I.ŒUNRE l)K DELACROIX
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qu'ils ont mencc, car le plaisir de jouir de leurs ouvrages ne nous sulîît pas : nous voudrions faire connaissance avec leurs personnes, bien plus, avec leurs bizarreries et leurs passions; nous aimerions au moins à les trouver des hommes comme nous, dans la partie la plus vulgaire de la vie. Peut-être est-ce un secret sentiment de jalousie qui nous fait désirer de les rapprocher de nous, en les abaissant à notre niveau. Peut-être est-ce un sentiment de ce genre qui a contribué à défigurer leur histoire, les montrant quelquefois sous un jour trop défavorable; comme aussi une admiration excessive sY-st plu souvent à les exalter outre mesure.
« Presque toujours, les événements de leur vie ont été arrangés selon le caractère qu'on leur supposait d'après leurs ouvrages. Tantôt ce sont des apologies écrites par leurs élèves et leurs amis, tantôt ce ne sont qu'anecdotes et traditions incertaines, recueillies par des hommes d'une époque postérieure à celle où ils ont vécu.
« On a peine à se figurer qu'ils étaient souvent des hommes simples, s'ignorant presque eux-mêmes, échauffés à la vérité par une passion douce pour leur art, dont ils faisaient l'occupation la plus chère de leur vie; poussés plutôt par un désir d'exprimer les idées qui les remplissaient que de jouer un rôle et de poursuivre un fantôme de réputation. En général, on ne s'est occupé d'eux qu'après leur mort, ou après que leurs ouvrages, ayant jeté beaucoup d'éclat, il était difficile de remonter aux événements qui avaient entouré le berceau de leur renommée. On peut donc dire qu'ils ont reçu la noblesse de leurs ouvrages, au rebours des gentilshommes, enfants souvent dégénérés d'illustres pères. Cet éclat de leurs travaux, en rejaillissant sur leurs personnes, est venu trop tard pour adoucir l'amertume d'une vie si souvent pleine de traverses, et n'a presque jamais servi qu'à éclairer leurs derniers pas dans une carrière pénible. »
Ces regrets, qui sont en même temps des vœux quant à la façon dont il faudrait écrire la biographie des maîtres, c'est un maître qui les a exprimés, c'est Delacroix lui-même dans son Essai les artistes célèbres (ancienne Revue de Paris^ tome XI, page i3H). Nous devons donc en tenir compte. C'est pourquoi, et nous ne nous lasserons jamais de le faire, appelé à parler une fois de plus de l'œuvre considérable d'un génie si complet, il nous a paru intéressant de « remonter aux événements qui ont entouré le berceau de sa
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renommée », de rechercher la genèse de son talent, de retracer, pour employer le mot si juste de Gœthe, ses « années d'apprentissage. »
Les historiens de Eugène Delacroix ne le prennent habituellement qu'en 1822, à ce premier Salon où il exposa. Dante et F/r^-zVe. Arrêtons-nous d'abord aux neuf années qui précèdent : 181 3- 1822.
Delacroix (Ferdinand -Victor-Eugène) est né le 7 floréal an VI (26 avril 1798), à Charenton-Saint-Maurice, aux portes de Paris. Son père, alors ministre de la République Française auprès de la République Batave, ancien avocat au parlement, avait été secrétaire de Turgot, puis député de la Marne à la Convention; plus tard, il fit partie du Conseil des Anciens, fut ambassadeur en Hollande, préfet des Bouches-du-Rhône, après le 18 brumaire, et enfin de la Gironde. Il mourut à Bordeaux en i8o5. — Sa mère, une demoiselle Œben, était d'une famille d'artisans-artistes, fille de l'ébéniste Œben, luimême élève de Boulle, et qui réparait les œuvres de son maître. Il sculpta des bordures d'estampes pour la grande marquise. Madame de Pompadour; cela seul est un brevet de maîtrise.
Le plus lointain souvenir que l'on ait sur Eugène Delacroix a été conservé par Alexandre Dumas père dans un de ces récits où son invention de romancier n'était point chiche d'ornements imaginaires ajoutés à un fond de vérité. « La jeunesse de Delacroix, dit-il, fut un accident éternel. A trois ans, il avait été pendu, brûlé, noyé, empoisonné, étranglé.» Le docteur Véron, dans ses Mémoires d'un Bourgeois de Paris, répète l'anecdote pour lui avoir été confirmée par le maître, à qui il aurait dit à ce sujet : « La Providence voulait que vous fissiez le Massacre de Scio et vous réservait un siège à l'Institut. » On retrouve la trace des mêmes faits dans les Notes de Léon Riesener publiées par M. Philippe Burty.
Il nous reste sur l'enfance de Delacroix d'autres témoignages où apparaît sa personnalité. M. Edouard Rodrigues, un beau et excellent vieillard, bien connu du monde musical, et mort récemment, racontait à M. Alfred Robaut, qui nous l'a rapporté, comment il l'avait connu. « J'étais bien jeune, quand je vis Eugène Delacroix pour la première fois, disait M. Rodrigues. J'avais dix ans, et lui, sept. C'était chez un de ses oncles, ami de mon père. «Voyons, Eugène, travailles-tu bien?» lui dit son oncle. « Oh! oui, tiens, je vais te réciter la dernière fable que j'ai apprise. »
Et il se mit à débiter avec feu ces quelques vers :
Un bloc de marbre était si beau Qu'un statuaire en fit l'emplette.
Qu'en fera, dit-il, mon ciseau?
Scra-t-il dieu, table ou cuvette?
Il sera dieu; même je veux Qu'il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains
Il paraît que ces derniers mots surtout furent prononcés d'une façon si énergique, déclamés avec un accent si terrible, qu'on ne pouvait croire qu'ils sortissent de la bouche d'un enfant. Son jeune ami en fut frappé au point de ne jamais l'oublier. Déjà il avait le feu, la passion, la faculté de s'assimiler et d'exprimer, qui fait les grands artistes dramatiques. Ne faut-il pas voir là l'origine du penchant que Delacroix eut toujours pour le théâtre comme pour le roman d'action et qui lui inspira tant d'œuvres admirables, notamment les scènes de Faust, de Gœt:^ de Berlichingen^ à'Hamlet, du Co7^saire, de Lara^ du Giaoïir, d' h'anJioë ? Évidemment il n'arrivait à cette justesse si expressive du geste, à une mimique si caractéristique du mouvement, que par la spontanéité avec laquelle il évoquait le personnage du poète, entrait dans son rôle, se le jouait à lui-même, comme il le comprenait et comme il eût voulu qu'on l'eût représenté. Formuler ainsi un type original et lui donner la vie, est le don le plus précieux du comédien. Delacroix l'avait.
On sait aussi, par Riesener, par M. Moreau, qu'il eut très jeune un goût déclaré pour la musique, il le conserva toute sa vie. Ses lettres en font foi. Ce goût eut même chez lui, pendant quelque temps, l'ardeur d'une vocation qui ne céda qu'à l'éntraînement d'une vocation plus forte. En 1824, à l'époque du Massacre de Scio^ il n'avait pas encore abandonné son instrument favori, le violon, sur lequel il se plaisait à retrouver les mélodies des No:{:^e, de Tancrède, de Don Juan, entendues la veille. Auditeur assidu des concerts du Conservatoire, plus tard il ne manque pas une soirée d'Halévy, de Berlioz; il est l'ami de Franchomme, d'AUard, de Prudent, de Batta, de Delsarte, de Valentin Alcan, ce grand maître ignoré, de Chopin surtout dont, à diverses reprises, il fit le
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portrait. L'émotion musicale inspire le peintre. «Il nous souvient à ce propos,» dit M. Moreau, « qu'un jour du mois d'août i856, visitant avec Delacroix ses fresques de Saint-Sulpice, encore enveloppées de leur chemise de planches, il nous montrait avec complaisance cet ange magnifique qui, dans le tableau de VHéliodore, frappe le profanateur de sa verge vengeresse. Le morceau venait à peine d'être achevé et le maître attribuait sa réussite exceptionnelle à cet état indéfinissable de la pensée dans lequel l'avaient plongé les sons de l'orgue jouant le Dics irœ. Et à l'appui de cette observation, il se plaisait à nous citer un second exemple de la sensation éprouvée et du résultat obtenu, à propos de sa Descente de Croix de l'église Saint-Denis du Saint-Sacrement : là c'étaient les chants religieux du mois de Marie qui, au dire du maître, avaient favorablement influé sur l'exécution de son œuvre et lui avaient inspiré notamment cette pose si douloureusement abandonnée de la Madeleine évanouie. »
C'est au Lycée Impérial (Louis le Grand) que Delacroix fit ses études universitaires. Il y eut pour condisciples le docteur Véron et aussi Philarète Chasles, cet esprit éminent, si large et si varié, que ses contemporains n'ont pas classé à son véritable rang, très au-dessus des doctrinaires et des pédants pseudo-spiritualistes. Philarète Chasles a, dans ses Mémoù^es , tracé du Delacroix d'alors un portrait étrangement vivant et à coup sûr ressemblant.
« ...J'étais au lycée avec ce garçon olivâtre de front, à l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure, à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs, abondants et crépus, trahissaient une éclosion méridionale... Eugène Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée que, dès sa huitième ou neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait des raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant et torturant, multipliant la forme sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur... Tout était véhément chez Delacroix, même son amitié, qu'il m'a conservée jusqu'à la mort... »
C'est Delacroix en i8i5. Il était encore au lycée. Déjà, connaissant le peintre Guérin, il allait voir chez celui-ci ses tableaux du Salon et se proposait de passer quelque temps dans son atelier, quand « il ne serait plus à ce lycée, pour avoir au moins un petit talent d'amateur. » (Lettre du ib août i8i5.) Les premières impressions pittoresques lui vinrent, d'après Riesener,des Mi7r/r''5 du Corrège,
qui nous turent enlevés précisément en cette année i8i5. Beaucoup plus jeune, il assistait fort ému à l'exécution du médaillon de son père par un sculpteur italien, et ce n'est pas une hypothèse gratuite que d'attribuer une égale influence à la vue d'une peinture de Goya qu'il eut constamment sous les yeux pendant toute sa jeunesse, et même beaucoup plus tard. Je parle du portrait de M. Guillemardet, ami et collègue de son père à la Convention, et qui avait signé comme témoin à son acte de naissance. Les fils de ce Guillemardct restèrent les plus intimes amis de Delacroix. Le portrait est aujourd'hui au Louvre.
« Dès sa huitième année, il couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes,» dit encore Philarète Chasles. On en connaît même d'une date antérieure. Sur un petit almanach de 1804, décrit par M. Burty, on rencontre des dessins enfantins à la mine de plomb, une marguerite, un profil de jeune homme, deux urnes, deux bonshommes debout.
En [ 8 1 3, il dessine pour son camarade de collège, Blondel, le frontispice d'un petit album qu'il accompagne d'une soixantaine de vers (1) où l'imagination ressort déjà dans toute sa tendre souplesse. Si les vers sont malhabiles, les idées sont charmantes et pleines de cœur. Deux amis embrassent des carrières opposées. Lui, Delacroix, étudie les poètes anciens et se dirige vers les lettres et les arts. Ce qu'il veut surtout, c'est « rester simple » et « ne pas s'éloigner de la nature ». Son ami, au contraire, suivra la carrière des sciences :
Le sentier que tu suis est plus âpre et plus rude.
Et il exprime la crainte que la diversité d'études ne refroidisse leur amitié :
Don du ciel, aimable amitié,
Je crois pouvoir compter encore
Sur celui que choisit mon cœur.
Combien je bénirais ton heureuse puissance. Si tes efforts pouvaient combler mon espérance Et d'un feu presque éteint ranimer la tiédeur!
Dès 1814, il fait un premier essai de gravure sur un fond de casserole: un bossu, un profil de « Bonaparte » , un officier bien campé sur un cheval au galop. Cela est encore un peu puéril, mais un burin de la même année est déjà très
(i) Voir au supplément (n° 1458) la composition qui accompagne ces vers.
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supérieur. Dans les blancs, sur la planche, retrouvée en quelque tiroir, d'un entête de lettre officielle de la préfecture des Bouches-du-Rhône, il grave divers motifs : un moine assistant un condamné, une tète d'homme à cheveux longs, que je prendrais volontiers pour un portrait de Murât, et surtout un buste d'officier portant cuirasse, écharpe et bâton de commandement, dans le goût des cavaliers de Rubens et de Van Dyck. A la sûreté du trait, ce dessin me paraît exécuté d'après une ancienne gravure. De là date sans doute l'habitude qu'il prit et conserva « de faire chaque jour des croquis en quelques traits d'après des gravures dont il s'attachait à rendre le caractère le plus saillant. Rubens lui en avait donné l'idée. Il avait lu quelque part que ce fut à cet exercice journalier, pendant le temps qu'il passa en Italie, qu'il acquit une grande facilité, ainsi qu'à des études profondes d'anatomie. Celles que Delacroix a faites lui-même et qu'il m'a données dans ce but sont extrêmement remarquables. » Ce détail nous est fourni par M. Lassalle-Bordes dans certaines Notes communiquées à M. Philippe Burt}^, où l'ancien praticien de Delacroix a parlé de son maître en des termes difficiles à qualifier, et qui n'ont fait de tort qu'à lui-même.
En 1816, Delacroix entre chez Guérin, le peintre de Alarciis Sextus^ qui travaillait alors à son tableau de Enée et Didon. Il s'y lia avec Géricault, déjà célèbre pour avoir exposé V Officier de chasseurs à cheval (18 12) et le Cuirassier blessé (18 14), mais qui venait encore à l'atelier pour y peindre le modèle vivant. Il entre alors dans la féconde période des études sévères, fortement disciplinées, dessinant sans cesse, d'un libre crayon, par le relief et le modelé, d'après l'antique, d'après les maîtres italiens, au musée du Louvre; participant, sans succès d'ailleurs, aux concours d'esquisse de l'École des Beaux- Arts, de 1818 à 1822; préoccupé de Raphaël ; copiant en maître l'Enfant-Jésus de la Belle Jardinière {celle, copie atteignit en vente publique, en 1881 , le prix de 5,700 fr.); peignant d'après nature et la figure et le cheval; multipliant les portraits de ses maîtresses, de ses amis, de ses parents; composant et achevant sur la demande d'un ami, pour l'église d'Orcemont, une Vierge des moissons toute imprégnée de raphaélisme; et entre temps, comme un repos d'esprit, collaborant par la caricature aux journaux satiriques de la Restauration : au Nain Jaune et surtout au Miroir; acceptant (1821) d'exécuter au lieu et place de son ami Géricault, déjà malade, une Vierge du Sacré-Cœur pour un couvent de Nantes, préparant enfin le Dante et Virgile qui le mit aussitôt hors de pair.
l.'ŒUVRK ni-. LA CROIX