L'oeuvre d'art et la beauté
Les études contenues dans ce volume sont présentées sous la forme de conférences, forme qu'elles ont reçue en 1915 et 1916. Une première rédaction était presque achevée au mois d'août 1914; mais le manuscrit a été en partie détruit par les soldats allemands qui, lors du sac de Louvain, ont livré au pillage les maisons des particuliers. Des fragments de textes me sont parvenus par la bienveillante entremise de Son Excellence M. Brand Whitlock, ministre des Etats-Unis à Bruxelles, que je prie de recevoir ici l'expression de ma reconnaissance. Quand j'ai pu les utiliser, la pensée avait déjà reçu un développement nouveau.
Si j'ai conservé la forme de la conférence^ c'est que j'ai voulu garder à ces études le lien qui les unit à la Faculté des Lettres de Poitiers, où M. le Ministre de l'Instruction publique de France m'a fait l'honneur de me confier, depuis 1915, le cours public de philosophie.
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Issues d'une collaboration avec le grand public, les études qui suivent ont un caractère de haute vulgarisation philosophique ; leur intelligence n'exige pas une initiation professionnelle. Toutefois elles présupposent un système philosophique, notamment une psychologie et une métaphysique dont le lecteur averti reconnaîtra aisément les traits essentiels. Les moellons et les pierres qui constituent les assises de cette philosophie de l'art sont des doctrines grecques — principalement aristotéliciennes — et des doctrines médiévales. Mais l'édifice n'est pas une simple reconstruction historique, car les emprunts faits au passé sont jetés dans le moule de la mentalité contemporaine. Nous nous sommes attaché à présenter sous une forme vivante les principes fondamentaux de l'aristotélisme et du thomisme.
On ne s'étonnera pas après cela, de nous voir établir le caractère intellectualiste et objectiviste de la philosophie de l'art. A première vue, il peut sembler que, par cette double tendance, notre philosophie de l'art doive rompre avec les idées contemporaines. En y regardant de plus près, on verra qu'elle s'en rapproche plus qu'elle ne s'en éloigne. En effet, la réaction se fait de toutes parts contre les excès du subjectivisme ; en outre, après avoir été amoindrie, l'intelligence reprend triomphalement dans la vie consciente la prééminence qui lui
Préface t
revient. Admettre qu'il existe un monde autre que celui de nos états subjectifs, c'est souscrire à une interprétation plus intégrale du réel, donc aussi de la réalité artistique. Etablir que ce monde extramental est accessible par de multiples activités du moi conscient et que, parmi ces modes d'activités, le mode intellectif basé sur l'abstraction, occupe une place, c'est construire une psychologie plus adéquate et dès lors plus humaine.
La philosophie intellectualiste et objectiviste à laquelle nous faisons appel pour interpréter la beauté d'art ne sera donc pas une intruse, pourvu qu'à son tour elle se tienne en garde contre tout exclusivisme, et ne compromette pas elle-même ce qui fait sa valeur. Comme toutes les fonctions de l'être conscient, intellectualistes et autres, contribuent à la prise de possession de l'œuvre d'art, le facteur intellectif ne suffit pas à expliquer l'unisson harmonieux de l'impression artistique. D'autre part, la beauté n'est pas un pur attribut objectif, une simple manière d'être de l'œuvre d'art, car cet attribut, cette manière d'être sont étroitement dépendants de l'événement psychologique. Le subjectivisme et l'objectivisme se complètent ; l'intellectualisme se renforce des doctrines qui ont essayé de l'étouffer. Une fois de plus, la vérité est dans un juste miUeu, ce juste milieu difficile à garder pour l'esprit humain, semblable en cela au fléau
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d'une balance. La théorie des solutions moyennes si conforme au génie de l'aristotélisme, si humaine, reprend ses droits.
Le caractère général que nous avons voulu conserver à ces conférences explique que la terminologie technique y est réduite au minimum et que les notions historiques sont clairsemées.
Trois conférences sur l'Esthétique du xiii^ siècle publiées en appendice permettront au lecteur de se rendre compte dans quelle mesure certaines doctrines médiévales ont été utilisées dans ce travail.
Maurice De Wulf.
Louvain, ler octobre 1920.