XL INTRODUCTION
poètes anglais ou au génie germanique, le décor n'est que l'accessoire, il vient au dernier rang de ses préoccupations. Ce qui l'inquiète, c'est que l'on saisisse clairement la note passionnée qu'il a voulu rendre, c'est qu'on ne se méprenne point à son sentiment, c'est que, maintenant comme dans deux siècles ceux qui contempleront de ses tableaux frissonnent du même frisson que lui-même à l'heure où il accomplit son œuvre. Fût-on disposé à lui demander compte de n'avoir pas représenté le di.\.-neuvième siècle, qu'il pourrait répondre : « Je « suis par le droit de postérité, par le droit de l'esprit, contemporain des « âges les plus reculés. J'ai peint mes contemporains de tous les siècles; u j'ai peint l'homme, son cœur, son âme, sa vie secrète, pourquoi vous « arrêter à l'épiderme, à la guenille du costume? » Et il ne ferait que revendiquer les libertés légitimes des peintres de l'idée. La nécessité du réel imposée à la représentation des mœurs modernes pouvait gêner son expression : il a préféré parcourir le monde antique et l'ère chrétienne dans toute leur étendue; il les a parcourus avec la hautaine supériorité d'un maître, d'un Beethoven faisant sortir du clavier, des notes les plus graves aux plus hautes notes, des trésors d'harmonie, de sensations et d'expression. Voilà pourquoi Delacroix aura raison de l'avenir, il a traduit absolument l'homme en vivifiant son texte de toutes les richesses acquises par l'esprit moderne. »
Au début de cette introduction, je disais que Delacroix a continué le mouvement français de nos chers maîtres du dix-huitième siècle. Oui,.sans doute, mais, d'un dernier mot, il faut établir une distinction entre leur art et le sien. L'art du dix-huitième siècle montra la grâce amoureuse et le vol élégant du moineau de Lesbie, celui de Delacroix déploie la grandeur d'envergure et l'imposante majesté du vol de l'aigle.