G.-J. DA VA I N E
Membre titulaire-honoraire de la Société de Biologie Membre de l'Académie de médecine
Par le Professeur A. LABOULBÈNE
Lue à la séance de la Société de biologie du 2 février 18S4
A une époque mémorable et chère pour notre Société, au mois de mai 1848, plusieurs médecins et naturalistes se sont réunis pour étudier, par l’observation et l’expérimentation, la science de la vie, la biologie, tant normale que pathologique. Ce temps est déjà lointain et plusieurs d’entre vous ne le connaissent que par ouï-dire. Toutefois, celui qui vous parle ne saurait oublier qu’il fut le plus jeune de vos fondateurs. Vous l’avez chargé de retracer la vie si bien remplie de Davaine, l’élève, l’ami de Rayer et de Claude Bernard ; il a rassemblé ses souvenirs, et vous lui permettrez de vous rappeler, en même temps que notre regretté collègue, quelques-uns des travailleurs de la première heure, qui ont si bien mérité de la biologie. Ceci n’est point un éloge académique, mais un hommage rendu à un homme de cœur et de talent.
Casimir-Joseph Davaine est né à Saint- Amand-les-Eaux (Nord), le lü mars 1S12; il était le sixième des neuf enfants de Benjamin -Joseph Davaine et il perdait sa mère, à peine
Davaine. L’Œuvre. i
âgé de neuf ans. Son père resté seul, peu fortuné, avec le lourd fardeau d’une famille nombreuse et d’une industrie à diriger, ne faiblit pas sous cette tâche; il s’appliqua au prix de grands sacrifices à donner à ses fils une éducation libérale. Ce n’était pas chose facile dans une petite localité, offrant peu de ressources au point de vue de l’instruction; il dut se résoudre à se séparer de ses fils. Casimir Davaine fut envoyé au collège de Tournai, en 1826, puis il acheva ses études à Lille. Enfin, vers la fin de l’année 1830, il arrive à Paris, au moment où s’ouvrait une ère nouvelle. Calme, résolu, d’un naturel bon, d’un sens droit, Davaine n’hésita pas dans le choix d’une carrière, il s’inscrivit comme étudiant à l’Ecole de médecine.
Les études furent pour Davaine chose sérieuse; sa vie était rude, occupée; il luttait de bonne heure, il avait hâte défaire son chemin. Ayant concouru pour l’externat, il entre, le 1er janvier 1835, dans le service de Rayer, à la Charité. Qui de vous, Messieurs, n’a été frappé de l’influence extraordinaire et parfois décisive que peut avoir le chef de service sur l’élève qui lui est envoyé? Rayer, qui possédait au plus haut degré l’appréciation rapide des hommes ainsi que des aptitudes de chacun d’eux, remarqua bien vite Davaine. Il se l’attacha, le chargea de recueillir des observations, de faire des dessins et des recherchés microscopiques. Le service de Rayer, où se succédaient Moissenet, Henri Roger, Tardieu, Claude Bernard, Gubler, etc., était pour Davaine un milieu des plus favorables. Il se lia étroitement avec Claude Bernard et leur amitié ne se démentit jamais. Rayer employa Davaine pour son Traité des maladies des reins, pour ses travaux sur la morve, pour collaborer aux Archives de médecine comparée.
En 1837, sans attendre l’internat, Davaine soutint sa thèse de docteur. Je dois vous le faire remarquer, la dissertation inaugurale ne figure pas dans les Titres scientifiques de Davaine, où nous trouvons une si riche moisson de faits et d’idées. Est-ce modestie ? Est-ce oubli? Je croirais plutôt à la première supposition. Quoi qu'il en soit, cette thèse sur Y hé ma-
tocèlc de la tunique vaginale (n° 428, 13 décembre 1837), passée sous la présidence de Velpeau et dédiée à son père seulement, peut encore êlre consultée avec fruit; l'historique de la question est soigné ainsi que l’anatomie pathologique.
Raver avait dit à Davaine, comme à Claude Bernard : « La science est votre affaire, w niais la science seule ne fait pas vivre le débutant inconnu et Davaine fut obligé de s’occuper de clientèle; son urbanité et sa discrétion lui assuraient la réussite; ses premiers malades devenaient ses amis fidèles. Il en accompagna quelques-uns pendant d instructifs voyages, conservant son indépendance, ne recherchant que les moyens de se procurer des livres, de satisfaire ses goûts scientifiques et artistiques.
Je vous l’ai dit, Messieurs, c’est en 1848 que notre Société s’est fondée. Elle répondait à un besoin réel, elle venait à l’heure favorable, elle promettait les résultats les plus utiles. Quelle sève au début et quels fruits aujourd’hui! En considérant l’étendue et la valeur du hagage scientifique accumulé, vous devinez les commencements. Rayer fut choisi àl’unanimitè pour président perpétuel ; Claude Bernard et Charles Robin, pour vice -présidents. Les premiers secrétaires ont été Lebert et Follin, auxquels on adjoignit bientôt Brown-Séquard et Segond. fluette, qui venait de collaborer avec Claude Bernard pour un Précis iconographique de médecine opératoire et d' anatomie chirurgicale , fut le premier trésorierarchiviste.
Rayer, pour assurer la valeur des séances, déploj-ait une activité infatigable, appelant de tous côtés les travaux sérieux, stimulant le zèle des fondateurs, provoquant une discussion, la prolongeant au besoin, assurant, par la présence d’un maître étranger, l’intérêt qui de temps à autre aurait pu faiblir. Tout le service médical de Rayer, ceux de ses collègues de la Charité, ceux de ses amis, et ils étaient nombreux, étaient mis h contribution. On apportait des pièces rares venant des hôpitaux, du Jardin des plantes, de l’Ecole d’Alfort. Aussi, avec ces éléments d’étude, la Société, qui ne prenait pas de
vacances, n’a cessé de siéger tous les samedis et bientôt elle publia les Comptes rendus de ses travaux et de précieux Mémoires .
Dès le mois de novembre 1849, Davaine fut élu membre titulaire; il remplaça bientôt Huette, qui allait à Monlargis. La Société ne pouvait avoir un meilleur trésorier- archiviste.
Nos publications par fascicules mensuels, nos Mémoiresqpi ont frappé l’attention, témoignèrent du zèle des secrétaires, de l’ardeur des membres de la jeune Société de biologie. Les premières planches furent en majeure partie dessinées par Davaine ainsique celles du Mémoire de Rayer sur la pilimiction. Pour vous exposer les travaux de Davaine, je n’aurai souvent qu’à suivre nos volumes parus tour à tour.
La première description faite par Davaine a pour sujet un parasite; ses notices du début sont anatomiques, physiologiques et tératologiques. C’est un hæmatopinus, causant un phthiriasis spécial chez l’espèce bovine, que je dois vous signaler tout d’abord l. Les continuateurs du grand ouvrage de Bourgery et Jacob ont donné, d’après des préparations de Davaine, les figures du développement, du cerveau humain depuis cinq semaines jusqu’à sept mois (Traité complet de V anatomie de l'homme, t. VIII, pl. X bis, 23figures, 1844).
Le premier volume des publications de notre Société renferme un grand nombre de travaux de Davaine pour l’année 1849 :
Sur l’os thyro-hijoïdien des batraciens anoures (Comptes rendus, p. 150). — Sur la mutabilité de la coloration des rainettes (ibid., p. 153). — Sur un verre tu formant une tumeur à l’extérieur du crâne, avec atrophie d'un côté de la face (hyper-encéphalie), ch es unembryon de poulet (p. 123). — Sur un cas de rhinocèphalie chez un lapin (p. 167 et pl. IV, lig. 5, 6, 7). — Observation de cyclocéphalie chez un fœtus de cochon en commun avec Chaussât (p. 198 et pl. IV, fig. 1-4). — Absence de la plupart des vertèbres caudales chez le
1 Archives de médecine comparée, de Uuyer, p. 243, pl. IX, 1S43.
NOTICE SCR J.-C. 1) a vaine
chien (p. 123). — Sur un cas de scissure de la voûte palatine et de la lèvre supérieure (gueule-de-loup) avec déformation du cerveau chez un fœtus humain (p. 124). — Observations pour servir à l'histoire de quelques monstruosités de la face (en commun avec Charles Robin, Mémoires,p. 43 et pl. III). — Cas d'atrophie partielle de la moelle cpinière, au niveau de son renflement lombaire coïncidant avec une atrophie des racines antérieures correspondantes et avec une paralysie du mouvement volontaire dans les membres postérieurs, observé chez un jeune agneau (Comptes rendus, p. 120). — Cus d'hydronéphrose observé chez le chien (p. 119). — Œufs doubles de paludine vivipare (p. 88).
— Recherches sur la génération de l'Iiuître (ostrea edulis ) (en commun avec Chaussât, p. 98).
Cet ensemble montre déjà chez Davaine un esprit observateur et chercheur.
Dans les deuxième, troisième et quatrième volumes de nos publications, on continue à trouver d'intéressantes notes et mémoires :
Deux cas de fusion des dents, l'une d'une incisive surnuméraire avec une incisive normale chez un enfant, l'autre de deux molaires chez un adulte, avec des remarques sur ce vice de conformation (t. II, p. 16).
— De l'absence congénitale du radius chez l'homme (t. II, p. 39). — Quelques remarques sur la cyclopie (t. II, p. 57). Remarques sur un fœtus anencèphale (t. II, p 108). — Description du squelette d'un poulet double monocèphalien (t II, p. 13). — Duplicité de la face chez les oiseaux (t. II, Mêmoir, s, p. 97). — Cas de compression de la portion thoracique de l'œsophage par une masse tuberculeuse développée dans les ganglions du médiastin postérieur, ayant occasionné la mort chez un sajou ordinaire (simia c ipucina) t. II (Comptes rendus, p. 90). — Note sur une tumeur indéterminée des os maxillaires du bœuf (t. II, p. 119). — Sur la naturecl les fonctions de l'organe palatin des cyprins (t II, p. 181). — Recherches sur les globules bl mes du sang (t. II, Mémoires p. 103). — Sur clés larves rendues par les selles (t. III, p. 1 12 etpl. I). — Larves rendues avec les selles par un homme âgé de trenteneuf ans (t. IV, p. 96). — Cas de cysticerque du tissu cellulai e in'ermusculaire observé chez l'homme (en commun avec Follin, t. IV, p. 19).
Recherches sur la génération des huîtres (t. IV, Mémoires, p. 297 et pl. I et II).
Ces divers essais constituent so ivent des jalons pour des travaux ultérieurs. Remarquez les cysticerques de l’homme,
NOTICE SLR J.-n. DAVA1NE
les larves rendues qui prendront place dans le Traité des entozoaires. Un des premiers, Davaine avait observé les prolongements amiboïdes des globules blancs du sang.
Je dois vous indiquer plusieurs travaux se rattachant plus spécialement à la pathologie humaine :
Examen d'une main et de la moitié inférieure de l'avant-bras affectés d'éléphantiasis des Arabes (en commun avec Rayer, t. II, Mémoires, p 67). — Note sur des kystes séreux du foie formés par la dilatation des conduits biliaires ou des cryptes de ces conduits (t. IV, p. 54). — Sur des granulations graisseuses du rein, t. III, p. 151. — Description d'un kyste pileux de l'ovaire droit (en commun avec Sclmepp (t. IV, p. 36). — Note sur un kyste pileux de l’ovaire (t. IV, p. 127). — Examen microscopique de deux cataractes lenticulaires (et. IV, p. 163). — Mémoire sur la paralysie générale ou partielle des deux nerfs de la septième paire (t. IV, Mémoires, p. 137).
Le laborieux auteur avait reçu à deux reprises la liante approbation de l’Académie des sciences : une récompense en 1852 pour ses Recherches sur la paralysie des deux nerfs de la septième paire, puis, en 1854, le prix de physiologie expérimentale pour ses Recherches sur la génération des huîtres. On aimait à trouver chez Davaine des connaissances étendues en biologie, a le savoir occupé d’investigations aussi ingénieuses que sérieuses, sans exubérance, sans profusion de ces conclusions hâtives ou par à peu près, nécessairement frappées de stérilité, nous prouvant que le temps ne respecte pas ce qu'on fait sans lui. Quant aux rares honneurs qui sont venus chercher Davaine : la croix de chevalier de la Légion d’honneur lui fut donnée en 1855 ; l’Académie de médecine ne lui ouvrit ses portes qu’en 18G8.
Reprenons la série des travaux de notre collègue. Vous trouverez dans divers volumes de nos Comptes rendus et Mémoires :
Un cas de gangrène de l’amygdale dans la scarlatine (2U série, t. II, p. 49, 1855). — Remarques sur les corpuscules du sang de la lamproie et sur ceux des animaux en général (2U série, t. II, p. 54, 1855).
Description de deux productions polypi formes du col de l'utérus .
constituées par une simple extension des éléments de cet organe (en commun avec Laboulbcne, 2U série, t. II, p. 142, 1855). — Mémoire sur les anomalies de l'œuf (3e série, t. II, p. 183, avec deux planches, 1860).
J’abrège, car j'ai hâte d’arriver au livre de Davaine sur l’helminthologie humaine et comparée. Cet ouvrage devenu classique et dont je vais bientôt vous parler avec quelques détails, a été précédé par des étudeslongues et consciencieuses ; de même, il a été suivi de documents qui restaient à examiner après la publication.
Je mentionne les recherches suivantes :
Sur l'anatomie d'un mermis (Annales de la Société entomologique de France , 2e série, Bulletin, t. IX, p. cxm, 1851). — Examen d'une concrétion sanguine extraite de la veine saphène et regardée comme un hématozoaire (Comptes rendus, t. IV, p. 127, 1852). — Recherches sur les vers des vaisseaux pulmonaires et des bronches chez le marsouin (Comptes rendus, 2° série, t. I, p. 117, pl. II, 1854). — Sur des animalcules infusoires trouvés dans les selles de malades atteints du choléra et d'autres affections (Comptes rendus, 2° série, t. I, p. 129, 1854). — Sur des urcéolaires parasites dans la vessie urinaire des tritons (Comptes rendus, 2e série, t. I, p. 170, pl.I,D, 1854). — Note sur une tumeur singulière contenant une quantité prodigieuse d'œufs d'helminthe, olseroée sur un poisson nommé Aigle-Bar (2° série, t. I, p. 141, pl. I, c, 1854). — Recherches sur les hydaticles, les échinocoques et lecœnure et sur leur développement (Mémoires, 2e série, t. II, p. 157, 1855). — Kyste hydatique du foie ayant subi une transformation athéromateuse chez l'homme (Comptes rendus, t. IV, p. 6, 1852). — Note sur un cas de kystes hydatiques multiples (en commun avec Charcot; Mémoires, 2U série, t. IV, p. 103, 1850). — De l'action du cœnure sur le cerveau, tournis (Mémoires, 2e série, t. IV, p. 117, 1857). — Sur le diagnostic de la présence des vers dans l'intestin par I inspection microscopique des matières expulsées (Comptes rendus, 2c série, t. IV, p. 188, 1857). — Recherches sur le développement de l œuf du tricliocéphale de l'homme et de l’ascaride Io>nbricoïde(Comptcs rendus, 2° série, t. V, p. 105, 1858, et Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, t. XLVI, p. 1217, 1858).
Le Traité des entoz outres el des maladies vermineuses de l'homme, et des animaux r/omestiques, paru en 1860,
couronné par l’Institut et par l’Académie de médecine, forme un volume in -8°, avec figures sur bois, intercalées dans le texte. Il a eu, en 1877, une nouvelle édition ; il a été traduit en anglais par W. Abbotts Smith. Dans son livre, si connu et si apprécié, le plus savant et le plus complet sur ce sujet difficile, Davaine a eu constamment en vue la zoologie et la pathologie. La démonstration de faits zoologiques importants l’a conduit à des déductions utiles en médecine. Ses recherches sur les œufs du trichocéphale et de l’ascaride lui ont montré que ces œufs pondus dans l’intestin de l’homme ne s’y développent pas, qu’ils sont expulsés au dehors et que l’embryon ne se forme que plusieurs mois après. Le nombre immense de ces œufs permet d’en constater la présence dans une parcelle de matières alvines et d’assurer le diagnostic. L’hisfoire de
chaque ver est une sorte de monographie, comprenant la répartition de l’animal, son apparition, la recherche des circonstances qui favorisent sa transmission et son développement, la description des accidents qu’il détermine, enfin les moyens de le combattre. Le Traité des entozoaires offre un mérite scientifique et une valeur pratique incontestables, de là son succès.
Voici les suites du Traité des entozoaires :
Recherches sur le frémissement hydatique (Mémoires, 3e série, t. III, p. 189, 1861). — Hydatides développées dans le poumon et suivies de guérison (Comptes rendus, 3e série, t. III, p. 271, 1861). — Hydatides du cerveau et du cœur (en commun avec Charcot ; Comptes rendus, 3 série, t. III, p. 273, 1861). — Nouvelles Recherches sur le développement et la propagation de l'ascaride lombricoïde et du trichocéphale de l'homme (Mémoires, 3° série, t. IV, p. 261, 1862). — Sur la constitution de l'œuf de certains entozoaires et sur la propriété de se développer à sec (Mémoires, 3° série, t. IV, p. 273, 1862). — Sur un mode de dissémination des œufs chez les entozoaires des voies respiratoires ( Mémoires , 3e série, t. IV, p 267, 1862). — Faits et Considérations sur la trichine, Mémoires, 3° série, t. IV, p. 117, 1862, et Revue des Beux Mondes, 1er mai 1866), et encore : les Trichines et la Trichinose (Bulletin de l' Académie de médecine, 2° série, t. X, p. 2-19, 1881). — Sur une ligule (ligula minuta Davaine) de la truite du lac de Genève
(Comptes rendus, 4e série, t. I, p. 87, 1864). — Rapport sur deux mémoires de P. Mêgnin relatifs à des parasites du chat et du cheval (Bulletin de V Académie de médecine, t. XXXV, p. 55, 1870). — Examen d'un tænia nouveau de l'homme recueilli à Mayotte (Cumores) (Archives de médecine navale, t. XIII, p. 137, avec planche, 1870).
Plusieurs articles de Davaine dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales sont d’un grand intérêt: articles Cestoides, Cystiques, Cysticerques, Lomrrics, Monadiens, Parasites (posthume), et encore d’autres, tels que Bactérie, Bactéridie, dont il sera question plus tard.
Le nom de Davaine restera, dans l’avenir, attaché aux questions du parasitisme. Avant de poursuivre avec tant de soin et de succès ses études sur les parasites des animaux vertébrés, il avait observé ceux d’organismes moins compliqués, c’est-à-dire des végétaux. Il avait pu constater qu’un très pelit ver nématoïde, une anguillule, produit sur le blé l'altération connue sous le nom de Nielle; de plus, il avait déterminé les conditions de vitalité de ce ver, qui possède la singulière propriété de reprendre le mouvement et la vie après avoir été desséché, laissé même pendant longtemps dans un état de mort apparente. Davaine découvrit ce fait décisif : que la faculté de reprendre vie est le privilège exclusif des larves d’anguillule dépourvues d’organes génitaux, et qu’elles le perdent dès qu’arrivées dans le blé, elles acquièrent l’état sexué ou adulte. Il a patiemment soumis ces anguillules, larves et adultes, à diverses influences, telles que celles de leau, du froid, du vide, etc. ; toujours les larves résistent, tandis que les adultes périssent rapidement. Enfin il arrivait à un résultat pratique très intéressant : c’est que la morphine, 1 atropine, la strychnine, le curare, n’ont pas d’action sur la vitalité des anguillules, tandis que les composés pouvant agir chimiquement sur leurs tissus par une matière acide ou alcaline, même très faible, détruisent aussitôt et pour toujours la vitalité de ces larves.
NOTICE sua J.-C. DA VAINE
Les Recherches physiologiques sur la maladie du blé connue sous le nom de Nielle et sur les helminthes qui occasionnent cette maladie ont d’abord été communiquées à l’Académie des sciences (Comptes rendus des séances , t. XLI, 1855), ainsi que de nouvelles Recherches expérimentales sur la vitalité des anguillulcs du blé niellé à l état de larve et à l'état adulte (Comptes rendus , t. XLIIL 1856). Le beau mémoire intitulé : Recherches sur V anguillule du blé niellé considéré au point de vue de l'histoire naturelle et de l agriculture , a paru dans nos Mémoires, t. III, 2° série, 201, avec trois planches, en 1850; il a obtenu le prix de physiologie expérimen laie de l'Institut et la médaille d’or d’Olivier de Serres.
Poursuivant après Spallanzani l’étude de cette étrange faculté de recouvrer les manifestations de la vie après les avoir perdues par un dessèchement plus ou moins complet, Uavaine lui donna le nom de réviviscence, et il la constala chez huit espèces nouvelles de protozoaires et chez plusieurs plantes inférieures.
Ses Recherches sur la vie latente chez quelques animaux et quelques plantes sont insérées dans nos Comptes rendus de l’année 1856, p. 225.
De nouvelles Recherches sur les conditions de l'existence ou de la non-existence de la réviviscence chez les espèces appartenant au même genre, ont paru dans les Comptes rendus de l' Académie des scioices (t. XLVIII, p. 1067), en 1859.
Une anguillule abondante da .s le vinaigre avait fourni un argumenta la génération spontanée, puisque cette espèce de ver ayant été observée exclusivement dans le vinaigre, on pouvait croire qu’elle y était apparue après 1 invention de ce liquide. Davaine, par ses Recherches sur les anguillulcs du vinaigre [rhabditis aceli Dujardin) ( Comptes rendus, 4e série, t. I, p. 88, 1864, et Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. LXI,p. 259, 1865), a constaté que cette anguillule vit dans les liquides renfermant une matière sucrée eu amy-
lacée, aussi bien que dans le vinaigre, qu’elle se propage dans les fruits et les légumes. 11 en a conclu rigoureusement que, dans la nature, l’anguillule du vinaigre habite les fruits qui tombent à la surface du sol, qu’elle se perpétue en passant de l'un à l’autre et qu’elle arrive dans le vinaigre après avoir pénétré dans une grappe de raisin en contact avec le sol.
Pendant qu’il cherchait à élucider ces questions d'un ordre si élevé, Davaine publiait quelques fails nouveaux sur les maladies de l’homme, des animaux et des plantes. Il ne négligeait pas les observations d’anatomie pathologique ou de tératologie. Nos Comptes rendus contiennent :
Note sur un Cas de pied bot coïncidant avec un spina-bifida chez un veau (Comptes rendus, p. 186, 1862). — Membrane muqueuse utérine semblable à une caduque expulsée pendant la menstruation (Comptes rendus, p. 161, 1865). — Atrophie congénitale de l'ovaire chez une poule; principe du balancement des organes (Comptes rendus, p. 156, 1865). — Maladie des ovaires avec ascite chez la dorade de la Chine (cijprinus auratus) (Comptes rendus, p. 186, 1865). — Articles Monstres, Monstruosité, drus le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
Je vous signale en pathologie végétale :
Une Conferve parasite sur le cyprinus carpio (Comptes rendus, t. Iir, p. 82, 1851). — Sur une maladie de la balsamine des jardins (impatiens balsamine) (Comptes rendus, 2a série, t. IV, p. 131, 1857).
Sur une nouvelle espèce de sarcine commune chez la poule. — Sur la coloration vineuse d'une infusion par le développement de monades rouges.
Ces dernières publications, faites à la Société en 1863, n’ont pas été publiées, à ma connaissance.
Nous touchons, Messieurs, à la période la plus belle de la vie de Davaine, au moment où il fait une découverte dont on a vainement cherché à lui ravir la priorité.
Comme Claude Bernard annonçant à la Société la fonction glycogénique du fo'ie et l’action émulsive du suc pancréatique
sur les graisses, comme Berthelot vous apportant, pour la première fois, de l’essence de moutarde préparée par synthèse, avec des corps inorganiques, Davaine en 1850, et puis en 1863, est venu montrer à la Société de biologie un organisme inférieur, un infusoire comme il l'avait d’abord appelé, allongé, immobile, et qu’il avait aperçu dans le sang des animaux succombant à la maladie charbonneuse connue sous le nom de sang de rate. Ce corps microscopique, auquel il donna plus tard le nom de Bactéridie , a été le sujet de controverses passionnées, mais le fait constaté par Davaine reste acquis, et c’est justice de désigner, comme l’a faitM. Pasteur, le Bacille du charbon sous le nom de Bactéridie de Davaine.
Vous trouverez dans nos Comptes rendus et Mémoires la relation de cette découverte :
Recherches sur les infusoires du sang dans la maladie connue sous le nom de sang de rate (Comptes rendus, 3° série, t. V, p. 149, 1863, et Mémoires, p. 193, et aussi clans les Comptes rendus de L'Académie des sciences, t. LVII, p. 220. 351, 386, 1863).
Davaine, avec son esprit droit, ne voulait pas sans preuves trop attribuer au vibrionien du sang de rate. Il multipliait les expériences, puis il faisait connaître de Nouvelles Recherches sur la nature de la maladie charbonneuse connue sous le nom de sang de rate (Comptes rendus de V Académie des sciences, t. LIX, p. 393, 1864). Avec Raimbert (de Châteaudun), il communiquait une Note sur la présence des bactéridies dans la pustule maligne chez V homme (Comptes rendus de l' Académie des sciences , t. LIX, p. 429, 1864). Il venait insister devant la Société sur Y Existence et la Re cherche des bactéridies dans l a pustule maligne (Comptes rendus, 4° série, t. I, p. 93, 1864).
Vous le savez, Messieurs, la vérité ne pénètre pas du premier coup dans les esprits; les expériences de Davaine, répétées comme elles méritaient de l’être, semblaient confirmées et admises, lorsque deux expérimentateurs, Leplat et Jaillard,
annoncèrent qu’ils n’avaient pas trouvé la bactéridie chez des vaches qui étaient mortes du charbon inoculé. J’ai assisté aux expériences de Davaine, j'ai partage ses perplexités. S étaitil trompé ? Il n’avait avancé que lentement, pas à pas et à coup sûr ! Aussi, analysant les symptômes morbides des animaux observés par ses contradicteurs, et se rendant compte des conditions où ces derniers s’étaient placés, de la manière dont ils avaient procédé, Davaine reconnut que ce n’était pas d’une maladie réellement charbonneuse qu’avaient été atteints les animaux. Il n’hésita pas à dire qu’ils avaient succombé à une maladie septique et différente. Entré dans cette voie nouvelle qui devait l’amener à séparer nettement le charbon de la septicémie expérimentale, notre collègue fit paraître rapidement :
Des recherches sur la nature et la constitution de la pustule maligne (Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. LX, p. 1296, 1865), — Examen du sang et des organes d'un homme mort d’œdème malin ou charbonneux des paupières (Archives de médecine, 6e série, t. VI, p. 407, 1865;. — Sur la présence des bactéridies dans les animaux affectés de la maladie charbonneuse. — Recherches sur une maladie septique delà vache regardée comme de nature charbonneuse. — Note en réponse à une communication de Leplat et Jaillard sur une maladie charbonneuse (Comptes rendus, 4° série, t. II, p. 152. 1865, et Comptes rendus de V Académie des sciences, t. LXI, p. 334; t. LX, p. 1134, et t. LXI, p. 334, 368, 523, 1865).
Résumons ce qu'avait fait Davaine. En étudiant au microscope le sang des animaux atteintss du charbon, il y avait constaté la présence de vibrioniens, dépourvus de mouvements spontanés, qu’il avait nommés Bactéridies et qu’il avait soigneusement distingués d’autres vibrioniens, analogues pour la forme, qui se développent dans les matières animales en putréfaction. Le caractère distinctif des bactéridies était de se former pendant la vie de l’animal malade et de disparaître par la putréfaction après la mort. Pour Davaine, les bactéridies jouaient un rôle capital dans la transmission des maladies charbonneuses, soit entre les animaux, soit des animaux à l’homme. Le sang frais, contenant des bactéridies et inoculé
au^c petits mammifères tels que lapins, cobayes, rats et souris, transmettait la maladie charbonneuse, mais il perdait cette propriété dès que la putréfaction faisait disparaître les bactéridies. Comme contre-épreuve, Davaine avait vu que, pendant la vie, le sang de l’animal malade ne devient capable de transmettre le charbon que du moment où les bactéridies s’y sont montrées. Cette transmission paraît indéfinie tant que le sang contient des bactéridies.
Davaine concluait que les bactéridies sont l’agent de transmission de la maladie charbonneuse et que ces corpuscules sont en rapport constant avec son inoculation et son dévelop pement. Chez les femelles pleines, les bactéridies ne se développent que dans le sang de la mère et non dans celui du fœtus. Chez les animaux réfractaires à la transmission du charbon, chiens, oiseaux, etc., le sang inoculé, quoique pourvu de bactéridies, n’en développe pas dans le sang de ces animaux .
Davaine prouvait, de plus, que la pustule maligne de l’homme est une variété de la maladie charbonneuse, car elle renferme la bactéridie et produit par inoculation le sang de rate chez les animaux. Il en est de même pour l’œdème malin des paupières.
Remarquez la netteté, la valeur et en même temps la mesure de ces conclusions. Vous connaissez tous les progrès accomplis depuis ces premiers points acquis à la science : les cultures de la bactéridie et de ses spores, les oiseaux prenant avec M. Pasteur le charbon dès que leur température est abaissée, mais Davaine avait entrevu les difficultés principales ; il -a été, comme le disait notre collègue, le professeur Henri Bouley, un véritable initiateur. En présence de ces résultats, éclairant d’un jour nouveau l’étiologie et le mode contagieux des maladies charbonneuses des animaux à l’homme, l’Institut décernait à Davaine le prix Bréant.
Au moment de la découverte des bactéridies du sang charbonneux, la place de ces petits êLres dans la classification n’était pas rigoureusement déterminée. Persuadé que la pré-
sence de ces microbes, suivant l’expression de Sêdillot, n était pas un fait isolé, Davaine entreprit d’étudier la famille des vibrioniens pour apprécier leur génération, ainsi que leurs propriétés diverses. Il communiquait ses résultats k l’Académie des sciences : Recherches sur les vibrioniens (Comptes rendus, t. LIX, p. 629, 1864) et les consignait dans l'article Bactérie, Bactéridie, du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Les vibrioniens avaient été regardés comme des animaux, Davaine montra qu’ils ont plus de rapport avec les végétaux et qu’ils doivent prendre place auprès des conferves. De plus, il reconnut l’influence des milieux sur la vie de ces êtres et il disait : Dans les milieux différents, les vibrioniens sont différents, quoique nous ne parvenions pas à les distinguer ou à les différencier entre eux, à cause de leur extrême petitesse. Leurs espèces, encore non caractérisées, ne peuvent se substituer les unes aux autres. Pour obtenir de ces petits êtres quelque modification dans un milieu, modification qui, dans l’éconmie animale, se traduit par une maladie, il faut que l’espèce de vibrionieu introduite puisse s’y développer. « Il faut, ajoutait Davaine, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’elle soit normale k ce milieu ; » nous dirions actuellement : il faut qu'elle trouve un milieu de culture.
Ces données, appliquées aux végétaux, ont été fécondes. Davaine a reconnu qu’une véritable maladie contagieuse pour les plantes grasses, telles que les mesembryanthemum , semjiervirum, stapelia , était déterminée par les moisissures vulgaires, les mucédinées qui se propagent sur les plantes vivantes et les altèrent. Or les phénomènes morbides qu’elles provoquent, désignés sous le nom général de Pourriture, tiennent k une véritable maladie contagieuse. La maladie des mucédinées se communique d’une plante k l’autre, d’un fruit k un autre fruit, au contact par le mycélium, sorte de virus fixe, et sans contact par les spores, sorte de virus volatil. La plante ou le fruit sont préservés par l’épiderme; dès que celui-ci est altéré ou enlevé, le champignon pénètre dans les tissus et détermine la pourriture :
IG
NOTICE SDK J.-C. DAV AINE
Recherches sur la pourriture des fruits (Comptes rendus de l'Academie des sciences, t. LVIII, p. 276). — Recherches sur la pourriture des fruits et des autres parties des végétaux vivants (Comptes rendus, t. XIII, p. 344,1866).
La pourriture végétale est variable dans ses caractères suivant la mucédinée qui la détermine. J’ai vu Davaine produire, à ma demande et sans se tromper, la pourriture blanche, ou jaune, ou orangée, ou noire des fruits. Il connaissait de longue date la coloration des petites masses de mycélium et de spoi’es; il insérait en toute connaissance de cause telle ou telle mucédinée, par inoculation véritable. En outre, il savait que telle ou telle espèce était plus vorace que telle autre, et il substituait une pourriture jaune ou noire à une pourriture blanche, sachant que, par son développement rapide, la mucédinée nouvellement inoculée détruirait la première et envahirait l’ensemble du fruit. Vous comprenez, sans que j’y insiste, tout l’intérêt de ces expériences et le jour qu’elles projettent sur les affections virulentes des animaux et de l'homme. Sur nous-mêmes et sur les vertébrés supérieurs, les troubles consécutifs du système nerveux, la dissémination rapide des bactéries et des spores au moj'en de la grande circulation, rendaient l’étude expérimentale difficile ou incertaine. Chez les végétaux, dépourvus de système nerveux et d’unecirculationactive, les altérations organiques élémentaires sont plus facilement appréciables, ainsi que l’établit Davaine dans ses Recherches physiologiques et pathologiques sur les bactéries (Compiles rendus de l" Académie des sciences, t. LVI, p. 499, J 8G8). Il y démontre qu’une espèce de bactérie produit une maladie contagieuse sur les opuntia, aloe, stapelia; il précise le mode de génération de cette bactérie, qui ne peut être distinguée que par ses propriétés physiologiques et dont les spores moléculaires seraient, dit-il, des germes.
Vous vous rappelez, Messieurs, les discussions qui ont eu lieu à l’Académie de médecine au sujet des maladies char-
bonneuses, lorsque Davaine Taisait part de ses observations sur l’inoculation des bactéries. Jusqu’à lui, les expérimentateurs s’étaient servis d’un instrument coupant qui, entre autres inconvénients, ne permettait pas d’apprécier la quantité de virus introduite dans les tissus. La seringue de Pravaz a permis de doser exactement cette quantité, en étendant la substance virulente avec une proportion bien connue d’un liquide approprié.
Davaine prenait part au débat par ses communications nombreuses :
Sur la nature des maladies charbonneuses (Archives générales de médecine , 6e série, t. Il, p. 253, 1868). — Rapport sur les recherches de Raimbert relatives à la constitution et au diagnostic de la pustule maligne. — Reproduction expérimentale de la pustule maligne chez les animaux (Bulletin de l'Académie de médecine, t. XIII, p. 703, 721. 1868).
La Société de biologie avait la primeur à' Expériences ayant pour but de prouver que les bactéries constituent seules le virus charbonneux (Comptes rendus , 5° série, t. I, p. 88, 27 février 1869).
Davaine mêlait du sang charbonneux avec une grande quantité d’eau placée dans une longue éprouvette. Après un repos suffisant, il observait au fond de l’éprouvette un dépôt de bactéridies. Prenant alors, avec une pipette, de ce liquide à des hauteurs différentes et l’inoculant à des cobayes, il constatait que les couches inférieures seules, où se trouvent les bactéridies, étaient aussi les seules qui donnaient le charbon. M. Pasteur contrôlait ce résultat en filtrant le sang charbonneux sur du plâtre, ou bien en éliminant par des cultures successives tous les éléments du sang virulent autres que les bactéridies.
Les Expériences relatives à la durée de V incubation des maladies charbonneuses et à la quantité de virus nécessaire à la transmission de la maladie ( Bulletin de V Académie de médecine , t. XXXIII, p. 816, 1868) avaient
Davaine. LXEuvve.
NOTICE SUIl J.-C. DAVAINE
montré que pour tuer un cobaye, il suffît d’un millionième de goutte de sang infecté par les bactéridies et que la durée de l’incubation, c’est-à-dire l’intervalle de temps qui existe entre le moment de l’inoculation et celui de l’apparition des phénomènes morbides, est en rapport avec la quantité de virus inoculé.
L’année 1870, l’année terrible, venait d’arriver; elle ne ralentissait pas l’ardeur de notre collègue. Il lisait à l’Académie de médecine un Rapport sur un travail de Raimbert intitulé : Recherches sur la constitution et le diagnostic de l'œdème malin (Bulletin de V Académie de médecine , t. XXXV, p. 50, 1870); il faisait part à la Compagnie de ses Études sur la contagion du charbon chez les animaux domestiques ; — Sur la genèse et la propagation du charbon (Bulletin de l' Académie de médecine, t. XXXY, p. 215 et 471, 1870), où il montrait que la contagion du charbon dans les troupeaux peut avoir lieu par les mouches. Ces insectes puisent le sang charbonneux sur un animal malade et le transportent à un autre. Le suçoir des taons et même celui des mouches ordinaires se chargent d’une quantité de virus suffisante et le gardent assez longtemps pour que deux ou même trois jours après il puisse encore communiquer le charbon.
La variole faisait des ravages dans Paris encombré et allant être investi ; Davaine s’occupa d ’ E xp èr iences relatives à un moyen de multiplier le virus vaccinal (Bulletin de l’Aca démie de médecine , t. XXXV, p. 743, 1870).
Pendant le siège de Paris, Davaine devint médecin d’ambulance; toute recherche suivie fut suspendue, il n’avait plus à faire de la science expérimentale, mais à soigner malades et blessés. Ne croyez pas que notre collègue fût devenu absolument inactif et que le soir, ou plutôt la nuit, il soit resté sans écrire. Mais vous allez être surpris, comme je l’ai été moimême, en apprenant qu’il avait composé, au milieu des calamités publiques, un ouvrage philosophique. Voici ce livre qu’il
m’a donné et qui est connu d’un bien petit nombre; il a pour titre : les Éléments du bonheur1. Je connaissais mon ami comme médecin, comme naturaliste, je ne le connaissais pas entièrement.
Davaine a voulu, comme par antithèse, en ces temps malheureux, mettre en lumière des questions trop généralement dédaignées ou ignorées. Il appelle la méditation sur les grands problèmes de la nature, sur les vérités par lesquelles l’homme apprend à se connaître et à se conduire. L’homme, dit-il, veut être heureux et n’est jamais satisfait de son sort. Qu’est-ce donc que le bonheur auquel il aspire et qui le fuit toujours? On ne le reconnaît trop souvent qu’après l’avoir perdu. Quelles sont les conditions de ce bonheur? Celles qui ne feront pas regretter le passé, toutes celles qui assureront notre avenir.
Vous connaissez, Messieurs, le tableau des misères humaines tracé par Pline le Naturaliste : « Il est permis de douter si la nature est pour l’homme une bonne mère ou une marâtre impitoyable. Seul parmi les animaux, le jour de sa naissance, elle le jette nu sur la terre nue, le livrant aussitôt aux vagissements et aux pleurs... Se traîner sur les genoux et sur les mains est chez lui le premier indice de force, le premier bienfaitdu temps. Quand ce débile quadrupède aura -t- il la marche d’un homme? Quand en aura-t-il la voix? Quand sa bouche pourra-t-elle broyer des aliments? Guidés par leurs instincts, les animaux courent, volent ou nagent ; l’homme ne sait rien sans l’apprendre, ni parler, ni marcher, ni se nourrir, en un mot il ne sait rien spontanément que pleurer ; aussi beaucoup ont-ils pensé que le mieux était de ne pas naître ou d’être anéanti au plus tôt. »
« A l’homme, seul entre les animaux, a été donné le deuil, à lui le luxe, à lui l’ambition, à lui l’avarice, à lui le désir immense de vivre, à lui la superstition, à lui le soin de la sépulture et le souci même de ce qui sera après lui ! » Et cependant l’homme prétend au bonheur et le réclame comme un
l In-12, 143 pages. Grassart, Paris, 1871.
droit. La vérité est qu’aucun ne l’a reçu en partage, il est
l’œuvre de chacun.
Davaine a examiné d’une manière élevée l’importance relative des conditions du bonheur qui eu sont en quelque sorte les éléments. Et d’abord, de la santé, car la maladie entraîne l’incapacité et la souffrance. Les hommes se sont toujours appliqués à éloigner la douleur ; de là l’origine de la médecine.
Le nécessaire qui entretient la vie et la santé est indispensable au bonheur que ne donne pas la satisfaction des besoins factices, venus de l’éducation, des habitudes, des appétits particuliers. Le nécessaire s’acquiert par le travail , qui est le plus noble emploi de nos facultés ;c’estparletravailquel’homme est devenu le conquérant du monde physique. Le nécessaire se conserve par l’économie qui en perpétue les bienfaits à l’égard de l’individu, de la famille et delà société.
La sécurité est la garantie du bonheur. On ne peut être heureux si l’on est dans l’inquiétude pour soi, pour sa famille ou pour son avenir. Qui travaillera, qui formera l’épargne, qui pratiquera les vertus domestiques et. sociales, si le fruit du labeur et de l’accomplissement des devoirs peut être ravi d’un instant à l’autre? L’homme ne peut vivre isolé; si l’union fait la force, elle fait aussi la sécurité. L’association des hommes entre eux a donné la civilisation, qui repose sur la notion des droits et des devoirs et que couronne la liberté. Un peuple qui veut être libre doit prendre le devoir pour base de ses institutions. Pour avoir le bonheur que nul ne peut accaparer, mais que chacun pourrait presque toujours posséder ou donner, il faut élever notre esprit au-dessus de l’égoïsme et savoir que, dans la lutte pour l’existence, il y a souffrance nécessaire. Finalement, Davaine répond à Pline : « La nature n’est point pour l’homme une marâtre impitoyable. Au jour de sa naissance, jeté nu sur la terre, il est reçu par sa mère qui le protège, ses vagissements sont un langage qu’il adresse à celle qui lui a donné le jour... A l’homme seul, entre les animaux, a été donnée la reconnaissance filiale, à lui la
noblesse des sentiments, à lui l’enthousiasme, à lui la générosité, à lui la science, à lui le respect des aïeux et l’espérance de la vie future! »
Je ne vous ai donné qu’une pale esquisse des pensées fortes, des expressions justes, des sentiments délicats renfermés dans ce petit livre. Celui qui s’exprimait si bien devait plaire par sa bonté, sa droiture, le charme de ses relations. J’ai eu sous les yeux la correspondance de Davaine et j’en détache quelques fragments pour vous montrer ce que lui écrivaient Rayer, Claude Bernard et Pasteur.
Mon cher Davaine, nous avons des floriceps très curieux ; les dessinateurs sont en campagne. Si vous avez des yeux, du temps et un crayon, venez.
A vous, Rayer.
Mon cher ami, il me hâte de vous serrer la main et de vous embrasser pour vous remercier de la bonne affection que vous avez pour moi et que je vous rends bien, je vous assure.
Tout à vous, Rayer.
Mon cher ami, j’ai reçu vos Éléments du bonheur, je vous en remercie et je suis content de voir que vous possédez votre sujet, c'est- à-dire que vous êtes heureux, jevoudrais pouvoir en dire autant. Mes amitiés à vous et aux vôtres.
Claude Bernard.
Saint-Julien, 18 octobre 1871.
Mon cher collègue, si je ne parlais pas demain pour la campagne et si ce départ ne m’avait beaucoup occupé cette semaine, j'aurais été vous voir et causer de nos communes études. L’occasion s’en représentera. En attendant, je me
22 NOTICE SUR J.-C. davaine
félicite d’avoir été si souvent le continuateur de vos savantes recherches. Tout à vous de sincère amitié.