‹ L'œuf chez les plantes et les animauxChapitre 52 sur 52 · ŒUF · texte numérisé non relu

ŒUF

ascendant de taille et de nombre correspondant, l’espèce et la durée de l’incubation :

Oiseaux-Mouches .

Nombre de jours.

. . 12 Dinde

Nombre de jours.

Poule

Oie

Canard

Paon

Cormoran

Cygne

Pintade

Casoar

(Milne-Edwards.)

Quoique les œufs d’une ponte nombreuse soient pondus à des intervalles parfois éloignés, tous arrivent cependant à éclore presque en même temps. La mère ou les deux parents ont ainsi à nourrir, à soigner et à protéger toute leur famille dans les meilleures conditions de saison. Leurs tendres sollicitudes ne sont pas forcées de se multiplier à la fois à des travaux de nature fort diverse, tels que couvaison, préparation de la nourriture, soins divers suivant l’àge des jeunes, vigilance, etc.

Tout dans la nature, dit Flourens, et très particulièrement tout ce qui se rapporte à la fécondité, est soumis à des lois. Ces lois nous échappent souvent mais elles existent. Telle est la loi que Flourens appelle la « loi des sexes ».

Aristote déjà avait observé que, des deux œufs de la ponte d’un Pigeon, l’un était mâle, l’autre femelle, et que le mâle était toujours le premier à éclore. Flourens répéta cette jolie expérience. Il observa les pontes d’un même couple de Pigeons jusqu’à onze fois de suite : dix fois consécutives, l’œuf mâle sortit le premier. Chez d’autres Oiseaux, la prédominance du mâle n’est pas moins manifeste. Dans les nichées de Chardonnerets, Pinsons, Rossignols, etc., sur cinq œufs éclos, il y aura toujours une femelle, rarement deux. « Le philosophe, ou plutôt celui qui se croit philosophe, dédaigne ces faits qu’il regarde comme petits, comme puérils» Savoir quel esl celui des

l/ŒUF DES 01SEA

deux sexes qui naît le premier. Eh! qu’importe? Les plaisants de l’antiquité se moquaient d’Aristote et de son école. Lucien nous représente un péripatéticien qui s’applique à rechercher quelle peut être la durée de la vie d’un cousin ou la nature de l’âme d’une huître. Le naturaliste peut répondre au satirique comme au philosophe que, dans l’observation scientifique, rien n’est petit, rien n’est, inutile. Un des plus beaux privilèges de la pensée est de s’élever, par l’étude comparée des faits, même des plus petits, à la connaissance de quelque loi de la nature, chose toujours très grande. » (Flourens, Ontologie , p. 65.)

Parmi tous les Oiseaux, les Poules sont les plus précoces, car certaines races pondent déjà dès le sixième mois de leur existence. La plupart des Oiseaux ne se reproduisent qu’au bout de deux ou de trois ans ; les grands Rapaces, tels que Vautours, Aigles, etc., ne pondent que pendant la troisième ou la quatrième année, le Cygne noir d’Australie pendant sa troisième année d’existence. Parmi les Poules, on cite des cas où certaines bonnes pondeuses n’ont cessé de pondre qu’à leur quinzième année.

L’époque des amours revient, pour les Oiseaux sauvages, chaque année avec la belle saison, mais elle est très variable suivant les espèces. La meilleure preuve de l’influence de la saison, c’est-à-dire de la température et de l’état de l’atmosphère, est le fait observé en Australie sur divers Passereaux, Alouettes et Grives : importés d’Angleterre, ces Européens se sont mis à nidifier et à pondre au mois d’octobre au lieu du mois de mai, qui est le temps de leurs amours sous nos latitudes boréales.

Au temps des amours, la plupart des Oiseaux changent de livrée, d’habitation et souvent de caractère. Le Paon mâle répare alors les pertes de son plumage et étale fièrement la brillante roue de son éventail diapré; le Coq et le Dindon font reluire leurs caroncules et leur crête

l/tKUF

r>20 1/(KÜF

cramoisies; le Gypaète laisse croître sa’barbe et les Gallinacés s’arment d’ergots puissants et acérés. Le Combattant ou Paon de mer met une collerette de poils et s’arme pour le combat contre un rival aussi belliqueux que lui.

Jusqu’aux tyrans des airs, les Rapaces, jusqu’aux lourds Manchots, Plongeons et Pélicans, tous font fête à la nature et mettent leur « parure de noce ». Alors les couleurs s’illuminent, la gaieté et l’exubérance de vie se traduisent par une loquacité extraordinaire, l’amourpropre, et peut-être la fatuité, se reflètent dans une démarche assurée et hautaine. L’envie et la jalousie provoquent des combats sanglants et acharnés. Des concours plus pacifiques de danses, de parades, s’organisent sous les yeux d’une belle choisissant celui de ses prétendants qui a su la charmer par sa grâce, la beauté de sa livrée ou la virtuosité de son chant. Souvent, en effet, il y a un vrai tournoi musical, dit M. Haeckel; les mâles se réunissent en nombre devant la femelle. En sa présence ils entonnent leurs chansons et la femelle choisit pour époux celui qui lui a plu davantage. D’autres chantent seuls dans la solitude des bois pour attirer une compagne et celle-ci va trouver le chanteur qui la séduit davantage.

Ecoutons le Rossignol, non, Chateaubriand qui chante :

« Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées; lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l’oreille de l’homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l’Eternel. D’abord il frappe l’écho des brillants éclats du plaisir; le désordre est dans ses chants : il saute du grave à l’aigu, du doux au fort; il fait des pauses; il est lent, il est vif : c’est un cœur que la joie enivre, un cœur qui palpite sous le poids de l’amour. Mais tout cà coup la voix tombe ‘loi-

L’ŒUF DES OISEAUX

seau se tait. Il recommence ! que ses accents sont changés! quelle tendre mélodie! Tantôt ce sont des modulations languissantes, quoique variées; tantôt c’est un air un peu monotone comme celui de ces vieilles romances françaises, chef-d’œuvre de simplicité et de mélancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie; l’oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c’est encore l’air du temps du bonheur qu’il redit, car il n’en sait qu’un; mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur. » ( Génie du Christianisme.)

Quand l’heureux vainqueur d’un de ces tournois pacifiques ou d’un de ces combats sanglants a conquis, par sa bravoure, les suffrages de sa future compagne, alors l’instinct souvent admirable des Oiseaux se manifeste et s’exerce à la construction de leur nid, pour eux et pour la petite famille dont bientôt leur retraite va être peuplée.

Mais tous les Oiseaux ne déploient pas un art égal dans leurs travaux. Chacun fait son nid selon ses besoins et à sa manière. Les Oiseaux monogames sont généralement les architectes les plus habiles et les plus intelligents. Ils bâtissent de véritables palais, tandis que d’autres ne font que des chaumières mal construites, et quelques-uns ne confient leur progéniture à aucun abri. Le plus effronté de tous est le Coucou, un aventurier et un insolent qui, dans tous les pays qu’il habite, se dispense de construire un nid, mais, après avoir pondu un œuf par terre, le reprend et le cache dans son gosier. 11 s’envole ensuite porter son œuf dans quelque nid bien chaud de Fauvette et l’intercale entre les œufs déjà pondus de son hôte absent. Ignorante du cadeau néfaste apporté par l’intrus, la Fauvette continue l’incubation de ce qu’elle croit être sa famille et, après l’éclosion, nourrit l’étranger comme ses propres enfants. Rapace comme un ingrat, celui-ci absorbe par son appétit de Coucou la majeure partie de la nourri-

L’ŒUF

ture préparée par les parents, et se développe rapidement. Quand le malheureux ménage s’aperçoit de la présence d’un petit monstre, il est déjà trop tard : d’un coup dé ses ailes naissantes, le Coucou adolescent a expulsé ses petits frères de lait de leur berceau et s’installe plus commodément à leur place.

L’Engoulevent, la petite Hirondelle de mer déposent simplement leurs œufs par terre, entre les galets, sans même faire un trou.

Beaucoup de Palmipèdes, les Perroquets, le Casoar, l’Autruche, les Gallinacés font de même, en ayant soin toutefois de creuser une petite cavité ou bien d’amasser, pour y déposer leurs œufs, quelques brins de paille ou des amas de feuilles. Les Casoars, Émous, etc., recouvrent leur ponte de quelques feuilles sèches, et les Perroquets ainsi que les Canes s’arrachent des plumes de leur plumage pour en recouvrir leurs œufs.

Les Mégapodes, Gallinacés australiens, rappellent le mode d’incubation des Crocodiliens. Ils enfouissent leur ponte dans un mélange de feuilles, de terre et d’humus de façon à provoquer une fermentation au courant de laquelle la chaleur développée fait éclore les œufs.

Les Pingouins, Manchots, etc., creusent des sortes de terriers tandis que les Cormorans, Mouettes, etc., déposent leurs œufs dans des rochers ou bien sur des tertres.

Parmi les Échassiers, nous citerons les Cigognes qui bâtissent leur nid sur les toits et les cheminées des maisons, ce qui partout est considéré de bon augure ; les Hérons qui construisent dans les hautes forêts ; les Flamants et les Râles, ceux-ci très curieux parce qu’ils ont des nids qui flottent sur l’eau, les premiers non moins intéressants parce que* empêchés de s’accroupir sur leur ponte pour la couver, à cause de la longueur de leurs jambes, ils déposent leurs œufs sur une petite élévation, ce qui rend la couvaison possible.

Faut-il citer tous ces petits architectes bâtissant avec

L'ŒUF DES OISEAUX

un art intelligent et délicat, capitonnant leur nid des corps les plus soyeux, les plus douillets : le Bouvreuil garantissant son nid du vent, la Grèbe suspendant le sien dans les joncs au-dessus de l’eau hors de la portée de ses ennemis, les Pies, Roitelets, Huppes bâtissant dans le creux des arbres, l’Hirondelle maçonnant artistement son berceau dans l’angle d’une fenêtre! La Salangane de l’extrême Orient, parente de l’Hirondelle, après un travail laborieux, se voit frustrée de son nid par la gourmandise des Chinois, des Javanais, etc. Les nids de Salangane, en effet, faits de Varech gélatineux et agglutiné en pâte par une substance sécrétée dans le gosier de l’Oiseau, sont récoltés péniblement dans les creux des falaises et des cavernes, et vendus à un prix très élevé. Cependant les Chinois n’en font usage que connue accessoire ou friandise à peu près dans la proportion où nous employons la Truffe.

Voici le Remiz, sorte de petite Mésange, une gracieuse filandière qui se tisse un nid du duvet de différentes graines ou des aigrettes du Pissenlit. Elle lui donne la forme d’une poire, le capitonne mollement, ménage une porte pouvant se fermer et le suspend au-dessus d’un ruisseau contre une faible branche. Balancés doucement par la brise, les petits sont à l’abri de leurs plus dangereux ennemis.

Dans les régions tropicales, le voyageur admire des constructions bien plus bizarres. Ainsi le Couturier, une sorte de Fauvette africaine, doit son nom à l’habileté qu’il a de coudre ensemble deux feuilles d’un arbre au moven

d’un brin d’herbe passé à travers des trous que son bec a percés dans les bords. Il en résulte une hotte minuscule qui lui sert de nid. Le Fournier de Cayenne mérite son nom parce qu’il se maçonne une sorte de four au moyen de terre humide.

Le Bec-croisé appelé Baglafecht donne à son nid une forme spiralée et le suspend aux extrémités des branches. Les Caciques, Carouges (Oriolus, Phoceus), Anis, Bal timorés,-

Yapous, etc., sont sociables et vivent en colonies nombreuses. Leurs nids sont tantôt séparés et distincts, mais rapprochés, ou bien réunis côte à côte et parfois abrités sous un même toit. Tels sont les nids des Républicains. Pendus en grand nombre aux branches ou aux feuilles des grands arbres, ces nids ressemblent à des guirlandes de lampions, restes d’une fête que viennent de célébrer les génies de ces magnifiques palais.

Mais voici arrivé le moment de l’éclosion. Les travaux et les soins assidus de la couvaison vont être couronnés de succès; les jeûnes, les alertes et les angoisses de la mère ou du petit ménage, loin de cesser, vont redoubler, mais le prix en est bien doux : les cris joyeux de la couvée, les battements des petites ailes, la première excursion. « Le nourrisson prend des plumes, sa mère lui apprend à se soulever sur sa couche. Bientôt il va jusqu’à se pencher sur les bords de son berceau, d’où il jette un premier coup d’œil sur la nature. Effrayé et ravi, il se précipite parmi ses frères, qui n’ont point encore vu ce spectacle; mais, rappelé par la voix de ses parents, il sort une seconde fois de sa couche, et ce jeune roi des airs, qui porte encore la couronne de l’enfance autour de sa tète, ose déjà contempler le vaste ciel, la cime ondoyante des pins et les abîmes de verdure au-dessous du chêne paternel. » (Chateaubriand, Génie.)

L’amour maternel, cet admirable instinct de protection et de conservation de l’espèce, où la nature puise ses plus riches trésors de vitalité, s’est enfin épanoui dans toute sa splendeur. Nous l’avons suivi à son réveil à travers les peuples d’animaux, à' travers les pays qu’ils habitent; nous l’avons deviné dans son enfance chez l’Etoile de mer, puis chez quelques Crustacés; les Insectes nous ont étonnés par l’ingéniosité ou la froideur presque cruelle de leurs passions et de leurs calculs de mathématiciens; nous avons salué l’amour maternel chez les Épinoches, les Pipas, les Caïmans, et nous l’admirons chez le Pigeon,

L’ŒUF DES OISEAUX

l’Aigle, l’Hirondelle, la Caille, la Poule et toute cette gent ailée, au « caractère » nerveux, aux passions ardentes, que les memes instincts rapprochent si souvent de nous*.

Mais quelle différence de développement chez les jeunes Oiseaux au moment de l’éclosion! Tandis que le Passereau, l’Aiglon, le Fauconneau naissent misérables et chétifs, aveugles, ayant à peine le corps couvert de quelque mince duvet, le Poulet, le Cailleteau, le Perdreau, etc., se revêtent préalablement d’un chaud plumage, leurs yeux s’ouvrent et savent regarder au sortir de leur prison calcaire, leurs mouvements sont vifs, leurs membres développés. Que de fois le faucheur ne voit-il pas s’échapper sous sa faucille une nichée de Cailles dont quelques nouveau-nés s’embarrassent encore dans les débris de leur coquille ou se sauvent avec des fragments sur le dos! Pouvant marcher à peine, le Caneton sait déjà nager. Le jeune Grèbe ou Plongeon s’attache au dos de sa mère et s’apprend ainsi à chasser sous l’eau et à se soustraire aussi à la vue et aux atteintes des Rapaces. Un mois après sa naissance, le jeune Pingouin tente l’épreuve d’un premier plongeon. Encouragé par ses parents, il se précipite pour la première fois du haut de la falaise, suivi de près par eux. Si le saut périlleux ne lui est pas devenu fatal, s’il ne s’est fracassé contre un bas-fond, il remonte, exprime ses angoisses par des cris plaintifs et se serre contre ses protecteurs. Ceux-ci lui apprennent ensuite à chasser le Poisson, le mènent sur la haute mer et le protègent contre les vents et les ennemis jusqu’à sa majorité.

Quelques Oiseaux, entre autres le Pigeon, « allaitent » leurs petits pendant les premiers temps de leur jeunesse. Trois ou quatre jours avant l’éclosion de la ponte, les parois du jabot se gonflent et se gorgent de sucs. Elles sécrètent un liquide jaunâtre, épais, ressemblant à du lait caillé, composé de caséine, de matière grasse, de sels et d’eau. Père et mère dégorgent ce lait dans le bec

I/ŒUF

largement ouvert de leurs petits et les en nourrissent pendant plus d’une semaine. Ainsi font les Perroquets et l’Ibis religieux d’Égypte, mais, chez celui-ci, le père seul remplit le rôle de nourrice, tandis que la mère se désintéresse complètement de l’éducation de sa famille.

Dans les derniers temps, une industrie particulière s’est développée considérablement, celle des incubations artificielles. Au moyen d’appareils bien aménagés appelés « couveuses », on maintient les œufs de nos Oiseaux de basse-cour, pendant vingt et un jours au moins, à une température de 40 degrés centigrades, aussi constante que possible. On a bien soin de renouveler l’atmosphère ambiante afin de ne pas entraver la respiration des œufs qui sont, comme on sait, des êtres vivants. Toutes les expositions agricoles nous mettent sous les yeux un grand nombre de couveuses de systèmes différents où le principe est toujours le même. Les petits orphelins, picorant gaiement leur pâtée, se passent sans inconvénient des soins protecteurs d’une mère que la couveuse est destinée à remplacer avantageusement. En Afrique, on fait quelque chose d’analogue pour l’élève des Autruches dans les grands parcs où ces Oiseaux coureurs sont éduqués pour leurs plumes.

Certaines anomalies dans la forme et dans la composition de l’œuf ont de tout temps intrigué les observateurs et ont même donné lieu à toute sorte de croyances superstitieuses. 11 faut citer d’abord les œufs doubles. Au lieu d’un seul jaune ou vi tel lus, ces œufs en possèdent deux qui peuvent être accolés l’un à l’autre, ou être pourvus chacun d’un albumen propre ; le tout inclus dans une coquille simple, plus volumineuse que d’ordinaire. On cite même des exemples d’œufs triples. La cause en est fort simple : les deux vitellus ayant parcouru l’oviducte en même temps, se sont trouvés enveloppés d’une même coquille.

Il est assez fréquent de trouver chez les Poules très

L’ŒUF DES OISEAUX

jeunes, ou très vieilles, des œufs sans vitellus, composés uniquement de blanc et d’une coquille. On appelle ces œufs, œufs de coq , cocatris ou œufs blancs. Il est inutile de faire remarquer que les œufs de Coq sont appelés ainsi fort improprement. Ils sont dus à ce que, l’ovaire des jeunes Poules ne fonctionnant pas encore comme tel ou, chez les Poules vieilles, commençant à s’atrophier, les glandes de l’albumen et de la coquille fonctionnent seules et évacuent leur produit tout comme si le vitellus leur avait servi de noyau. La Poule malade signale aussi son état par la ponte d’œufs blancs. Le même fait a été constaté chez d’autres Oiseaux. Un préjugé très ancien et très répandu veut que les œufs de Coq, couvés dans le fumier, fassent éclore un Basilic ou un petit Serpent; ou bien que cet œuf soit le produit d’un Serpent et d’une Poule, d’un vieux Coq et d’une Couleuvre!

Le paysan du Bocage, à la découverte d’un œuf de Coq, se signe et l’écrase afin de le soustraire à la vue d’un chat, ce qui en ferait éclore le Basilic. Cette superstition est fort répandue, et en 1881, lorsque je voyageai dans le Turkestan, un pèlerin avait apporté de la Mecque la nouvelle récente de la fin prochaine du monde. Un Coq, était-il dit, pondrait un œuf d’où sortirait un Serpent ayant pour mission de dévorer le monde. Les Sartes s’empressèrent de mettre à mort les infortunés habitants de leurs bassescours afin de prévenir la naissance de l’œuf néfaste. Le prix du Poulet était subitement tombé à plusieurs kopecks, même qu’un jour on vint apprendre au chef de district russe la découverte du Serpent dans le corps d’une Poule. Prié d’apporter le Beptile en question, le Sarte étala triomphalement... l’intestin grêle de la Poule !

La terreur paralyse le jugement et la raison : les journaux ne nous ont-ils pas apporté d’Italie, pendant la dernière épidémie, la nouvelle de l’enterrement solennel d’un « œuf du choléra » par les habitants d’un village affolé!

Une anomalie curieuse, chez la Poule, a produit parfois

L’ŒUF

un œuf à coquille renfermé dans une deuxième coquille. Ceci résulte d’un séjour trop prolongé du premier œuf dans l’oviducte. Après avoir passé au niveau des glandes, et prêt à être expulsé, il est, par une cause ou une autre, remonté de nouveau et s’est entouré d’une nouvelle enveloppe calcaire. Le séjour trop prolongé de l’œuf dans l’oviducte peut devenir fatal à la Poule. Un de ces œufs prisonniers atteignit un poids de 12 onces. Le blanc était durci et composé de trente-six couches distinctes.

On appelle œuf harde un œuf pondu sans coquille, enveloppé simplement d’une membrane molle. La Poule privée de sels calcaires, ou très féconde, pond fréquemment des œufs bardés, mais on l’a constaté également pour le Serin et le Moineau domestique. On conserve dans les collection du Muséum un œuf bardé double de forme bizarre : c’est un sac allongé avec un étranglement médian, indiquant la séparation des deux jaunes.

Parfois on trouve à l’intérieur de la coquille, empâtés dans l’albumen, dans le jaune, ou pris dans la coquille, des corps étrangers tels que cailloux, crins de cheval, fragments d’insectes, graines, spores de Champignons, etc. Une patte de hanneton fut découverte une année où ces Insectes étaient très abondants; une autre fois un Ver, un Ascaris, encore vivant et mobile, était logé sous la coquille. Le mécanisme de cette pénétration est encore assez mal connu, mais il est très probable que ces corps étrangers remontent l’oviducte et, rencontrant le jaune et le blanc avant le dépôt de la coquille, ou au moment où ce dépôt s’effectue, se trouvent pris en dedans de l'œuf ou dans la paroi même de l’enveloppe.

Les œufs pondus peuvent ne pas être fécondés (fig. 145). Dans ce cas l’incubation reste naturellement sans autre effet que celui de hâter la putréfaction, mais ces œufs « clairs », fraîchement pondus, sont tout aussi bons et nutritifs que les autres, quoique une opinion répandue admette le contraire.

I/ŒUF DES OISEAUX

La putréfaction des œufs fécondés, intacts, se produisant sans cause apparente et, semble-t-il, au hasard, est longtemps restée un problème. Réaumur avait déjà observé, que, même pendant les fortes chaleurs, certains œufs succombent à la putréfaction tandis que d’autres, non moins frais, se conservent intacts. L’agitation violente du contenu a pour effet de hâter la décomposition ou delà provoquer.

Un œuf frais et sain, abandonné à lui-même, perd constamment de l’eau par évaporation à travers la coquille et de l’acide carbonique, par suite de la respiration interne de l’embryon, ce qui se traduit par un agrandissement de la chambre à air et une dessiccation de l’albumen. Dans un œuf en décomposition, les gaz qui se développent en abondance s’accumulent sous la coquille parfois jusqu’à produire une sorte d’explosion. On sait maintenant que la putréfaction est due à des êtres vivants: Bactéries, Vibrions et Champignons divers, qui, après s’être insinués dans l’oviducte, se trouvent pris sous la coquille comme les corps étrangers îités plus haut et se multiplient en entamant successivement le blanc et le jaune. Ces germes sont ordinairement microscopiques et échappent à l’inspection superficielle; quelquefois l’altération des œufs est due à l’envahissement, du dehors, de Moisissures qui, après s’être étendues sur la coquille, la traversent et vont se ramifier dans le blanc, puis fructifier dans la chambre à air. Il n’y a là rien de mystérieux, et l’altération de l’œuf est due aux mêmes causes que celles qui agissent dans la décomposition des fruits par exemple.

M. Dareste, disposant des œufs dans une couveuse artificielle, les uns à l’air sec, les autres à L’air saturé d’hu-

Fig. 145. — Œuf pondu non fécondé ou œuf clair.

L’ŒUF

midité, a vu les embryons de ces derniers périr par l'envahissement d’un Aspergillus. Cette Moisissure, se développant dans l’albumine, venait donner une sorte de fructification verte dans la chambre à air, puis sur les parois de la coquille. L’altération de l’air des couveuses, et ceci est un point important pour la pratique, n’agit qu’en favorisant le développement d’organismes parasites qui finissent par tuer l’embryon ; dans les œufs où ces organismes ne sont pas développés, l’embryon arrive au terme de son développement.

M. Dareste a fait un grand nombre d’expériences bien intéressantes sur la production artificielle des monstres de Poulet. Dans des couveuses artificielles perfectionnées, l’expérimentateur soumet à l’incubation des œufs de Poule maintenus dans une position verticale de façon que les deux pôles soient dirigés l’un en bas, l’autre en haut. Ou bien les œufs furent recouverts partiellement, et dans un rayon déterminé, d’une couche de vernis empêchant la transpiration et l’échange des gaz respiratoires; ou bien encore, la température du milieu d’incubation fut abaissée au-dessous de la température normale; d’autres fois, en chauffant davantage un point qu’un autre de la surface de l’œuf, la température fut répartie inégalement sur les parties de l’embryon en voie de développement.

Il résulte de ces nombreuses expériences qu’une température de 50 degrés centigrades suffit pour engager l’incubation, mais celle-ci est toujours lente et irrégulière pendant quelques jours, puis s’arrête tout à fait.

Une élévation anormale de la température pendant l’incubation active le travail embryogénique, mais elle tend à rapetisser la taille de l’Oiseau, elle produit des nains.

Les monstres, résultant d’une position anormale de l’œuf ou d’une température inégalement répartie, sont le plus souvent exencéphales ou proencéphales. Dans l’exencéphalie, la masse cérébrale ou encéphale fait compte-

L’ŒUF DES OISEAUX

tement hernie au dehors et couronne en quelque sorte l’extrémité céphalique non recourbée. Le cœur, le foie, le gésier, les intestins font saillie à travers l’ouverture ombilicale. Dans la proencéphalie, les hémisphères cérébraux font saillie sur le front sous forme de tumeur, anormale chez les embryons de race ordinaire, normale chez la race dite de Padoue, qui se distingue précisément à l’état adulte par ce caractère de race devenu héréditaire.

Parmi les dix mille œufs mis en expérience, la plupart des monstruosités accusaient un déplacement des principaux organes tels que cerveau, cœur, intestin, etc. Souvent la tête sort de l’ouverture ombilicale, le cœur remonte en dehors et vient se placer sur la tête, parfois sur le dos, comme une hotte. On sait, qu’en principe, le cœur de tous les Vertébrés supérieurs, Oiseaux et Mammifères,

est double : cœur veinent et cœur artériel, mais que leur activité est simultanée et leurs parois réunies. Or, des embryons monstrueux de Poulet ont montré au début

les deux cœurs non seulement séparés, mais battant chacun séparément comme des organes indépendants.

Supposons que, dans une coquille, nous ayons un œuf double, c’est-à-dire deux vitellus pourvus chacun de sa cicatricule. Fécondés ensemble, ces deux œufs vont se développer chacun en embryon sous une même coquille. Trouvant suffisamment de place pour se caser sans trop se gêner, les deux embryons resteront distincts et séparés puis, à l’éclosion, donneront des Poulets jumeaux. Tel est le principe dans tout le règne. Mais qu’ils soient par trop à l’étroit, leurs parois en contact se souderont entre elles, soit en haut, soit au milieu, soit vers les extrémités, et les jumeaux écloront sous le nom de monstres, de prodiges, avec une très faible chance de vitalité.

Il peut arriver aussi, et M. Dareste nous en figure de nombreux exemples, qu’une cicatricule unique développe deux ou trois embryons ou qu’il y ait deux cicatricules. L'un des embryons présente alors un développe-

L’ŒUF

ment, prédominant, mais tous deviennent monstrueux.

Ainsi naissent ces aberrations de la nature dans tous les œufs, animaux et végétaux, montrant comment le moindre écart dans la grande voie évolutive tracée par les ancêtres*, devient une cause de profonde perturbation et, le plus souvent, de complète stérilité. Mais, tandis que le jeune être au début de son existence est d’une sensibilité extrême à l’égard des agents perturbateurs, il devient, dans la mesure de son développement, de plus en plus réfractaire et finit souvent même par acquérir une sorte de plasticité qui le met à l’abri des mêmes accidents dont les suites lui seraient devenues funestes avant son entrée dans la vie active.

Nous n’entreprendrons pas ici de décrire les usages et applications de l’œuf dans l’alimentation, la vinification, la mégisserie, la peinture, laf pharmacie, etc. Constatons seulement que l’œuf est un aliment complet au même titre que le lait, c’est-à-dire que sa constitution chimique comprend à la fois les substances alimentaires les plus indispensables au développement et au soutien de notre organisme et, surtout, de celui du jeune Oiseau qui doit en faire sa première nourriture.

Faut-il rappeler que le nom d'œuf est vulgairement donné à un grand nombre de corps qui n’en ont que la forme? On appelle souvent œufs des espèces de Champignons à chapeau ovoïde, Y œuf marin est l’Oursin, et les œufs fossiles ou œufs de Molesme 11e sont que des concrétions, des géodes calcaires ou quartzeuses, parfois des espèces fossiles de Coralliaires ou d’Échinodermes.

Les calcaires miocènes de l’Auvergne conservent cependant de véritables coquilles d’œufs fossiles et le Muséum en possède plusieurs échantillons.

O11 lit dans la Vie privée des Français : « Lorsqu'on s’avisa de défendre de manger des œufs dans le Carême, le peuple se trouva fort dépourvu; il souffrit avec peine d’être privé pendant quarante jours d’un aliment si déli-

L’ŒUF DES OISEAUX 533

cieux, quoique très commun. Il vit arriver avec la plus grande joie le jour où il pourrait en reprendre l’usage; mais comme il était dévot, il crut devoir faire bénir les œufs avant de se régaler. En conséquence, l’usage s’introduisit d’aller le vendredi saint et le jour de Pâques pour les présenter à l’église. Lorsqu’ils étaient apportés à la maison, on en envoyait à ses parents et. à ses amis; on leur donnait les « œufs de Pâques » ; bientôt, pour enjoliver le présent, on les teignit en rouge, en bleu; on les moucheta, on les bariola. Le roi d’alors lui-même recevait et distribuait des œufs peints et dorés. »

L’usage des œufs de Pâques s’est conservé à travers les temps jusqu’à nos jours dans beaucoup de contrées. Dans le midi de la France les paroissiens offrent à leur curé des œufs de Pâques le jour où il va bénir les maisons. Cette coutume doit être fort vieille et voici, à ce propos, une observation personnelle qui n’est peut-être pas sans intérêt pour les ethnographes : Le 25 août 1881 nous arrivâmes au village de Pskème, situé dans les contreforts occidentaux des monts Thiàn-Schàn et habité par des lvhirghizes et des Sartes (Aryens). C’était la veille du jour de fête ou Maïram qui suit le mois de jeûne, le Ramadan. L’hôte qui nous avait cédé une chambre dans sa masure nous apporta des œufs durs, colorés en rouge, des « œufs de Maïram ».

Le mot œuf , dit Littré, vient du sanscrit avyam , où la racine est avi, oiseau, racine (fui s’est ramifiée à travers toutes les langues « indo-européennes », filles du sanscrit; ce qui nous ramène, à la fin du volume, à l’opinion exprimée à la première page.

FliN

TABLE DES GRAVURES

Figures. Pages.

Page 1