de fois n'a-t-il pas entretenu et même scandalisé l'émigré canadien, de ses rengaines sur le mercantilisme qui tient l'homme terre à terre, sur son perfectionnement éducationnel par les études abstraites, qui relèvent au-dessus des misères et des ennuis de la vie, enfin sur les mille bonnes raisons qu'il a trouvées pour devenir à son tour classique, depuis le jour où il se mxoquait de Virgile, et en lui de la culture intellectuelle à base de grec et de latin.
Aujourd'hui, quand il veut confondre Jean par un dernier mot dans leurs discussions à ce sujet, il ne manque pas de lui dire que cette culture-là affine le caractère ethnique et que c'est elle, sur les brisées du christianisme, qui a civihsé l'Europe. "Le grec et le latin aristocratisent un cer-
" veau", lui dira-t-il avec un moderne français, "c'est une fenêtre sur quatre mille ans "d'humanité, et quelle humanité!"
. . . ."Les études primaires, c'est le rez-de- " chaussée, c'est la vue barrée ".
..."Les études secondaires nous font " monter aux étages supérieurs, d'où la vue " s'étend sur des horizons infinis.
" Et c'est ce qui nous explique pourquoi " un primaire aura très vite des idées " impératives sur beaucoup de choses, " précisément parce qu'il les voit restreintes, " parce qu'il a le nez dessus, et qu'elles ne ' ' prennent pas leur minuscule place dans " l'ensemble de toutes celles qu'il ne soup- " çonne même pas" . . .
A remplacer les belles-lettres et les arts libéraux par les chiffres et les arts pratiques, ajoutera-t-il, l'expérience en est là dans certains pays trop modernes, on conduit la mentalité des races à la déprédation barbare ou à la boxe.
L'estime et la reconnaissance aidant, Jean s'est laissé convaincre, et voilà pourquoi dans ce groupe de jeunes gens qui
s'amusent et folâtrent au milieu du parterre fleuri, il y en a trois dont les ébats sont plus bruyants parce qu'ils trahissent chez eux une nervosité insolite. C'est demain que monsieur et madame Dupin partiront avec leur fils, leur fillette et l'aîné Charles- Emile Pèlerin, pour les conduire au Canada où l'on fera des études clasvsiques et françaises.
— ''Je regrette, Jean, dit Emile à son cousin, que tu ne puisses venir avec nous. Je n'ai pas oublié l'ineffable impression que je ressentis en rentrant au foyer, à mon retour d'Europe. J'aurais voulu t'en voir subir l'effet. Car, tu sais, ce n'est pas vrai; la patrie, ce n'est pas l'endroit où l'on est bien, où l'on jouit des choses matérielles. Je l'ai bien senti, après la vie pourtant si heureuse que je faisais là-bas, quand j'ai revu ce milieu où j'ai commencé la vie. Et pourtant, ici, malgré les éléments de bonheur apparent qui nous entourent, nous sommes encore des ''sans patrie".
" Il avait raison, ton vieux curé de Saint-Germain, de se récrier contre l'apho-
risme; ubi bene ibi pairial S'il vivait encore, le cher vieillard, j'aurais grand plaisir à aller lui en faire l'aveu, comme d'une erreur de ma jeunesse."
Et résumant tout cela dans une plaisanterie, il s'écriait, comme Louis Veuillot en Algérie. "Ah! chien de chien que je suis français."
Jean, trop intimement ému lui-même, fait bonne contenance en le laissant dire. Elle est plus que jamais évidente l'évolution qui s'est également opérée dans son esprit en ces dernières temps. Aussi longtemps qu'il a vécu à demi dans la chrysalide de sa pauvreté, l'appétence de son essor futur sur les ailes de la fortune, en accaparant toutes ses énergies, ne laissait que peu d'emprise aux regrets du passé. Mais aujourd'hui que les inquiétudes éUminées de l'avenir y ont fait place plus grande, ils affluent, ces souvenirs, à son esprit assagi parce qu'il a vécu; à son cœur inquiet, parce qu'il est père.
" Notre destinée n'est pas un phéno- " mène présent à nos regards; elle embrasse
" un passé qui nous est invisible, un avenir *' qui Test également."
Les autres une fois partis, Jean sa femme et la tante Dupin évoqueront de mieux en mieux ces choses invisibles du passé pour leur demander le pronostic de celles de r avenir. Mais avec ces soucis grandira, dans leur âme et tout leur être, le malaise pour eux encore indéfinissable de la nostalgie.
Ils sentiront d'abord combien il leur serait doux de revoir avec leurs enfants le pays de leur jeunesse, la scène première des appréhensions de leur existence, maintenant que les vicissitudes alors imprévues sont irrévocablement aussi choses du passé. Et le magnétisme de leur affection pour ceux qui s'en vont au Canada attirera leur pensée vers la vie canadienne, d'autant plus irrésistiblement que la sensation orgueilleuse de leur bien-être social y convie leur amour propre de parvenus.
Partant, l'exil, — on lui donnera plus volontiers ce nom désormais, — leur sera de plus en plus pénible.
Il est vrai que l'on vit dans l'opulence, mais que de choses encore n'ont cessé de regretter secrètement, jusqu'à cette heure, la vieille tante et la nièce canadiennes, originaires de la même paroisse. Elles n'ont jamais bien compris ni vécu normalement la vie américaine. Aussi longtemps que son mari a vécu, la veuve Dupin s'est trop identifiée avec lui dans les aspirations du prolétaire pour ne pas ajourner, par exemple, les réclamations si légitimes de son état d'âme jamais sérieusement compromis, sans doute, mais progressivem.ent influencé par les scrupules séniles de sa conscience villageoise. En ces dernières années surtout, elle regrettait l'absence des belles fêtes religieuses qui firent l'édification de sa jeunesse, l'exercice du culte en sa langue, les intimes consolations du vieillard enfin à l'église de son village. Elle trouva à qui parler de ces choses avec Rose Després, sa nièce pour cela miêmxe tant affectionnée. Jean, pareillement, ne recouvrait pas, tant s'en fallait, dans la célébration du Quatre Juillet, tout l'enthousiasme de sa foi civique,
ni dans la prédication irlandaise, Tardeur de sa foi religieuse, comme aux solennités nationales et paroissiales de sa patrie d'origine.
Tocqueville a dit qu'il y a deux patriotismes: celui de l'instinct et celui de la raison. C'est le patriotisme instinctif qui se réveille chez ceux-là, maintenant que le combat de la vie leur permet à loisîir, dans son répit, de chercher des regrets. Les lettres du Canada arrrivent; on leur demande avidement d'aviver ces impressions.
L'œil du cœur se plaît à suivre, à précéder même ceux qui les écrivent dans leurs pérégrinations sur la terre canadienne.
Et l'occupation de chaque jour, qui remplissait si bien la vie heureuse du présent, est traversée des réminiscences de toutes les joies et de toutes les tristesses qui ont précédé cette vie heureuse laborieusement édifiée à l'étranger. Le présent ne suffit plus; on aime à revenir sur le passé; pour la vieille dame, parce que le vieillard renonce à l'avenir et suspecte le présent,
pour le ménage encore jeune et riche d'avenir, parce qu'il peut se féliciter d'avoir su conjurer les mauvais présages du passé.
Ces impressions diverses, mal anlysées par un chacun de ceux qui les subissent laissent momentanément pour synthèse dans l'esprit de la maisonnée une attente févrile du retour des excursionnistes. Plus tard, quand ceux-ci auront bien narré leur voyage au pays canadien; quand on aura tant et plus fait situer leurs impressions et leurs plaisirs, il y aura peut-être détente dans les esprits — Non pas! — Les chers petits qu'on a laissés là-bas y rappelleront sans cesse les cœurs paternels et maternels.
Si le docteur et madame Dupin n'avaient apporté du Canada que des récits de voyages intéressants, semblables à ceux de leur randonnée européenne, on aurait pu se lasser de les entendie, ce qu'on fait si souvent et si volontiers des récits de voyageurs. Mais ils ont remporté avec eux quelque chose du terroir des ancêtres:
son image et son souvenir; choses qui s'attachent à l'âme de l'expatrié comme
la poussière des routes aux pieds du chemineau.
Si le docteur et madame Dupin se fussent contentés des agréments une fois goûtés de leur promenade pour en causer à l'occasion seulement, on les abandonnerait à leur plaisir; Jean, Rose et la vieille tante s'am.useraient de leur patriotisme de raison et encore plus de l'abjuration nationale de la jeune dam.e Dupin; car elle est éprise des beautés de la nature canadienne qu'elle n'avait jamais vue, la jeune dame Dupin pourtant si experte dans la passion du tourism.e. Mais tout cela intensifie chez eux l'âpre attrait d'en faire une expérience personnelle, pour en venir peu à peu au plus âpre désir de ne pas mourir sans avoir joui encore une fois de ce bonheur.
Et pourquoi non? — Puisque dans ces foyers si heureux les exigences de la vie n'ont désormais d'autres objectifs que les meilleurs moyens d'en jouir.
On causera souvent de ces projets, chaque fois qu'une lettre des enfants, aux
remarques naïves sur la féerie de l'hiver canadien s'en viendra raviver à la fois les réminiscences d'Emile et de Jean, ainsi que la verve des deux canadiennes aimant à faire à ce sujet l'éducation de la méridionale américaine.
La vacance de Noël, de part et d'autre fort impatiemment attendue, ramena au rucher pour quelques jours l'essaim du Canada. C'est alors que les cœurs battirent de plus en plus vivement au rythme de la mélopée canadienne. On s'ingénia de toutes façons, par des récits, des chants, voire même les menus de tables maintenant toujours opulentes, à revivre la vie d'antan pour les uns; pour les autres, celle des ancêtres inconnus que l'on apprend à chérir.
Et quand toutes ces fêtes intimes et vivifiantes se furent rapidement passées, les enfants repartis à leurs études, l'atmosphère familiale resta fortement imprégnée, d'un arôme fleurant leur jeunesse actuelle et, pour d'autres, fleurant aussi la jeunesse en allée et la bonne terre natale, arôme
232 l'œil du phare
toujours prenant au milieu des relents de rexil.
Il y a plus encore! Comme un bacile dans sa culture, se ferment se développe, se propage et se multiplie dans les esprits, prend mille formes sous la pression des regrets ou des désirs, et une fois à point, il devient morbide, c*est le mal nostalgique.
Emile Dupin en est étrangement affecté.
Sa vie oisive Va prédisposé à cette mélancolie. Il se reproche de n'avoir été qu'un météore, qui n'aura fait que passer dans la nuit, entre un crépuscule et une aurore. Ce patriotisme de raison qu'il sent croître chez lui, il l'a trouvé dans le berceau de ses enfants. Car si le berceau est une espérance et la tombe un souvenir, son patriotisme de raison vient des berceaux, tandis que celui de Jean, qui est d'instinct, lui vient plutôt de la tombe.
Et l'un et l'autre cependant n'accordent plus à la vie américaine qui leur a donné l'aisance sociale qu'un intérêt mesquin, incapable de répondre à leur conception nouvelle de la vie, non plus qu'un intérêt
NOSTALGIl 233
provisoire dans un négoce dont l'âme et le cœur se dégagent, comme d'un expédient des jours mauvais.
'*Nous sommées encore des sans patrie", avait bien dit Emile à son cousin Jean. Quelques années plus tard, n'est-il pas logique qu'ils cherchent tous deux à satisfaire enfin ce besoin, inné pour l'homme social, d'aimer une terre qui gardera avec la cendre et le souvenir de leurs ancêtres des noms vénérés, et des mérites personnels religieusement transmis à la lignée de ceux dont ils se seront évertués de préparer l'avenir. Le sol étranger sur lequel ils ont commué leur misère, si généreux qu'il leur ait été, ne saurait conserver ainsi la légende familiale.
Or toutes ces impressions rien moins que définies créent dans leur existence actuelle un malaise qui en compromet la sérénité. De jour en jour elles se font moins vagues et finalement se traduisent dans ce beau projet, qui sourit à tous et plus qu'à tout autre peut-être, à la grand'mère Dupin:
une villégiature au Canada, à la suite de
234 Vϕl du phare
cette année scolaire des enfants qui ont tant fait parler naguère des choses canadiennes.
Ce fut une exclamation de joie générale dans toute la famille, quand Emile, le premier, en émit l'idée. Songez donc, quel bonheur pour Jean d'aller retremper son âme dans l'atmosphère de sa jeunesse; revivre les scènes où il se rappelle avoir tant envié jadis le rôle de son beau cousin l'américain! Comme il est facile aux deux chefs de famille de communiquer leur enthousiasme à ceux qui les entendent! La nouvelle en est bientôt transmise aux étudiants qui attendront ces beaux jours avec anxiété. Et parce que voilà un objectif immédiat qui précise et fixe leur ennui, les cœurs battent à l'unisson durant ces jours de préparatifs et d'attente, dans l'exaltation de l'amour fiHal remontant à ses origines.
Puis, elle s'est faite cette villégiature. La route du bord de l'eau qui conduit de Cacouna au modeste village de Saint-
Germain a plus d'une fois tressailli sous l'équipage bruyant de ces parvenus, comme si elle se souvenait aussi du passé. Bien des fois, tout d'abord, la clameur admiratrice trop souvent accompagnée de l'envieux cancan, les a suivis dans leurs ébats. Parce que la puissance que donne l'argent n'est pas tout. Aux Etats-Unis, ce qu'il leur manquait, à ces canadiens enrichis, c'étaient des relations dans ce milieu où ils n'avaient jamais assez profondément pris racine. Mais n'ayez crainte que la richesse ne les empêche de retrouver les racines qu'ils ont laissées dans le terroir canadien. Jean se rappelle trop bien la bonne impression créée chez lui jadis par la manière affable de son cousin pour ne pas en faire une tradition. Et quand on vit, chez tous les parents de Rose Després, chez tous ceux qui avaient connu le petit Jean Pèlerin et les siens, que leurs mœurs familiales, leur sentiment patriotique, leurs cœurs, étaient bien restés des nôtres, l'accueil se fit plus sincère et des plus élo-
gieux. On s'intéressait à les aimer, puisqu'ils étaient toujours si aimants.
Souvent, très souvent, durant cette belle villégiature à Cacouna, Jean et Rose venaient, accompagnés de leurs enfants, visiter ce qu'ils appelaient le cousinage de Saint-Germain. Il en coûtait si peu à la puissante voiture automobile que leur avait aussi fournie la généreuse usine de Cincinnati! Quand ils arrivaient à ce pauvre village, par la route qui serpente au pied de la falaise et que la marée fluviale vient lécher ici et là, trois choses attiraient tout d'abord le regard pour entretenir ensuite leur esprit des heures durant: — à droite, dans le lointain du large, l'ile sauvage où se dresse la tour blanche du phare; tout près de la route, à gauche, avant de donner dans la courbure de l'anse, un lopin de terre sur une colline, qui jadis visiblement fut habité, et tout au fond du tableau, "sur les côtes", le clocher d'une église au milieu d'un hameau.
C'était le raccourci de leur histoire familiale.
Dès leur première visite, Jean plus vivement suggestionné par ces menus faits topographiques, ne voulut pas en écarter l'impression comme l'on fait d'une tristesse parasite dans un moment heureux. Il la conserva et en fit part aux siens qu'il conduisit sans arrêt auprès de l'église, à l'entrée du cimetière, où logeait, hélas! ce qu'il lui restait de son foyer paternel, et où pouvait s'aviver encore l'ardeur de son dévouement famihal. Il savait bien à quel endroit précis du champ funéraire on avait déposé, un jour inoubliable, la pauvre mère qui le quittait seul dans la vie. Et d'un pas sûr, il alla s'y agenouiller, comme s'il eût eu besoin de baigner un instant son âme dans les larmes de son passé pour mieux remercier la Providence de lui avoir été si propice et ne s'être pas laissé vaincre en générosité !
Et sur cette tombe perdue dans les herbages adventices, il pleura en remerciant aussi l'âme trépassée qui lui avait mis au cœur Tardeur et la foi des croyants et des vaillants.
Le lendemain, une croix de bois neuf se dressait dans les herbes abattues pour accuser ce pieux pèlerinage, en attendant que Jean Pèlerin y fit élever un monument trop somptueux pour la mémoire d'une pauvresse mais digne en tout point du cœur bien né de son enfant.
Les deux mois de cet enchantement vontils satisfaire le grand besoin que nos touristes avaient ressenti de revivre un peu de la vie canadienne? Hélas! non. — Jean ne trouve plus chez son cousin le jeune homme d'avenir qui impressionna sa jeunesse pour l'éloigner du pays natal. C'est un complice qui en sous main suggère à son esprit un nouvel état de vie pour le rattacher à son passé. A quoi bon trimer durant la vie à la recherche des biens matériels, quand on a déjà acquis l'opulence relative qui pourvoit au lendemain des
siens
Malheureusement pour nous, ils sont trop rares les Canadiens français des Etats- Unis, que la nostalgie nous ramène. Diverses causes s'y emploient. Ceux qui ont
prospéré y restent attachés par des liens de famille qu'ils ne veulent plus rompre, dussent-ils comme "la veuve éplorée d'Hector le troyen, tromper leurs regrets patriotiques et les ennuis de leur exil en se créant aussi un faux Simois ou une Xante desséchée sur les rivages de l'Ausonie"; mettons plutôt, des sociétés nationales de Saint- Jean-Baptiste dans des petits Canadas.
D'autres, pour avoir déserté la vie canadienne, traînent dans une misère relative la chaine de leurs désillusions, incapables d'en secouer l'étreinte. D'autres enfin, et c'est le plus grand nombre peut-être, mal prévenus par le défaut d'instruction, ne connaissent pas les délicatesses de cœur qui ont pu entretenir ou réveiller le sentimient national chez les Dupin et les Pèlerin.
— Ici, sur cette colline de Saint-Germain, où l'œil des anciens peut retrouver les restes décrépits d'une masure aux pignons rouges, quel beau chalet, un château si vous voulez, ne pourrait-on pas édifier,
donnant vue si large sur le grand fleuve, en face du phare indiquant la route à suivre pour affronter les périls de la mer, comme il en est aussi au milieu des écueils de la vie!
Ce beau soir d'été, quand seul avec lui, à Tendroit isolé de la grande route vicinale où vivaient autrefois si intimement les pauvres familles de la veuve Pèlerin et de Charles Després, Emile Dupin fit cette remarque à son cousin Jean, le mal nostalgique s'empara à demeure de celui-ci.
La tombée de la nuit se fait douce et impressionnante. De ces lieux autrefois si familiers aujourd'hui redevenus presque sauvages dans l'abandon et la pauvreté, Jean voit surgir le fantôme de sa jeunesse aux traits si peu riants. Il en reconnaît toutefois, il en aime la candeur; il l'associe aux souvenirs des siens auxquels il voudrait demander pardon de sa vie meilleure dans la restauration matérielle, à l'étranger. Sa figure s'assombrit, il regarde son cousin d'un œil qui va pleurer, lorsque, tout à coup, l'éclair subit du phare pénètre son esprit
comme un coup de poignard dans ses chairs vives.
Oui, c'est bien sa jeunesse, c'est Tâme et la tradition de ses ancêtres, c'est la patrie qui le rappellent en ces lieux.
Cet œil du phare! Oui, c'est bien l'amour du sol natal qui brille d'un éclat de plus en plus vif à mesure que les ombres s'épaississent à notre horizon; qui traverse la nuit de nos vicissitudes au vieil âge et nous indique le port du repos éternel où nous attendent les ancêtres!
L'américain avec son patriotisme travesti pourra désormais, revenu chez lui, sous la fumée des usines où s'élabore son bien-être, accuser de son ennui la récurrence plus ou moins rapprochée, sur ce propos raisonner encore et philosopher. Mais Jean et sa femme, pour avoir exhalé la sensation, le sentiment de leur bonheur sous le ciel bleu de la patrie, ne sauront plus qu'en mourir.
Ainsi donc en résumant ces deux états d'âme, Emile Dupin, malgré sa richesse et
son aisance innée, avec ses études et sa sagesse naturelle, ne pouvait plus s'empêcher de constater de mieux en mieux, à la vue de ses enfants grandissants, que l'âme ancestrale de sa famille ne s'était pas acclimatée au pays étranger; qu'elle était restée là-bas sur cette terre canadienne où il n'avait fait lui-même que passer, mais où elle avait provigné depuis deux cents ans, où elle avait poussé ses plus fortes racines dans tant de berceaux et fleurissait encore sur tant de tombes. Et de mieux en mieux, il comprenait, comme il l'avait dit, que lui et les siens ne seraient de longtemps encore que des dépaysés dans leur patrie adoptive.
Sa nostalgie à lui tient du patriotisme de raison.
Jean Pèlerin, au contraire, n'a vécu au Canada qu'une enfance malheureuse et une jeunesse humiliée. Quand il a quitté sa paroisse natale, il aurait pu se dire qu'il secouait sans regret de son pied la poussière de ce sol qui lui avait été si pénible. Plongé dans le grand creuset de la vie industrielle,
au milieu d'un alliage auquel il devait tant emprunter, combien il lui avait été facile d'éliminer la gangue de sa pauvreté canadienne! Pour lui peut-être plus encore que pour son cousin, il serait logique d'affectionner le milieu social où il lui fut donné de commiuer sa tare de miséreux dans le bonheur du parvenu. Mais au fond de son cœur, comme dans l'âme et la prière de sa femme, la voix douce et charmeresse de sa patrie canadienne n'attendait plus, pour le faire entendre et commander, qu'un retour même passager, et par leurs enfants, aux choses canadiennes, sous l'emprise du patriotisme d'instinct.
Sous Vœil du phare
On résiste malaisément aux attirances de Tamour propre. Une des formes multiples sous lesquelles s'accuse la griserie de cet orgueil est celle que l'on trouve dans l'adulation des siens. C'est peut-être ce qui faisait dire à l'ancien romain qu'il préférait le premier rang dans une bicoque au deuxième à Rome.
Dans le milieu social où ils sont venus vivre pour s'enrichir, les Pèlerin et m ême les Dupin sont restés confondus parmi un trop grand nombre de gens auxquels ils n'en sauraient imposer ni par leur mérite ni par leurs capitaux. Par ailleurs, les déférences de leurs subordonnés et ouvriers à gages peuvent leur paraître trop intéressées pour satisfaire désormais leur amour propre. "L'amour-propre est à l'esprit ce que la sensibilité physique est au corps".
sous L'ŒIL DU PHARE 245
Ou comme Ton a dit encore, "c'est un ballon gonflé de vent dont il sort des tempêtes quand on y fait une piqûre".
D'avoir pendant quelques semaines été l'objet d'une admiration béate; du haut de leur superbe avoir jeté des regards même généreux et compatissants sur des compatriotes exposés à l'envie, sans leur tourner la tête, les avait rendus plus sensibles aux piqûres de l' amour-propre. Le vent de cet orgueil ne soufflera pas en tempête, mais il élèvera autour d'eux, comme une poussière, mille susceptibilitités et vétilles qu'ils auraient autrefois négligées et qui assombriront maintenant l'atmosphère de leur vie américaine pour leur faire regretter la vision si claire de la vie canadienne.
Au reste, ce serait les calomnier dans leurs nouvelles dispositions d'esprit de laisser croire que c'est là leur unique regret. Nous savons bien que d'autres forces concourent à cette résultante, d'autres influences plus estimables aggravent chez eux en la légitimant la nostalgie. Jusqu'à présent, ils n'ont pas eu le temps, ou n'ont
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pas voulu affronter le tourment d'y songer d'une manière pratique. N'avaient-ils pas assez de pourvoir aux succès économiques qui assurent les loisirs après avoir dissipé les inquiétudes sur l'avenir?
Quand Emile émettait ses idées d'intellectuel cherchant une survie dans sa race plutôt que dans ses biens, Jean lui prêtait une oreille distraite comime au savant qui aime à parler; le cœur n'applaudissait pas encore à ses dires. Aujourd'hui, c'est le cœur qui s'impressionne parce qu'il est atteint, Haeret lateri letalis arundo. Et de jour en jour l'on s'apercevra que le pauvre Jean, de même que son épouse, ne sont pas tout à fait revenus de Saint-Germain.
Suivant la promesse qu'ils en ont faite, ils s'occupent sans plus tarder de l'édification du mausolée qui ornera bientôt, au cimetière de leur paroisse natale, la sépulture de leurs parents. Ce soin pieux entretient à leur esprit, un peu comme un reproche, le souvenir de ceux qu'ils avaient tant aimés et n'ont pu retrouver avec tout ce qui faisait l'objet de leurs souvenirs
sous l'œil du phare 247
canadiens. Le legs que le bon vieux pasteur avait fait au jeune ménage Pèlerin n'a certes jamais été oublié. Il y a beau temps que Jean l'a remboursé de ses premières économies au profit des œuvres paroissiales dont on parlait jadis. Mais cela ne suffit pas encore à sa reconnaissance qui réclame davantage, de concert avec son amour filial. A l'église de Saint Germain et sur la tombe de Cécile Dubreuil, les villageois conserveront quelque chose de l'admiration que provoqua chez eux le retour fastueux du couple autrefois émigré pauvre.
Tous les enfants sont au Canada: les demoiselles Ethel Dupin et Jeanne Pèlerin, au pensionnat des dames Ursulines de Québec, et les jeunes gens, l'ainé Dupin et les deux fils de Jean, au séminaire Laval.
Avec ces morts qui revivent plus intensivement à leur pensée, avec la colonie juvénile encore plus nombreuse, cette année, des Dupin et des Pèlerin qui vont s'instruire et s'imprégner de l'esprit canadien, c'est une sève de plus en plus canadienne qui s'élabore dans la vie de ceux qui sont
248 l'œil du phare
revenus à l'étranger. Mais quand elle monte dans les cœurs, c'est pour les étioler. Les deux familles transplantées ne font plus que languir.
L'industrie Bridging and Steel Works, corps sans âme, ne souffre aucunement de ces malaises. L'impulsion donnée par les nouvelles méthodes est en plein rapport; le rendement s'améliore; les dividendes s'accroissent; la force acquise, pour ainsi dire, travaille seule à l'accumulation de la richesse.
Par contre, les deux cousins qui n'auraient plus à s'inquiéter du souci des choses extérieures, voient s'introduire au milieu d'eux un hôte inaccoutumé et malencontreux : la maladie. Le docteur Dupin n'a pu s'empêcher de constater que, chez Jean, durant ces derniers mois d'automne, l'activité de l'esprit où s'entremêlent les réminiscences et les regrets des choses canadiennes, est devenu morbide. Aussi longtemps que, suivant l'expression pittoresque de Lacordaire, *'tout l'effort de ses facultés s'est tendu vers l'idolâtrie de son avenir",
Jean a vécu dans Tentraînement de cette foi en ses espérances. Aujourd'hui, c'est le culte du passé qui le rappelle, et auquel il revient sans lui apporter, sans doute, le remords d'une apostasie, ce qui serait beaucoup trop dire, mais un esprit et un cœur dégoûtés du présent. Malgré tous les éléments de bonheur dont la Providence l'entoure, il n'est pas heureux. Il n'est pas satisfait de les voir acquis; il souffre encore du gré d'en disposer. Si cet effet moral ne lui causait qu'un ennui, il n'aurait qu'à chercher l'antidote dans la richesse. Or, il y a plus qu'un effet moral et qu'un ennui. Vingt années de surmenage intellectuel et physique ont fait de lui un débile.
Cette vigueur trop ardente qui déjà s'était prodiguée au cours de ses premiers travaux scolaires, et qu'Emile avait si bien restaurée jadis avec les plaisirs du yachting, elle a eu beau jeu dans les activités industrielles, et Jean n'est plus qu'un neurasthénique, dont l'esprit se prépare à
reconnaître qu'il ne peut y avoir ici-bas de bien-être parfait sans la patrie.
Le docteur Dupin, sympathique et averti, ne devait pas, croyez-le bien, s'en désintéresser. Il prodigue à son patient non seulement les ressources de son savoir mais principalement celles d'une affection jamais démentie. Car les prodromes de cette maladie, ils sont là aussi dans son propre cœur.
"Mon Jean", lui dira-t-il un jour confidentiellement, sais-tu bien ce qu'il nous manque à tous deux, à cet âge où nous avons déjà assez longtemps vécu pour moins regarder en avant qu'autour et en arrière de nous. C'est de l'espace! Nous étouffons dans un cercle d'idées et une sphère d'action devenus trop restreints, avec tous les moyens à notre disposition d'en sortir. C'est la stagnation qui fait d'un riche imbécile un avare et d'un homme d'esprit que nous voudrions être, un parasite ennuyeux. Ces fourneaux qui fument dans l'air, cette force industrielle, notre pierre philosophale, qui convertit pour nous du minerai de fer en or, n'exigent pas que
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nous les regardions faire jusqu'à la fin de nos jours. Il y a de l'espace, beaucoup d'espace sous le ciel du Bon Dieu, en-dehors, au-dessus de cette atmosphère tout imprégnée d'intérêt mercantile, où notre âme, obéissant à ses plus nobles facultés, aimerait à planer. Qu'en dis-tu ?
— Laisse-moi sourire à l'évocation d'un souvenir de jeunesse. J'ai cru entendre mon vieux précepteur qui trouvait deux êtres chez l'homme: celui-là qui vivait comme toi altéré d'espace, il l'appelait l'ange.
— Et l'autre
— Puisqu'il est peut-être plus impérieux chez moi, j'en garde le secret. Tiens!
je connais assez ta manière maintenant pour comprendre que tu as quelque projet nouveau à me proposer. Voyons, dismoi cela. Je le veux bien, car jusqu'à présent je n'ai eu qu'à me louer de tes projets nouveaux.
— Des projets définis! Non. Des lubies fantaisistes pour commencer ? Peut-être, Et si à la suite, nous rencontrons des pro-
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jets, tant mieux, cela nous amusera et pourrait te guérir de tes ennuis hypocondriaques. Bien, moi, sais-tu, j'aimerais revoir de la neige canadienne! Oui, de la vraie neige. Non pas de ce grésil que l'on trouve un matin comme un déchet, presque une ordure, sur le sol de certains états américains; qui roule sous le pied, qui déplait autant que l'eau d'une averse intempestive et que le soleil du midi a tôt fait de dissiper; mais la belle neige canadienne tombant à demeure toute la journée grande, en cristaux multiformes, pour protéger vos champs de son édredon contre les cruelles froidures, et pour s'affermir dans les routes, douce et crissante, sous la lisse des traineaux. J'ai cette fantaisie-là d'aimer la neige canadienne. Et toi ?
— Et mxoi d'aimer un médecin qui met de la poésie dans ses prescriptions. Ta neige canadienne, elle ne manque pas, à cette date, sur les rives du Saint-Laurent. Perfide, va!
— Va donc pour la perfidie qui a déjà le bon effet de te réjouir. Ma femme a vu
sous l'œil du phare 253
les neiges alpines mais elle n'a pas encore vu celles de Saint-Germain de Kamouraska. Pouvons-nous lui laisser ignorer cela, mon cousin ? Nos enfants, dans leurs collèges et leurs couvents canadiens, comptent anxieusement les jours qui leur apportent les vacances d'hiver; si nous allions les y surprendre pour les ramener avec nous?
Je suis sûr que tu aimerais à te rappeler sur place tes prouesses de beau raquetteur?"
Jean ainsi pris au dépourvu et charmé comme un enfant sourit et acquiesce.
Toute la maisonnée s'égaye de cette détermination, car maintenant que tous les enfants sont aux études, ces deux foyers n'en font plus qu'un où les trois amours maternelles souffrent en commun de leur absence.
La vieille maman et sa nièce affectionnée sont généreuses. Elles secondent de toute leur joie même affectée les préparatifs de cette promenade dont elles ne seront pas, assez heureuses déjà de son effet anticipé sur ces deux vieillards avant l'âge qui
momentanément ne songeront plus à mourir d'ennui.
Ils sont nombreux les touristes des Etats-Unis qui visitent Québec durant les jours d'été. Confortablement installés dans l'une des pièces somptueuses du Château Frontenac, nos trois citadins de Cincinnati, en cette fin de décembre, se demandent pourquoi on n'y viendrait pas avec autant d'intérêt et de curiosité en hiver!
De son boudoir, nid d'aigle qui domine et la falaise et la rade, madame Dupin avec son mari voit donc la belle neige canadienne, sur les hauteurs de Lévis et de Lauzon, sur les coteaux déboisés de l'Ile d'Orléans, la large batture de Beauport et entre les contreforts des Laurentides, scintiller à perte de vue sous la lumière sans chaleur des matins ou le rayonnement encore plus refroidi des astres qui constellent la nuit.
L'enchantement leur met dans l'âme quelque chose de cette clarté blanche qui illumine et purifie les idées.
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De son côté, Jean Pèlerin est autrement impressionné. La féerie naturelle qu'il a sous les yeux évoque vivement à son esprit le jour, depuis longtemps oublié durant sa vie de travailleur, où il était venu y rêver "comme on rêve à vingt ans." Déjà la veille à quelques pas de ce château, au parloir de l'institution où il a revu sa fillette que l'on prépare aux vraies jouissances du bien-vivre, le fantôme de son premier amour a voulu lui apparaître. Mais il le fuit comme l'on fait des fantômes. Et comme il y a vingt ans, il lui tarde aussi de fuir ces lieux qui se prêtent à leur apparition. Cependant, ce n'est pas avec le désespoir au cœur et les larmes aux yeux qu'il veut partir, cette fois. C'est avec horreur d'un sentiment d'orgueil trop prenant, dont son état de vie actuel et le sort si enviable de sa famille lui offrent la tentation. Il n'est pas venu se venger de son mauvais sort d'antan, mais jouir de la récompense providentielle de ses mérites. Emile Dupin qu'il met au courant des scrupules de son humilité l'admire et travestit
ses déboires de jeunesse sous la plaisanterie. C'est une heureuse diversion, car ces jours-ci, au village, la chronique locale leur apprendra assez tôt que le gendre du riche monsieur Brillant, pour n'avoir pas voulu renoncer à l'art, n'est qu'un professionnel aussi pauvre que raté.
Heureusement, de ces vicissitudes de la vie Jean va plutôt trouver à s'édifier qu'à s'enorgueillir. S'il veut bien rire aujourd'hui avec son cousin du mécompte de son premier amour, il a la charité de ne rien sacrifier à la rancœur et bénit le ciel qui lui a miénagé dans la pauvreté de la famille Després son incomparable bonheur dom.estique.
Les survivants de cette famiille Després ne sont pas nombreux; une vieille maman, une fille de moitié dans tous les travaux et les soucis du foyer, et un bon fils héritier de la bicoque et du bachot paternels, qui pourvoit à la subsistance de sa mère et de sa sœur, avec l'aide discrètement dissimulée des parents riches des Etats-Unis:
réplique de son foyer natal que Jean re-
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trouve avec attendrissement. La villégiature récente à Cacouna, au milieu deTaffluence des touristes et des amusements de chaque jour, ne lui avait pas permis de reprendre contact avec ces mœurs, de revi\Te cette page aussi fidèlement vécue de son passé. Mais dans ce pauvre logis tapi sous les neiges et les glaces du rivage laurentien, il revoit sa jeunesse incertaine de l'avenir, il prête l'oreille de son cœur aux échos de l'amour fJial qui lui arrivent de tout côté. Pendant que les femmes au verbe terreà-terre s'entretiennent de la chronique comparée des choses et des usages, au grand émerveillement naïf des unes et à la verve satisfaite de l'étrangère, les trois hommes plus pratiques, dans l'entretemps des visites ici et là, chez les gens du village, qui s'honorent de leur ouvrir et leur portes et leurs cœurs, les hommes vont s'occuper d'un projet qu'Emile et Jean laisseront, en partant, bien défini, cette fois. Les deux cousins n'ont pas oublié qu'un soir de l'été dernier ils ont fait le rêve d'un châtelet bâti sur le coteau voisin, là où de pauvres
ruines affleurent encore au ras du banc de neige. Or, décidément la villégiature annuelle aux rives du Saint-Laurent restera désormais comme un besoin dans leur vie. Ce besoin nouveau n'est pas celui du Summer Resort à la mode que l'on trouve un peu partout à de si distantes latitudes sur le vaste littoral américain, besoin le plus souvent factice accusé par la vanité, mais celui qu'agrémente l'amour filial ou le sentiment patriotique. Et ils ont appris maintenant, ces deux hommes assagis par l'âge et favorisés par la fortune, que ce sentiment vivifie les cœurs non pas là où l'on vit bien, mais là où l'on a appris à aimer.
La tradition familiale oblige aussi comme la noblesse.
L'idée d'avoir un pied-à-terre au Canada, et pas ailleurs qu'à Saint-Germain, à l'écart du snobisme étranger, dans l'intimité de la parenté, occupe déjà l'esprit d'Emile et de Jean mieux qu'à l'état de projet mêm.e défini. Pendant que ces dame? en causent pour en causer, eux étudient les aspects, dressent des plans et crayonnent
sous l'œil du phare 259
des devis de construction moderne qui émerveillent le fils Charles Després. Assises bétonnées, structure métallique, lambris d'amiante, que de choses nouvelles peuvent concourir à l'édification rapide du châtelet, dont les pièces arriveront sur place toutes préparées, et qui s'élève par enchantement dans leur imagination pour recevoir ses hôtes aux premiers jours de la prochaine vacance d'été. Charles Després sera le fondé de pouvoirs. Dès que la neige fondue au soleil du printemps aura laissé à découvert le sommet de la colline, sous ses ordres les terrassiers ranimeront les décombres de l'ancienne maisonnette aux pignons rouges. Un peu plus tard, des plantations décoratives prendront racine dans le pauvre terroir que Jean spécialisa jadis de ses premiers travaux et de ses premières peines.
C'est mieux qu'une idée, mieux qu'un projet, c'est un secret qui va bien chasser l'ennui stagnant au fond des esprits. Une qui en sera surprise et heureuse, c'est Rose Després, la bonne enfant et la bonne mère, ainsi récompensée de n'avoir jamais de-
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mandé au ciel d'autre bonheur que celui des siens.
L'arrivée des excursionnistes et des jeunes étudiants rappela la joie au double foyer de Cincinnati. La santé brille maintenant sur tous les visages rassérénés.
Qu'il est donc vivifiant l'air du pays natal! Et puisque dans le bonheur com.me dans le malheur les secrets sont importuns, puisque la correspondance est plus fréquente et plus intéressée avec les parents du Canada, ne nous étonnons pas si le beau secret d'Emile et de Jean n'est pas de longue durée. Voilà de quoi causer, et tout l'hiver on en causera, en attendant que les ingénieurs et les architectes de l'usine Cincinnati Bridging and Steel Works, en un tour de main, en fassent une commande à livrer.
Sur la coUine de Saint-Germain, aux premiers beaux jours d'avril, des travailleurs étrangers s'agitent. Les alignements et les fouilles intriguent la curiosité villageoise, qui s'émotionne davantage à mesure que par le chemin de fer arrivent les pièces
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de la structure toutes prêtes et que bétonnage et armature sortent de terre'
Enfin, de part et d'autre on a si bien travaillé et si bien glosé, qu'au jour de la fête nationale de Saint- Jean-Baptiste, les portes du castel s'ouvraient à l'entrée de ses maîtres, tandis que la badauderie critique des curieux remontait au village pour s'y transformer peu à peu en une admiration envieuse.
Ce soir-là, sous les yeux des rapatriés: la vieille dame Dupin, les deux cousins et leurs femmes réunis sur la terrasse de leur somptueux logis, la grande nature canadienne a étalé toute sa splendeur, Depuis l'arête des Laurentides, que le soleil couchant dore de ses rayons alanguis, jusqu'au contour de la Pointe-Sèche, les dernières ardeurs du jour et les premières ombres de la nuit folâtrent sur vingt milles d'eau de mer, de même qu'autour des ilôts, et plus près encore au pied de l'écran de pins verts qui masquent la Montagne- Ronde.
Les jeunes cousins et cousines, dans l'exubérante gaieté de la jeunesse au sortir des
pensionnats d'études, trouvent tout en beauté dans ces êtres nouveaux, auprès de parents chéris dont ils ont durant de si longs mois regretté l'absence. Sur le rivage maintenant dégagé de la triste bordure de crans que la dynamite a pulvérisés, où le flot de la marée s'épand sur des sables fins, ils s'ébattent, ces jeunes, plus allègrement à l'air salin du large que dans l'atmosphère fumeuse et le parc fleuri de leur Home américain. Jean les regarde avec tendresse. Il se rappelle le jour où, fier aussi lui de ses débuts scolaires, là même et seul sous le regard de sa pauvre mère en deuil, il livrait à la brise du soir les premières aspirations de sa vie. Et cette vie, qu'il a faite et promenée sous des cieux étrangers, emprunte à la candeur de sa jeunesse retrouvée chez les siens, une émotion délicieuse et reconnaissante qu'il voudra faire durable. L'arpent de terre que tout enfant il arrosa de ses sueurs en lui demandant de suppléer aux oubHs de la charité publique, il le couvrira, l'entourera de fleurs comme on fait d'une chose sacrée.
Ce coin de terre, il croyait ne lui avoir laissé que les misères de son enfance et les humiliations de sa jeunesse; il se trompait. Il y était resté quelque chose de son cœur, dans la cendre des siens comme dans l'air qu'ils avaient aspiré, et dans tous ces endroits familiers qu'ils avaient longtemps animés de leur vie.
Avec tout ce qu'il aime sur la terre, il lui a donc rapporté sa richesse laborieusement acquise, mais ce n'est pas assez. Attendez! Il lui donnera encore les derniers jours de sa vie; parce que de tout ce qu'il y voit aujourd'hui se dégage comme un parfum d'idéalisme que l'on chercherait vainement ailleurs dans le même bien-être matériel, et qui prépare l'âme au surnaturel dont elle s' assoiffé aux approches de la mort.
Les éclats de voix des jeunes, la conversation animée des autres auprès de lui ne peuvent écarter de son esprit ces graves pensées.
— '*Ne croirait-on pas, dit Emile, que nous avons oublié Jean dans la Miller Street ? Il est peut-être retourné à ses ate-
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liers ou regrette de ne pas entendre d'ici le ronflement de ses hauts fourneaux qui font sa vie!"
En ce moment, au faîte de sa tour blanche, le phare s'allume. A la demi-minute, il projette un éclat que l'on dirait de plus en plus vif, dont s'enflamme, sur la rive au sud, le verre des deux tourelles rouges qui flanquent en encorbellement la façade du châtelet neuf; comme si l'âme familiale des Pèlerin, à jamais consolée, y était revenue veiller avec lui dans la nuit, pour chasser désormais de ces lieux les esprits nocifs qui causent les sinistres et les deuils.
Ce jet de lumière fatidique se reflète du même coup dans l'œil et dans l'esprit de Jean qui s'émotionne et en vient à comprendre que si un ange céleste veille sur l'avenir des famiilles, il est une âme aussi qui fait battre d'un rythme spécial le cœur des races.
Douce lumière, pense-t-il avec le poète:
*'Mon cœur à ta clarté s'enflamme;
''Je sens en moi des transports inconnus;
"Je songe à ceux qui ne sont plus:
"Douce lumière, es-tu leur âme ?"
Patrie
Restés seuls sur la terrasse, par cette belle nuit maintenant faite et sereine, Emile et Jean s'attardent dans l'échange de leurs impressions. De tous les bruits discrets qui montent à leur oreille, celui du ressac, dont la voix blanche aux accents réguliers gémit sur la berge, invite surtout à la rêverie.
"Pourquoi, dit Jean, sommes-nous donc si franchement heureux ce soir, comme il ne me souvient pas de l'avoir jamais été en aucun jour où il me fut donné de réaUser un rêve, ou d'atteindre l'objectif de mes travaux et de mes peines ? Ne crois-tu pas, Emile, qu'au pied de ce village endormi, sur cette rive encore sauvage du grand fleuve, malgré son pittoresque, il y a en effet pour nous, pour moi principalement, quelque chose que notre argent n'y a pas mis ?
— C'est ton vieux curé d'autrefois qui aurait grand plaisir à t'entendre et à te
répondre. Et peut-être sa belle âme réjouie est-elle là pour t'inspirer ces idées qui furent les siennes. Il y a, te dirait-il, ce que l'argent ne donne pas. Représentées par toutes ces choses à jamais intimes et familières qui forment Taspect du boufg natal, il y a notre préexistence dans l'histoire des ancêtres et notre survie dans l'avenir anticipé de nos enfants. Car quel est celui qui au sein de son foyer n'appréhende pas comme une misère l'exil de ceux qu'il veut y laisser après lui. Et cela, mon Jean, s'appelle l'amour de la patrie. Sans cela, mon Jean, on peut prospérer, s'enrichir, jouir encore, mais non aussi parfaitement que tu veux bien le reconnaître, ce soir, après en avoir toi-même fait la rude expérience.
" Ce sol natal sur lequel tu te sens "si franchement heureux," n'as-tu pas voulu un jour le déserter, avec désespoir au cœur et l'affront dans l'âme, comme s'il te fut permis de le honnir ? Si après sa récupération apparente sur la terre étrangère ton bonheur n'y est pas complet, c'est que tu avais laissé ici, de toi-même et des tiens, quelque chose qui ne se troque jamais. C'est la
légende, Tâme familiale que j'y ai moimême retrouvée dans des conjonctures encore moins favorables; c'est l'attachement à la vraie patrie.
'* M'est-il permis de raisonner ainsi, apparemment et personnellement à contre-sens, moi à qui mon père n'a laissé qu'un nom sans tache et des biens dans une patrie adoptive? — Oui, parce que j'en souffre; parce que l'amour de cette patrie d'adoption n'a pas de tradition pour moi.
** Je vais aujourd'hui te faire ma confession. Je n'ai pas été ce que j'aurais pu être, un jouisseur. En te quittant, là-bas, après notre rencontre sur la Méditerrannée, il y a vingt ans, j'ai vu à Rome, — "la seule grande chose aujourd'hui vivante en Europe"— partout où voulut m'entraîner la foi vive, la foi irlandaise de m.a femme, j'ai vu plus que de ''l'or et des pierres précieuses, et j'en ai rapporté un bien plus rare, plus inconnu: la vérité".
" J'ai vu les grandes choses de notre culte catholique de manière à m'en impressionner pour le reste de mes jours. Ne sois donc plus surpris de n'avoir pu retrouver en moi
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rirréfléchi qui croyait être sérieux dans ses conversations avec toi à bord du Dauphin.
" En France, ce fut pour moi un autre réveil, celui de l'âme française qui sommeillait sous une mentalité pseudo-américaniste, et dont il est si facile de retrouver l'expression dans l'histoire et les mœurs de nos pères, ici, partout au Canada. J'ai voulu en croire monsieur Hanotaux qui a écrit, comme pour toi et pour moi, ces paroles à retenir: — "Le Canada a charge d'âmes en *' Amérique, charge d'âmes et charge '* d'avenir. Il est par destination le défen- '* seur des origines françaises et latines. ** Restez attachés au tronc; là d'où vient "votre sève, là où sont vos racines, là où " est votre force. . si le Canada cherchait " une alliance ailleurs qu'en France il se " délatiniserait inévitablement."
A retenir encore ces paroles de Lacor- " daire : " Un peuple est un ensemble " d'hommes unis par la force des mêmes ** idées et des mêmes sentiments, c'est-à- " dire par leur âme".
" La vie que j'ai voulu faire ne m'a pas attaché à ce sol natal où mon père n'était
venu demander que son bien-être matériel, sans pouvoir y instaurer sa légende familiale. Et je suis un sans patrie! Tu es bien heureux, toi, de retrouver ici plus intégralement l'âme des tiens, qui te parle d'eux en ces lieux où ils sont nés et sont morts; dans la poussière des routes et l'herbe des champs qu'ils ont foulés de leurs pieds; dans le souffle qui passe sur leurs tombes; dans tous les échos d'alentour auxquels ils ont exalé leurs joies et leurs tristesses. Voilà ce que tu retrouves, en ce moment, sur ton arpent de terre canadienne, et ce que je chercherais vainement au milieu de mes valeurs américaines. Voilà aussi pourquoi, il faut bien en convenir, tu ne mourras pas à Cincinnati.
— Et pourquoi, voyons, malgré tout cela, ne mourrais- je pas à Cincinnati ?
— Parce que tu ne voudras plus y vivre aussi heureux qu'ici, puisque je réponds à ton exclamation de tout à l'heure!
** Dieu a mis l'âme des ancêtres dans les choses matérielles de la patrie, de même que l'homme se plaît à mettre l'âme de sa patrie dans un morceau de toile au bout
d'un bâton. Or mourir, c'est rallier l'Infini et aussi l'âme des ancêtres dans l'infini. C'est rallier le drapeau dans la défaite et combien plus heureusement encore, dans la victoire. Aujourd'hui, parce que les combats de la vie t'ont conduit à la victoire, ton bonheur n'est que plus grand de te rapprocher par anticipation de cette âme familiale, dans cette nature qui en a consacré le souvenir à tes yeux.
— Mon cher Emile, tes raisonnements m'égarent. Si tu le veux bien, descends un un peu de là. Ai-je parlé de mourir déjà ? Est-ce à mon âge, avec une famille d'adolescents à orienter dans le monde que l'on abdique les devoirs et les intérêts de la vie pratique, pour la philosphie in extremis?
— Ne confonds pas, je t'en prie, les devoirs avec les intérêts.
*Tout ce qui s'est fait de grand dans le " monde s'est fait au cri du devoir; tout " ce qui s'y est fait de misérable s'est fait " au nom de l'intérêt". Va, retourne là-bas, au milieu de tes ambitions maintenant à peu près satisfaites, et attends-y l'heure où le cri du devoir accompli aura meilleur
écho dans ton âme qu'ici, à cette heure même que tu trouves si franchement heureuse!
'*Ce n'est pas moi qui élabore ces idées, en philosophe, dis- tu. Je les subis comme toi; un peu plus consciemment que toi peutêtre. La première fois que je suis venu ici, j'en aurais ri. Ne l'ai-je-pas fait un peu ? durant notre croisière sur le Saint-Laurent; tu t'en souviens ? Il avait raison, ton vieux curé, et sans être in extremis, nous ferons bien tous deux de lui donner raison. A sa place et en son nom, tu vas me permicttre encore de t 'offrir un conseil. Tu es admiré ici, en\4é! Mille souvenirs de ta jeunesse sont là cachés partout pour te surprendre et t'apporter à l'improviste la consolation apparente d'avoir si bien conjuré le mauvais sort. Prends garde, il n'est pas là ton bonheur! Je te demandais, il y a un instant, de ne pas confondre le devoir avec l'intérêt; laisse-moi maintenant te prémunir contre l'inconséquence de faire place trop grande à l'argent dans l'appréciation de ton mérite. Ce sera le danger pour toi d'associer l'orgueil du parvenu
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au sentiment de Tamour patriotique et familial. Mais à cela près, jouis sans méprise non pas tant du plaisir d'être riche, que du bonheur beaucoup plus vrai de pouvoir dégager des inquiétudes de l'intérêt l'emprise des sentiments qui nous font sur terre des heures comme celle-ci. Oui, dégage, moi bien de tes jouissances matérielles ces impressions d'amour filial et d'amour patriotique, qui montent à l'âme comme une sève par les racines que le cœur plonge dans l'histoire des ancêtres et le sol natal. Et tu en auras de ces heures franchement heureuses!"
Après s'être dit bonsoir, les deux cousins ne purent de sitôt interrompre le cours de ces réflexions sur leur immutation individuelle depuis vingt ans. Jean songe moins à sa fortune personnelle qu'au changement inconcevable de mentalité qui s'accuse chez l'autre. Pendant que lui-même s'est évertué à se faire pratique, à devenir l'homme d'action dont le jeune américain lui avait si bien jadis représenté la composition et le modèle, celui-ci pour n'avoir pas voulu rester homme d'action, était
devenu, quoi ? un intellectuel, un philosophe, un moraliste, un simple rêveur peutêtre.
Emile Dupin, de son côté, se plaît à étudier Jean Pèlerin comme un spécimen qu'il soumet aux réactifs de sa théorie vaporeuse sur le patriotisme, parce qu'il ne saurait en faire l'application chez luimême. Ce n'est pas un antagonisme entre eux, mais l'homme d'action et l'homme du rêve, durant toute cette belle villégiature, vont jouer les rôles différents qu'ils ont échangés. Au reste, il n'est pas à craindre qy'aucune divergence dans leur manière de jouir de la vie ne compromette la sérénité de leur mutuelle affection. Les jeunes gens ne sont-ils pas là pour tempérer chez l'un et l'autre ce qu'il pourrait y avoir d'excessif dans ces préoccupations, et pour les attirer de jour en jour dans leur insoucieux entrain ? Les deux papas, rien moins qu'égoïstes, leur font, ce qui va de soi, une large part dans la munificence qu'ils répandent sur le village. Ils leur facilitent le plaisir si doux de se faire aimer.
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Au premier rang de ceux qui les chérissent, se trouve Charles Després, préposé au soin et à la navigation d'un superbe yacht de plaisance. Il en est tout fier, le brave caboteur laurentien, et son beaufrère Jean et sa soeur Rose ont en lui tous les dévouements de Toncle vivant pour les autres. Quant Charles est au commandement de la nef qui s'ébroue dans les eaux parfois malignes du grand fleuve, les trois mamans ne veulent plus rien craindre.
Et la jeune dame Dupin, qui très souvent les accompagne parce qu'elle aime toujours les scènes variantes, est bien près d'avoir pour son courage viril un peu de l'admiration que le vieil Augustin Blouin inspira jadis à son mari.
La grand'mère et Rose Pèlerin ont d'autres plaisirs. Dans la patrie canadienne, c'est la vie paroissiale qui leur rapporte un effluve de leur suave jeunesse. C'est leur âme pendant trop longtemps privée de son culte national, qui se dilate comme autrefois dans les dévotions du terroir, aux exercices de piété où ces dames servent maintenant d'exemples.
Et dans cette ambiance, sous l'effet de causes diverses, tout ce monde éprouve le sentiment d'un bonheur qu'il ne pourrait pas édifier ailleurs.
Toutefois, l'esprit de Jean n'a pas encore absolument capitulé: — plaisirs de vacance, se dit-il, avec l'arrière pensée, bientôt même le secret désir de retourner à la corvée industrielle. Emile, lui, ne s'y trompe pas. Il y a vingt ans qu'il s'observe, et les événements vont bientôt confirmer sa conviction.
Au mois de septembre, jeunes gens et demoiselles ayant réintégré collèges et couvents de Québec, les parents retournaient aux foyers américains. Malgré une généreuse résistance, il fut impossible à ces parents délaissés de ne pas comprendre qu'un charme s'était à jamais rompu pour eux au sein de ces foyers entourés d'activités fébriles. Leur âme dans ses aspirations, leur esprit dans ses spéculations y retrouvèrent malaisément le sens de la vie. A quoi bon, pour cette âme et pour cet esprit, un bien-être qui ne présente que des satisfactions matérielles communes à tant d'au-
très ? Combien plus naturellement avaientils à satisfaire leurs légitimes aspirations, cette âme, dans la dévotion villageoise, cet esprit et ce cœur, dans la bienfaisance et Tadmiration reconnaissante des parents et compatriotes canadiens!
Jean n^échappe plus à l'impression générale qui règne dans les deux familles. La contrainte qu'il a voulu tout d'abord exercer sur son esprit, au nom de l'intérêt et pour résister à la suggestion de son cousin, a réveillé chez lui les malaises nerveux qui lui rendent la vie pénible.
Enfin, un dernier événement s'en vient activer cette évolution. La grand'mère Dupin presque octogénaire, tout heureuse d'avoir retrouvé, dans le commerce des âmes défuntes qu'elle a aimées sur la terre canadienne, un renouveau de ferveur pieuse, s'en est allée les rejoindre. Mais en partant elle a fait promettre à son fils de parfaire cette réunion même ici-bas en inhumant ses restes mortels, non dans la terre étrangère, mais là-bas, tout auprès de sa sœur, sous le mausolée de l'amour filial, sous le ciel de la patrie, où l'on passe des heures si
franchement heureuses de la vie qu'il doit être à regretter de dormir ailleurs celles dfe l'éternité.
Emile respecta scrupuleusement cette expression de dernière volonté maternelle. Comme son cousin Jean, fils d'un père sans sépulture, il se fit un devoir sacré d'honorer celle de leurs mères.
La translation des restes de la veuve Dupin au Canada eut lieu à la fin du mois de juin. La nature canadienne brillait alors de toute la splendeur de son renouveau printanier. Et ce jour-là, l'âme émue mais dégagée de toute autre attirance, Emile et Jean s'entendirent enfin sur leur Thabor, et, puisqu'il faisait si bon d'y vivre, ils résolurent d'y dresser définitivement leur tente.
Ce n'est pas la simple villégiature qui les retiendra au castel de Saint-Germain, mais la résidence à demeure pour Jean Pèlerin, dans l'atmosphère vivifiante du pays natal, et pour Emile Dupin, un piedà-terre, dans l'entretemps des pérégrinations qu'il entend poursuivre aux pays
européens, maintenant que ni mère ni enfants ne le retiennent plus à Cincinnati.
La fabrique aux mains des intéressés en participation ou des salariés, par cette force acquise qu'elle devra de longtemps encore à l'énergie et aux capitaux de ses fondateurs, pourvoira aux luxueux besoins des deux cousins. L'un et l'autre, en attendant que la jeunesse qui doit les remplacer apparaisse sur la scène sociale, obéiront à l'appel de la mentalité qu'ils se sont faite naguère. Emile Dupin, puisqu'il est cosmopolite, parcourra le monde encore une fois, et Jean Pèlerin reprendra racine dans le terroir qui seul maintenant peut offrir à sa vie des "heures franchement heureuses".
Mieux que de ses revenus, il vivra de la foi, du souvenir et de l'amour patriotique inconscient de ses pères. Car le patriotisme es; une impression subjective qui donne aux choses et aux êtres un caractère unique, qui entretient dans notre cœur le désir inné d'en jouir en les conservant comme un patrimoine familial.
Non, la patrie, ce n'est pas le bien-être; la patrie, c'est un sentiment.
A cette terre canadienne, qui momentanément a paru lui refuser son pain, Jean Pèlerin désormais fera son bonheur de n'avoir plus à demander que Tarome des fleurs, autour de son logis, de même que sur la sépulture des siens qui l'y attendent, montant vers le ciel dans la sérénité de ses dernières années, comme l'encens propiatoire et symbolique de son patriotisme et de sa reconnaissance.
Et à la vie canadienne, il donnera les derniers efforts de son esprit assagi, dans les pratiques d'une foi ancestrale qui complète le seul vrai bonheur possible en ce monde!