‹ L'œuvre de C.-J. DavaineChapitre 2 sur 132 · L. Pasteur · texte numérisé non relu

L. Pasteur

Paris, le 23 juillet 1879.

Le siège de Paris terminé, chacun s’empressa de réparer les pertes subies. Davaine, qui possédait une petite propriété sur les hauteurs de Garches, près de la Celle-Saint-Cloud, la trouvait bouleversée par l’ennemi. Le terrain, disposé en pente, renfermait de grands arbres ; les principaux avaient été abattus sur le point culminant pour établir une batterie prus sienne, car de là on apercevait Paris et même plus au loin, les collines de l’Est. Davaine, ne pouvant remplacer les beaux arbres, fit bâtir sa maison sur l’emplacement de la batterie, puis dans un endroit bien exposé il planta une grande quantité de rosiers, qui prospérèrent d’une manière remarquable.

Davaine s’échappait de Paris pour aller à Garches, y restant le plus possible, occupé de physiologie végétale, insensible à un soleil trop ardent ou à une pluie pénétrante. Il avait la passion des rosiers et de leurs fleurs, dont il avait réuni plusieurs centaines de variétés. Il les dirigeait lui-même parce que les jardiniers les plus renommés les taillaient, disait -il, d’une manière trop uniforme, sans se rendre un compte suffisant de leur végétation différente. Davaine arriva finalement à un résultat si complet, que plusieurs jardiniers, d’abord incrédules, lui avouèrent n’avoir vu que rarement dans les expositions horticoles des fleurs pareilles aux siennes et jamais de plus belles. Et lorsqu’on demandait à Davaine comment il s’y était pris pour faire mieux que les spécialistes émérites, il répondait avec son fin sourire : J’ai observé.

C’est à Garches que Davaine expérimentait sur les plantes. A Paris, il avait des lapins et des cobayes placés dans des caisses sous le vestibule de l’hôtel d’un excellent ami, M. Adolphe d’Eichthal. Que de fois nous avons regretté ensemble un laboratoire bien outillé, bien pourvu.

Davaine avait reprisses travaux de prédilection. Ayant reconnu que le sang charbonneux ne perd pas son pouvoir virulent lorsqu’il est étendu dans une grande quantité d’eau, il étudia les propriétés des bactéridies placées dans des liquides qui ne peuvent plus être troublés ni par la chaleur, ni par les acides : Recherches relatives à l'action de la chaleur sur le virus charbonneux (Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. LXVII, p. 726, 1873). D’autre part il cherchait à déterminer quelle est la quantité d’une substance antiseptique suffisante pour détruire le virus charbonneux dans un espace donné : Recherches relatives à l'action des sub stances dites antiseptiques sur le virus charbonneux (Comptes rendus de V Académie des sciences, t. LXVII, p. 821, 1873). L’ammoniaque est l’antiseptique reconnu le plus faible, et l’iode, au contraire, le plus fort. Il applique ces données au traitement des maladies charbonneuses, Rapport sur un mémoire de M. Raimberl, intitulé : Du traitement du charbon chez l'homme par l'injection souscutanée de liquides antivirulents (Bidletin de V Académie de médecine, 2e série, t. IV, 1875) ; dans ses Recherches sur le traitement des maladies charbonneuses chez l'homme (Bulletin de V Académie de médecine, 2° série, t. IX, p. 757, 1880), il rapporte un grand nombre de faits de pustules malignes guéries par les injections sous-cutanées d’une solution d’iode, et plusieurs cas d’œdème malin des paupières guéris de même, quoique cette dernière maladie soit réputée toujours mortelle.

Davaine croyait fermement à la bactéridie charbonneuse et à des bactéries diverses, comme agents virulents. Il avait si souvent observé que le sang charbonneux n’est actif que s’il renferme la bactéridie ! En 1869, il avait déjà examiné à ce sujet le sang de plus de six cents animaux. Mais comment ces bactéries agissent-elles? Est-ce en se recouvrant, en se vernissant pour ainsi dire, d’une humeur putride, comme le ferait toute autre parcelle organique, et comme l’a si bien établi notre collègue, le professeur Charles Robin, dans un

travail Sur les états de virulence et de putridité de la matière organisée publié dans nos Mémoires de l’année 1863 ( Mémoires , 3« série, t. Y, p. 95) ?

A mes questions pressantes sur ce sujet, Davaine répondait toujours en attribuant aux bactéries un rôle prépondérant, soit en s’emparant de l’oxygène ou d’un autre corps du milieu où elles vivent, soit en sécrétant, en produisant une substance particulière nuisible. 11 me rappelait ce que j’avais vu moi-même au sujet des galles végétales causées par des mycéliums ou par des larves d’insectes et dont la forme peut se modifier quand le producteur est tué par un parasite ( Mé moire, 4e série, t. Y, p. 217, 1869). Les bactéries connues et à découvrir lui paraissaient déterminer, par leur pénétration et leur multiplication chez les animaux et les plantes, des maladies spéciales.

Depuis longtemps Davaine s’attachait à éclaircir la difficile question de la septicémie, à l’aide des septicémies expérimentales. Déjà, dans ses études de pathologie comparée, il avait fait l’examen anatomique et microscopique de bestiaux et d’un aurochs morts du typhus contagieux : Recherches sur le typhus contagieux des bêtes à cornes (mémoire lu en 1866, à la Société de biologie, et resté inédit). Dans les Remarques relatives aux recherches de M. Sanson sur les maladies charbonneuses ( Comptes rendus de VA cadémie des sciences , t. LXVIII, p. 271, 1869), il établissait que, si le sang charbonneux frais, inoculé à certains animaux, leur communique constamment le charbon, ce même sang conservé perd plus ou moins rapidement la faculté de transmettre la maladie. Cette différence tient à la putréfaction qui détruit le virus charbonneux. Mais, en inoculant le sang charbonneux putréfié, on détermine souvent une maladie rapide, virulente, très analogue au charbon, quoique réellement différente, car elle ne s’accompagne jamais de bactéridies. Les expérimentateurs, ne connaissant point les effets du sang putréfié, ont souvent obtenu dans leurs expériences la septicémie putride au lieu du

NOTICE SUR .T.-C. PAVAINE

charbon. Ai- je besoin de vous rappeler les résultats anciens de Leplatet de Jaillard, et ceux plus récents des expérimentateurs de Turin? Dans ses Recherches sur la septicémie et sur les caractères qui la distinguent de la maladie charbonneuse (Comptes rendus de l'Académie des sciences , t.LXVIII, p. 193, 1869), on trouve nettement tracés tous les caractères qui séparent d’une manière certaine le charbon de la septicémie.

Avec une activité infatigable, Davaine publia :

Recherches sur quelques questions relatives à la septicémie (Bulletin de l'Académie de médecine , 2e série, t. I, p. 907, 1872). — Suite des recherches sur quelques questions relatives à la septicémie (ibid., t. I, p. 976, 1872). — Cas de mort d’une vache par septicémie (ibid., t. I, p. 1058, 1872). — Rapport sur un mémoire de M. Onimus , relatif à l'influence qu' exercent les organismes inférieurs développés pendant la putréfaction sur V empoisonnement putride des animaux (ibid., t. II p. 464, 1873). — Observations sur la septicémie chez l'homme (ibid., t. II, p. 124, 1873). — Suite des recherches sur quelques questions, relatives à la septicémie (ibid., t. II, p. 487 et 1272, 1873).

Il montre l’augmentation de la virulence des matières putrides après qu’elles ont été injectées à un animal vivant.

Cette augmentation vraiment extraordinaire de la virulence ne tient point à quelque condition de l’organisme animal, car de sang normal, frais, étant placé dans une étuve, à la température du corps des mammifères, acquiert dans l’espace de quatorze à vingt-quatre heures une septicité égale à celle de sang septicémique. La virulence du sang putréfié et celle du sang septicémique n’augmentent pas par une putréfaction plus grande ou plus longtemps prolongée. Elles s’atténuent, au contraire, et finissent par disparaître complètement après plusieurs mois.

La septicémie n’est autre chose, dit Davaine, qu’une putréfaction qui s accomplit dans l’organisme d’un animal vivant ; son virus est une des bactéries qui se développent dans les substances qui se putréfient à l’air libre.

L’empoisonnement par la saumure ayant été discuté k l'Académie de médecine, Davaine, prenant part au débat, reconnaît que les accidents survenant chez des animaux à la suite de l’ingestion de saumure dans leur estomac étaient dus au virus septique renfermé dans cette saumure. Recherches sur la nature de V empoisonnement par la saumure (Bulletin de V Académie de médecine , 2e série, t. I, p. 1051. 1872).

Enfin, dans un dernier travail, Recherches sur quelquesunes des conditions qui favorisent ou qui empêchent le développement de la septicémie (Bulletin de V Académie de médecine , 2e série, t. VIII, p. 121, 1879), Davaine prouve que, la température atmosphérique ayant une influence certaine sur le développement de la septicémie, il faut de moindres doses de virus, par une température élevée, pour produire la maladie chez le cobaye, et de plus grandes dans le cas contraire. Dans les fortes chaleurs de l’été, la septicémie devient contagieuse chez les lapins par le simple fait de la cohabitation, ce qui n’arrive jamais dans la saison froide. Les animaux qui semblent réfractaires à la septicémie peuvent prendre cette maladie dans des conditions particulières; le renard ne la contracte ni par l’ingestion dans le tube digestif de substances septiques, ni par des injections sous-cutanées, il la prend par l’introduction du virus dans le péritoine.

Nous trouvons ici toute la pensée de Davaine. Les connaissances acquises sur la septicémie peuvent, affirme -t-il, donner des conceptions nouvelles sur la formation de certaines maladies épidémiques et contagieuses. Le virus de la septicémie l’un des ferments de la putréfaction, existe en dehors de l’économie animale, à la surface du sol ou dans les matières qui se putréfient. Dans certaines conditions, une température élevée par exemple, il prend une activité plus grande, et s’il pénètre à l’intérieur d’un organisme animal apte à le recevoir, il s’y propage rapidement et le détruit.

On peut concevoir, de même, qae le virus du typhus conta-

gieux des bêtes à cornes, celui de la peste, celui de la fièvre jaune, se reproduisant dans certains terrains particuliers a la surface du sol, trouvent parfois par 1 effet de la saison, du climat, de l’humidité, des conditions qui lui donnent une grande activité et le propagent chez les animaux ou chez l'homme. Ainsi, conclut Davaine, pourraient apparaître dans certains climats les grandes épidémies de ces maladies.

L’Académie des sciences décernait à Davaine, en 1879, le prix de physiologie fondé par Lacaze, et le professeur Charles Robin, rapporteur, faisait ressortir le mérite de l’ensemble des travaux couronnés. Toutes les recherches, même de date ancienne, et « sources de tant d’autres sur la septicémie et les maladies charbonneuses, partent d’observations et d’experiences physiologiques conduites avec une méthode qui ne laisse guère place à la critique ». Pendant cette même année 1879, la Société nationale d’agriculture de France donnait à Davaine, sur le rapport du professeur Henry Bouley, le prix fondé parM. de Béhague.

Depuis peu de temps seulement je connais, grâce à M. l’inspecteur général Gavaret, l’opinion émise par un maître éminent sur Davaine, et je tiens à vous la dire. Un mardi matin, à l’hôpital de la Charité, Andral s’exprimait à peu près en ces termes : J’ai entendu hier, à l’Académie, une communication qui m’a frappé. L’auteur, un des élèves de Rayer, est aux prises avec une grosse question. Il ouvre une voie au bout de laquelle seront des applications importantes pour la pathologie comparée et peut-être humaine; il éclaire singulièrement l’étiologie des maladies charbonneuses. Je pense à refaire sur les sujets traités par Davaine mon éducation médicale. Après un moment de silence, Andral ajouta : Les bactéries amèneront un jour Davaine à l’Institut.

Messieurs, la prédiction d’Andral a été près de se réaliser. Un de nos membres, le professeur Gosselin, avait fait ressortir le mérite de Davaine, du savant qui a fait faire des progrès

à la médecine, en utilisant pour l’étude des maladies et de leur traitement les connaissances qu’il avait acquises en anatomie et en zoologie, de celui qui était arrivé à une découverte qui a illustré son nom. Il caractérisait bien ce travailleur si modeste, qui n’a recherché ni les places, ni les distinctions, mais qui a consacré sa vie à des travaux scientifiques, n’ambitionnant d’autre honneur que celui de bien faire et d’être utile. Quelques voix seulement ont manqué à Davaine pour qu’arrivant à l’Institut, il occupât le siège de Bouillaud. Mais il avait marqué sa place, et son heureux compétiteur, notre Président, car la lutte se passait entre membres de la Société de biologie, ne nous a pas laissé de doutes sur- un résultat favorable, définitif. Vous vous rappelez en quels termes dignes et affectueux le professeur Paul Bert s’est exprimé sur Davaine quelque temps après la lutte, en faisant part à la Société de la perte qu’elle venait d’éprouver. Il aurait certainement aidé le vaincu de la veille pour en faire le vainqueur du lendemain.

La santé de Davaine, très bonne jusqu’alors, avait été atteinte tout à coup et profondément. Un néoplasme abdominal s’était manifesté. Davaine supporta son mal avec un calme stoïque; il consolait sa femme et les siens, s’abandonnant parfois aux effusions d’une tendresse ordinairement contenue, et qui rendaient la séparation encore plus cruelle. Il succomba le 14 octobre 1882, h Garches, dans les bras de son fils et de son neveu.

Davaine était de taille moyenne, maigre, avec le .visage allongé, encadré d’un collier de barbe et de longs cheveux bruns; les mains longues et adroites. Le teint était coloré, le front haut, le nez droit. La bouche, fine et prête à sourire, surmontait un menton proéminent, signe de fermeté. Ses yeux bons regardaient fixement et franchement. Tel je l’avais connu à la Charité, dans le service de Rayer, tel il était resté toujours, très soigneux de sa personne, simple et distingué ; ses cheveux seulement avaient un peu blanchi.

Arrivé à la fui de ma tâche, je suis sûr, Messieurs, que vous avez partagé mou émotion quand j’ai essayé de rendre un hommage mérité à la mémoire de Davaine. J’ai beaucoup appris de lui et je m’estime heureux d’avoir pu lui servir d’aide pour plusieurs de ses expériences. Je sais d'ailleurs que, dans notre Société de biologie, le nom de Davaine sera toujours accueilli par le regret affectionné des anciens, le respect des nouveaux, et, dans le monde savant, par la sympathie universelle.

CHARBON, SEPTICÉMIE

RECHERCHES SUR LES INFUSOIRES DU SANG DANS LA MALADIE CONNUE SOUS LE NOM DE SANG DE RATE1

Sous le nom de sang de rate on désigne une maladie très meurtrière des bêtes à laine qui règne fréquemment par épizootie durant les grandes chaleurs de l’été.

En 1850, j’ai pu examiner avec M. Rayer plusieurs cas de cette maladie, soit dans son laboratoire à Paris, soit dans une excursion à Chartres, où j’accompagnai ce savant maitre. Avant ce voyage, M. Rayer avait inoculé un mouton avec le sang de la rate d’un autre mouton mort de la maladie dont il est ici question, et cette inoculation avait déterminé la mort au troisième jour. Je répétai cette expérience sous ses yeux à Chartres, et en présence de plusieurs médecins et vétérinaires distingués du pays; elle fut suivie du même résultat. De nouvelles inoculations, pratiquées ensuite sur divers animaux

l Comptes rendus de l'Académie des sciences, 27 juillet 1863.

CHARBON, SEPTICÉMIE

par les savants dont je viens de faire mention, montrèrent que la maladie du sang de rate est transmissible, non seulement au mouton, mais encore au bœuf, au cheval et à d’autres animaux, qu’elle tue en deux ou trois jours.

J ai donc pu, dès cette époque, faire des recherches sur la constitution du sang dans cette maladie épizootique. Dans une première observation, le sang, examiné au microscope huit h dix heures après la mort, m’offrit un très grand nombre de bacterium ; or, chez le mouton vivant et sain ou tué à la boucherie, on ne trouve jamais d’infusoires de ce genre.

Chez le mouton inoculé par M. Rayer avec le sang de la rate du précédent, l’examen étant fait deux heures et demie après la mort, je trouvai également dans le sang un grand nombre de corpuscules identiques avec les premiers.

Dans une note insérée aux Bulletins de la Société de biologie pour l’année 1 850, M . Rayer, rendant compte des recherches que nous avions faites à Paris et dans notre voyage à Chartres, s'exprime ainsi au sujet du sang de ces deux moutons : « Le sang examiné au microscope se comportait comme celui du mouton atteint de sang de rate, qui avait servi à l’inoculation. Les globules, au lieu de. rester bien distincts, comme les globules du sang sain, s’agglutinaient généralement en masses irrégulières, il y avait en outre dans le sang de petits corps filiformes , ayant environ le double en longueur d’un globule sanguin. Ces petits corps n’offraient point de mouvements spontanés. »

L’existence des bactéries dans le sang de ces deux moulons attira tout particulièrement mon attention; carie court espace de temps qui avait existé entre le moment de la mort et celui de notre examen, surtout dans le second cas, me portait à penser que les bactéries n’avaient point été le produit d’une décomposition putride, mais qu’elles avaient préexisté à la mort des animaux qui nous les offraient. Je pensai dès lors à vérifier, lorsque l’occasion s’en présenterait, ce fait de l’existence d’infusoires filiformes chez le mouton atteint

1NKUS0JHKS L>U SANG DE IIATE

de sang de rate et à rechercher si le développement d’êtres microscopiques assez voisins des conferves ne serait point la cause de la détérioration du sang et, consécutivement, de la mort de l’animal.

L’occasion ne s’était point encore offerte et d’autres soins ne m’avaient pas permis de la chercher activement, lorsque M. Pasteur, eu février 1861, publia son remarquable travail sur le ferment butyrique, ferment qui consiste en petites baguettes cylindriques, possédant tous les caractères des vibrions et des bactéries. Les corpuscules filiformes que j’avais vus dans le sang des moutons atteints de sang de rate ayant une grande analogie de forme avec ces vibrions, je fus amené à examiner si des corpucules analogues ou du même genre que ceux qui déterminent la fermentation butyrique, introduits dans le sang d’un animal, n’y joueraient pas de même le rôle d’un ferment. Ainsi s’expliqueraient facilement l’altération, l’infection rapide de la masse du sang chez un animal qui aurait reçu accidentellement ou expérimentalement dans ses veines un certain nombre de ces bactéries, c’est-àdire de ce ferment.

Ces réflexions me faisaient désirer plus vivement encore d’examiner de nouveau le sang des animaux atteints de sang ' de rate, mais deux étés s’écoulèrent sans que j’aie pu me procurer aucun mouton affecté de cette maladie. Dernièrement, M. le D1 Liard, médecin distingué de Dourdau, m’annonça qu’elle régnait dans sa contrée, et qu’un fermier avait perdu douze moutons en huit à dix jours ; en même temps, d’après ma demande, il m’envoyait du sang d’un de ces moutons.

Le sang n’avait point encore d’odeur de putréfaction ; il avait la couleur violacée ordinaire dans la maladie du sang dératé; examiné au microscope, il renfermait un nombre immense de bacterium sans mouvements, et tout à fait semblables à ceux que j’avais déjà observés en 1850.

J’inoculai immédiatement de ce sang (21 juillet 1863) à deux lapins et à un rat blanc, tous très bien portants et vigou-

DaVainis. L’USuvre.

CHAULSON, SEPTICÉMIE

reux, aj’an t leur sang parfaitement normal. Vingt-quatre heures après, ces trois animaux n’offraient aucun changement dans leur apparence; leur sang, examiné avec beaucoup de soin, était sain et ne contenait aucun bacterium.

Quarante-trois heures après l’inoculation, l’un des lapins fut trouvé mourant; je me hâtai d’examiner son sang, pris par une incision de la langue, et j’y constatai la présence d’une énorme quantité de bactéries identiques avec celles du mouton. Le nombre de ces corpuscules était tel, que je ne puis en donner bien l’idée qu’en le comparant aux myriades des filaments spermatiques delà semence des animaux.

Le sang du second lapin, examiné quarante-huit heures après l’inoculation, n’offrit aucun infusoire quelconque; le lendemain l’animal mourut inopinément, soixante-trois heures après l’inoculation; son sang, examiné une demi-heure après, contenait aussi un nombre considérable de bactéries en tout semblables aux précédentes.

Un troisième lapin, inoculé avec le sang du premier et pendant que ce sang était encore frais, mourut au bout de dix-sept heures, après une très courte agonie. Examiné presque à l’instant de la mort, le sang contenait les mêmes bactéries que les précédents. Le nombre de ces corpuscules était moins considérable, toutefois il surpassait de beaucoup celui des globules sanguins.

Le rat fut inoculé une seconde fois avec le sang du premier lapin, néanmoins il est encore vivant (26 juillet) et n’offre rien de particulier dans son sang.

Les bacterium du sang de rate sont des filaments libres, droits, roides, cylindriques, d’une longueur variable, entre 4 et 12 millièmes de millimètre, d’une minceur extrême; les plus longs offrent une et très rarement deux inflexions à angle obtus; par un très fort grossissement on distingue des traces d’une divison en segments; ils n’ont absolument aucun mouvement spontané. Par la dessiccation ils conservent leur forme et leur apparence. L’acide sulfurique, la potasse caustique en solution concentrée ne les détruisent pas ; ils se coin

ÎNI'USOIUES DU SANG DE HATE

portent à l’égard de ces réactifs comme les conferves les plus simples.

Lorsque le sang se putréfie, les traces de leur segmentation deviennent plus visibles; ils s’infléchissent en divers sens et se divisent par segments. Autant que j’en puis juger aujourd’hui, ils disparaissent complètement lorsque le sang est tout à fait en putréfaction. Ce fait seul les séparerait nettement de toute cette catégorie d’infusoires qui se forment dans les matières en putréfaction, si d’ailleurs ils ne s’en distinguaient déjà par leur développement dans du sang vivant, pour ainsi dire, et sans aucune odeur caractéristique.

Il j a longtemps que des médecins ou des naturalistes ont admis théoriquement que les maladies contagieuses, les fièvres épidémiques graves, la peste, etc., sont déterminées par des animalcules invisibles ou par des ferments, mais je ne sache pas qu’aucune observation positive soit jamais venue confirmer ces vues. Je n’aborderai point aujourd’hui la question de savoir si les bactéries du sang de raie jouent, chez le mou ton et chez les animaux inoculés, le rôle de ces animalcules ou le rôle d’un ferment. J’espère pouvoir, à la suite de nouvelles observations, apporter quelque lumière sur ce sujet, observations qui, étendues aux maladies plus ou moins analogues chez 1 homme, acquerraient un nouveau degré d’intérêt.

Je me borne pour le moment à signaler un fait que je crois nouveau. L examen de six animaux atteints ou morts du sang de rate a montré six lois dans leur sang les mêmes êtres microscopiques. Ces corpuscules se sont évidemment développés pendant la vie de l’animal infecté, et leur relation avec la maladie qui a entraîné la mort ne peut être mise en doute.

CHARBON, SEl'TICEU

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