CHARAVAY FRÈRES
INTRODUCTION
iSTORiENs de Fart, comment nous défendrions-nous d'une émotion 1 1 profonde au moment d'entrer en contact avec les hommes de 1 1 génie, d'en retracer la vie et d'étudier leurs œuvres? Cette 1 1 émotion, à tous ceux qui les approchèrent, la majesté de leurs créations aussitôt l'imposa. A travers les siècles , elle s'est transmise jusqu'à nous, toujours grandissante, augmentée du respect des générations, dont chacune ajoutait une auréole élargie au précédent rayonnement de leur gloire.
Cependant, il y a des nuances intéressantes à noter dans le sentiment que les grands maîtres nous inspirent. Les uns, génies parfaits, calmes, lumineux, n'éveillent en nous, à l'appel de leur nom, que des idées sereines et limpides; nous avons pour leur mémoire un culte mêlé de tendresse. Les noms de Michel-Ange et de Rembrandt, de Léonard et d'Albert Durer, celui de Beethoven évoquent dans notre esprit l'image de génies plus inquiets, peut-être plus troublés, à coup sûr plus troublants, tantôt s'éloignant d'un grand vol à de bien plus hautes distances de l'homme et tantôt pénétrant au plus intime de l'âme humaine. Il s'ajoute, en dépit de nous-mêmes, à notre admiration pour eux, cette sorte d'attirante terreur qu'entraîne après soi le sublime et constant attrait de l'inconnu.
Eugène Delacroix fait partie de cette illustre famille d'artistes mystérieux sur lesquels l'enquête reste à jamais ouverte. Il appartient à ce groupe d'esprits supérieurs que l'admirable philosophe R. W. Emerson nommait : les Représentants de l'Humanité, Représentative Men. Mais en outre, il propose à nos sympathies un titre plus impératif encore. Delacroix est la manifestation suprême, dernière, et la plus haute en ce siècle du génie français dans l'art. Il
X INTRODUCTION A
continue, en lui donnant un formidable coup d'aile, le mouvement de nos chers maîtres français du dix-huitième siècle. Ils ont repris, ceux-ci, très large enfin après cinquante ans d'oubli, de dédain, leur place au premier rang dans l'histoire de notre art. C'est que leurs œuvres sont formées du plus pur rayon de l'esprit national, c'est que nos petits maîtres (on dit aussi « les petits maîtres du Nord » d'hommes dont quelques-uns furent grands), c'est que ces hommes sont plus et mieux que des peintres, mieux que de simples voyants ; ils ont les dons si précieux de leur race : l'intelligence, la clarté, la variété, l'enjouement. En outre, ils ont su être sincères, sinon toujours vrais, et, sans pédantisme, faire une prodigieuse dépense de talent.
Avant eux, quels sont les maîtres vraiment français? — Au seizième siècle la tradition flamande essaye bien de se franciser avec les Clouet; mais avec les frères Le Nain seulement apparaît la première lueur d'un art national qui ne dut rien à la triple tradition de l'Antiquité, du Moyen Age ou de la Renaissance.
Sauf ces exceptions, restées si obscures, l'École se fait toute italienne, toute florentine. Au dix-septième siècle. Le Sueur seul est Français, et dans une expression restreinte de son art, dans sa Vie de Saint Bruno ; tout le reste de son œuvre est romain, romain comme l'œuvre entier de Poussin, dont le trop prudent génie s'épuise à effacer en lui toute trace de sa nationalité. Si l'empreinte française résiste aux efforts du philosophe des Andelys, c'est à son insu et comme malgré lui. Les grandes renommées du dix-septième siècle après Poussin : Le Brun, Mignard, Jouvenet, se perdent dans l'imitation emphatique, dans la convention lourde et pompeuse, dans le ballonnement, dans le boursouflé où l'académisme infectieux des Bolonais avait conduit le mouvement si original et si honnête, si noble et si humain de l'Italie renaissant à l'art.
De ces mains point maladroites, mais solennellement ennuyeuses, l'art tout à coup monte aux mains de Watteau, de Boucher, de Fragonard, de Chardin, de Prud'hon, disons même de Greuze. Ils se succèdent l'un à l'autre, se partagent le dernier siècle, et, en dépit des Lagrenée, qui se cramponnent à la tradition immobilisée, glacée, ce sont eux, ces petits maîtres, qui fondent l'École française et qui sont les seules gloires de leur époque.
Ils ont eu double mérite. Peintres, c'est-à-dire, au point de vue de la
technique, hommes de métier, ils sont revenus à l'étude directe des beautés naturelles, saisies dans la pleine lumière du soleil; artistes, c'est-à-dire, au point de vue de la conception, poètes, ils ont renoncé à la m3ahomanie du grand siècle, ils ont relégué au magasin d'accessoires toute la friperie mythologique, tous les mannequins héroïques, qui trompèrent tant de gens et firent, pour un temps, considérer comme créateurs des metteurs en scène qui n'étaient que d'habiles gens, des artisans de quelque adresse en marqueterie pittoresque.
Tant de fantaisie, d'éclat, d'imprévu, tant de songes ailés sous la brosse de Watteau, tant de grâce chez Boucher, d'esprit chez Fragonard , tant de finesse chez les Saint-Aubin, chez les vignettistes, tant de volupté chez Clodion, tant de vérité, de pénétrante observation chez La Tour, tant de science enfin et tant d'honnêteté, de force, de grandeur sous une apparente simplicité, de tels miracles de couleur dans le talent de Chardin ne purent sauver l'École française.
De la liberté conquise elle abusa Jusqu'à la licence , et l'homme au cothurne, le plus brutal et le plus froid des maîtres — car c'était un maître — éteignit le soleil dans les arts, étoufîa toute vie, tout rayon, toute vérité, toute passion en peinture, et, par suite, dans toutes les manifestations plastiques. Rien de ce qui exige du goût n'échappa aux atteintes de la férule. Jusqu'au mobilier, jusqu'à la mode, tout se fit pétrifiant d'ennui sous l'infîucnce de David. Et cependant une page, digne d'un plus grand que lui, dans l'œuvre de David, son Marat assassitié^ ce Marat, sinistre héros d'une belle peinture, aurait dû suffire pour éclairer cette dure intelligence et l'amener à la seule théorie vraie en fait d'art : la passion.
Car voilà ce qu'ils avaient et ce qu'ils étaient, ce qui les grandissait, les exaltait, les faisait artistes, les artistes du dix-huitième siècle : ils croyaient à quelque chose, ils croyaient au plaisir, l'aimaient, voulaient le rendre et, sous toutes les faces, le représenter, le communiquer; ils avaient une passion, celle de la grâce élégante, de tout ce qui est aimable, charmant, fait pour plaire, la passion de la femme, de tout ce qui la touche, l'accompagne, lui est séant, encadre et fait ressortir les séductions de sa beauté. — Sans doute, un peuple artiste peut avoir une passion plus noble, mais telle quelle cependant, il n'en fallait pas davantage pour créer tout un art.
INTRODUCTION A
Et le plaisir lui-même, à bien y regarder, n'a-t-il donc pas sa noblesse, lui aussi, et même sa moralité ! L'art du plaisir est-il un art frivole ? On l'a dit. Mais, qui dit cela ? Le très suspect puritanisme des races mystiques et iconoclastes qui condamnent l'art, même le plus élevé, comme un plaisir. Tous les grands civilisateurs pourtant ont affirmé la grandiose importance des arts et des enchantements qu'ils suscitent; ils ont préconisé l'utilité sociale et la nécessité humaine des jeux, des fêtes, du plaisir.
Dans les angoisses du combat pour l'existence, dans l'incertitude de l'équilibre social, dans l'amertume, dans l'étonnante et constante tristesse des temps, ces délicatesses, ces gaietés, ces voluptés mettent un rayon de lumière qui illumine les sévérités, les soucis et les ombres de l'heure présente. A merveille, elles s'associent aux mouvements graves et puissants de la philosophie des empires, comme aux profondes ironies de la politique.
Il y a chez l'homme une réelle noblesse à vouloir et à savoir orner de cette façon l'aridité de son séjour terrestre, à en dissimuler les douleurs et les terreurs sous un voile de magnificence qui les pare sans les faire oublier.
Des esprits étroits, d'assez pauvres moralistes, chagrins plutôt qu'austères, dépourvus d'histoire et de philosophie, ont confondu cette faculté privilégiée, ce pouvoir de haute origine, avec le très vulgaire besoin de s'étourdir. Ils l'ont comparé à la soif de quelques malheureux pour les boissons enivrantes. Ils n'ont pas compris que le plaisir est une des lois éternelles de la nature humaine, pratiquée par tous les peuples et dans tous les âges, loi nécessaire, loi d'équilibre moral, loi d'harmonie vraiment providentielle.
Le comte Joseph de Maistre a osé réhabiliter le bourreau : quel penseur osera donc écrire la réhabilitation du plaisir et dire enfin tout ce qu'il y a dans le plaisir de stoïcisme et de grandeur? Ce n'est point ma tâche.
Ma tâche ici est plus modeste et j'y reviens.
« Il ne nous reste sur la vie des grands maîtres que peu de renseignements auxquels l'histoire puisse se fier. Il est fâcheux que nous soyons si mal servis dans le désir naturel de nous instruire de ce qu'ils ont été, de la vie