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L'ESTHÉTIQUE GRECQUE ET L'ESTHÉTIQUE MÉDIÉVALE

SOMMAIRE: I Caractères généraux de l'esthétique grecque. — II. Caractères généraux de l'esthétique médiévale.

I. — Un caractère général domine l'esthétique grecque, depuis ses timides débuts dans les Mémorables de Xénophon jusqu'à son eftlorescence dans les Ennéades de Plotin : la beauté est un attribut des choses. Elle les couvre ; elle les pénètre, sans nous, et avant même que nous l'apercevions.

Cette objectivité n'est pas comprise de la même manière par Platon et Aristote, d'une part, par Plotin et les Alexandrins, d'autre part. Les premiers cherchent la beauté dans l'ordre interne d'un être

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ou dans l'assemblage harmonieux de divers êtres. Pendant cinq ou six siècles cette doctrine ravit les Grecs. Elle avait pénétré la mentalité hellénique, lorscjue Plotin lui o}){)Osa une thèse nouvelle, qui fit concurrence à la première, mais ne la supplanta pas. Etendant les sphères de la beauté, le maître alexandrin veut la découvrir non seulement dans ce qui est ordonné, donc composé, mais encore dans ce qui est simple. Tout être est beau, écrit-il, comme tout être est un, vrai, bon ; la beauté dépasse les catégories et les genres, l'ordre n'est qu'un moyen de la faire éclater dans un groupe limité de réalités.

Objectivistes,les deux groupes de théories esthétiques ont en cc^mmun ce second caractère qu'elles sont des formes de l'intellectualisme. Les trois géants de la philosophie grecque s'accordent à dire, pour des raisons diverses et propres à chacun, que nous saisissons la beauté des choses par une connaissance supérieure à celle que la simple sensation peut fournir. Pour tous trois, ce mode de connaître est le mode intellectif ou l'abstraction. Même dans la jjsychologie de Plotin, la prise de possession de la réalité-type ou de l'intelligible des choses, au moyen de ces notions abstraites et générales, demeure l'acte central de la vie esthétique ; car l'mtuition directe de l'Un est un phénomène mystique intermittent et qui demeure le privilège des âmes d'exception.

C'est en connaissant la beauté que nous entrons en contact avec elle. En la connaissant, nous jouissons de la connaître. Platon, Aristote, Plotin — les

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deux derniers surtout — ont analysé le contenu de la conscience esthétique. Ps^'chologues, ils n'eussent pu s'en désintéresser. Mais ils s'en occupent par incidence, pour consigner et décrire des phénomènes qu'on ne peut négliger, mais qui n'ajoutent rien à la beauté. Celle-ci existe avant l'impression qu'elle engendre et sans elle, de sorte que l'impression est chose adventice et dès lors secondaire. Toute l'esthétique grecque a des allures métaphysiques.

De là un dernier caractère qui se rencontre dans les deux groupes de théories platonico-aristotéliciennes et plotiniennes : la beauté de l'art et de la nature ne sont pas étudiées pour elles-mêmes, mais en fonction de la beauté en général. Pas de philolosophie de l'art distincte de la métaphysique. Le mépris de l'œuvre d'art affecté par Platon, comme le respect que lui témoigne Plotin sont dictés par les principes de leur métaphysique respective et il n'en est pas autrement des enthousiasmes de Plotin devant la nature sensible.

II. — L'esthétique platonico-aristotélicienne et l'esthétique néo-platonicienne survivent l'une et l'autre à la civilisation grecque. Elles sont recueillies par les Pères de l'Eglise, et à travers saint Augustin et le Pseudo-Denys l'Aréopagite, elles contribuent par leurs allusions à former les idées médiévales. Il faut se transporter au xiu^ siècle, époque où la civilisation et la philosophie occidentale produisent leurs fruits les plus savoureux, pour rencontrer une élaboration esthétique digne d'arrêter l'historien. Les philosophes du xiii« siècle renouvellent le

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cycle aristotélicien et le cycle alexandrin qui, tous deux, viennent se clore dans leur pensée ; ils les combinent, non pas à la façon des éclectiques, par un procédé de juxtaposition, mais en repensant les doctrines, en les élargissant, et surtout en les mettant en harmonie avec leur grand système doctrinal, où tout est cohérence et solidarité. Le fond de l'esthétique scolastique demeure aristotélicien, et partout ce fond affleure : seul l'ordre est générateur de beauté, qu'il s'agisse d'un être isolé ou d'un agrégat d'êtres ; qu'il s'agisse de la nature ou de l'art. L'ordre est rapproché de la perfection, de l'unité, de la forme qui donne à chaque être son individualité. Quelques notions alexandrines apparaissent, comme des appliques sur un cadre, mais elles prennent un sens nouveau : rapports du beau et du bien ; rôle esthétique de la forme, valeur de la lumière, tout cela est différemment compris par le Pseudo-Denys et par Thomas d'Aquin. La donnée la plus originale de l'esthétique scolastique est la mise en valeiir de V impression que les scolastiques rattachent à l'essence même de la beauté. Le beau n'est plus seulement ce qui est ordonné, mais ce qui par cet ordre même est susceptible de produire chez l'homme qui le perçoit une jouissance de contemplation. Un rapport d'appropriation est établi entre la réalité extérieure et l'impression qu'elle doit produire, et la beauté n'existe que moyennant pareil rapport. La claritas pnlcri devient un élément essentiel au même titre que la proportio débita.

En demeurant objectivisie, comme celle des

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Grecs, l'esthétique médiévale fait donc à l'élément psychologique une place primordiale et la beauté cesse d'être un simple attribut des choses. Par là même, les philosophes du moyen âge ont souligné l'aspect intellectualiste de leur doctrine, car c'est par l'intelligence que l'ordre des choses doit être compris et goûté. En esthétique, comme dans les autres branches de leur philosophie, ils sont les serviteurs d'une doctrine qui fait résider la force, la noblesse, la source de la vie consciente dans l'acte d'intelliger. En même temps, ils conservent dans la manière de traiter les problèmes esthétiques la tournure d'esprit des Grecs : c'est la beauté en général qui les occupe, l'œuvre d'art est négligée. Platon, Aristote, Plotin, saint Augustin, le Pseudo- Denys, Thomas d'Aquin forment une même lignée. Personnalités de premier plan, ils représentent des étapes ; ils éclairent dix-huit siècles d'humanité. Une chaîne d'or les relie. C'est grâce à eux que « toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours, qui apprend continuellement » ').

1) Pascal, Opuscules, édit. Brunschvigg, p. 80,

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