‹ L'œuvre complet de Eugène Delacroix, peintures, dessins, gravures, lithographiesChapitre 77 sur 114 · LA CHAPELLE DES SAINTS ANGES · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE DES SAINTS ANGES

Peintures décoratives exécutées dans une chapelle de l'église Saint-Sulpice, à Paris.

La décoration à fresque de la chapelle des Saints-Anges, commencée en i853, ne fut réellement mise en voie d'exécution qu'en iSSy, et c'est pourquoi nous l'avons cataloguée sous la rubrique de cette année; elle fut terminée seulement en 1861. Elle comprend deux grands panneaux consacrés, l'un à la « Lutte de Jacob avec l'Ange », l'autre à « Héliodore chassé du Temple », puis quatre figures d'anges placées dans les écoinçons de ces panneaux cintrés du haut ; enfin un plafond représentant : « Saint Michel terrassant le démon. » Cette décoration fut payée 20,000 fr. Le « Jacob luttant avec l'Ange » et « l'Héliodore chassé du Temple », sont traités dans le meilleur esprit décoratif. Malgré la perspective obligatoire du paysage dans le premier et de l'architecture dans le second, on sent derrière la peinture la résistance d'une épaisse muraille. L'œuvre de l'artiste voile la pierre, elle n'y perce pas d'ouverture factice. C'est que la peinture murale n'obéit pas aux mêmes lois que la peinture à l'huile ; elle est un ornement, rien de plus. Si le trompe-l'œil est déjà dans un tableau un solécisme grossier, dans la peinture décorative il devient un barbarisme sans excuse. Il est essentiel que la surface reste et paraisse plane. La peinture murale joue un rôle plus élevé, mais analogue à celui qui jadis était réservé aux tapisseries de tenture dans le décor des habitations. Delacroix n'est donc pas tombé dans la faute de la plupart de nos peintres de chapelles et de salles de mairie. Sans diminuer en rien la valeur expressive de son admirable talent, il a su toujours, et surtout dans cette dernière création de son génie, rester le plus grand de nos décorateurs. Quand je songe à la froideur avec laquelle cette œuvre fut accueillie et à la résistance que notre public oppose encore à ce grand maître, je me reporte aux mélancoliques paroles que Delacroix lui-même, comme de pressentiment, écrivait h propos de la copie du Jugement dernier, par Sigalon, qui se produisit, dans la morne indifférence de tous : « A qui faut-il s'en prendre de cette indifférence coupable? Doit-on se dire que les beaux ouvrages ne sont pas faits pour le public et ne sont pas appréciés par lui, et qu il ne garde ses admirations privilégiées que pour de futiles objets .'' Serait-ce qu il sent, pour toute production extraordinaire, une sorte d'antipathie, et que son instinct le porte naturellement vers ce qui est vulgaire et de peu de durée Y aurait-il dans toute œuvre qui semble, par sa grandeur, échapper au caprice de la mode, une condition secrète de lui déplaire, et n'y voit-il qu'une espèce de reproche de l'inconstance de ses goûts et de la vanité de ses opinions? ou bien le public n'est-il tout simplement qu'un juge indolent qui voit indifféremment passer devant ses yeux les plus sublimes et les plus mesquines productions et n'y trouve autre chose que l'aliment d'une aveugle curiosité? »

N*^ 1)39 • Lutte de Jacob avec Fange

Fresque. — H. 7'"i5, L. 4"'85. — Photographié parMichelez pour la ville de Paris. — Gravé sur bois pour la Galette des Beaux-Arts, en 1861, dans les dimensions de: H. o'"2io, L. ©'"iSo; pour le Magasin pittoresque, en i863, dans les dimensions de : H. o'"286, L. o™i55; pour le Journal illustré des Deux-Mondes, dans les dimensions de H. o^SoS, L. o'"2io. (Le même bois fut réduit pour un tirage postérieur aux dimensions de : H. o'"275, L. o^'igS.) Une autre gravure sur bois mesure : H. o'"2o3 , L. 0^140. — Gravé à l'eau-forte par G. Greux pour ï Art, n° 366, 1882, dans les dimensions de : H. o'"293, L. o"Mg2 (il existe un état d'épreuve de remarque). — Cat. A. Moreau, pp.' 223, 146.

Quelle grandeur dans la lutte de Jacob avec l'ange 1 Toute l'importance décorative , ici, est laissée au paysage, un paysage solennel en sa simplicité , formé de trois chênes aux troncs

immenses. L'énorme végétation oppose la puissante tranquillité de ses ombres paisibles au poudroiement lumineux des troupeaux disparaissant dans la perspective profonde des vallées tournantes, incendiées par la lumière du soleil levant. Au bord du gué qu'il vient de franchir, au pied du tertre élevé où s'agrafent les chênes géants, impassibles témoins du duel mystérieux, la lutte de Jacob et de l'ange touche à son terme. Une dernière fois, Jacob, tète baissée, se rue comme un bélier contre son adversaire inconnu. Sans effort, d'un simple geste, celui-ci arrête le combat; il lui suffit de toucher au nerf sciatique le serviteur de Laban, celui qui s'appellera désormais Israël. — C'est ce dernier geste que Delacroix a représenté; avec quelle science, on en peut juger par la gravure d'ensemble et les dessins d'étude que nous reproduisons. Nous voilà loin des rixes d'énergumênes dont un peintre contemporain, reprenant le même sujet, nous a donné le bas spectacle. — Et avec quelle aisance la patiente volonté du maître a su assouplir ce procédé de la cire qui devait, croyait-on, s'opposer à la fougue de sa main 1 II lui a communiqué la flamme de son génie résolu.

Fresque. — H. 7™i5, L. 4™85. — Photographié par Michelez pour la ville de Paris. — Gravé à Teau-forte par L. Flameng pour la Galette des Beaux-Arts, 1861, dans les dimensions de : H. o'"i98, L. 0^145. — Gravé sur bois pour le Moîide illustre', en 1862, dans les dimensions de : H. o'"3i5, L. o"'220. — Gravé sur bois pourle Musée des Familles, i863, dans les dimensions de : H. o"'294, L. o'"i40. — Gravé à l'eau-forte par Gustave Greux, pour l'Art, 1882, dans les dimensions de : H.o'"282, L. o'"i89. — Cat. A. Moreau, pp. ()3, 223.

En regard de l'architecture somptueuse et tourmentée des grands arbres du Jacob, Eugène Delacroix place ici l'architecture somptueuse aussi, mais régulière, du temple de Jérusalem. L'admirable artiste ! que de soin, que d'intelligence il apporte en tous ces calculs de contrastes 1 Voici maintenant qu'à la simplicité de la composition dans le Jacob, où il ne met en scène que deux figures, il oppose, dans l'Héliodore, le fracas de sept grandes figures et de treize figures secondaires. Sur l'un des paliers du temple, parmi les orfèvreries du trésor dont il a voulu s'emparer, le lieutenant de Séleucus Philopator vient de rouler sous l'atteinte du « cheval brillant et magnifique, monté par un cavalier terrible. » Il est terrible, en effet, ce cavalier, et terriblement beau dans son implacable sérénité d'exécuteur des œuvres divines, superbe sous l'armure de pourpre et d'or, levant d'un grand geste le sceptre du commandement, conduisant à rênes lâches, du genou, la noble bête, qui, sans fureur, d'un mouvement cadencé, automatique, comme on accomplit un devoir, pétrit de l'un ou de l'autre sabot alternativement, la poitrine du profanateur. Sous les regards du grand prêtre Onias, des femmes, des enfants, des soldats terrifiés, deux anges, sous la figure de jeunes hommes (I pleins de force et de beauté, » ajoutent au châtiment la dure fustigation de grandes verges d'airain. Rien, si ce n'est l'œuvre elle-même ou ses reproductions, ne peut donner une juste idée de cette composition héroïque, de sa majesté, malgré le vertige du mouvement , de son ordonnance savante et puissante dans un tourbillon de vie et d'action. La beauté du cavalier est incomparable. — Ce qui étonne surtout, c'est que la décoration de la chapelle ait conservé tant de grandeur et d'unité dans les conditions déplorables où elle fut exécutée. Commandée en 1849, elle ne put être commencée qu'à la fin de l'année iS53, et dès lors fut constamment interrompue et reprise. La débile santé du maître s'accommodait mal du travail pénible qu'exige la peinture à fresque, dans une chapelle sombre et humide. Une fois, il eut à réimprimer lui-même les murs, en refaisant l'ébauche qu'il trouvait imparfaite; il dut alors employer tant de blanc, qu'il en ressentit les premiers symptômes de coliques de plomb. Le froid, l'obscurité le chassaient sans cesse de la chapelle; mais il s'en consolait et écrivait: «Les gens affligés d'une petite santé, comme moi, contractent à la longue l'habitude de ces interruptions et apprennent à tendre le dos à la nécessité. «

N" I ^40 : Héliodore chassé du

N° 1341 : Plafond. Saint Michel terrassant le démon

Fresque ovale. — H. ou petit diamètre, 3'"84, L. ou grand diamètre, 5'"75. — Photographié par Michelez pour la ville de Paris. — Cat. A. Moreau, p. 223.

Des trois parties de la trilogie, la moins parfaite est le plafond. La surface n'est pas suffisamment remplie; le rocher qui porte le groupe de saint Michel et du démon, semble d'une dimension démesurée, sans proportion avec l'exiguité des figures. Quant au démon lui-même , il rappelle vraiment par trop le diable légendaire, cornu, griffu , velu, le nez en bec d'aigle, le

sourcil en accent circonflexe sous sa couronne d'or. A la composition définitivement adoptée, je préfère de beaucoup, dans sa donnée générale, celle dont il existe un fort beau dessin (voir le no 1288) où les figures, bien plus importantes, remplissent davantage la surface à décorer. Apparemment, Delacroix aura craint de trop surcharger le plafond en multipliant le nombre des personnages ou en les grandissant. D'ailleurs, l'avouerai-je, il me semble que l'exécution même de saint Michel trahit une certaine fatigue chez l'artiste ; il s'en serait rapporté h la main de son praticien que je n'en serais pas étonné : cela se sent au parallélisme timide et au dentelé symétrique des ailes de l'archange. Ce qui reste admirable en cette composition, c'est le mouvement planant du saint vainqueur, léger et robuste à la fois et d'un dessin superbe, fort et ressenti. Les deux principales compositions de la chapelle des Saints-Anges sont une vigoureuse revanche des faiblesses relatives que nous avons dû signaler dans le saint Michel terrassant le démon.

i'^-'^^ LŒl\Ki; Dt: DUl.ACUOIX 3()3

N"" 1^4-- • Î44- ' '■ Quatre figures d anges

pour les ecoirn^'ons

Quatre Irc^quo en ,t;risaille. — Dimensions Y^ïï^>^' / ^^^^^W^ r'^^ grunJcN que nature.

V^wJ^ ^^vKii^r ^oici le texte de \ Im-ilalion imprimée, datée du

V \ V/ il) juin i8oi , où Delacroix donne lui-même le motif

de la décoration : « M. Delacroix vous prie de vouloir bien lui l'aire 1 honneur de visiter les travaux qu'il vient de terminer, dans la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice. Ces travaux seront visibles au moyen de celle lettre, depuis le mercredi 2 1 juillet jusqu'au samedi 3 août, inclusivement, de I heure a 3 heures de l apres-midi. — Première chapelle à droite en entrant par le i;rjnd portail. — Platbnd : L'archange saint Michel terrassant le démon. — Tableau de droite : Héliodorc chasse du temple. S'etant prc-sente avec ses gardes pour en enlever les trésors, il est tout à coup renverse par un cavalier mystérieux: en même temi)S deux envovés célestes se'précipitent sur lui et le battent de verges avec furie jusqu'à ce qu'il soit rejeté hors de l'enceinte sacrée. — Tableau de gauche : La lutte de Jacob avec l'ange. Jacob accompagne les troupeaux et autres présents à l'aide desquels il espère fléchir la colère de son frère Ksa'il. Un étranger se présente qui arrête ses pas et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu au moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se trouve réduit à 1 impuissance. Cette lutte est regardée, par les livres saints, comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses élus.» [Lettres, édition Hurtv.)

Année i85(S

IJ4Ô : Les bords du tleuve Sebou

Tuile. — H. ()"'5o. L. o"'6o. — Signé à droite et date: "1838». — Salon de i83o. — .'Xutographié à hiplunie par A. Rohaut. et cliché dans les dimensions de : H. o"'o88. L. o"Mo8, p()iir le catalogue de la Vente C. Dutillcux.— Vente marquis du Lau, 5 mai i8h('>: (i.^oof.; vente M. L., 14 mai 18-3, 5,553 fr.; vente C. Dutillcux, 1874: 6,750 fr. à NL Malinct. — Cat. A. Moreau, pp. 195, 274. Six Marocains se baignent a l'un des tournants du fleuve peu profond. Au premier plan h gauche débouche un cavalier qui va taire rafraîchir son cheval. Tout auprès, un baigneur étendu Se repose. Sur I autre rive, un cheval, conduit par la bride, a déjà le pied dans l'eau.

3()4 L'ŒUVRE DE DELACROIX l858

1^47: Passage d'un gué au Maroc

Toile. — H. 0^59, L. o"^~3. — Vente San-Donato, 26 février 1870 : 14,800 fr. à M. Petit. — Appartient à M. Kums, d'Anvers. — Cat. A. Moreau, p. 2/5.

Composition admirable, en somme, par l'intelligence de la mise en scène, le naturel et la grandeur simple de l'action, la gaîté de la lumière et des colorations. Les groupes du fond, et principalement celui des trois cavaliers qui causent en franchissant la rivière, sont d'une ordonnance parfaite. On comprend que M. Kums, l'heureux possesseur de ce tableau, proclame Delacroix « le premier peintre du monde. » Pourtant, cet amateur très éclectique a chez lui delà peinture d'un tout autre caractère.

N*" 1^48 : Matelots poussant un bateau

Toile. — H. o"^o8o, L. i'"oo. — Signé et daté : « 1 858 ». — Exposition des Cent Chefs-d'Œuvre, n" 36, sous ce titre : « Côtes du Maroc. » — Appartient à M. Goldschmitt. — Non catalogué par M. Moreau.

Ce tableau est encore connu sous un autre titre: «Naufrages poussant un bateau à la côte. » Au premier plan, sept matelots arabes tirent, sur le rivage, une grande barque; à droite et à gauche, des indigènes assistent au spectacle de leurs efforts. Au fond apparaissent de hautes montagnes, au sommet desquelles se dresse une ville illuminée par le soleil. Delacroix a repris souvent cette composition en variant les détails (Voir les n"^ 1 194 et 1 195). Cette composition lui fut inspirée par une aventure qui lui arriva avec son cousin M. Bornot, près de Fécamp. Voyant des marins, hommes et femmes, faire des efforts inutiles pour tirer une barque sur le sable, le maitre et [son ami s'unirent aux travailleurs. La besogne achevée, « eh bien, » dit Delacroix tout en'nage, « j'ai trouvé un beau sujet de tableau. «

N° I ^49 : Chasse aux lions

Toile. — H. o"'76, L. o'"98. — Daté. — Photographié. — Voir aux années i833 n" 485, 1854 n°" 1242 et 1243, i855 n"^ 1278 et 1279; voir aussi le n° suivant. — Non catalogué par M. Moreau.

Cette toile n'a d'autre rapport avec le tableau du musée de Bordeaux que l'analogie du sujet; la composition est entièrement nouvelle. La mêlée n'est pas moins ardente, moins furieuse, mais les groupes sont disposés d'une façon plus claire. — « Cet homme », dit Baudelaire en parlant de Delacroix, « me donne quelquefois l'envie de durer autant qu'un patriarche, ou d'être ranimé à temps pour assister aux enchantements et aux louanges qu'il excitera dans l'âge futur. »

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