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CHAPITRE IX

L'ESTHÉTIQUE DU XlIJe SIÈCLE PROBLÈMES PSYCHOLOGIQUES

SOMMAIRE : I Intellectualisme dans l'étude de l'impression esthétique. — II. La théorie de la clarté du beau. — III. La clarté attribut de \a forme. — IV. Conclusion.

I. — Attentive aux problèmes psychologiques, la scolastique du xiif siècle s'est amplement occupée de l'impression que fait la beauté. Sur la nature de cette impression et sur ses facteurs nous rencontrons, dès le premier abord, un apport de doctrines grecques auxquelles les traditions aristotélicienne et plotinienne ont donné une consistance définitive : l'activité esthétique est une activité de perception ; elle se parachève dans une jouissance qui lui sert de stimulant et de couronnement.

Que la beauté est affaire de connaissance ; que celle-ci s'alimente de sensations visuelles et auditives, d'images et de notions intellectuelles ; qu'elle

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intéresse par consé(|uent tout notre être perceptif, des textes concordants et al)ondants rétablissent. « Le Ijeau concerne le pouvoir de connaître ; car nous appelons belles les choses dont la connaissance nous plaît » '). Toutefois l'intervention des sens, de l'imagination, de l'intelligence ne se traduit pas par des efforts psychiques distincts, qui seraient indépendants les uns des autres comme des épis liés en gerbe. Un acte central et primordial compénètre tout et imprime à l'opération totale son caractère esthétique : c'est l'abstraction ou l'acte royal de l'esprit ^). Sensations et images complémentaires sont mises au service de l'intelligence — visus et anditus vationi seri'ientes — qui puise dans leurs riches données le principe ou la raison d'ordre, ratio ordinis^ et qui par cette étreinte saisit l'unité de la chose de la nature ou de l'œuvre d'art. Cognitio ordinis est solius intellectus. « Seul de tous les animaux, dit Thomas d'Aquin, l'homme se complaît dans la connaissance des corps sensibles pour cette connaissance même, c'est-à-dire pour la beauté » ^).

Plusieurs de ces théories sont connues et pour cette raison, nous pouvons les reprendre en raccourci. L'intellectualisme est renforcé dans le

1) « Pulcrum respicit vim cognoscitivam ; pulcra enim dicuntur Quae visa placent ». Cf. p. 205. Le mot visa est pris ici dans un sens général.

2) En langage scolastique, on dirait que l'acte de l'intelligence est l'élément /orme/ de la perception esthétique, c'est-à-dire celui qui donne au tout sa spécificité.

3) S. Theolog., I, q 39, art. 3, ad 3.

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thomisme, en ce sens que les conséquences de cette doctrine, laissées dans l'ombre par Aristote et Plotin, sont ici clairement dégagées. L'une d'elles suscite quelque embarras au grand philosophe médiéval et elle touche à une difficulté qui traverse toute son idéologie. Puisque les sensations et l'intelligence concourent dans la perception d'une œuvre d'art, cette perception a pour objet une « harmonie de notions abstraites dans le singulier ». Point de difficulté pour les sensations ; car leur domaine propre est celui des figures, des couleurs, des lignes, des sons, où tout est singulier, individuel. Mais que dire de l'intelligence ? Sa fonction naturelle et spontanée n'est-elle pas d' abstraire le réel auquel elle touche, c'est-à-dire de le dépouiller par son étreinte même de tout ce qui le rive à l'individuel ? Peut-elle contempler la grâce, la majesté, le sourire dans une madone bien déterminée, de façon à saisir l'indissoluble union établie par l'artiste entre ces données générales et leur enveloppement esthétique ? Une intuition intellectuelle du singulier est-elle possible, étant donnée l'idéologie du thomisme? Quoi qu'on pense de la solution que Thomas d'Aquin propose et que nous n'avons pas à discuter ici '), Vintuition de Vabstrait dans l'individuel (artistique au autre) est pour l'intelli-

I) II l'explique par une conversio ad phantasmata, un retour sur les données sensibles grâce auquel l'esprit vérifie en quelque chose, dans un cas particulier, l'application de la notion abstraite. D'autres scolastiques, comme Duns Scot, accordent à l'intelligence, outre son pouvoir d'abstraire, une connaissance directe de l'individuel.

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gence humaine une opération inférieure et moins parfaite que l'acte d'abstraction exercé pour luimême et par amour du vrai. Là, je pense, est la raison de la moindre attention — et on peut ajouter de la moindre estime — que le thomisme accorde à la perception d'art. Pour Aristote la poésie est moins philosophique que l'histoire '). Thomas d'Aquin eût ajouté que l'art est moins philosophique que la science. L'art n'atteint pas directement l'abstrait, le scientifique pour lui-même, puisqu'il le rive à des formes sensibles et qu'il le fait rayonner dans l'individuel. — Dès lors il est inférieur à la science. En qualité de scientiste, Thomas d'Aquin le met au second plan. Cet amoureux de savoir est fasciné par les classifications générales et les vastes synthèses, comme tout le siècle auquel il appartient.

La contemplation des beautés naturelles et artistiques s'accompagne d'un amour serein, d'un plaisir pénétrant. C'est encore en conformité avec la théorie intellectualiste que les scolastiques interprètent l'un et l'autre. La raison humaine se délecte dans la perfection et la beauté, parce qu'elle-même est perfection et beauté ; l'âme s'y reconnaît ; elle s'élance vers ce qui lui ressemble. L'amour du beau est désintéressé, affranchi du désir de posséder une chose autrement que pour la contempler. Dès lors, le beau n'est pas ce qui délecte, mais ce dont l'appréhension ou la perception délecte. « On dit d'un objet qu'il est bon, quand il plaît à la faculté

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appétitive pour lui-même ; on le dit heati, quand sa connaissance la délecte » '). On voudra bien noter que la jouissance du beau, comme toute jouissance et toute émotion, a son siège dans Tappétition dont elle est une modalité, « cujus apprehensio placet appetitni ». C'est l'application d'une thèse de psychologie scolastique que nous n'avons pas à exposer ici : le désir relevant de l'appétition, c'est aussi de l'appétition que ressortit la satisfaction du désir accompli et la jouissance qui en résulte ^).

II. — La perception et la jouissance dont se compose l'impression esthétique ne sont pas des accessoires de la beauté, des épiphénomènes qui se produisent quand un être humain la contemple mais auxquels la beauté demeure étrangère : l'intime du beau gît dans une adaptation obligée de Tordre des choses à la contemplation dont cet ordre est l'aliment et le terme. Voilà ce qu'il y a de plus original dans l'esthétique des scolastiques.

1) « Et sic patet quod pulcrum addit supra bonum quemdam ordinem ad vim cognoscitivam ; ita quod bonum dicatur id quod simpliciter cotnplacet appetitui, pulcrum autem dicatur id cujus apprehensio placet ». S. Theolog., !•' 2^6, q. 27, art. 1.

2) « Bonum in communi est objectum voluntatis et ideo hac parte voluntas movet alias potentias ad suos actus ». 5. Theolog., la 2ae, q. 9, a. 1. « Pulcritudo non habet rationem acceptibilis, nisi inquantum induit rationem boni ; sic enim et verum appetibile est ; sed secundum rationem propriam habet ciaritatem ». In lib. I Sent., dist. 31, 1", q. 2. « Cum enim bonum sit quod omniaappetunt, de ratione boni est quod in eo quietetur appetitus. Sed ad rationem pulcri pertinet quod in ejus aspectu seu cognitione quietetur appetitus ». S. Theolog., ibid., q. 27, art. 1.

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Cette corrélation tient dans la théorie de la claritas ou du « resplendissement » de la beauté.

Tout ce que les Grecs de lignée platonico-aristotélicienne attribuent au charme de la couleur ^), tout ce que les Alexandrins et le Pseudo-Denys '^) écrivent sur la lumière se retrouve ici transposé dans une synthèse plus vaste, avec un sens nouveau : Pour être beau, l'ordre ne doit pas être quelconque ; il doit éclater ; à cette fin il doit être proportionné aux capacités humaines de façon à pro\oquer une contemplation aisée et plénière. L'appropriation qu'Aristote signale par incidence ^) est rendue obligatoire ; elle est introduite dans la notion de la beauté au même titre que Tordre et la proportion ; elle aide à la constituer.

Clarté dit plus que lumière et couleur ; la clarté est la lumière et la couleur rendues visibles, lume^i appareils^ lumen manifestuns^ color niiidus *). Si quelqu'un est l'objet d'honneurs ou de louanges, écrit saint Thomas, il devient clarus aux yeux des autres hommes "). La lumière, dit l'opuscule de pulciu n'implique que l'émission d'un foyer lumi-

1) V. par exemple Xénophon, Mémorables III, X ; Cicéron, Tusculanes, IV, 13; Saint Augustin, Homil. in Ps. 44, Epistola, 18.

2) Plotin, Ennéades, I, 6 et passim ; Saint Basile, Hexameron, II, 7 ; Pseudo-Denys, Des Noms divins, IV, 4.

3) Dans la théorie de [ajuste mesure ôpuuc'vov (Métaph. III, 3 ; Poétique VII),

4) Thomas d'Aquin, S. Theolog., 2-' 2^'^ q. 142, art. 4 ; q. 180, art. 2; I, q. 39, art. 8.

5) Ibid, 2^' 2 'S q 145, art. 8.

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neux, mais le beau exige son rayonnement ^). Aussi, conclut Duns Scot, « la clarté est une sorte de resplendissement, et elle ajoute à la notion de lumière et de couleur celle d'une manifestation. Une lumière claire, une vérité claire, une notion claire impliquent une manifestation parfaite decette lumière, de cette vérité, de cette notion » ^).

La clarté est donc au beau ce que l'évidence est au vrai. Elle ne s'attache pas seulement à la couleur visible, comme dans la formule populaire grecque, dans les discours de Parrhasius relatés par Xénophon, dans les théories de Cicéron et de saint Augustin, mais encore aux choses d'ordre suprasensible. La beauté spirituelle de l'homme est autre que la beauté plastique de ses membres corporels. « Elle consiste en ce que ses rapports sociaux ou ses actes sont bien proportionnés et revêtus de l'éclat que donne le rayonnement suprasensible de la raison » ^).

D'autre part, la claritas des scolastiques n'est pas, comme l'à^Xafa ou la lumière des Alexandrins, un pur attribut métaphysique, indépendant de la connaissance que nous en pouvons obtenir. Comme il fait resplendir l'ordre afin de le rendre visible, l'éclat doit se mesurer sur les pauvres moyens de

1) « Lumen non dicit nisi emissionem radii a fonte luminis, pulcrum vero dicit splendorem ipsius ». p. 37.

2) Commentaires sur les sentences, Lib. IV.

3) « Et similiter pulcritudo spiriiualis in hoc consistit quod conversatio hoininis sive actio ejus sit bene proportionata secunduni spiritualem rationis claritatem >. Thomas d'Aquin, S. Theolog., 2^ 2ae, q. 145, a. 2.

L'Estiiétique du XIII» Siècle ^15

connaître dont nous sommes nantis. La beauté devient une réalité humaine, purement humaine ; l'incommensurable et l'incompréhensible, placés au faîte du monde mystique des néo platoniciens, est au delà de la beauté.

III. — Ce resplendissement atfecte la forme de l'être. La beauté est dénommée splendeur de la forme substantielle ou accidentelle, domination de son éclat sur les parties proportionnées et achevées de la matière, splendor formae substantialis vel accidentalis supra partes mate.ria; proportionatas et terminatas '). Doctrine qui s'harmonise avec les théories maîtresses de la métaphysique et de 1 idéologie. La forme, en effet, est tout à la fois la racine de la perfection propre de chaque être, le pivot deson unité, et le principe de son intelligibilité. Preneuse d'être, l'intelligence est preneuse de la forme qui est un constituant primordial de l'être. Dès lors tout ce qui concerne la beauté a rapport avec la forme. « Quia cognitio fit per assimilationem, assimilatio autem respicit formam, pulcrum proprie pertinet ad rationem causai formalis » ■•^).PIus la forme est éclatante, plus aussi l'impression ressentie sera aisée et plénière : la beauté est à ce prix. Ce sera la forme substantielle qui brillera .dans un être de la nature, type accompli de son espèce. Ce sera aussi quelque forme secondaire ou accidentelle, comme une figure, une activité. Notio ptilcri, in universali consistit in resplendentia formœ super partes

2) Depulcro, p. 29.

1) Thomas d'Aquin, S. Theolog. 1», q. V, art. 4.

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niateriiv proportionatas^ vel super diversas vires vel action es ').

C'eût été le moment d'amorcer une philosophie de l'art. En effet, que fait l'artiste, si ce n'est dépenser dans des matériaux sensibles l'éclat d'un principe d'unité librement choisi parmi les innombrables forinae accidentales dont ces matériaux peuvent se recouvrir ? Bâtisseurs de cathédrales et sculpteurs faisaient rayonner des systèmes de lignes dans les pierres et dans les bois — super partes materiae proportionaias. — Peintres, sculpteurs, poètes rendaient dominatrices des activités physiques et morales qui souvent exigent la collaboration d'un nombre considérable de personnages — vel super diversas actiones — , et les statues gothiques laissaient deviner, dans de simples gestes, la vie intérieure et tous les ressorts d'action dont un être est doué — super diversas vires — ^). Dans la métaphysique du beau se trouve enveloppée une théorie de l'art, comme un épi dans sa gaine.

On comprend après ce qui précède pourquoi la débita proportio et la claritas sont unanimement regardées au xiiie siècle comme les éléments essentiels de la beauté : le premier résume tout ce que la beauté comj)orte dans les objets, le second implique l'intervention des facteurs psychologiques et le rapport adéquat de l'objet contemplé à l'activité contemplative.

1) De pulcro, p. 29.

2) La scolastique distingue les puissances opératives, vires, de l'opération qu'elles dépensent, actio.

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L'esthétique médiévale est le dernier aboutissement de l'esthétique grecque, son parachèvement logique. Elle fusionne dans une synthèse concordante le i)oint de vue platonico-aristotélicien et le point de vue plotinien ; elle renchérit sur l'un et sur l'autre. La chose mérite d'autant plus d'être fixée que le xiiF siècle n'a connu ni le texte de la Poétiqite d'Aristote, ni celui des Ennéades de Plotin.

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