BEETHOVEN ET REMBRANDT
Tout ce que dans son cœur il a dû refouler; La blessure poignante, invisible et profonde Qu'il traînait à l'écart, en fuyant loin du monde, En étouffant des pleurs qui n'avaient pu couler.
Pâtres et chevriers voyaient avec surprise, Sous les ardents soleils, sous la pluie ou la bise, Pas
Laissant au gré du vent flotter sa houppelande
r cet éternel et singulier marcheur,
Comme le Juif errant de l'antique légende, Toujours seul, et le teint bruni comme un faucheur.
Les familles d'oiseaux dans leurs nids réveillées Tressaillaient à la fois sous les claires feuillées, Avec leurs cris d'appel et leurs chansons d'amour, Et, reprenant en chœur toutes ses voix bénies,
Le printemps répétait ses grandes symphonies…
Beethoven n’entendait plus rien. il était sourd !...
Sourd à toutes les voix, sourd à tous les murmures, Au vent frais du matin dans les hautes ramures, Aux bruits mystérieux des sources dans les bois, Au battoir cliquetant des petites laveuses,
Sur le miroir des eaux souvent toutes rêveuses, Qui battaient, qui chantaient, qui rêvaient à la fois.
Quand l'orgue, ouvrant le jeu de ses masses chorales, Éclatait sous la nef des vieilles cathédrales,
Sonores jusqu’au fond de leurs caveaux dormants, Le pauvre dieu martyr en vain prêtait l'oreille :
A peine croyait-il entendre un vol d'abeille,
Une rumeur confuse en ses bourdonnements.
Nous avons le secret de ses larmes fécondes :
Sa joie et sa douleur sont deux sources profondes Où s'abreuvent sans fin tous les cœurs altérés… Ses plus riches éclairs jaillissent des ténèbres, Comme un A/leluia sorti des chants funèbres, Jetant son cri de gloire aux plus désespérés.