‹ L'oeillet blanc; comédie en un acte en prose par Alphonse Daudet et Ernest ManuellChapitre 15 sur 26 · SCÈNE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE NEUVIÈME

fauteuil, la comtesse et derrière elle le marquis. Toutes les portes sont closes... le whist est terminé. Chut! on conspire. Contre qui? contre l'amour !

11 est fou 1

LE MARQUIS

Oui, c'est à l'amour qu'ils en veulent les quatre vieillards qui sont là... « L'amour s'en va... dit lachanoinesse; de mon temps il faisait de belles actions... il ne fait plus que de belles phrases. » La maréchale soupire en essuyant une larme au fond d'une ride: « l'amour s'en val 11 n'ya plus de dévouement en amour. » L'amour s'en va, ricane à son tour le meslre-de-Cdmp, il n'y a plus d'héroïsme dans l'amour. » Là-dessus il brandit sa béquille et le grandprévot l'applaudit. Pour le coup, le marquis n'y tient plus, et, rouge de colère, il se campe au milieu du salon, (ii so lève.) « Holà, dit-il, je suis ici pour le défendre, ce pauvre amour que vous injuriez, non! non! vous vous trompez! l'amour est toujours dévoué, toujours héroïque, toujours capable de grandes choses, prêt à donner sa vie en échange d'un sourire, et je me porte garant pour l'amour. » A celte sortie impétueuse, la table de whist répond par un éclat de rire. Le vicomte applaudit, le petit abbé se signe éperduement. Alors de sa voix la plus douce et du fond de son grand fauteuil: « Marquis, dit la comtesse, j'ai grande envie d'un de ces beaux oeillets blancs qui fleurissent là-bas, là-bas, dans mon château de Saint-Waast. »

VIRC^INIE.

Oh!

LE MARQUIS

Le marquis partit le soir môme, mademoiselle, et le voici.

VIRGINIE

Ainsi c'est pour un caprice de femme que tu joues ta vie en ce monient.

LE MARQUIS

Pour un caprice et j'en suis for.

22 L'OEILLET liLANG

Vir.GIMt.

Et cette femme t'a laissé partir ! elle n'a pas eu pitié de toi, elle ne t'a pas arrêté au seuil de sa poite? Revenez, j'étais folle, nous sommes fous tous les deux ! Non, d'un œil sourianl elle, t'a regardé t'en aller à la mort. Mais quel sang ont-elles donc dans les veines ces créatures-là?

LE MARQUIS

Ces créatures ont dans les veines un sang de race qui leur vient de très-loin et de très-haut, mademoiselle; c'est toujours le sang de ces belles amoureuses du moyen âge qui jetaient leur gant dans l'arène et qui criaient au « plus aimant! » Autrefois c'était un gant entre les griffes du lion, aujourd'hui c'est une fleur sous les balles républicaines.

VîSGINIE, après un silence.

Tu n'as plu> de .Ttè'e, n'est-ce [>as?

LE MARQUIS

Ma mère <:.->l morle^ mademoiselle.

VIRGINIE

Si tu avais eu la mère, ta mère aur.iit pleuré, et si ses larmes n'avaient pas suffi, plutôt que de le laisser partir elle t'aurait enfermé comme un enfant rebelle.

LE MARQUIS

Ah! malpeste! à la fin mon amour-propre se révolte. Une fois pour toutes, mademoiselle, apprenez-moi ce que c'est qu'un enfant et ce que c'est qu'un homme. Est-ce à la taille seulement que vous jugez cela, et ne croyez-vous pas qu'un beau sentiment soit aussi viril qu'une belle moustache? Est-ce le cœur ou les épaules qu'il s'agit d'avoir haut placé? Il serait bon de s'entendre là- dessus.

Eh! bien, puisque tu veux qu'on te traite en homme, je te demanderai, citoyen, si c'est fjire un emploi généreux de sa vie

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