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CONSTITUTION ET DIAGNOSTIC DE L’IEDÈME MALIN

le plus autorisé sur cette question, le Dr Bourgeois, lui-même, a pu dire : « Cette maladie présente, à son origine surtout, des difficultés diagnostiques insurmontables en raison de l’absence de la plupart des signes caractéristiques du charbon... Lorsqu'elle n'aura point pour siège les paupières , cette tuméfaction sera malheureusement dans la plupart des cas très facile à méconnaître, excepté à une époque avancée, alors que les symptômes d’intoxication sont survenus et qu’il y a beaucoup moins d’intérêt à en distinguer la nature, puisque le temps d’agir utilement est à peu près passé ; encore pour des gens peu exercés la méprise pourra avoir lieu jusqu’à la fin »

L’extrême difficulté du diagnostic de l’œdème malin peut donc avoir pour le malade des conséquences graves; elle peut en avoir aussi pour la réputation du médecin; quoi qu’il en soit, elle est pour lui trop souvent une cause de grande perplexité. C’est ce que nous font bien apprécier les conseils donnés par le D1' Bourgeois sur la conduite que doit tenir le médecin en pareil cas: « s’informer avec le plus grand soin de la profession, des habitudes, de la demeure et du pays du malade; ne pas tarder à le revoir et ne pas lui dire absolumentque son mal n’est rien, car l’événement venant donner un fâcheux démenti, ce vous serait très préjudiciable. Il est même quelquefois bon, ajoute le Dr Bourgeois, d’employer en pareil cas des expressions ambiguës, de couvrir le mal d’un emplâtre insignifiant pour avoir l’air d’agir et jusqu’à ce qu’il ait pris une physionomie arrêtée. » Voilà où en est réduit le médecin praticien devant une maladie trop souvent mortelle, avec un diagnostic à peu près impossible.

En présence de ces incertitudes et de ces dangers, on comprend toute l’importance que doit avoir un moyen facile et prompt de reconnaître l’œdème malin à son début. C’est ce moyen de diagnostic que nous promet, que nous donne même

1 J- Bourgeois, Traité pratique de la pustule maligne et de l'œdème malin p. 209. Paris, 1801;

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l'observation soumise par le Dr Raimbert au jugement (le l’Académie.

Je n’ai pas besoin de rappeler qu’il existe, dans le sang des animaux charbonneux, des corps filiformes, semblables aux bactéries, mais toujours immobiles, des bactéridies en un mot, et qu’il existe aussi de ces petits corps dans la pustule maligne dont ils peuvent devenir l’un des caractères diagnostiques les plus précis. Ce sont ces mêmes petits corps que M. le Dr Raimbert a trouvés dans la sérosité de l’oedème malin; or, comme ils existent exclusivement dans la maladie charbonneuse, ils déterminent immédiatement et certainement la nature de l’oodème dans lequel on les trouve.

Le malade observé par M. Raimbert était un marchand de peaux de mouton, chez lequel un oedème s’est développé à l’angle interne des paupières de l’oeil gauche. Le lendemain, l’oedème avait envahi la tempe, le front et la moitié supérieure de la joue du même côté. Au moment de l’examen, il n’existait point sur ces parties de véritables vésicules, mais seulement de petites saillies qui donnaient à la peau l’apparence chagrinée. La lame d’un bistouri promenée sur cette surface rugueuse fît sortir un peu de sérosité légèrement sanguinolente. Placé sous le microscope, ce liquide laissa voir des bactéridies bien caractérisées. La maladie continua de s’aggraver, les parties œdématiées se recouvrirent de vésicules dont la sérosité renfermait un grand nombre de bactéridies. Enfin les phénomènes ultérieurs, l’issue funeste du mal, vinrent prouver que l’œdème était bien de nature charbonneuse et confirmèrent le diagnostic porté dès le début par l’examen de la sérosité sous-épidermique des parties affectées.

ÉTUDES SUR LA CONTAGION DU CHARBON CHEZ LES ANIMAUX DOMESTIQUES 1 — 18-0 —

La maladie charbonneuse cause de grands dommages à l’agriculture : dans certaines contrées, c’est par millions de francs que l’on compte les pertes qu’elle lui fait subir annuel lement (M. Isidore Pierre estime h 3 millions de francs, en moyennne, par an, les pertes pour la Beauce, et M. Verrier à 550 000 francs, en moyenne, par année, celles de l’arrondissement de Provins).

D’un autre côté, lorsque la maladie règne chez les animaux, elle est un véritable danger pour l’homme.

On comprend donc qu’elle ait vivement préoccupé les populations, menacées dans leur fortune et dans leur vie, les médecins et les vétérinaires appelés à remédiera ses ravages; les gouvernements, protecteurs naturels de tous les intérêts.

Aussi, depuis plus d’un siècle, la maladie charbonneuse a-t-elle été l'objet des études individuelles ou collectives d’un grand nombre de savants et d’observateurs. Ces études n’ont point produit tous les résultats que l’on en pouvait espérer : bien des points, et des plus importants, restent à élucider ; il en est cependant qui sont définitivement acquis ou qui ne sont plus en discussion.

Je vais résumer ici ceux qui ont un rapport plus ou moins direct avec la question dont je m’occupe aujourd'hui :

1° La maladie charbonneuse se communique des animaux malades aux animaux sains sans contact immédiat ; c’està-dire à distance, fait que l’on a expliqué par la supposition d’un virus volatil.

4 Huile! i a de V Académie de médecine , 1870, p. 215.

CHAKBON, SEPTICÉMIE

2° La contagion ne se produit point à de grandes distances, mais toujours dans un rayon assez limité.

3° L’émigration des troupeaux envahis est un moyen ordinairement efficace de les préserver des ravages ultérieurs de la maladie.

4° L’importance des pertes occasionnées par le charbon est imputable à la contagion, ou, en d’autres termes, les cas de charbon dont la filiation ne peut être déterminée, ceux qu’on dirait spontanés, ne sont pas assez nombreux pour causer à l’agriculture des pertes importantes.

Ces propositions ne paraissent plus contestées par les hommes qui se sont occupés spécialement de la maladie charbonneuse chez les animaux domestiques. Si ces propositions sont vraies, le moyen le plus efficace de protéger l’agriculture, c’est de s’opposer à la contagion. Comme nous venons de le dire, c’est à elle seule que le charbon doit d’être une maladie désastreuse ; mais, pour s’opposer efficacement à la contagion, il faut connaître quel est son mode et quels sont ses moyens de propagation.

Avant d’aborder cette étude, il n’est pas inutile d’examiner quels sont les caractères de la contagion : rien certainement déplus bizarre, et qui ait plus déjoué toutes les recherches, les suppositions et les explications. C’est ce que montrent les exemples suivants, que j’ai pris parmi beaucoup d’autres semblables dans les recueils de médecine vétérinaire :

1° Un troupeau médiocrement atteint du charbon perd de loin en loin quelques bêtes ; le temps devient orageux, la mortalité augmente dans des proportions considérables ; survient le vent du nord, elle diminue instantanément ou disparaît complètement.

2° Des troupeaux parqués dans les champs sont décimés par la maladie, tandis que ceux qui séjournent à la ferme en sont tout à fait préservés. D’autres fois, au contraire, la maladie sévit à l’étable et non aux champs.

3° Dans une ferme, le charbon se communique successive-

ment à plusieurs étables; cependant les bœufs placés à côté de ceux qui succombent ne sont point atteints.

4° Pendant une épizootie observée par Roche- Lubin, quatre-vingt-huit bœufs succombent; or, ceux qui contractent la maladie sont placés à 8 et à 12 mètres le s uns des autres, tandis que les voisins immédiats des bêtes malades qui les flairaient et les léchaient furent préservés.

5° On sait que le charbon règne en été et en automne , et que les années les plus chaudes sont les plus maltraitées ; cependant tel agriculteur vous dira que ses troupeaux ont été décimés pendant l 'hiver.

6° Des faits très nombreux établissent que des troupeaux, pour s’être approchés une journée ou même quelques heures d’un foyer charbonneux, ont été atteints par la maladie; que d’autres fois cette maladie a été importée par un animal infecté qui avait été introduit dans l’étable ou dans la bergerie. D’un autre côté, des expérimentateurs cherchent vainement, par des moyens analogues, à propager le charbon. Bien plus, ils appliquent sur des bêtes ovines récemment tondues la peau de bêtes mortes du charbon ; ils font respirer à un mouton, dont la tête est renfermée dans un sac, les émanations du sang charbonneux qu’on y a placé, et cela sans déterminer jamais les phénomènes de la maladie charbonneuse.

On voit, d’après ces faits qui paraissent souvent contradictoires, comment les opinions ont pu se partager relativement au mode delà propagation du charbon; les uns donnant plus d’importance aux faits qui prouvent la contagion, les autres plus à ceux qui semblent l’infirmer; enfin, d’autres, et ce sont les plus nombreux, ne se refusant point à admettre la contagion dans certains cas, mais cherchant en dehors d’elle l’explication des allures bizarres et capricieuses de la maladie.

C est ainsi que, suivant les circonstances diverses dans lesquelles se sont trouvés les observateurs, chacun a attribué 1 épizootie dont il était témoin à l’une où à l’autre de ces circonstances, Celui-ci, placé dans un pays riche, invoque

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l’excès de nourriture; celui-là, placé dans un pays pauvre, accuse l’insuffisance ou la mauvaise qualité des aliments; pour l’un, c’est la sécheresse et l’aridité du sol; pour un autre, c'est son état marécageux; et l’on voit, donner pour cause à la maladie charbonneuse les prairies artificielles, les fourrages moisis ou envahis par des cryptogames, la constitution du sol ou du sous-sol, etc. Je ne m’arrêterai pas à toutes ces opinions, dont l’exposition ne pourrait servir à éclairer la question que je me hâte d’aborder.

On connaît depuis longtemps le rôle que jouent les mouches dans la transmission du charbon des animaux à l’homme, chez qui, généralement, il se manifeste sous la forme d’une pustule initiale.

Quant à la transmission du charbon chez les animaux entre eux, le transport par les mouches a été à peine invoqué, sans doute parce que l’invasion du charbon sous la forme, d’une pustule a été rarement observée, si rarement même que la plupart des vétérinaires nient que la pustule maligne existe chez les animaux.

M. Magne est, je crois, le seul aujourd’hui qui admette que les mouches ne sont pas toujours étrangères à la transmission du charbon dans les troupeaux; mais je pense que notre honoré collègue n’a point cherché à étayer cette opinion de preuves décisives.

Pour moi, mon attention ayant été appelée, il y a quelques années, sur la propagation par les mouches de certaines maladies contagieuses des végétaux, j’ai été naturellement amené à étudier l’action particulière de ces insectes sur la propagation du charbon. Sachant comment une substance virulente peut être facilement transportée par les organes de succion des mouches, il ne m’est plus resté de doutes, relativement au charbon, après que des expériences multipliées m’eurent appris qu’il suffit de la millionième partie d’une goutte de sang infecté, et parfois de moins encore, pour transmettre la maladie. Aussi déjà, en 1868, j’ai pu dire : « Cette quantité

infinitésimale de sang qui suffit à transmettre la maladie charbonneuse est en rapport avec 1 inoculation de la pustule maligne par le suçoir des mouches, hile peut donner ci penseï aussi que, dans les troupeaux, la contagion du charbon, si difficile à expliquer, pourrait souvent se faire de la même manière1. »

J’ai exposé avec plus de développement les raisons de cette manière de voir devant une commission de la Société protectrice des animaux, qui avait pour but de rechercher les moyens de préserver les animaux domestiques de la maladie charbonneuse, commission dont faisaient partie deux de nos collègues de la section de médecine vétérinaire (1867-1868).

Pendant l'automne dernier, j’entrepris de vérifier expérimentalement cette opinion relative à la transmission du charbon par les mouches ; mes expériences n’étaient point encore toutes terminées lorsque M. Raimbert publia des recherches, dont quelques-unes sont analogues à celles que j’avais moimême entreprises.

Je vais donc exposer d’abord les expériences de M. Raimbert, qui ont sur les miennes la priorité de la publicité. Je les citerai textuellement, d’après le mémoire que ce savant a adressé à l’Académie au mois d’octobre dernier2 :

« J’ai enlevé, dit M. Raimbert, à deux mouches bleues, qui étaient restées de douze à vingt quatre heures sous une cloche avec du sang charbonneux, leur trompe, leurs ailes et leurs pattes de devant et de derrière; j’ai ensuite inoculé (l’auteur ne dit pas par quel procédé) à un cobaye une trompe, deux ailes et quatre pattes, et à un autre seulement une aile et deux pattes. Ces deux animaux sont morts au bout de soixante heures. Le sang de leur rate et de leur cœur contenait de nombreuses bactéridies. »

^ oici maintenant quels ont été les résultats de mes expé-

1 Bulletin de l'Académie de médecine, 1868, t. XXXIII, p. 816. — Davaiue, Expériences relatives à la durée de l'incubation des maladies charbonneuses.

2 Raimbert, Bulletin de V Académie, 1S69, t. XXXIV.

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riences. Je les donne toutes sans exception, afin que l’on puisse avoir sur la question des notions exactes.

Première expérience. — Un lambeau de peau grand comme une lentille est enlevé sur le cou d'un cobaye, près de la nuque. On place sur la plaie le bout des pattes, c’est-à-dire le tarse et le métatarse, de trois mouches qui avaient été maintenues depuis la veille sous une cloche de verre avec du sang charbonneux. Ce cobaye est ensuite placé seul dans une cage, afin que d’autres ne le lèchent pas. Une heure après l'opération, par suite des mouvements de l’animal, la plupart des pattes ne se trouvent plus sur la plaie. Celle ci, tiraillée par les mouvements de la tête, reste vive; le lendemain, un gonflement œdémateux, très prononcé, existe à sa base, et l’animal meurt au bout de vingt quatre heures. L’autopsie et l’examen microscopique ont permis de constater tous les caractères du charbon, qu’il serait inutile de rapporter ici.

Deuxième expérience. — Une plaie semblable est faite sur le dos d'un autre cobaye ; on y place trois trompes de mouches qui avaient sucé du sang charbonneux ; la plaie se dessèche bientôt et l’animal ne contracte pas le charbon.

Troisième expérience. — Le suçoir d'une mouche, qui avait été placée sous une cloche de verre depuis la veille avec du sang charbonneux, est introduit sous la peau d’un cobaye, derrière l’oreille, par une piqûre faite avec une aiguille à cataracte. Au bout de vingt-quatre heures, une tumeur œdémateuse se forme autour de la piqûre, et l’animal meurt cinquante -trois heures après l'opération. Par l’autopsie et l’examen microscopique, je reconnus tous les caractères du charbon. La tumeur développée au point inoculé, dans ce cas, comme dans le précédent, était formée par de la sérosité qui contenait un grand nombre de bactéridies.

Quatrième expérience. — Un autre cobaye, inoculé de la même manière, avec un suçoir de mouche, offrit trente heures après une tumeur œdémateuse au point inoculé, et mourut du charbon au bout de quarante deux heures.

Cinquième expérience. — Une expérience semblable, faite dans les mêmes conditions, donna les mêmes résultats.

Ces cinq expériences, dont quatre ont été suivies de mort, ont été faites avec des mouches qui, au moment où l’inoculation a été pratiquée, se trouvaient en contact avec du sang charbonneux ; mais bien des faits de transmission de la maladie ne pourraient être expliqués si la mouche ne gardait pas, pendant un certain temps après avoir eu ce contact, la faculté d’inoculer le charbon.

Pour résoudre cette question, j’ai fait les expériences suivantes:

J’ai placé sous une cloche de verre une certaine quantité de sang charbonneux frais, puis j’ai introduit cinq mouches sous cette cloche Au bout

de vingt-quatre heures, j’ai retiré le sang charbonneux et je l'ai remplacé par un liquide sucré; car les mouches ne vivent pas longtemps sans aliments.

Sixième expérience. — L’une de ces mouches est extraite de la cloche quarante et une heures après que le sang charbonneux en avait été retiré ; ses pattes sont introduites dans la peau d’un cobaye près de l’oreille. Un gonflement œdémateux se déclare autour de ces piqûres, et l’animal meurt soixante heures environ après l’opération. L’autopsie et l’examen microscopique font reconnaître tous les caractères du charbon.

Septième expérience. — Le suçoir de cette mouche, introduit de même sous la peau, n'a donné aucun résultat.

Huitième expérience. — Une autre mouche est extraite trois jours après avoir eu le contact du sang charbonneux; cinq pattes sont introduites par des piqûres dans la peau d’un cobaye. Un œdème se déclare aux points inoculés, et l’animal meurt du charbon cinquante et une heures après l’opération .

Neuvième expérience. — Le suçoir de cette même mouche est introduit dans la peau d’un cobaye par une piqûre ; il se forme, comme dans le cas précédent, une tumeur charbonneuse, suivie du même résultat.

Dixième, onzième, douzième expériences. — Les pattes et les suçoirs des trois autres mouches ont été introduits successivement, à vingt-quatre heures d'intervalle, sous la peau de trois cobayes sans aucun résultat.

Ces expériences prouvent donc que les mouches peuvent inoculer le charbon trois jours encore après avoir sucé le sang d’un animal atteint de cette maladie ; ces expériences, toutefois, n’ont point été assez multipliées pour que l’on puisse dire que c’est là une limite extrême.

La mouche dont je me suis servi est la musca vomitoria, Linné, connue vulgairement sous le nom de mouche à viande. Sa bouche, inerme, semblable à celle de la mouche domestique, est pourvue d’un suçoir membraneux, mou, terminé par deux lèvres épaisses et couvertes de poils ; on dirait d’un goupillon qui sort tout imbibé du liquide dans lequel il a été plongé. Cette trompe ne peut pénétrer dans les tissus ou dans les téguments des animaux ; mais elle peut, aussi bien que les pattes ou les ailes, reporter sur une plaie le sang dont elle est chargée; or, les bœufs et les chevaux sont fréquemment blessés par le joug ou le collier, les moutons par la dent du chien. Quant au sang virulent, la mouche

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le trouve dans les hémorragies si communes chez les animaux atteints du charbon ; ou sinon, les hommes qui donnent des soins à ces animaux se chargent de le fournir, car ils se hâtent généralement de saigner les bêtes malades, de poser des sétons, d'inciser largement les tumeurs charbonneuses, laissant tous les liquides s’écouler sur la litière de l’étable ou de la bergerie; puis, après la mort, ils ouvrent les cadavres et les laissent en proie aux insectes sous quelque hangar delà ferme.

On s’étonne, en voyant le résultat des expériences qui viennent d’ètre rapportées, que, dans les étables et les bergeries, qui sont toujours infestées de mouches, la mortalité par le charbon ne soit pas plus considérable encore.

Les mouches inermes, telles que la mouche domestique, la mouche à viande et beaucoup d’autres, sont moins communes en rase campagne que dans les fermes, et ce n’est point à elles, sans doute, qu’il faut imputer les épizooties meurtrières, qui déciment les troupeaux dans les champs. Ici, ce sont surtout les mouches armées, les mouches piquantes, qui propagent 1e charbon ; ce sont particulièrement les taons, qui harcèlent tous les animaux vivant en liberté.

Ce fait n’a point été démontré expérimentalement, mais l'analogie le prouve avec évidence : en effet, la bouche du taon est constituée par une trompe molle, pourvue de lèvres épaisses et couvertes de poils, semblable de tous points à celle des mouches inermes. Elle possède en plus des pièces cornées, véritables lancettes, qui incisent les téguments; la plaie livre passage à la trompe, qui se charge de sang. Bientôt après, car ces animaux sont très voraces, la trompe, encore tout imbibée de liquide, est reportée par le meme procédé sous les téguments d’un autre animal. Si donc le précédent avait le sang virulent, 1 inoculation s’opère comme je l’ai fait moi-même expérimentalement. Une seule différence existe : c’est la nature de l’instrument perforant.

On a vu dans mes expériences que le charbon s’est déclaré par une tumeur œdémateuse sous-cutanée, et non par une pustule superficielle. La lésion qui prend initialement la forme

ÉTUDES SUK LA CONTAGION DU CHAKBON

de la pustule désignée sous le nom de maligne, survient lorsque le virus a été déposé dans le corps muqueux de la peau. Toutes les fois qu'il pénètre plus profondément, soit à la faveur d’une plaie, soit par une piqûre ou par une injection, on voit survenir un oedème, une tumeur charbonneuse ; or, ce sont ha les conditions ordinaires de la transmission par les mouches inermes, qui déposent le sang sur une plaie, ou par les taons, qui sont fortement armés, et dont la piqûre profonde atteint les vaisseaux d’ou l’on voit sourdre le sang. Ce ne sont point ces espèces de mouches qui donnent ordinairement la pustule maligne.

Ainsi Ton pourrait expliquer la rareté de cette pustule chez les animaux; mais on peut en donner encore pour raison qu'on Ta peu recherchée, et qu’à travers la toison ou les poils, elle n’est visible que pour qui la cherche. Par ces considérations et par d’autres qu’il serait trop long d’exposer ici, l’absence de la pustule maligne chez les animaux ne peut être un argument valable contre l’opinion de la transmission du charbon par les mouches.

On ne s’attendra pas, sans doute, à trouver dans les recueils de médecine vétérinaire beaucoup de faits pathologiques qui confirment cette opinion, l’attention des observateurs n’ayant point été appelée sur la question. Je n’ai pas fait à ce sujet de recherches spéciales ; cependant, j’ai rencontré deux observations qui m’ont paru assez significatives :

M. Garreau dit : « Un cheval, atteint de phlébite ulcéreuse à la jugulaire, fut conduit à ma consultation. Il fut mis dans l'écurie, à l’endroit même oû le cadavre d’une brebis, morte des suites de V inoculation d'une pustule maligne de l'homme, avait séjourné six à sept heures et oû nous avions fait l’autopsie... 11 me fut présenté de nouveau quatre jours après, avec un engorgement charbonneux considérable, qui s’étendait de la pointe de l’épaule à l'encolure : ce cheval mourut le lendemain1.»

i Garreau, Recueil de médecine vétérinaire , 1856, p. 381.

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Dans l’enquête sur le charbon faite par la commission de la Société protectrice des animaux, dont j’ai déjà parlé, se trouve le fait suivant, rapporté par un vétérinaire dont le nom n’est pas donné :

« Cheval hongre mort du charbon. — Au bord supérieur de l’encolure, un peu à droite, existe une blessure récente du collier qui est devenue le siège d’un engorgement • du volume des deux poings, ayant les caractères d'une tumeur charbonneuse.

On sait que le charbon, chez le cheval et le bœuf, s’accompagne souvent d’une ou de plusieurs tumeurs œdémateuses extérieures; or, il n’est point douteux pour moi que ces tumeurs ne se forment aux points d’introduction du virus ; en effet, sur environ cinq cents animaux de diverses espèces que j’ai inoculés, et par divers procédés, je n’ai jamais observé l’œdème ou la tumeur charbonneuse en dehors du point inoculé. Dans 1 état actuel de nos connaissances, personne, sans doute, ne soutiendra que cette tumeur est le résultat d’un effort de la nature qui porte le virus au dehors. Je ne doute pas que de nouvelles observations ne viennent confirmer l’origine tout extérieure des tumeurs charbonneuses, et c’est là une considération nouvelle en faveur de la théorie de l’inoculation delà maladie par les mouches.

Si la contagion du charbon dans les troupeaux s’établit par ces insectes, toutes les conditions, tous les faits plus ou moins contradictoires et singuliers dont nous avons parlé, doivent s’expliquer par elle. Examinons donc à ce point de vue chacune de ces conditions et chacun de ces faits :

La communication à distance n’a pas besoin de nous arrêter. Cette communication, restreinte dans un petit cercle, est parfaitement en rapport avec les mœurs des mouches qui ne quittent guère les parages où elles sont nées, et dont le vol n’est pas assez puissant pour qu’elles se transportent à de grandes distances; ainsi s’explique la localisation d’une

épizootie dans une étable, dans une ferme, dans un village, dans le champ où les troupeaux parquent jour et nuit.

La cessation de l’épizootie par l’émigration s’explique d’une manière aussi satisfaisante : lorsque le troupeau quitte la ferme, les mouches l’attendent au retour, et ne l’accompagnent pas au loin; à mesure qu’il abandonne ses malades et ses morts, les mouches de la route se repaissent sur place et ne vont point lui reporter le virus dont elles se sont chargées. Au terme du voyage, comme la caravane atteinte du choléra qui s’épure en traversant un long désert, le troupeau a laissé en chemin les bêtes qui eussent pu fournir un nouveau foyer de contagion.

Tout le monde sait que, par un temps orageux, les mouches deviennent très irritantes, à tel point qu'il est dangereux de conduire de jeunes chevaux dans certains parages où elles sont en grand nombre. On sait de même qu’avec le vent du nord ces insectes cherchent un abri et disparaissent; ainsi peut s expliquer l’action différente du temps orageux et du vent froid sur l’intensité de la contagion dans la campagne.

Dans une étable ou dans une ferme, pourquoi tel bœuf ou tel mouton placé loin d’un animal malade est-il atteint, tandis que le voisin immédiat ne l’est pas? C’est que les mouches inermes qui habitent les étables, transmettent le virus parles plaies; cest donc le cheval ou le bœuf blessé par le collier ou par le joug et non la bète voisine, le mouton mordu par le chien que recherche l'insecte chargé du virus qu’il a puisé tout à l’heure ou même la veille.

L intensité de la maladie charbonneuse est généralement en rapport avec la chaleur de l’année ou de la saison; comment expliquer les épizooties qui déciment les troupeaux en hiver? La solution de cette question n’est pas difficile : lerele\é des épizooties de charbon rapportées dans les recueils de médecine vétérinaire, m’a fait voir qu’aucune ne s’est déclarée pendant l’hiver en rase campagne; foutes se sont montrées dans les bergeries; or, on sait que la bergerie, en hiver, est toujours chaude, à tel point que, dans certains pays,

D av AJ ne. L’Œuvre. o

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les pauvres gens s’y réfugient le soir pour faire la veillée. Les mouches l’habitent pendant toute l’année.

Si certains expérimentateurs n’ont point obtenu des résultats conformes à ceux que rapportent les observateurs, c’est qu’ils n’étaient point placés dans des conditions identiques. Barthélemy l’aîné a renfermé dans une écurie des chevaux charbonneux avec des chevaux sains et n’a pas réussi à communiquer la maladie à ces derniers; mais il est à remarquer que l’expérience a été faite à Paris, où l’on ne voit que par exception les mouches piquantes; les autres mouches n’v sont pas non plus très communes; d’un autre côté, ce savant ne s’est pas préoccupé, sans doute, de savoir si ses chevaux avaient des plaies. Moi-même, sur plusieurs centaines d’animaux de diverses espèces qui ont cohabité dans mon laboratoire, à Paris, avec des animaux charbonneux, je n’ai point une seule fois observé la contagion.

Mais, lorsque les expériences ont été faites à la campagne, dans des étables ou des bergeries, la transmission du charbon a été obtenue, comme on peut s’en assurer par les rapports de l’association et par ceux de la commission d’Eure-et- Loir.

Les vétérinaires paraissent généralement d’accord aujourd’hui sur ce point que la contagion seule cause les grands désastres de la maladie charbonneuse ; or, les expériences de M. Raimbert et les miennes prouvent que le mouches sont des agents très actifs de la transmission du charbon. Si l’on considère que la contagion par un virus volatil, c’est-à-dire par une sorte de vapeur qui s’élèverait du corps des animaux ininfectés, n’a trouvé jusqu’ici aucune explication plausible, tandis que toutes les difficultés sont levées si l’on attribue cette contagion aux mouches, on sera amené à conclure que ces insectes sont les agents de la contagion dans tous ces cas inexplicables, c’est-à-dire dans presque tous les cas.

Comment, avec cette connaissance, s’opposer à la propagation du charbon dans les troupeaux ? Les moyens semblent faciles : c’est de ne pas livrer aux mouches les animaux

études suk la contagion du charbon

charbonneux, encore moins leur sang et leurs dépouillés, c’est, au premier indice de maladie, d emmener au loin les animaux atteints, si l’on ne veut les assommer et les enterrer tout de suite ; c’est de faire dans les étables et dans les bergeries des fumigations de soufre ou de tabac, au lieu de fumigation de chlore, de ne point laisser s y accumuler pendant des mois entiers les fumiers, dans lesquels se développent les larves de plusieurs espèces de mouches et surtout celles du stomoxe piquant, qui, d’après mes recherches, serait la mouche la plus apte à donner la pustule maligne; c’est enfin de pratiquer l’émigration des troupeaux méthodiquement. En effet, la cause de la contagion étant connue, ou saura qu’il n’est pas utile d’emmener les troupeaux à de grandes distances; ce qu’il faut, c’est que le voyage ait une durée suffisante pour que toutes les bêtes contagionnées à la ferme restent en chemin. La durée du voyage doit donc être calculée sur celle de l’incubation de la maladie.

On peut légitimenent espérer que, par ces moyens et par d’autres que l’expérience montrera, on diminuera, dans de grandes proportions, la gravité des épizooties charbonneuses, et que la maladie sera ramenée à des cas isolés et de plus en plus rares.

Pour obtenir ces résultats c’est en vain qu’on invoquerait les règlements sanitaires applicables aux maladies contagieuses. Il faut que les hommes préposés à la garde des troupeaux exercent eux-mêmes une surveillance éclairée et qu’ils fassent immédiatement le sacrifice des bêtes malades. Mais peut- on l’attendre d’eux tant qu’ils n’auront pas acquis une conviction profonde sur le mode de contagion du charbon chez les animaux ?

Pour amener cette conviction si nécessaire, ou ne saurait trop multiplier les arguments, et c’est afin d’apporter dans la question un argument de plus que je prie l’Académie de m’accorder pendant quelques Instants encore sa bienveillante attention. Il ne sera plus question du charbon, mais des agents de sa propagation.

CHARBON, SEPTICÉMIE

Les végétaux sont sujets à des maladies parasitaires ou virulentes. Afin d’avoir des données précises sur la nature des virus qui, me semblait-il, étaient plus faciles à saisir et à étudier chez les végétaux que chez les animaux, je me suis livré, il y a six ans, à des recherches suivies sur ce sujet : j’ai vu, alors, que l’altération connue sous le nom de pourriture n’est point une simple décomposition chimique, mais qu’elle est toujours le résultat de l’invasion d’un parasite microscopique appartenant soit aux infusoires, soit aux champignons inférieurs. Cette altération varie très notablement chez un même végétal suivant le parasite qui la détermine; la rapidité de la marche, la couleur, le goût, l’odeur, la consistance de la pourriture diffèrent avec les espèces de ces parasites qui, le plus souvent, sont des champignons. La pourriture se transmet par le contact immédiat du parenchyme envahi par le mycélium, qu'on pourrait appeler, dans ce cas, un virus fixe, et par les spores, qui pourraient être regardées comme un virus volatil. L’épiderme qui recouvre les végétaux est un obstacle infranchissable à ces virus, il préserve la plante ou le fruit tant qu’il est intact.

A Paris, deux champignons, le pénicillium glaucum et le ruucor mucedo, sont presque les seuls qui déterminent la pourriture des fruits ; mais, à la campagne, un grand nombre d’autres envahissent les végétaux et les fruits et donnent des pourritures qui ont chacune leurs caractères particuliers.

Pour étudier ces pourritures, j'avais apporté dans mon laboratoire un certain nombre de fruits envahis par des champignons divers, et j’inoculais leurs spores à des fruits intacts que je laissais à l’air libre sur une table. Pendant quelque temps, les expériences marchèrent régulièrement ; mais bientôt, quelque précaution que je prisse pour introduire les spores sous l’épiderme avec une aiguille et par la plus petite plaie possible, j’obtenais presque constamment une pourriture autre que celle que j’avais inoculée.

J'étais sur le point d’abandonner ces expériences, lorsque je m’aperçus qu’à peine avais-je remis sur la table le fruit

piqué par mon aiguille, une mouche venait en sucer la petite plaie. J’examinai au microscope la première de ces mouches que je pus saisir ; à mon grand étonnement, je comptai sur son suçoir plus de soixante spores diverses et plus de cent sur chacune de ses pattes. La cause de mes insuccès me fut révélée ; je plaçai désormais les fruits sous des cloches de verre et mes expériences marchèrent régulièrement.

Ajouterai-je ici que des recherches ultérieures m’ont fait reconnaître que, dans la campagne, les mouches sont des agents très actifs, et je dirai universels, de la propagation de la pourriture chez les végétaux.

Mais là ne se borne pas la fonction de dissémination qu’accomplissent les mouches : un grand nombre de ces insectes vivent sur les fleurs et se nourrissent de leur miel; ils trans portent donc aussi de l’une à l’autre le pollen et servent à leur fécondation.

Cette fonction des mouches n’a point particulièrement attiré l’attention des observateurs, mais il nous est facile de la juger par analogie : « On sait, dit Darwin, que la visite des papillons est absolument nécessaire à beaucoup de nos orchidées pour mouvoir leurs masses polliniques et les féconder. Des expériences constatent que les bourdons sont presque indispensables à la fécondation de la pensée ( viola tricolor) » et les abeilles à celles de plusieurs espèces de trèfles. Tout le monde connaît, sans doute, l’expérience remarquable du savant que je viens de citer, relative à la fécondation du trèfle rouge (trifolium pratense). Cette fécondation ne s’accomplit pas spontanément; elle ne peut avoir lieu que parle contact artificiel du pollen sur le stigmate; c’est l’œuvre des insectes. Mais le tube de la corolle du trèfle rouge étant très long, les bourdons seuls ont la trompe assez développée pour y puiser le miel et déterminer en même temps le transport fécondant du pollen. Ainsi la fécondité du trèfle rouge et son existénce même, dans une contrée, sont en rapport avec le nombre de bourdons qui s’y trouvent.

On voit par ces exemples que les insectes ailés, ceux sur-

CHARBON, SEPTICEMIE

tout que l’on connaît ou que l’on confond vulgairement sous le nom de mouches, portent avec eux la fécondité et la vie, la destruction et la mort.

La propagation du charbon par les mouches n’est donc point un phénomène à part, et n’a rien qui doive nous étonner. Elle n’est qu’un des actes de la grande fonction de dissémination que ces insectes accomplissent dans la nature.

La maladie charbonneuse, considérée quant à ses causes ou à ses conditions déterminantes, est aujourd’hui regardée comme un problème insoluble. L’Académie en jugera par le rapport d’une commission composée de savants distingués et d’hommes compétents qui ont été chargés par le ministre de l’agriculture d’aller étudier en Auvergne une enzootie charbonneuse qui dévaste une partie de cette contrée. « Un tel problème, dit le rapporteur de la commission, quand on l’envisage dans toute son ampleur, aurait de quoi faire reculer les plus hardis. 11 est permis de penser et de dire que la solution dépend de progrès que la science générale n’a point encore faits et qu’en l’abordant avec les seules connaissances et les seuls moyens qu’elle peut fournir dans son état actuel, on risque d’y perdre et son temps et sa peine. Aussi nous n’hésitons pas à déclarer que nos recherches ont laissé ce problème complètement de côté.. .2. »

1 Bulletin de l' Académie de médecine, 1870, p. 471.

2 Du mal de montagne, rapport officiel adressé à |M. le ministre de l’agriculture, etc., 1869.

ÉTUDES SUR LA GENÈSE El' LA PROPAGATION DU CHARBON 119

Cependant c’est la solution de ce problème qui seule peut fournir les moyens de s’opposer à la propagation de la maladie. Pour ma part, je n’ai pas pensé que la science aujourd’hui fût tellement pauvre qu’elle dût abandonner a l’avenir ces recherches importantes.

La plupart des observateurs ont admis que le charbon est contagieux, bien que son mode de contagion fût inconnu ; mais ils ont admis aussi que tous les cas de charbon ne sont pas explicables par la contagion. Le problème comprend donc deux questions distinctes :

1° Quelle est l’origine des cas inexplicables par la contagion ?

2° Par quels moyens se fait la contagion ?

Je me suis occupé de cette seconde question dans ma communication du lor mars dernier. J’ai fait voir alors, parles résultats de mes expériences et par des inductions tirées de l’analogie, que la contagion se propage principalement par les mouches, les mouches inermes portant sur les plaies le sang des débris cadavériques, les mouches piquantes portant à un animal sain le sang recueilli sur un animal malade.

J’avais espéré que cette solution d’une partie du problème serait accueillie avec empressement; elle a donné lieu, au contraire, à de nombreuses objections. Les plus importantes de ces objections trouvent leur raison principale dans l’obscurité qui règne enore sur l’origine des cas que la contagion n’explique pas et que l’on pourrait croire spontanés. Il m’a donc semblé nécessaire de rechercher l’origine de ces cas prétendus spontanés, d’autant plus qu’ils forment des foyers de contagion et que, devenant le point de départ des épizooties charbonneuses, la connaissance de leur mode de génération donnera les moyens d’atteindre ces épizooties dans leur source.

Mais, avant que j’aborde cette question, je répondrai aux principales objections qui ont été faites à la suite de ma dernière communication, et qui pourraient se produire encore;

120 CHARBON, SEPTICÉMIE

d ailleurs, elles sont pour la plupart fondées sur des opinions plus ou moins généralement admises quant aux causes de la maladie charbonneuse, opinions inconciliables avec celles que je veux faire prévaloir. Il importe donc avant tout quej 'établisse leur fausseté. Je ne puis le faire sans m’appuyer sur des arguments certains et plus ou moins nombreux qui donneront à ma communication un assez grand développement.

Si l’Académie considère que la maladie charbonneuse atteint l’homme, qu’elle sévit sur les bestiaux d’une manière redoutable pour l’agriculture et que des recherches qui vont être exposées peuvent donner peut-être un remède à tous ces maux, elle trouvera dans l'importance de la question ma justification pour le temps que je viens lui demander,

M. Leblanc ne nie pas la transmission du charbon par la contagion, mais, pour notre honorable collègue, « la généralisation du charbon chez les animaux est due au développement spontané par suite de conditions particulières aux localités où la maladie s’est manifestée, telles que : constitution médicale, température atmosphérique, conditions de régime; » et il ajoute : « Les cultivateurs intelligents savent aujourd’hui arrêter les épizooties charbonneuses, soit en faisant émigrer leurs troupeaux, soit en changeant les conditions de leur régime ; si bien que dans des fermes où l’on voyait les bergeries et les vacheries décimées par le charbon d’heureuses et intelligentes réformes hygiéniques ont aujourd’hui banni la maladie L »

Examinons les conditions invoquées par notre savant collègue :« Laconstitution médicale estle rapportqui existe entre les conditions atmosphériques et les maladies régnantes 1 2. » C’est donc par l'examen des faits pathologiques et des circonstances dans lesquelles ils se produisent que nous arriverons à reconnaître la part que prend la constitution médicale

1 Bulletin de l' Académie de médecine , 15 mars 1SÎ0, t. XXXV, p. 231

2 Dictionnaire de médecine de Nj/sten, fevu par Littré bt Robin. Paris, 1885, 1 2' édition, p. 345

dans une épizootie charbonneuse : il me suffira, pour faire apprécier ce rapport, de rappeler quelques faits connus de tous, ou en particulier de M. Leblanc.

Yvart rapporte que pendant dix ans que le troupeau d’Alfort fut soumis à son inspection, aucun des moutons ne fut atteint du sang de rate, tandis que quatre troupeaux nombreux de fermes voisines, qui paissaient dans les mêmes pâturages , furent atteints à plusieurs reprises de la maladie L

Dans l’enquête faite par la commission de la Société protectrice des animaux, commission dont faisait partieM. Leblanc, se trouve mentionné le fait suivant : « Un troupeau est resté seul atteintpendant six ans au milieu de huit autres troupeaux. Le fermier, jaloux de se voir seul victime de ce fléau, fait mêler son troupeau à celui de son voisin sans lui communiquer la maladie 2 ».

Dans ces faits, quelle est l’influence de la constitution médicale et quelle est-elle dans les suivants ? « Un troupeau suspect, ditM. Garreau, est transporté à une distance de 16 kilomètres dans une localité où le charbon est inconnu ou très rare; il est placé chez un fermier où l’on n’avait jamais vu cette maladie. Le charbon atteint le troupeau suspect ; les animaux de la ferme, malgré tous les soins dont ils sont entourés, succombent également au charbon3. »

Un vétérinaire distingué, que M. Briquet citait comme anticontagionniste, M. Verrier (de Provins), rapporte le fait suivant :

« Vers la fia du printemps de l'année 1851, M. F..., cultivateur à S. ., perdait par le sang de rate, trois chevaux, cinq vaches et quarante à cinquante moutons. 11 offrit à son père, aussi cultivateur à environ 12 kilomètres de là. et qui ne perdait pas de bestiaux depuis longtemps, de faire échange des deux troupeaux , afin de faire émigrer le sien et le changer

* Recueillie médecine vétérinaire, 1828, p. 210. — Cité aussi dans Recueil, 1850, p. 130. Depuis l’époque d’Yvart, le troupeau d’Alfort perd quelquefois des bêtes du sang ( Recueil , 1856, p. 139).

2 Rapport sur le sang de rate, mars 1869, p. 28.

3 Dictionnaire de médecine vétérinaire de WM. Bouley et Reynal, art. Chardon, p. î>26.

122 CHARBON, SEPTICÉMIE

(1 air. La mortalité cessa en effet et, après quelques semaines de cet échange,

1 ancien état de choses fut rétabli. Quelle ne fut pas la surprise de M. F... le père, lorsqu il vit le sang de rate se déclarer dans son troupeau ! il perdit successivement quatre-vingts botes a laine et deux de ses chevaux *. »

Je pourrais rapporter beaucoup d’autres faits semblables, qui prouvent que l’émigration mal entendue est inutile et même nuisible ; mais qui prouvent surtout que le charbon se développe sans qu’on puisse nullement y reconnaître l’influence, de la constitution médicale.

La température atmosphérique, suivant M. Leblanc, est une des conditions qui concourent au développement spontané du charbon. Si l’on observe la marche des épizooties charbonneuses, on les voit, en effet, pour la plupart, commencer vers le mois d’avril ou de mai, devenir plus graves vers les mois de juillet et d’août, s’atténuer et disparaître en novembre et décembre, suivant en cela la marche delà température atmosphérique.. Mais on en voit aussi qui régnent en hiver. Quelle est alors l’influence de la température sur la genèse de la maladie ? Cette genèse peut donc se passer d’une température élevée! Si l’on examine un grand nombre de faits rapportés dans les recueils scientifiques, on remarque que le charbon apparaît en toute saison, mais les cas isolés sont les plus fréquents en hiver, les cas agglomérés, permet tez-moi cette expression, sont les plus ordinaires en été. Ce qui peut s’expliquer ainsi : un animal atteint du charbon devient un foyer de contagion; en hiver, les agents de la transmission sont rares ou absents, et le cas reste le plus souvent isolé ; en été, ce foyer de contagion est environné d’une foule d'agents inoculateurs; il se propage donc, et avec d’autant plus d’intensité que ces agents, c’est-à-dire les mouches, sont en plus grand nombre. Ce nombre suit, ainsi que la maladie charbonneuse, la progression croissante ou décroissante de la température atmosphérique.

On objectera peut-être que, dans les étables etles bergeries

l Verrier, Considérations pratiques sur le sang de raie. Paris, ISCS.

où le charbon se déclare en hiver, la température est toujours assez élevée ; sans doute, elle 1 est assez pour que les mouches puissent s’y montrer toute l’année, comme je l’ai dit ; mais je vais donner des preuves péremptoires que le charbon peut se développer par les températures les plus basses :

1° Le 20 janvier dernier (1870), deux cobayes sont inoculés avec une goutte de sang charbonneux, un autre avec deux gouttes de ce même sang (seringue de Pravaz). La température du local où ils sont enfermés varie entre H- 7° G. et 10° C. Ils meurent du charbon le second et le troisième jour après l’inoculation.

2° Le 24 janvier 1870, trois cobaj-es et trois lapins sont inoculés avec une et deux gouttes de sang charbonneux. La température du local varie entre -+- 5° C. et + 6° C. Ces animaux meurent du charbon le deuxième et le troisième jour après l’inr.culation, un des lapins le cinquième jour.

3° Plusieurs chiens sont inoculés avec du sang charbonneux le 17 janvier 1870. Ils sont placés au Jardin des plantes dans des cages ouvertes à tous les vents. L’un meurt dans la nuit du 19 au 20, un autre dans la nuit du 20 au 21. Il avait gelé fortement ces jours -Là, et M. le Dr Armand Moreau, qui avait bien voulu se charger de suivre l’expérience, m’écrivit que les deux animaux étaient probablement morts de froid, n’ayant pas un abri suffisant. L’autopsie et l’inspection microscopique montrèrent qu'ils étaient morts du charbon.

On voit, d’après ces faits, que, quelle que soit la température atmosphérique, le charbon se développe lorsque la semence en est portée dans l’économie. Il est donc rationnel d’admettre que la température multiplie les cas de charbon en multipliant les agents qui le propagent.

Le régime est assurément de toutes les conditions celle qui a été le plus souvent accusée de déterminer le charbon. Si l’on devait juger la question d’après le nombre des suftrages, on ne pourrait douter, car ils sont presque unanimes,

CHARBON, SEPTICEMIE

que le régime est la véritable cause de la maladie charbonneuse. Mais s’agit-il de déterminer quel est le régime particulier qui cause le charbon, au lieu de cet accord unanime, nous rencontrons les opinions les plus opposées, les plus contradictoires, les plus inconciliables. Cette question a été depuis trente ans le sujet de nombreuses et longues discussions dans la Société de médecine vétérinaire ; on la discute encore aujourd’hui sans pouvoir s’entendre. L’Académie me pardonnera de ne pas apporter ici les faits contradictoires nombreux qui se détruisent les uns par les autres et qui ont été signalés dans toutes ces discussions : ce serait lui faire perdre un temps précieux.

M. Leblanc ne nous donne, d’ailleurs, qu’une opinion qu’il s’est faite, je pense, d’après l’observation du charbon dans les contrées voisines de Paris. A cette opinion toute personnelle, j’opposerai des opinions contraires ou différentes d’hommes également distingués qui ont vu par eux-mêmes dans des pays divers, et aussi dans la Beauce et dans la Brie.

Des vétérinaires éminents, tels queChabert, Gilbert, Desplas, Gohier, Glaser dans le siècle dernier, Delafond, Thaërdansle nôtre, ont attribué aux altérations des végétaux un rôle prépondérant dans la production des épizooties charbonneuses qu’ils ont observées. Les cryptogames qui envahisssent les végétaux alimentaires ont été accusés aussi de produire le charbon; on a même cherché à déterminer les espèces de ces cryptogames nuisibles. C'est ce qu’ont fait Naumann, Marchand, Gerlach en Hollande et en Allemagne, en France M. Plasse, dont la théorie cryplogamique est bien connue.

A l’encontre de ces opinions, on peut citer celles de la plupart des vétérinaires qui ont observé le charbon dans la Beauce depuis le commencement de notre siècle. Pour ces derniers, c’est l’excès de nourriture, c’est une alimentation trop généreuse et trop riche en principes alibiles qui produit la maladie. Il en est qui voient la cause du charbon dans une alimentation spéciale : le trèfle, la luzerne, le blé même pris parles moutons dans les chaumes, après la moisson. Ce sont les prairies

artificielles que Delafond accuse lorsqu il examine les causes du s an (j cl c rate; il s eu prend ensuite a la mauvaise qualité des aliments lorsqu’il recherche les causes du charbon , qu'il croyait différent du sang de rate (1848-1853).

Yvart admet aussi l’influence des plantes spéciales. Plusieurs agriculteurs, dit-il, ont supprimé le sang de rate l’un en privant ses moutons de luzerne lupuline en graines, un autre en les privant de luzerne et de trèfle, un troisième en supprimant le foin devesce en graines1 2.

Un chimiste distingué qui s’est récemment occupé de la même question, M. Isidore Pierre, déclare que les plantes légumineuses ne sont nullement la cause du charbon \

Iluzard fils, ayant observé une épizootie chez des moutons affaiblis par des privations de tout genre, attribue la maladie au passage de ce mauvais régime à un régime plus substantiel3 * 5. M. Garreau, au contraire, attribue le charbon, dans certains cas, au régime trop uniforme '. D’un autre côté, Yvart rapporte que le troupeau d’Alfort a dû à l’uniformité du régime sa préservation du charbon pendant dix ans

Je ne veux point fatiguer l’ Académie d’une énumération que je pourrais faire beaucoup plus longue, mais, au milieu de ces affirmations contradictoires, je dois rappeler que des hommes d’un mérite reconnu, des hommes qui ont observé le charbon pendant de longues années, croient que l’influence du régime est nulle dans la production de cette maladie : tel est Roche Lubin, vétérinaire à Saint-Affrique (Aveyron), qui a fait sur le charbon de ces contrées des observations remarquables; tel estM. Moisant, vétérinaire très distingué à Chàteaudun, pays où le sang de rate règne en permanence, qui s’exprime ainsi : « Le sang de rate fait souvent de très nombreuses victimes là ou il n’y a ni surabondance, ni parcimo-

1 Yvart, Recueil de médecine vétérinaire, 1S2S, p. 32S.

2 Is. Pierre, Études sur le sang de rate des animaux. Paris, 1865.

3 Cité par Yvart (Recueil., 1828, p. 329).

* Garreau, Recueil de médecine vétérinaire, 18-5, passim et 1856, p. 135.

5 Yvart, mémoire cité et Recueil de médecine vétérinaire, 1856, p. 138.

CHARBON', SEPTICÉMIE

nie, ni mauvaise qualité dans la nourriture, ni une caused’insalubrité appréciable; c’est une maladie quia ses régions, scs cantonnements, qui reconnaît pour cause une influence toute locale que personne n’a pu saisir1. »

Quelques mots déplus pour rappeler ces cas si communs de fermes voisines soumises aux mêmes influences, nourrissant leurs animaux de la même façon et des mêmes aliments, dont l’une est ravagée et l’autre épargnée ; ces troupeaux appartenant h la même ferme dont un seul est décimé. Ne voit-on pas enfin, dans le nord de la France, une culture intensive, des prairies artificielles, une alimentation très riche en principes alibiles; puis aussi des marais, des prairies submergées, des foins avariés, envahis par les cryptogames, des agriculteurs pauvres et des agriculteurs riches donnant à leurs bes tiaux les régimes les plus différents? Cependantle charbon ne s’y montre pas.

Cherchons donc ailleurs que dans le régime la cause de cette maladie désastreuse.

M. Leblanc admet la contagion, mais il ne peut croire qu’elle soit la cause de la grande mortalité de laBeauce et de la Brie. — Messieurs, nous savons tous que lorsqu’une maladie est endémique dans une contrée, il est quelquefois difficile d’en déterminer la contagiosité. La question est encore indécise relativement à plusieurs maladies que nous observons tous les jours. Elle a pu l’être même pour les maladies les plus contagieuses et les plus cruelles qui affligent l’humanité. Tout le monde a nommé la fièvre jaune et la peste, dont la contagion a été niée par des médecins d’un grand mérite qui ont observé ces maladies dans leur fojer, à la Vera-Cruz,.à Alexandrie. 11 n’est pas facile, en effet, d’établir une filiation entre les cas successifs, lorsque la contagion rayonne par tous les côtés. Ce n’est donc ni dans la Beauce, ni dans la Brie, où le charbon règne en permanence, qu’il faut rechercher les preuves de la contagion, et surtout la détermination de l’intensité delà conta-

1 Moisant, Recueil de médecine vétérinaire , 1S56, p. 544.

gion; c’est dans un pays que le charbon avait épargné longtemps, ou qu’il envahit pour la première fois : là, les preuves de la contagion abondent, et l’intensité se mesure parfois à la ruine de toute la contrée.

Une objection qui ferait croire que la maladie charbonneuse provient, non d’une cause extérieure, mais d’un état particulier de l’économie, m’a été faite par M. Colin. « La maladie charbonneuse, dit notre savant collègue, frappe ordinairement les animaux gras qui sont trop bien nourris, tandis qu’elle épargne les animaux maigres et excèdes de fatigue l. »

La première partie de cette proposition n’est que la reproduction d’une observation qui se trouve consignée dans tous les écrits modernes relatifs au sang de rate de la Beauce ou de la Brie, lesquels assurent que ce sont généralement les bêtes les plus jeunes, les plus vigoureuses, les plus sanguines, les plus belles qui sont enlevées les premières : Le sang, dit Delafond, dans son traité de la maladie du sang des bêtes à laine, attaque les plus jeunes, les plus belles, et les agneaux d’abord; plus tard il sévit sur les bêtes âgées et de peu de valeur. Il paraîtrait, d’après cette observation, que les bêtes vieilles et de peu de valeur finissent par acquérir, dans une épizootie charbonneuse, les qualités requises parM. Colin pour qu’elles deviennent aptes à contracter la maladie. Évidemment, si votre objection m’embarrasse, elle doit vous embarrasser aussi quelque peu.

Bans un autre ouvrage de Delafond, je vois noter, comme une des qualités qui prédisposent à la maladie du sang de rate, la finesse de la peau. Qu est-ce que la finesse de la peau peut avoir à faire avec cette qualité intérieure qui engendre le charbon ?

En ceci, comme en beaucoup d’autres choses, il est de ces assertions qui ont été émises et répétées sans un examen très scrupuleux. On peut bien admettre qu’un fermier, un berger

Colin, Bulletin de l'Académie de médecine, 15 mars 1870, t. XXXV, p. 234.

CHARBON, SEPTICÉMIE

qui voit périr son troupeau, et souvent ses plus belles bêtes, est beaucoup plus touché de la perte de celles-ci que de la perte de celles qui ont une moindre valeur, et qu’il est très disposé h exagérer ses plaintes à cet égard. Dans une enquête, par exemple, elles seront consignées et mises en relief. Mais quant à la question qui nous occupe, si l’on ne se borne pas aux faits recueillis à une certaine époque, dans une certaine contrée, si l’on envisage les choses d’un point de vue plus général, on rperçoit une foule de faits qui contredisent formellement votre manière de voir.

L’un de vos observateurs les plus exacts, l'un des maîtres que vous citez le plus souvent, Gilbert, dit d’une épizootie qu'il observa en 1793 : « Dans le district d’Argenton, département de l’Indre, où j’allai combattre cette épizootie qui y exerçait des ravages affreux, la maladie attaquait tous les animaux sans aucune distinction, faisait périr les dix-neuf vingtièmes de ceux qu’elle affectait, et se communiqua aux hommes par la seule piqûre des mouches qui avaient pompé le sang des cadavres1. »

Un vétérinaire très distingué et que j’ai déjà cité, M. Verrier (de Provins), ayant envoyé du sang et des débris cadavériques à M. le docteur Lobligeois, secrétaire de la commission du sang de rate, de la Société protectrice des animaux, l'apporte le fait suivant : « Le troupeau d’où viennent les animaux qui ont fourni ces matières d’examen appartient à un cultivateur de la commune de Mortery; il est décimé par le sang de rate depuis un an environ sans discontinuité. Ce troupeau se composait au début d’environ quatre cent cinquante individus; il en est mort plus de cent depuis cette époque. Le mal a attaqué indifféremment les vieux, les jeunes, les maigres, les pléthoriques, aussi bien en hiver que dans les autres saisons. Pendant le courant de novembre et décembre, six ou huit jeunes petits, âgés seulement de huit à dixjours, ont péri avec tous les signes du sang de rate. »

l Gilbert, Recherches sur tes causes des maladies charbonneuses, 1795.

Je vais compléter celte observation dont on pourra faire rétrospectivement l’application dans la discussion qui nous occupe : « L’hygiène générale n’est pas mauvaise, ajoute M. Verrier, les animaux sont abreuvés à l’eau très pure et à discrétion ; pendant les heures de chaleur, il leur est ménagé un abri sous de grands noyers très ombreux ; ils couchent en plein air depuis la tonte, leur nourriture est autant que possible variée; ils n’ont pas encore mangé de trèfle et n’en ont pas mangé du tout depuis octobre dernier. Voilà certes une hygiène que M. Leblanc ne pourrait qu’approuver ; mais j’ajouterai comme dernier renseignement cette dernière phrase de la lettre de M. Verrier : Malgré les recommandations qui ont pu être faites, on laisse beaucoup trop traîner les débris cadavériques, qui ne sont enlevés que quelques jours après la mort. Tous les chiens de la ferme s'en repaissent1. » V oici une autre observation non moins intéressante du même auteur : « Un cultivateur à H... exploite une ferme où le sang de rate fait des ravages annuels très graves. En 1865, il propose à son beau-père de conduire ses troupeaux chez lui et de prendre le sien en échange, dans l’intention d’amoindrir, si c’est possible, les sévices de la maladie. Le beau-père accepte d’autant mieux que ses moutons se sentaient d'être atteints de la cachexie aqueuse. Après la première se maine de séjour du troupeau dans sa nouvelle bergerie, les moutons, malgré leur étal hydropique, furent atteints de sang de rate et périrent en grand nombre avec le gonflement caractéristique de la rate2. »

Si nous voulons bien nous rappeler toutes les causes auxquelles les auteurs qui ont observé de grandes épizooties charbonneuses ont rapporté ses maladies, on verra le plus souvent qu’elles seraient loin de pouvoir donner aux animaux la santé, la vigueur, l’excès de sang qu’on nous dit être la condition essentielle de la génération du charbon. Je ne puis

1 Rapport cité, p. 59.

2 Verrier, mémoire cité.

Davaine. L'Œuvre.

130 CHARBON, SEPTICÉMIE

m’étendre sur cette question en rappelant des faits particuliers, mais en examinant les causes auxquelles on a attribué la maladie, chacun pourra, dans ses souvenirs, en reconnaître l'exactitude et en tirer les déductions qu’elles comportent. On a signalé parmi les causes du charbon les fatigues excessives provenant du travail, de courses ou de marches forcées. M. Colin nous a dit que ces conditions, au contraire, préservent de la maladie; on a signalé encore le pacage dans les marais ou les terrains submergés que, d’un autre côté, l’on dit 'préserver du sang de rate en produisant la cachexie aqueuse; puis les aliments insuffisants et de mauvaise qualité, les fourrages moisis, couverts des cryptogames, d'où la doctrine cryptogamique de M. Plasse (de Niort), etc. — Estce parce que les animaux soumis à de tels régimes deviennent trop gras et trop sanguins que la maladie charbonneuse exerce parmi eux de cruels ravages?

Cependant je ne veux pas nier ce qui est évident, ce que rapportent d’un accord unanime agriculteurs et vétérinaires : oui, ce sont les plus beaux moutons qui périssent les premiers quand le sang de rate exerce ses ravages dans la Beauce. Mais ce fait s’explique sans invoquer une cause intérieure, celle que vous pensez. Cette cause est visible et palpable, et ce sont les fâcheuses théories médicales de vos devanciers, dont vous n’aimez pas à vous départir, qui sont responsables de tous ces maux.

Dans le siècle dernier, la Beauce n’était pas ravagée par la maladie charbonneuse avec l’intensité que nous lui voyons aujourd’hui; cette maladie s’y montrait par épizooties plus ou moins fréquentes, comme dans plusieurs autres provinces de France. A la fin du siècle dernier, une théorie malheureuse attribua le charbon à un état pléthorique, congestif ou apoplectique des bêtes bovines et ovines. Elle se substitua partout h l’idée du charbon, et dès lors l’idée de contagion disparut et avec elle toutes les précautions protectrices. Pour prévenir la maladie de sang, il fallait saigner et tout était dit. La théorie et la pratique qui en ressortait envahirent peu

à peu la contrée tout entière. Dès lors, le charbon y régna avec une persistance et une intensité toujours croissantes. Les expériences de la commission d Eure-et-Loir, en 18o0, qui démontrèrent, ce qui était oublié, que le charbon delà Beauce est contagieux comme partout ; les efforts d’un vétérinaire distingué, G. Garreau; la conversion aux idees nouvelles d un savant éminent, de Delafond, ne suffirent point à porter la lumière dans tous les esprits, et surtout à faire changer les pratiques déplorables qui s’étaient emparées du pays.

Et maintenant voyons comment ces pratiques amènent la perte des bêtes les plus jeunes, les plus sanguines, les plus belles.

Entrons dans une ferme au mois d’avril ou de mai, et suivons la marche d’une épizootie qui va la ravager : Une bête meurt du sang; c’est la première. A quoi était due la maladie? Il n’importe; elle était spontanée, si vous le voulez. Par une convention universelle dans le pays, la peau appartient au propriétaire et la graisse au berger. Celui-ci se met donc en devoir d’écorcher la bête ; c’est dans la bergerie qu’il le fait, devant la porte ; il suspend la peau dans quelque coin de cette bergerie, il dépèce le cadavre pour en retirer la graisse et abandonne les restes à la voracité des chiens, des poules, et aussi des mouches. Cette œuvre accomplie, le berger songe que la mort du mouton va être suivie de celle de plusieurs autres. Il a reçu un premier avertissement; il se met en garde contre les suivants. Pour cela, il inspecte son troupeau, choisit les plus belles bêtes, celles dont la conjonctive lui témoigne d’un sang généreux, abondant, et il les saigne.

La saignée, Messieurs, telle que la pratique le berger, ne ressemble nullement à celle que le médecin pratique h son malade. Ce n’est pas mon témoignage que j’apporte ici, mais celui d’un homme dont aucun des membres de la section de médecine vétérinaire ne révoquera la compétence et l’exactitude. Delafond, après avoir étudié la maladie charbonneuse dans les environs de Paris, dans laBrie, au voisinage d’Étampes et de Rambouillet, dans la Beauce où il a parcouru cin-

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quante- quaire communes et visité les troupeaux de cent vingt cultivateurs, pouvait en parler savamment. Or, voici comment il s’exprime : « Je n’ai rencontré dans toute la Beauce, que j’ai explorée, qu’nn seul berger sachant saigner les bêtes à la jugulaire. Tous pratiquent cette opération, soit à la veine angulaire, soit à la veine de l’ars, soit en coupant en travers une petite division de l’artère sous-pubienne. Ces saignées ne donnent jamais assez de sang pour faire obtenir une déplétion sanguine générale. En outre, pour les saignées à l'ars, à l' artère sous-pubienne , incisant la peau en travers de la direction du vaisseau disséquant le tissu cellulaire sous-cutané, ces hommes font une plaie qui, renfermant bientôt de l’air, de la sanie purulente et des larves de mouches, se gangrène rapidement et amène la mort '. »

Vous le voyez, Messieurs, le berger, pour préserver ses plus beaux moutons, leur fait une incision dans laquelle les mouches viennent déposer leurs œufs. La peau toute fraîche qu’il vient d’enlever est suspendue dans la bergerie, les restes sanglants sont épars sur le sol; les mouches ont pu s’en repaître à satiété ; elles viennent déposer leurs œufs dans la plaie vive de ces plus belles bêtes ; et l’on veut que le contact de leurs pattes, de leurs ailes, sinon de leur suçoir, ne communique pas le charbon ! Non, les choses ne se passent pas dans une bergerie autrement que dans un laboratoire. Au bout de quelques jours, l’inoculation du charbon sur la plaie détermine la mort de ces bêtes; le berger leur enlève la peau et la graisse, puis il inspecte de nouveau son troupeau, saigne les plus belles de celles qui restent et ainsi de suite; ce qui justifie cette assertion de Delafoml : Le sang attaque les plus jeunes, les plus belles d’abord, plus tard il sévit sur les bêtes âgées et de peu de valeur.

« Si les mouches transportaient le virus d’un animal à un

l Delafond, ouvrage cité, p. 85.

ÊTUriES SUR LA GENÈSE Er LA PROPAGATION DU CHARBON 133

autre, il suffirait, dit M. Colin, qu’un seul animal fût atteint du charbon pour que la maladie se transmît immédiatement au troupeau tout entier. » Cette objection pourrait être donnée en réponse à une autre directement contraire que m’a faite M. Leblanc. Notre honoré collègue ne conçoit pas que la transmission par les mouches puisse occasionner une mortalité aussi considérable que celle que produit le charbon.

L’objection de M. Colin n’est pas neuve; elle s’est déjà produite à propos de la transmission de la pustule maligne des animaux à l’homme, et personne, que je sache, n’y a répondu; il importe donc de l’examiner :

C’est une notion vulgaire que les taons, ce sont les seules mouches piquantes dont j’aie parlé, ne vont point se repaître sur des cadavres ou sur des débris cadavériques; ils n’attaquent que les animaux vivants ; c’est donc sur des animaux malades seulement qu’ils peuvent prendre le virus charbonneux. Ainsi la source où ils puisent est assez restreinte. D’un autre côté, les taons ne sont pas partout également communs; s’ils infestent certains parages, les abords des bois par exemple, ils sont plus rares dans les localités de grande culture. Ne voyons-nous pas, en effet, le plus souvent les agriculteurs faire la moisson sans qu’ils aient à se préoccuper de garder leurs chevaux? Mais il est d’autres conditions encore qui restreignent le transport du virus par les taons; c’est ce que je vais essayer de faire comprendre : Je suppose qu’il se trouve dans une prairie quatre cents de ces insectes, et que dans cette prairie paisse un troupeau de quatre cents moutons (pour la Brie et la Beauce c’est un troupeau moyen). Chacun de ces taons en piquera dix ou vingt dans la journée; or, si un seul mouton est malade, et cela suffit, suivant M. Colin, pour que la maladie se transmette immédiatement au troupeau tout entier, dix de ces insectes ou vingt seulement auraient la faculté de transmettre la maladie. Eh bien, je suppose que la mortalité soit beaucoup plus grande dans le troupeau, qu’elle soit de dix bêtes par jour; à ce compte, le troupeau tout entier aurait disparu en moins de six semaines.

134 CHARBON, SEPTICÉMIE

Or, l’expérimentation nous apprend que le sang, chez les animaux atteints du charbon, ne devient virulent qu’au moment de l’apparition des premiers symptômes de la maladie ou du moins très peu de temps auparavant. La trompe du taon ne peut donc se charger de virus avant l’apparition de ces premiers phénomènes; d’un autre côté, l’insecte ne s’attaque pas à la bête morte. Ainsi, la durée de la maladie donne la mesure du temps pendant lequel les mouches piquantes peuvent se charger de virus charbonneux. Or, la durée des phénomènes morbides est généralement très courte chez le mouton; beaucoup périssent en moins d’une heure; en prenant pour moyenne trois heures, je ne crains pas d’être au-dessous delà vérité. Les dix moutons atteints du charbon chaque jour pourront donc être représentés par un seul mouton fournissant le virus pendant trente heures; mais comme les taons disparaissent avec le coucher du soleil, on m’accordera bien que cinq moutons mourant pendant la nuit seront soustraits à leurs attaques. Ainsi, l’espace de temps pendant lequel ces dix moutous fourniront du virus sera représenté par quinze heures de la maladie chez un seul animal. Dans l’hypothèse où un mouton seulement serait atteint du charbon, cet espace de temps sera une heure, deux heures, trois heures au maximum, si c’est pendant le jour, et zéro, si l’animal meurt pendant la nuit.

On voit, d’après ces considérations, que la propagation du virus parles taons ne doit point être toujours aussi étendue que le dit M. Colin ; elle est subordonnée à bien des conditions diverses : au nombre de ces insectes dans la localité, au nombre de moutons composant le troupeau, aux chances aléatoires qui donnent une mortalité plus grande la nuit que le jour, ou le jour que la nuit ; à la pluie, ou au froid qui éloigne ou engourdit les mouches ; à la chaleur ou à l’orage qui les rend plus actives et plus avides; conditions nombreuses et variées qui permettraient de conclure a priori qu’une épizootie qui serait déterminée par la piqûre des taons doit avoir pour premier caractère d’être excessivement variable et

capricieuse en apparence. Or, n’est ce pas là le caractère le plus saillant des épizooties charbonneuses qui déciment les troupeaux dans les champs? Je n’insiste pas sur ce point, certain que tous ceux de mes collègues qui ont étudié la maladie charbonneuse en retrouveront dans leurs souvenirs la rigoureuse exactitude.

Pour ne pas abuser des moments de l’Académie, je répondrai en peu de mots aux objections suivantes : La quantité de sang qui transmet la maladie aux petits animaux est insuffisante à la transmettre aux grands; ainsi, la transmission par les mouches aux lapins et aux cobayes ne prouve rien pour les moutons et les bœufs.

J'ai constaté par des expériences nombreuses, que je ferai connaître en leur temps, que le charbon se transmet par l’inoculation d’une fraction de goutte de sang plus certainement et plus sûrement que par un grand nombre de gouttes. Lorsqu’il s'agit d’un poison, sans doute, la quantité de la substance toxique doit être en rapport avec le volume de l’animal, mais il n’en peut être de même d’un virus qui, comme celui du charbon, se développe au point inoculé, s’y multiplie et envahit de proche en proche tout l’organisme.

Quant à dire que les expériences sur les cobayes et les lapins ne prouvent rien pour les moutons et les bœufs, je pense qu’on n’a pas bien réfléchi à l’objection ; en effet, ne sait-on pas qu’un animal contracte une maladie contagieuse, d’autant plus facilement que celte maladie est plus normale à son espèce? A quel animal transmettrait-on plus facilement la rage qu’au chien ? Auquel transmettrait-on plus facilement la morve qu’au cheval? En connaît-on un auquel on puisse inoculer la variole mieux qu’à l’homme? Serait-ce pour les besoins de la cause que l’on voudrait que ce principe souffrît des exceptions? Eh bien, pour le charbon, l’animal qui doit le recevoir le plus facilement par l’inoculation, est celui qui nous le présente naturellement : c’est le m uiton. Aussi, dans les expériences nombreuses de l’association d’Eure-et-Loir,

136 CHARBON, SEPTICÉMIE

nous voyons que le mouton vient en première ligne; le lapin ne vient qu’après.

D’ailleurs, n’avons-nous pas une expérience toute faite chez l’homme? Faut-il, pour lui transmettre le charbon, plus de virus que ce qui se trouve attaché au suçoir d’une mouche, ou que les parcelles infiniment petites de sang desséché, qui donnent si souvent la pustule maligne aux mégissiers?

Avant de terminer cette discussion, je dois rappeler une dernière et importante objection qui m’a été faite par M. Bouley, objection dont je me suis occupé en partie h propos des conditions auxquelles M. Leblanc rattache la genèse du charbon : « Si l’on admet, dit notre savant collègue, que le charbon se développe spontanément sur un animal, pourquoi ne pas admettre qu’il puisse naître à la fois, sous l’influence des mêmes causes, sur un grand nombre d’animaux 1 ? »

J’ai déjà ditque, dans ma dernière communication, je m’étais proposé de traiter un point spécial de la genèse des maladies charbonneuses : à savoir, le mode le plus ordinaire de la contagion de ces maladies éminemment contagieuses. Je n’avais point à m’occuper de l’origine des cas qui servent de point de départ à la contagion dont les mouches deviennent les agents. Ces cas sont-ils spontanés ou ne le sont-ils pas ? Cela importait peu à l’objet de ma communication. L’argument de M. Bouley, d’une part, de l’autre l’utilité qu’il y a de déterminer toutes les conditions de la propagation du charbon, m’engagent à pénétrer plus profondément, sans avoir recours à la doctrine surannée de l’hétérogénie : la contagion suffit à expliquer la transmission indéfinie des affections charbonneuses.

Messieurs, la médecine met à contribution, pour l’étude des maladies, la physique, la chimie, la physiologie ; c’est à l’aide de ces sciences et par leurs récents progrès qu’elle acquiert chaque jour un plus haut degré de certitude. Les

l Bulletin de l'Académie de médecine , 15 mars 1870, t. XXXV, p. 283.

ÉTUDES SUR IA GENÈSE ET IA PROPAGATION DU CHARBON 137 progrès accomplis dcins 1 h.istoir.6 nciturollo no lui sont pns non plus restés étrangers. C’est grâce aux lumières empruntées à cette science que les ténèbres qui recouvraient naguère toute l’histoire du parasitisme se sont évanouies. Faut-il lui dire aujourd’hui : Nous n’avons plus rien à attendre de vous, restez aux naturalistes, n’envahissez point le domaine de la médecine? Non, sans d mte. Si 1 histoire naturelle peut nous faire pénétrer plus avant dans les mys tères des maladies, empruntons ses lumières pour éclairer nos investigations.

La théorie de la génération spontanée des êtres vivants est défendue par plusieurs savants éminents; mais quel est aujourd’hui son domaine? Des éléments anatomiques tels que les leucocytes, les granulations élémentaires ; des corpuscules sans forme déterminée, sans caractères morphologiques constants, êtres ambigus qu’on ne peut concevoir hors de l’organisme où ils prennent naissance et qui ne trouvent leur place dans aucune classification soit des animaux, soit des végétaux. Tout être qui nous présente des formes définies, un mode de génération palpable trouve sa place dans la série des animaux et des végétaux, et dès lors la science nous apprend qu’il ne naît point au hasard des circonstances, mais qu’il se reproduit de lui- même dans des conditions déterminées.

Les filaments que Ton trouve constamment dans le charbon, et que j’ai nommés bactéridies , ont une forme parfaitement définie, un mode de génération visible : ils ont une place marquée dans la classification des êtres vivants ; donc, à moins de nous reporter systématiquement à quinze ans en arrière, nous devons admettre qu’ils ne peuvent être le produit dune génération spontanée. Or, de deux choses Tune : iis sont la cause de la maladie charbonneuse, et dès lors cette maladie ne peut être spontanée, ou bien ils sont le produit de cette maladie.

Messieurs, si Ton use de cette objection, on se place dans une situation inextricable. Je puis concevoir et expliquer,

CHARBON, SEPTICÉMIE

ainsi queje le ferai tout à l’heure, l’invasion chez un animal quelconque de bactéridies qui se multiplient et le détruisent ; je ne puis concevoir que ces petits êtres ou leurs germes, s'ils en ont, arrivent toujours, à point nommé, fatalement, dansla pustule maligne, dansl’œdème malin, dans les tumeurs charbonneuses, dans le foie, la rate, le sang, chez tous les animauxqui, parsuitedesconditionsinvoquées par M. Leblanc, contracteraient le charbon.

Pour échapper à mon hypothèse, vous adoptez une hypothèse bien autrement insoluble.

Puisque nous ne pouvons croire à la génération spontanée des bactéridies, et par conséquent de la maladie qui leur est corrélative, cherchons comment elles se propagent d’un animal h l’autre ; comment elles se régénèrent après plusieurs mois, après plusieurs années même, dans des troupeaux qui ont échappé plus ou moins longtemps à leur atteinte.

Un animal charbonneux vivant ou récemment mort devient un foyer de contagion. L’expérience nous a appris, en effet, que son sang encore liquide transmet la maladie lorsqu’il est transporté sur une plaie par un moyen quelconque, ou bien dans les tissus par la dent du chien, parle suçoir des mouches; peut-être aussi lorsqu’il est ingéré dans l’estomac avec des aliments ou des boissons qui en seraient chargés. On peut expliquer ainsi la persistance d’une épizootie et son intensité plus ou moins grande. Quant à l’apparition, après plusieurs mois ou plusieurs années, d’une épizootie nouvelle ou de cas isolés, ce n’est pas par ce moyen qu’elle se produit, car la putréfaction détruit le virus charbonneux plus ou moins rapidement, suivant la température de la saison.

Mais ces cas isolés ou éloignés trouvent une explicalion non moins satisfaisante dans la longue conservation du virus par la dessiccation. Il existe peut-être encore d’autres modes de conservation dont je n’ai pas besoin de m’occuper ici.

Il y a déjà longtemps que j'ai établi par des expériences certaines que le sang charbonneux rapidement desséché conserve la propriété de régénérer le charbon; Naturelle-

ment ce fait a été contesté; mais depuis lors plusieurs observateurs sont venus l’affirmer d’une manière assez positive pour qu’il me soit permis de penser qu’il est aujourd’hui universellement admis.

Gomment ce fait peut-il expliquer les apparitions plus ou moins éloignées des cas isolés ou des épizooties de charbon? Pour le comprendre, transportons -nous dans une ferme de la Beauce ; examinons comment sont construits les abris des bestiaux et comment ils sont aménagés. Laissons parler Delafond, afin qu’on nenous accuse pas de charger le tableau : a En Beauce, dans presque toutes les moyennes et petites exploitations, les étables sont généralement étroites et à plafond tellement bas qu’à peine un homme de taille moyenne peut-il y rester debout... Les planchers sont formés par des solives placées à distance, dont les intervalles sont remplis par des fourrages emmagasinés au-dessus ; la portion de ces fourrages qui fait partie du plafond, exposée aux émanations contagieuses, en est imprégnée. En se desséchant plus tard, et laissant exhaler le virus (l’auteur croyait au virus volatil), elle peut devenir la source d’une nouvelle infection... Pour aérer l’étable, quelques fermiers soigneux ont l’attention de faire enlever deux fois par an les nombreuses toiles d'araignée qui sont attachées aux s)lives et au plafond, mais beaucoup croient devoir les respecter , pensant que ces rets assainissent l’étable et détruisent les insectes ailés qui tourmentent les vaches pendant l’été... Durant l'hiver, les fermiers ont tous l’habitude de boucher les ouvertures de l’étable dans le but d’intercepter le froid... Les bergeries sont généralement petites, étroites, basses, mal aérées, encombrées par l’amoncellement des fumiers, puisqu’elles ne sont curées que deux fois par an dans les petites fermes et trois fois dans celles qui sont mieux tenues L »

Dans un pareil local, lorsqu’un bœuf ou un cheval est atteint de la maladie dite de sang , on lui pratique une, deux,

1 Delafonü, Malalies de sa ig des bêtes bovines, p 03, 2G7t 6i, et Maladies des bétes à laine, p. 65;

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parfois trois saignées, et 6, 12 ou 18 kilogrammes de sang charbonneux rejaillissent sur le sol. Les tumeurs incisées donnent parfois des hémorragies assez abondantes pour que l’animal en meure d’épuisement. Est ce un mouton qui périt, on l’ouvre, puis ses dépouilles sont suspendues dans la bergerie, son sang et tous les liquides imbibent la litière, qui n’est renouvelée que deux ou trois fois l’an.

C’est ce que connaissent tous ceux qui ont visité la Beauce; mais l’incurie est la même à peu près partout. Invoquons encore le témoignage de Delafond, qui rend compte d’une mission à Rosel en Picardie. « Si je fais remarquer, dit ce savant regrettable, que pendant plus d’un mois les cadavres ont été dépouillés et dévorés par les chiens, que les fumiers provenant des écuries et des étables infectées ont été épanchés dans les cours des trois fermes, on ne sera pas surpris que la fièvre charbonneuse, après avoir attaqué les chevaux et les vaches, se soit propagée ensuite aux moutons et aux porcs1. » Les habitudes des fermiers n’ont guère changé depuis Delafond.

Que devient toute cette quantité de sang provenant des chevaux et des bœufs par la saignée, par l’incision de leurs tumeurs, par l’ouverture des cadavres; celui de dix, vingt, soixante moutons écorchés et dépecés dans le cours d’une saison? Une partie se dessèche; or rien ne se réduit plus facilement en poussière que le sang desséché. Au premier coup de vent, à la moindre agitation, cette poussière soulevée retombe sur toutes les saillies des murs, sur les toiles d’araignée et les brins de foin du plafond. Elle y séjourne, et avec elle le virus ; non un virus volatil , comme le croyait Delafond, mais celui que recèlent les parcelles de sang desséché.

D’après nos expériences sur les mouches, on sait que la quantité de sang nécessaire pour inoculer le charbon est extrêmement pelite. Afin d’arriver à une appréciation plus pal-

l Delafond, Rapport sur une /lèvre charbonneuse (Recueil de médecine vétérinaire 18 V7, p. 123).

pable de cette quantité, j’ai pris une parcelle de sang charbonneux desséché que j’ai pu évaluer approximativement à un dixième tle milligramme , et je l’ai mise sur une plaie. Le cobaye qui portait cette plaie mourut du charbon deux jours

après *.

Combien se trouve-t-il de parcelles semblables sur la litière qu’on n'enlève que deux fois par an, sur les abris d une bergerie ou d’une etable qui a été pendant toute une saison le théâtre d’une épizootie charbonneuse! Il suffit que le vent, que le passage d’une hirondelle, d’une chauve-souris, d’un rat en rejette quelque peu dans l’atmosphère pour que, rencontrant une plaie, le virus se ravive et détermine la maladie charbonneuse.

Cette poussière ne peut-elle aussi, dans quelques cas, exceptionnels sans doute, se revivifier dans les bronches et devenir l’origine du charbon intérieur?

Mais, dira-t-on, cette poussière contagieuse, conservée dans l'étable ou dans la bergerie, peut -elle expliquer la réapparition du charbon dans le même local après un an, deux ans et plus?

L’expérimentation nous a appris que le sang renfermant des bactéridies et desséché, garde sa propriété contagieuse pendant un espace de temps variable. Cet espace de temps, si le sang est conservé à l’abri de l’humidité, peut être d’un an et au delà. Je possède du sang d'un mouton mort dans les premiers jours du mois d’août 1868; il est renfermé simplement dans un papier qui est laissé à l’air libre dans un local sec. Après une conservation d’environ vingt-deux mois (le 12 janvier, le 26 mars et le 26 mai 1878), j’en ai inoculé quelques parcelles à trois cobayes qui sont morts tous les trois du charbon.

Mais lorsque le sang desséché est exposé à l’humidité, il

l Pour quo cette expérience donne les résultats annoncés, il faut prendre quelques précautions, comme lorsqu’on expérimente avec le suçoir ou les pattes des mouches. 11 faut que la plaie soit à l'abri de la succion opérée par l’animal innoculé ou par les animaux voisins; il faut encore que cette plaie ne se desséche pas trop rapidement.

CIIAUBON, SEP'JICÉMIE

perd plus ou moins promptement sa propriété contagieuse, comme la semence de la plupart des végétaux perd, dans les mêmes conditions, sa faculté germinative: j’ai vu très souvent la virulence du sang charbonneux desséché disparaître après quatre ou cinq mois.

Ainsi donc, dans une étable ou dans une bergerie très sèche, la conservation de la poussière charbonneuse est une menace constante du retour d’une épizootie pendant une année, deux années et plus : car le sang que je garde depuis le mois d’août 1868 pourrait déterminer aujourd’hui encore, en 1870, une épizootie charbonneuse.

Dans un local humide, et par conséquent dans un pays marécageux, le virus ne se conserve point pendant un espace de temps sufrisant pour qu'il propage le charbon d’une année à l’autre; par la s’explique la rareté ou l'absence de cette maladie dans les contrées humides où règne la cachexie aqueuse, et ce n’est point par un prétendu antagonisme, lequel n’existe pas, comme nous l'avons vu dans l’une des observations rapportées ci-dessus.

En résumé, à moins de dire que le sang charbonneux jouit, dans un laboratoire, de propriétés particulières qu’il n’a pas dans une étable ou dans une bergerie, nous concevons comment ce sang, conservé sec sous un abri pendant un an, deux ans et peut-être beaucoup plus longtemps, engendrera le charbon s’il rencontre accidentellement la plaie d’un bœuf ou d’un mouton.

Nous concevons comment cet animal malade ou mort restera un cas isolé de la maladie, ou bien deviendra le point de départ d’une épizootie meurtrière, suivant qu’il n’y aura pas ou qu’il y aura autour de lui des agents, c’est-à-dire des mouches, qui iront reporter son sang à d’autres animaux.

Nous concevons comment, parmi plusieurs troupeaux qui viennent paître dans les mêmes prairies, l’un ou quelques-uns seulement seront atteints du charbon si le foyer de la contagion existe dans la bergerie.

ÉTUDES SUR LA GENÈSE DE LA PROPAGATION DU CHARRON i/,3

Nous concevons, sans invoquer le régime problématique de M. Leblanc, que des soins de propreté, les précautions prises aujourd’hui par quelques agriculteurs contre la contagion, préservent leurs fermes du charbon. Rappelons à ce propos l’opinion d’un observateur très compétent, de M. Moisant, qui ne reconnaît aucune influence au régime dans la production du charbon, mais qui attribue cette maladie à une influence toute locale que personne encore, dit-il, n’a pu saisir. Cette influence toute locale, c’est celle du sang desséché; ce sont les bactéridies qui attendent en état de vie latente l’occasion de se revivifier dans les conditions que nous avons rapportées.

Ces manières de voir s’accordent avec les résultats de l'expérimentation, avec les connaissances actuelles sur la nature des ferments organisés et sur la genèse des êtres qui les constituent, soit au dehors, soit au dedans de l’économie vivante.

J’ose espérer que tous ces arguments, qui ne sont pas dénués d’une certaine apparence de raison, ne soulèveront pas toujours des objections qui constituent une fin de non-recevoir, et qu’on voudra bien les prendre en considération. C’est déjà quelque chose que d’entrevoir le jour dans une maladie obscure, maladie que les malheureux agriculteurs attribuent aux sortilèges ou aux maléfices, que des hommes éclairés, des savants ne se défendent point de regarder comme un mystère insondable. J'ose même espérer que bientôt le charbon deviendra aux yeux de tous une maladie non moins simple que la gale et la teigne, une maladie que la science expliquera, que l’hygiène rendra de plus en plus rare, si même elle ne la fait disparaître des contrées qui sont dévastées depuis le commencement du siècle.

CHARBON, SEPTICÉMIE

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