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L’ŒUF

Truite après trente-cinq à cinquante jours; le jeune Saumon, alourdi par une vésicule relativement énorme, n’épuise sa provision qu’au bout de cinq semaines.

Désormais réduit à ses propres ressources, soit ruses ou forces, le jeune Poisson doit combattre pour son existence et se suffire à lui-même. C’est là le moment critique de sa vie, to be or not to be, car les ennemis sont nombreux, plus nombreux encore que ceux qui chassent le frai, une des nourritures favorites de beaucoup d’animaux.

Ainsi se passe la première jeunesse du petit alevin éclos d’œufs fécondés après la ponte.

Chez les Poissons ovovivipares, où l’œuf est vivifié avant la ponte, dans l’organisme même de la femelle, l'embryon se développe à l’intérieur et les petits naissent vivants.

Les œufs de Squale dont nous avons décrit plus haut la singulière forme en oreiller, s’attachent par leurs appendices aux plantes marines à l’instar des vrilles d’une plante jusqu’à ce que le jeune Squale ait quitté la coque. Très souvent on trouve de ces poches quadrilatères vides, arrachées par la tempête avec leur support et rejetées sur la côte. Mais au moment de la ponte, le jeune embryon a déjà commencé son développement et on peut le voir parfaitement, replié en S sur lui-même et pourvu

de sa vésicule vitelline, si l’on a réussi à enlever délicate-

ment une paroi de l’œuf. Au moment d’éclore, le Squale porte en dessous une assez grosse vésicule piriforme qui disparaît peu à peu, mais qui paraît le gêner beaucoup moins que les autres Poissons, car, dès sa mise en liberté, il accuse une étonnante vivacité de mouvements.

La Blennie vivipare, Poisson qui vit sur les côtes de l’Atlantique et qui atteint environ 30 centimètres de longueur, emprunte son nom à cette particularité de la femelle de mettre bas, en hiver, jusqu’à trois cents petits qui naissent vivants. Le développement de l’embryon s’est

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fait dans l’ovaire même. Telles sont encore les Pœcilies des eaux douces de l’Amérique méridionale. Chez la Raie, le Squale, la Torpille, etc., Poissons ovovivipares, l’incubation a lieu dans un véritable réservoir incubateur interne, mais les œufs restent libres et l’embryon se nourrit aux dépens de sa sphère vitelline. Les œufs de la Raie sont pondus au moment meme de l’éclosion du jeune qui entraîne les débris des enveloppes. On évalue à trente jours la durée de l’incubation jusqu’à la ponte, qui se renouvelle successivement pendant toute la belle saison, et peut-être durant toute l’année.

La famille des Lophobrancbes, composée de Poissons osseux qui ont les branchies en houppes, présente un phénomène des plus curieux et imparfaitement connu. On sait depuis longtemps que les Poissons tels que les Syngnathes, Scyphies et surtout les Hippocampes ou « Chevaux de mer » portent leurs œufs sur eux, à la partie inférieure et postérieure du corps. On fut fort étonné de trouver qu’au lieu de la femelle, c’est le Poisson mâle qui se charge ainsi des soins du ménage, et l’on ne sait exactement jusqu’à présent comment s’opère cette translation des œufs de la femelle au mâle.

Chez les Hippocampes ce réceptacle atteint son plus haut degré de développement. La chambre incubatrice y est située, chez le mâle, un peu en avant de la queue, où elle est parfaitement visible sous forme d’une grosse ampoule. L’orifice qui mène dans ce sac est étroit et circulaire. L’intérieur, très spacieux, a ses parois creusées de logettes pour les œufs et disposées régulièrement en quinconce. La femelle en est complètement dépourvue.

Protégés de la sorte par leur père contre les dangers multiples de leur jeune âge, les petits Lophobrancbes ont bien plus de chances de conserver l’espèce que les autres Poissons abandonnés, le plus souvent dès la ponte, à tous ]es hasards d’une existence pleine de périls, En effet, le

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nombre seul des animaux qui chassent et dévorent le frai de Poisson est immense; et si l’on pense qu’à ces dangers s’ajoutent ceux que créent les changements du milieu physique, on ne s’étonnera plus des hécatombes de jeunes Poissons qui périssent annuellement avant d’avoir atteint l’âge de la reproduction. Et pourtant des bandes innombrables de jeunes viennent remplacer chaque année les disparus, et l’esprit reste confondu devant la masse des individus qui se présentent au regard de l’observateur à certaines époques de l’année sur les côtes de l’océan ou dans les grands fleuves. Rappelons-nous, à ce propos, comment nous avons vu lutter les Bactéries pour la conservation de l’espèce, par une facilité étonnante de reproduction. C’est ainsi que luttent les Poissons les plus décimés, par le nombre incalculable des œufs qu’ils pondent. Ceux d’entre eux qui, comme les Lophobrancbes et d’autres comme les Epinoches que nous allons voir prendre soin « intelligemment » de leurs petits, entourent la jeunesse de leur progéniture de garanties temporaires contre les dangers, ne produisent qu’un nombre de jeunes relativement restreint; les autres, au contraire, pondent jusqu’à des millions d’œufs par année et réagissent ainsi par le nombre contre les chances d'une destruction complète de leur espèce.

La fécondité de certaines femelles de Poisson est devenue proverbiale. Ajoutons cependant que cette fécondité n’atteint pas encore à celle de certains Insectes, comme les Termites, ou de certains Vers, tels que les Gordius, qui pondent plus de huit millions d’œufs en vingt-quatre heures, et la ponte se répète bien des fois ! Néanmoins la fécondité des Poissons reste encore étonnante.

Le Syngnathe, pour espérer la conservation de son espèce, se contente de deux cents à trois cents œufs, l’épinochette femelle porte seulement de cent à cent vingt œufs murs.

Une Carpe, une Perche de bonne taille donnent souvent

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plus de six cent mille œufs pondus et la Morue en produit au delà de deux millions et demi.

De la Blanchère trouva en février un beau spécimen de Baudroie dont l’abdomen, rempli aux trois quarts d’une substance rouge granulée, laissait échapper un long ruban composé d’une infinité d’œufs : le frai de l’animal. Ce frai rubané avait, déployé, 7 mètres de long sur 17 centimètres de large. Les œufs y étaient serrés comme les grains dans un gâteau de riz. Seule, cette mère pouvait mettre au monde des millions et des billions de petites Baudroies.

Bucklandt donne le tableau comparatif suivant de la fécondité de certains Poissons :

Poids du poisson Nombre d’œufs

Nom en grammes pondus

Truite. . .

Brochet. .

Perche. . .

Gardon. . .

Eperlan . .

Lump . . .

Barbue. . .

Sole. . . .

Hareng . .

Maquereau.

Turbot. . .

Morue. . .

Chevesne .

... Le frai pèse 15 grammes.

Esturgeon.

Un individu de forte taille donne 100 kil.

de frai.

Féra. . . .

Lotte. . . .

Tanche . .

Saumon. .

(De la Blanchère.)

Le nombre d’œufs pondus par la femelle est en rapport avec sa taille. Ainsi une femelle de Brochet de forte taille donne jusqu’à cent huit mille œufs; celle du Hareng peut en produire soixante-dix mille; une Perche de rivière, de trois cent mille à près d’un million et une Carpe

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de bonne taille, jusqu’à six cent mille. Enfin, l’ovaire de Y Hippoglossus contiendrait jusqu’à trois millions et demi, et celui d’une Morue développée jusqu’à neuf millions d’œufs !

Cependant tous les œufs ne sont pas pondus en une seule fois, car, à un moment donné, le nombre immense d’ovules qui naissent dans l’ovaire ne sont pas arrivés au même degré de développement. La ponte est ordinairement répétée plusieurs fois, au fur et à mesure que les séries sont prêtes à être évacuées. Le Goujon fluviatile met un mois pour se débarrasser de sa portée.

L’énorme quantité d’œufs qui remplit l’abdomen de la femelle le distend quelquefois démesurément et alourdit considérablement les mouvements du Poisson, comme par exemple cliez le Chabot, où l’on dirait une véritable difformité. Ainsi chargée, la femelle doit à tout prix se débarrasser de sa ponte, autrement les œufs se décomposeraient et entraîneraient sa mort. On a cependant vu des femelles mortes et déjà quelque peu altérées, contenir des œufs mûrs encore susceptibles d’être fécondés. Pour pouvoir héberger à la fois un nombre aussi considérable d’œufs, il faut que le volume des œufs soit restreint. Les œufs les plus volumineux sont ceux des Squales, des Requins, Raies, Torpilles, etc., en général, des Poissons ovovivipares. La forme et le volume des œufs de Squale leur a même valu le nom de « poches de matelot ».

Mais les œufs de Truite n’ont que 6 millimètres de diamètre, ceux du Barbeau ont la grosseur d’un grain de millet, ceux de la Chevesne, de la Perche, celle d’un grain de pavot. Plus petits encore sont ceux de l’Eperlan, de l’Ablette, du Goujon fluviatile, et presque microscopiques, les œufs de la Lotte.

L’exiguïté de la plupart de ces œufs fait qu’il est difficile de juger de leur couleur autrement qu’en masse. La coloration est d’ailleurs très peu intense, mais offre souvent de fort jolies teintes mates, dans beaucoup de

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nuances. Voici quelques exemples : œufs blancs et translucides (Ablette, Cyprin doré); blancs (Lotte, Epinoche, Apron, Fera, etc.); jaunes ou jaunâtres (Chevesne, Cyprin aspe, Truite, Ombre Chevalier etc.) ; jaune orange (Barbeau); verdâtres (Brochet, Gardon, Tanche); bleuâtres (Goujon fïuviatile); rouges pâles (Égrefin, Flétan, Saumon); rouges (Turbot).

Les œufs de certains Poissons possèdent des propriétés toxiques et peuvent produire sur l’homme des empoisonnements dont les effets semblent analogues à ceux que produit la Belladone. Tel serait le frai du Barbeau fïuviatile qui, pour le moins, serait très purgatif; tel encore le frai de la Lotte commune.

Tout autre est le frai de l’Esturgeon, connu partout, sauf en Russie, son pays d’origine, sous le nom de caviar.

Les Russes lui donnent le nom d'igrâ, en consomment et en expédient des quantités considérables. Des milliers de kilogrammes d’igrâ sont péchés annuellement dans les fleuves qui se déversent dans la Caspienne, dans la mer Noire et dans le lac d’Aral après que les Esturgeons, par bandes, ont remonté les fleuves à la recherche d’une bonne frayère.

Le frai des Poissons ovipares est composé, chez les uns, d’œufs libres, non agglutinés : ceux-là surtout appartiennent aux espèces qui pondent en hiver, et les œufs, plus denses que l’eau, tombent au fond pour y mûrir les jeunes sous une température convenable. Chez les autres, et ce sont surtout les espèces qui pondent durant la belle saison, les œufs sont réunis diversement et attachés à des corps immergés ou flottant à une assez faible profondeur, parfois à la surface des eaux, afin que les rayons bienfaisants du soleil puissent hâter le développement du jeune embryon.

Les lieux de dépôt des œufs sont ausssi variés que les stations de ces nomades aquatiques, Cependant, chaque

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espèce a sa façon spéciale de déposer son frai soit en mer, soit dans les fleuves ou dans les rivières.

En mer, le Congre dépose son frai sur les rochers; l’Égrefîn cache ses œufs dans les Algues; le Capelan, dans les plantes marines ou entre les cailloux du fond; la Vieille de mer, dans les Varechs ou sur les rochers; le Hareng se rapproche des côtes et dépose son frai près du rivage ; le Bar préfère les plages sablonneuses, où son frai, peu ou point protégé, sert de pâture à un grand nombre de Poissons qui habitent les côtes.

Dans les eaux douces courantes ou stagnantes, les plantes aquatiques, les rochers, le gravier du lit, les anfractuosités des berges, les objets flottant à la surface, sont chargés tour à tour du frai des habitants.

Le Brochet, le Gardon attachent leurs œufs aux plantes aquatiques à l’écart du bruit et du mouvement; le Cyprin doré les suspend aux végétaux, aux branches d’arbres, aux herbes immergées ; la Tanche, aux plantes aquatiques des eaux tranquilles d’un étang ou d’une rivière paresseuse; l’Ablette, aux plantes flottant au soleil à la surface des eaux; la Brême, aux herbes des rivages dans les ruisseaux bruyants mais peu rapides. La Perche, ainsi que l’avait déjà observé Aristote, laGremille, etc., choisissent, pour frayer, un endroit peu profond où la température de l’eau soit douce; elles pondent des œufs agglutinés par une matière gélatineuse en chapelets ou en cordons qui atteignent, chez la Perche, jusqu’à 2 et 5 mètres de longueur, et les attachent aux pierres ou aux plantes aquatiques environnantes parfois flottant à la surface des eaux.

La Lotte préfère les cailloux elle gravier des bords plats ; l’Ablette hiponctuée, les fonds caillouteux ; le Barbeau de rivière, les graviers des courants profonds et rapides; le Silure, le fond mou et vaseux des étangs; le Goujon, les fonds sablonneux. Quelques Poissons de rivière recherchent des endroits plus tourmentés, les courants les plus

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rapides. Tels sont : le Meunier Ide, la Truite des lacs, et l’Ombre Chevalier, qui se plaisent souvent dans les eaux limpides et torrentueuses des sources. La Truite creuse, à l’aide de sa queue, des cavités destinées à recevoir sa ponte.

A l’époque du frai, la plupart des Poissons accusent, comme la majorité des animaux, des changements très remarquables dans leurs habitudes, leur « caractère » et jusqu’à leur livrée. Poussés par un instinct des plus étonnants, beaucoup d’entre eux quittent leur séjour habituel et vont choisir bien au loin, à des milliers de kilomètres parfois, une frayère à leur convenance : ce sont de véritables migrations. D’autre part, un certain nombre de Poissons se parent à l’époque du frai d’une robe des plus brillantes, ils revêtent leur « parure de noce ».

Le Saumon est un des Poissons dont les habitudes et les voyages, grâce à la qualité de sa chair, sont le mieux connus des pêcheurs. En automne, on les voit se rassembler à l’embouchure des grands fleuves dans la mer — car le Saumon est à vrai dire un Poisson marin, quoique né dans l’eau douce — et remonter en quantité le courant du fleuve pour aller à la recherche d’une partie de la rivière où l’eau soit rapide, mais tout à fait douce. Ils remontent ainsi jusqu’à des rivières de quatrième et de cinquième

ordre.

En guides expérimentés, les vieux Saumons mâles tiennent la tête de la colonne, les plus jeunes suivent.

Les mâles ont mis leur parure de noce. Leur corps s’est illuminé de taches rouges, le ventre et les nageoires se sont vivement colorés en rouge carmin. Aucun obstacle ne les arrête dans leur marche en avant et, avec une agilité et une hardiesse surprenantes, ils franchissent, digues, sauts, rapides et cataractes, incurvant leur corps de façon à rapprocher la tête de la queue, puis se débandant subitement connue un ressort afin de franchir l’obstacle d’un bond hors de l’eau, pour retomber à

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quelques mètres de distance en amont. Tous les ans, des milliers de touristes, surtout dans le nord de l’Ecosse, vont contempler le curieux spectacle de la « montée » du Saumon.

Arrivé au but de son voyage, l’instinct sociable, qui l’attachait à ses camarades se perd dans le Saumon mâle et se reporte exclusivement sur une femelle qu’il s’associe et entraîne à la recherche d’une bonne fravère. La venue

d’un compétiteur devient alors la cause d’un duel qui ne finit que par la mise hors de combat du plus faible. Le vainqueur, aidé de la femelle, creuse ensuite dans le gravier du fond un trou de quinze à vingt-cinq centimètres de profondeur, où celle-ci déposé une grande quantité d’œufs. Sans tarder, le mâle s’approche et les arrose de sa laitance. Dès lors fécondés, les œufs sont recouverts d’une couche de gravier et le ménage temporaire se sépare, laissant au temps et à la chaleur le soin de faire éclore les jeunes Saumoneaux. L’incubation des œufs, dépendant de la température, est parfois fort longue. Après quatre-vingt-dix jours, parfois seulement au bout de cent quarante jours, les jeunes éclosent munis de leur grosse vésicule vitelline. Enfants d’eau douce, les Saumoneaux, tout en changeant de forme et de couleur, se rapprochent peu à peu de l’eau saumâtre des embouchures, ensuite de la mer. Si ce changement de milieu était trop brusque, ils périraient. Finalement ils plongent dans les profondeurs de l’océan et reviennent à l’âge de quatre ou de cinq ans, complètement changés, retrouver leur berceau pour frayer à leur tour.

Les Gardons, à l’époque du frai, remontent les rivières en bandes séparées : la première ou l’avant-garde, composée de mâles, la deuxième, des femelles, l’arrière-garde fournie par un autre troupeau de mâles.

Les Truites, qui se tiennent ordinairement dans les lacs, remontent les petites rivières à la recherche du

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courant le plus rapide. Elles s’habillent pour leur voyage d’une jolie parure.

A l’encontre du Saumon, l’Anguille fraye en mer et vit dans l’eau douce. Elle pond un nombre d’œufs énorme. A peine écloses, les petites Anguilles, délicates et ténues, commencent la montée des fleuves. Elles se rassemblent en colonnes serrées, pareilles à des masses gélatineuses, à l’embouchure des fleuves, qu’elles remontent pour se disperser dans toutes les rivières tributaires. En automne, l’Anguille à long bec regagne l’eau saumâtre ou la mer.

D’autres Poissons, tels que l’Alose vraie, l’Égrefin, le Hareng, le Goujon, frayent en troupes sans entreprendre des voyages de recherche aussi lointains. Les Égrefins se partagent alors en deux bandes : la première est celle des mâles, la seconde celle des femelles. Chez le Hareng, le nombre des femelles l’emporte de plus du double sur celui des mâles.

Le Saumon nous a déjà fourni un exemple d’un Poisson changeant de robe à l’époque du frai. La Truite revêt également une belle parure en parsemant son corps d’un joli pointillé rouge ; le Cyprien aspe, le Meunier rotengle ornent leurs écailles d’excroissances en forme de verrues. Mais ces changements sont loin d’égaler ceux qui transforment la Perche, l’Ombre-Chevalier, l’Épinoche, etc., à tel point qu’on les prendrait pour une espèce différente à livrée brillante. Pareils aux fleurs qui étalent au soleil et devant leurs visiteurs ailés, les Insectes, leurs plus éclatantes nuances, pareils encore aux Oiseaux (pii se parent de leurs plus beaux atours pour leur noce, ces Poissons revêtent leurs couleurs de fête et deviennent dès lors admirables. Chez la Perche, le corps se recouvre de reflets dorés et les nageoires s’illuminent d’un rouge vif. Chez l’Épinoche, le dos s'irise de teintes bleuâtres, éclatantes et les nageoires deviennent empourprées. L’Ombre-Chevalier se colore entièrement

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cl’unc belle couleur jaune-orange, chatoyante et luisante Cette coloration se communique même aux intestins et à la cavité abdominale.

Telle est la loi de la nature, qui nous paraît plus admirable que beaucoup d’autres parce que nous y participons et qu’elle semble partager nos goûts d’esthétique.

La plupart des Poissons, une fois la ponte et la fécondation terminées, ne s’occupent plus de leurs œufs et la mère ne connaîtra jamais ses rejetons. La Perche, la . Sandre d’Europe et quelques autres sont même sauvages au point de dévorer leur propre frai ou le petit alevin qui en provient. Mais d’après ces exemples peu faits pour donner une bonne idée de l’amour maternel et paternel des Poissons, on ne devra pas juger la totalité des représentants de la classe.

On est généralement enclin à considérer tous les Poissons comme des êtres absolument dépourvus de tout instinct supérieur, dégradés, incapables de toute manifestation autre que celles qui tendent à la satisfaction de leurs besoins. Telle est, en effet, la règle. Cependant quelques exceptions, aujourd’hui bien connues, sont tellement extraordinaires, les Poissons qui les présentent font preuve de sentiments altruistes si affectueux, qu’on ne peut se refuser de leur accorder le même intérêt bienveillant que nous accordons à l’Oiseau qui, usant de toute son ingéniosité, construit son nid pour les jeunes, et, ceux-ci éclos, les entoure d’une tendre sollicitude jusqu’à leur adolescence. Nous sommes habitués à trouver ces sentiments chez les animaux supérieurs seulement, et c’est très souvent au degré de leur développement que nous mesurons celui de notre compassion ou de notre intérêt.

Voici le Chabot de rivière (Cottus gobio), un Poisson à formes peu élégantes mais qui accuse, sous une livrée modeste, un caractère très élevé. « Nidum in fundo formai, ovis incubât, prias vitam désertants, quant nidum »,

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dit Linné dès 1766. C’est le male qui fait ainsi preuve de la plus grande sollicitude. Au mois de mars ou d’avril, il creuse dans le sable, à l’aide de sa queue, un trou, parfois en repoussant une pierre par les mouvements de son corps. Il va chercher ensuite les femelles et les amène pondre dans cette sorte de nid. Puis, ayant fécondé les œufs, il les garde avec une extrême jalousie, sans s’éloigner de son précieux trésor autrement que pour rechercher la nourriture indispensable. Doué, à cette époque, d’une grande souplesse et d’une rare agilité, il guette les manœuvres de ses voisins et s’élance comme une llèche au moindre mouvement offensif dirigé contre son nid. Il n’abandonne son poste qu’après quatre ou cinq semaines, après que les jeunes, éclos et suffisamment robustes, se sont dispersés.

Certains Gobies, tels que le Gobius niger et le Gobius comtructor des torrents d’Abasie, ont des mœurs analogues.

Nous avons déjà vu que la Truite et le Saumon creusent également des cavités dans le gravier pour y déposer leurs œufs.

Les plus intéressants des Poissons nidifiants sont les Épinoches et les Epinochettes (Gastérostéridés) , qui habitent les eaux douces et la mer en quantités tellement immenses qu’en Angleterre on les employa comme engrais et que, sur les côtes de la Baltique, on les donne connue nourriture aux pourceaux. Ce sont les plus petits Poissons de nos eaux douces ; ils sont d’une grande vi vacité de mouvements, hérissant à tout moment leur armature d’arêtes dorsales, ce qui leur a valu précisément le nom d’Épinoche ou d’Épinarde.

Vers le mois de mai ou de juin le mâle de l’Epinoche à queue lisse revêt sa parure de noce. Il commence alors la construction du nid qu’il destine aux œufs et à ses jeunes (fig. 155). Après avoir cherché au fond de l’eau un endroit où le terrain vaseux ou argileux ne lui oppose pas trop de

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résistance, il creuse un trou par où il enfonce complètement dans la vase. Ensuite, tournant vivement autour de lui-même, il produit une excavation circulaire en rejetant. de droite et de gauche la vase. La ^cavité suffisamment grande, l’Épinoche s’en va chercher aux environs des brindilles d’herbes, des chevelus de racine, etc., et

les fixe au moyen de grains de sable ou les entorime adroitement au fond de l’excavation. Bientôt celle-ci se trouve tapissée intérieurement d une couche de revêtement. Au fur et à mesure que le travail avance, le petit architecte s’assure de la solidité de son édilice en imprimant à l’eau d’assez forts courants, rejetant les matériaux

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superflus, consolidant les autres. Le plancher établi, il s’agit de faire la voûte du plafond. Brindille s’ajoute à brindille et dextrement, à l’aide de son museau, le Poisson les entrelace et les enduit de glue. Le nid s’arrondit en boule, mais afin de bien lisser la cavité et de lui garder les dimensions voulues, l’Épinoche se faufile souvent en dedans, se retourne dans tous les sens, puis continue son

Fig. 134. — L’Épinochett.e et son nid.

travail en ménageant une entrée, quelquefois deux ouvertures opposées. Elle est tout à son travail et malheur aux petits insouciants qui l’approcheraient de trop près: elle les attaquerait avec un courage féroce. Le nid est terminé : il a une dizaine de centimètres de diamètre; vous pouvez les voir, nombreux, au fond du ruisseau limpide, garnir le fond d’une série de petits mamelons.

L’Épinochette a des instincts (oui à fait pareils, mais

elle simplifie son travail et arrive au même résultat. Au lieu de creuser la vase, puis de revêtir la cavité, elle établit son nid, comme les Oiseaux, sur les plantes, contre une branche, une tige, sous une feuille (fig. 154). Elle le fait de matériaux tendres et flexibles tels que conferves, feuilles minces, etc., qu’elle entasse en boule compacte en les fixant solidement par une substance gluante contre leur support.

Puis, entamant la boule à l’aide de son museau, elle s’y enfonce complètement, et, en se retournant sur ellemême en tout sens, produit une cavité dont elle égalise parfaitement les parois et les enduit de glue. En sortant du côté opposé à l’entrée, elle troue son nid d’une deuxième ouverture.

Toute cette architecture est l’œuvre exclusive du mâle, les femelles n'en ont eu aucun souci et ne connaissent seulement pas leur nid futur. En effet, à peine leur travail fini, Épinoches etÉpinochettes mâles, brillant d’éclatantes couleurs, vont chercher dans le troupeau une femelle qu’ils mènent au nid. Celle-ci s’engage par l’une des ouvertures dans la cavité du nid, y pond un certain nombre d’œufs, puis sort par l’ouverture opposée et s’éloigne. Le mâle s’y introduit à son tour et féconde ce premier dépôt d’œufs. 11 recommence ensuite le même manège avec d’autres fe-

melles qui viennent pondre successivement jusqu’à ce que les œufs, fécondés chaque fois par le mâle après le départ de la femelle, remplissent suffisamment la cavité du nid.

Mais, tandis que les femelles restent absolument indifférentes à l’avenir de leurs œufs, le père n’a fini sa besogne qu’à moitié. Il ferme d’abord une des ouvertures du nid. Il veillera ensuite avec un soin étonnant à la sécurité

de ses protégés et à la réussite de leur éclosion. Car, non seulement il en chasse tous les ennemis affamés, mais de temps en temps, se portant devant l’unique ouverture, il produit à l’aide de son corps des mouvements d’eau

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qu’il dirige adroitement sur le frai afin de lui renouveler l’oxygène et l’empêcher de se détériorer.

Dix ou douze jours après, les soins de la petite sentinelle sont récompensés par la naissance de quelques centaines de petites Epinoches, chacune avec sa vésicule vitelline, tout un petit monde grouillant, se débattant, mais toujours sous l'œil vigilant du père qui ne livre son troupeau à la débandade que quand les petits ont acquis assez de taille et de force pour se défendre eux-mêmes des attaques de leurs ennemis.

Plusieurs autres Poissons nidifient d’une façon analogue, mais leur industrieuse activité est moins connue dans ses détails que celle des Epinoches et des Épinochettes, qui sont des Poissons de nos eaux douces et qui nous offrent ce spectacle curieux même dans les aquariums.

On cite, comme nidifiants, les Pomotis, quelques Poissons qui habitent les bancs de Terre-Neuve, les Labres (Labre mêlé et Vieille de mer), qui construiraient sur les, rochers des nids d’herbes marines semblables à ceux des Epinoches, mais beaucoup plus vastes.

On rapporte également des Silures un trait de mœurs qui prouverait leur attachement à leur famille. En cas de danger, les vieux entoureraient les jeunes pour les protéger, les laissant même se réfugier parfois dans leur cavité buccale.

Les petits alevins des Poissons éclosent au bout d’un temps plus ou moins long, plus long chez les Poissons qui frayent en hiver et à une basse température : car la chaleur avance et le froid retarde l’éclosion.

Les jeunes Poissons se développent rapidement après l’éclosion, rarement en passant par des métamorphoses. Les petits Esturgeons du Rhône ont acquis au bout de quinze jours, au mois de mai, une longueur de 20 centimètres, 60 centimètres au mois de septembre et 80 centimètres en novembre.

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Les métamorphoses du jeune âge, que nous allons voir caractériser tout un groupe de Batraciens, existent chez les Lamproies. La petite Lamproie de rivière ou Lamproie de Planer, qui habite exclusivement les eaux douces, où elle est connue sous le nom de « Sucet », naît à l’état de larve. La forme larvaire est tellement différente de la forme adulte qu’on l’avait considérée comme un animal tout à fait différent sous le nom d’Ammocète branchiale. Le corps de l’Ammocète est moins cylindrique que celui de la Lamproie adulte, la bouche est plus allongée, en forme de fer à cheval, et dépourvue de dents L’œil est comme voilé et peu distinct. L’appareil respiratoire est modifié. Au bout de deux ou trois ans, l’Ammocète se métamorphose en Lamproie adulte et ce n’est qu’alors que les femelles commencent à frayer.

Pas n’est besoin de faire remarquer combien la population des cours d'eau contribue à la richesse d’un pays. Or, depuis bon nombre d’années cette population va en diminuant, et si l’État, grâce aux connaissances plus parfaites accumulées par les observateurs sur les mœurs, le temps et les conditions du frai des Poissons, n’avait pris des dispositions éclairées, le dépeuplement des cours d’eau, en Europe, n’aurait été qu’une question de temps.

Malgré l’extrême fécondité des Poissons, les causes destructrices du frai : empoisonnement de l’eau par les usines, navigation à vapeur, braconnage et intérêt mal compris du pêcheur, déprédations des animaux de bassecour, etc., se sont déjà aggravées au point de commander le repeuplement des cours d’eau par des voies artificielles. La pisciculture moderne est arrivée à une certaine perfection, car on peut, au moyen d’appareils ingénieux, féconder artificiellement le frai de Poisson, favoriser et aider l’incubation, l’éclosion et l’alimentation de l’alevin et transporter au loin les œufs fécondés, « embryonnés », sans crainte d’avaries.

Les Chinois connaissent depuis longtemps la fécon-

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dation artificielle, et les habitants de la vallée du Kiang-si n'en retirent pas un mince profit. Mais lions les avons dépassés et nous possédons aujourd’hui en Europe quelques établissements, surtout celui de Iluningue dans l’arrondissement de Mulhouse, véritables maisons d’éducation du Poisson, où des milliers d’œufs, principalement de Salmonidés, sont fécondés artificiellement (fig. 155) et envoyés sur demande dans tous les pays d'Europe. Le trans-

Fig. 155. — Fécondation artificielle des œufs de Poisson

par la laitance.

port, des œufs emhryonnés se fait assez facilement : on les expédie dans des boîtes, où des Couches de sable ou des linges mouillés les tiennent dans un état d’humidité suffisante. Arrivés à bon port, les jeunes alevins éclosent dans des appareils à éclosion, et sont « semés » ensuite dans les cours d’eau qu’on veut repeupler. Ces appareils sont formés ordinairement d’une série de boîtes ou

auges en porcelaine ou en faïence, disposées en gradins d’amphithéâtre (fig. 156). Un filet d’eau, à la tempéra-

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turc convenable de 6 à 10 degrés, alimente l’auge supérieure, puis se déverse successivement dans les auges plus basses. Cette eau doit naturellement être suffisamment oxygénée pour répondre aux besoins de la respiration du jeune alevin. Rien de plus intéressant que de voir de l’alevin de Saumon reposant au fond de cette eau limpide, laissant voir à travers l’enveloppe transparente de l’œuf le développement des organes du jeune Poisson qu’on voit naître.

Ce plaisir, on peut se le procurer à peu de frais dans

Fig. 130. — Appareil à incubation de l’alevin de Poisson.

un aquarium et avec un grand nombre d’espèces d’œufs fécondés. Pour réussir à cultiver le jeune alevin, on n’a qu’à lui assurer une bonne hygiène et une bonne alimentation après son éclosion. Le défaut d'hygiène amène ordinairement sur les œufs le développement d'hyphes de Champignons, appelés Byssus, qui les tuent rapidement. Rappelons-nous aussi que les plantes aquatiques vertes développent, sous l’influence de la lumière, de l’oxygène dont la présence est absolument indispensable dans une eau qui prétend faire éclore de l’alevin de Poisson.

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