‹ L'oeillet blanc; comédie en un acte en prose par Alphonse Daudet et Ernest ManuellChapitre 17 sur 26 · LE CHOEUR · texte numérisé non relu

LE CHOEUR

Pour son équipage de guerre

Sa grosse ancre ne pèse guère.

Mais notre ancre à nous

Pauvre petit chasse-marée, Tient au fond si fort, — si fort amarrée, Qu'il nous faut haler — haler — couj)s sur coups. Hissa-ho 1 .. hissa!... — Hissai... liissoué.

LE MARQUIS

Cette chanson a trois couplets, le premier me rappelle qu une barque est amarrée près d'ici, n'attendant que moi pour retourner en Angleterre.

VIRGINIE

Et puis?

Le second couplet voudra dire : Il est temps, hâtez-vous.

VIRGINIE

Il faut fuir alors...

LE MARQUIS

Ah ! nous n'en sommes pas là.

VIRGINIE

Le troisième couplet?

LE MARQU IS

Le troisième couplet signifiera : Nous sommes partis, Dieu vous garde!

VIRGINIE

Qu'attends-tu?

LE MAR QUI3

J'attendrai, s'il vous plaît, que la chanson soit finie et tout mon monde en sûreté, alors j'irai crier « vive le roi ! » sur la place de nint-Wciast.

2É L'ŒILLIiT BLANC

VlUGIME.

Tu tiens donc bien à mourir?

LE MARQUIS

Je tiens*à ne pas retourner en Angleterre sans ce que j'ai promis.

Vir.GIME.

Mais de quel droit veux-tu que pour l'aider à remplir ta promesse, je sois parjure à mon serment? Si tu as promis de-rapporter cette fleur, moi, j'ai juré de la garder.

LE MARQUIS

Je ne vous la demande plus, mademoiselle, vous aimez, je comprends tout.

VIRGINIE

Alors, je suis responsable de ta mort.

LE MARQUIS

Vous? vous n'avez pas reculé devant un mensonge pour me sauver. Que pouvez-vous faire de plus? Non, non, si je meurs c'est qu'il me semble bon de mourir, et je suis fier de prouver en succombant qu'il y a encore de l'héroïsme dans l'amour, VIR'IINIE, an bas de l'escalier.

Et ce sont ces femmes-là qui font des héros! (Elle monic rapidement l'escalier.) Tiens! Elle ne vaut pas que tu meures pour

elle. (Elle lui jetle la fleur.)

LE MARQUIS

Celte fleur, à moi. ,

VIRGINIE, descend l'escalier.

Maintenant tu as ce que tu désires. Va-t-en...

LE JIAR QUISj à deux genoux tenant l'œillet. Oh! ne me renvoyez pas encore; je suis si heureux,

VIRGINIE, sourdement.

Attends d'élre là-bas pour le dire, ce grand bonheur peut encore t'échapper.

SCtNli NiiUVlÈ-ME 2?

LE MARQUIS, triomphant, el se L'varit

Le bonheur dont je parle ne saurait m'échapper, c'est à vous que je le dois et je vous défie de me le reprendre. Oh! vous pouvez m'enlever celle fleur, la voilà, tenez. Ce que vous ne m'enlèverez pas, c'est le souvenir du sacrifice que vous venez de faire en me la donnant.

ViRGINlE, avec émotion.

Ne parlez pas de sacrifice. (Mootrani la fleur.) Il faut cela pour vous sauver, je vous le donne.

LE MARQUIS

Alors, c'est seulement une aumône que vous me faites?

VIRGINIE, égarée.

Ne m'interrogez pas... ne me demandez rien... Ce qui se passe en moi depuis une heure, je l'ignore. Je sens que je fais mal, et je ne puis me défendre de mal faire ; maintenant vous ne pouvez plus rester ici. Partez! (Tendrement après un silence.) je VOUS supplie de partir! (Voix au deiiors.) Jliséricorde! Il n'est plus temps!

LE MARQUIS

Qu'y a-t-il?

VIRGINIE, entr'ouvrant la porte.

Mon père... des paysans... On vous cherche.

LE MARQUIS

Vous voyez bien qu'il est dit que je n'échapperai pas. (il 'ten'x sortir.)

VIRGINIE

OÙ allez-vous? il faut vous cacher.

LE MARQUIS

Encore! Oh! ma foi non! Assez de lâchetés comme celai

Votre vie m'appartient, je l'ai bien gagnée, cachez-vous. .

LE MARQUIS

A quoi bon cette nouvelle humiliation, elle ne pourra me sauver.

VIRGINIE, suppliante.

Je VOUS en prie... Là! dans le pavillon... lis n'entreront pas...

LE MARQUIS, avant d'cntiir dans le pavillon. Oh! comme je vais l'aimer, si j'en réckippe.

VIRGINIE

Les voici ! (Elle va vers le fond.)

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