‹ L'œuvre de C.-J. DavaineChapitre 47 sur 132 · ALCOOL ÉTENDU BEAU · texte numérisé non relu

ALCOOL ÉTENDU BEAU

Larves et adultes. — Première expérience. — Le 3 juillet, vingt anguillules adultes (dix femelles et dix mâles), très vigoureuses, et des larves revivifiées, sont placées ensemble dans un mélange d’une partie d’alcool et trois parties d’eau ; après une heure un quart d'immersion, aucune adulte n’a de mouvements. On enlève l’alcool par des lavages successifs ; deux heures après, une femelle seulement a repris le mouvement ; tous les mâles sont immobiles. Les larves ont leurs mouvements naturels. Examinées le lendemain et le surlendemain, aucune autre anguillule adulte n’a repris le mouvement.

Deuxième expérience. — Le 2 juillet, des anguillules adultes, mâles et femelles, très vigoureuses, et des larves revivifiées, sont immergées pendant deux heures dans le mélange d’une partie d’alcool et trois parties d'eau. Les adultes et les larves sont sans mouvement. Plongées immédiatement dans de l’eau pure, et examinées cinq heures après, toutes les

RECHERCHES SUR L'ANGUILLULE DU Dl.È NIELLÉ 357

larves ont des mouvements ; les adultes sont toutes immobiles. Le lende • main et le surlendemain, aucune de celles-ci n’est revenue à la vie.

Cette expérience a été répétée plusieurs fois avec le même résultat, sur des anguillules adultes et sur des larves.

La larve offre donc aux agents destructeurs une résistance qui est bien amoindrie ou tout à fait abolie chez l’adulte.

L’étude de ces dissemblances chez l’anguillule dépourvue d'organes génitaux et chez celle qui les possède, nous montre, chez la première, l’existence de propriétés qui sont en rapport avec les besoins delà transmission et de la dissémination, propriétés qui cessent d’exister lorsque ces besoins sont satisfaits.

Chez l’anguillule de la nielle, l'œuf est incapable de satisfaire aux conditions de la propagation; il périt par la dessiccation, par un froid intense, et dès qu’il est sorti du grain niellé. Il ne peut attendre dans le grain desséché, ou dans la terre humide, l'époque où se formera l’épi nouveau, qui seul offre à l’anguillule les conditions de son développement. C’est donc à la larve qu’ont été dévolues les facultés qui satisfont à la conservation et à la dissémination de l’espèce.

Les vers de la nielle sont-ils les seuls animaux dont la larve soit douée de facultés distinctes et nécessaires à la propagation de l’espèce? Nous ne sachions pas que les naturalistes aient envisagé aucun animal à ce point de vue; il est probable que l'on reconnaîtra des propriétés vitales particulières chez beaucoup d’autres larves, lorsqu'on les cherchera1, et que les fonctions attribuées souvent à l’œuf de résister aux causes de destruction qu’apporte la succession des saisons, detre l’agent de la transmission ou de la propagation de l’espèce, devront, dans bien des cas, revenir à la larve. Déjà nous ferons remar-

i Depuis la communication que j'ai faite sur ce sujet à la Société de biologie, 1S5S, M. Robin a reconnu que la larve de la filaire de Médine peut être desséchée, puis revivifiée, propriété que ne possède probablement pas l’adulte (Comptes rendus de la Société de biologie, p. 35; 1855).

358 PARASITISME, MICROBISME

quer que, chez quelques uns des animaux qui jouissent de la vie latente, les individus dépourvus d’organes sexuels paraissent seuls doués de cette faculté; telles sont l’anguillule des toits et la fîlaire de Médine.

Les progrès accomplis depuis quelques années dans la connaissance des conditions, naguère si obscures, par lesquelles se transmettent et se développent les entozoaires chez l’homme et chez les animaux, ces progrès ne concernent que les deux ordres de vers plats, les trématod'es et les cestoïdes. Les faits que j’ai signalés viendront sans doute combler une grande lacune, en dévoilant l’une des conditions principales de la transmission des parasites nématoïdes. Les vers de ce grand ordre que l’on rencontre chez l'homme et chez la plupart des animaux, périssent généralement peu d’heures ou peu de jours après qu’ils ont été extraits des organes qui les renfermaient, et l’on ne peut comprendre comment, avec une existence aussi fragile et aussi courte en dehors des organes qu’ils habitent, ils se propagent d’un animal à l’autre. Mais il est bon de remarquer que ces entozoaires ne s’observent ordinairement qu’à l’état adulte; or, l'analogie d’organisation qui existe entre ces entozoaires et l’anguillule de la nielle, peut faire présumer qu’il existe aussi chez ces animaux une analogie dans les propriétés physiologiques, et que, chez un certain nombre au moins des nématoïdes parasites, la larve est douée d’une résistance vitale supérieure à celle de l’adulte. J’ai recueilli quelques faits et j’ai observé quelques cas d’après lesquels il m’est dès aujourd’hui permis dépenser que la larve de plusieurs espèces de vers nématoïdes est douée de propriétés vitales que ne possède point l’adulte.

Si les faits étudiés par MM. Steenstrup, de Siebold et Van Beneden ont permis de conclure que c’est à la faveur des transformations et des métamorphoses de la génération alternante que les cestoïdes et les t rémat odes se transmettent et se propagent d’un animal à un autre, les faits signalés dans ce mémoire. permettent sans doute d’entrevoir que, chez les entozoaires nématoïdes, c’est à la faveur de propriétés physio-

logiques dont la larve est douée, que s’opère la transmission des individus et la propagation de l’espèce.

IX. — L' an çjuillule de la nielle est une espèce particulière au blé.

Ses caractères spécifiques sont invariables .

Une question qui méritait d’être examinée, a encore attiré mon attention. L’anguillule de la nielle constitue-t-elle une espèce stable sous le rapport des caractères que l’on regarde comme spécifiques, et ne se développe-t-elle que dans le blé ou dans quelque graminée voisine, ou bien, au contraire, peut-elle se développer dans des milieux différents et subit elle alors des modifications en rapport avec son habitat? Il existe, en effet, dans diverses substances, telles que le vinaigre, la colle de pâte, la terre végétale, dans les mousses, dans l’intestin de beaucoup d’animaux, de petits vers nématoïdes très analogues à ceux de la nielle pour les dimensions et l’organisation. Les différences que ces vers offrent dans leurs caractères zoologiques ne peuvent elles tenir, chez un certain nombre au moins, à la différence des conditions de leur vie?

Un naturaliste célèbre, Bonnet (de Genève), a dit : « L’origine de certains vers du corps de l’homme et de celui des animaux est un problème que les naturalistes n’ont pas encore résolu.

« Le changement de demeure, de climat, de nourriture doivent produire peu à peu dans les individus et ensuite dans l’espèce des modifications très considérables, et qui déguisent à nos yeux les formes primitives. Un ver appelé à vivre dans les eaux, et qui, transporté dans un intestin n’y périrait point, y serait sans doute fort travesti, surtout s’il y était introduit fort jeune ou sous la forme d’œuf ou de semence, et si ce ver s’y propageait, les générations subséquentes seraient bien plus travesties encore1. »

i Lettre à Spatlanzani. dans les Opuscules de physique de SpalIanzaDÎ, t. II, p. 124, trad. franr., 1787.

PARASITISME, MICROBISME

Si les choses se passaient ainsi , les modifications de forme déterminées par le genre de vie et par l’habitat, quelque considérables qu’elles pussent être, n’autoriseraient point à regarder les animaux qui les auraient subies comme constituant des espèces nouvelles. Des considérations d’un ordre élevé et des arguments irrécusables nous paraissent avoir mis aujourd’hui hors de toute contestation le fait de l'invariabilité des espèces1; mais l’on devrait voir dans ces animaux modifiés des variétés ou des races. Quoi qu’il en soit, le sentiment de Bonnet a été partagé par plusieurs naturalistes, qui ont cherché h s’expliquer de cette manière le mode de transmission et les variétés innombrables des vers parasites. Pallas2, Brera3 4, Bory de Saint- Vincent \ etc., ontcru à l’influence de l’habitat sur les caractères zoologiques des entozoaires ; et dernièrement M. de Siebold a regardé comme formant seulement des races diverses, plusieurs vers cestoïdes qui ont été considérés jusqu’ici comme autant d’espèces distinctes. « Sous l’influence extérieure, dit ce savant helminthologiste, les mêmes formes se manisfestèrent toujours, et par consé quent on peut avec raison comparer ces variétés à formes bien arrêtées et constantes aux variétés appelées races chez les animaux domestiques5. »

De semblables variations donneraient une explication facile de l’existence de certains entozoaires, que l’on observe rarement, de la transmission et de la propagation de beaucoup d’autres, et modifieraient singulièrement nos connaissances relativement à ces innombrables espèces de parasites, dont chacune semble associée fatalement à son hôte.

Mais ces considérations ne sont encore aujourd’hui que des

1 P. Flourens, De la longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe, p. 130. Paris, 1850.

2 Pallas, Neue Nord. Beilr., Band. I, p 47; 1771, considère le ténia crassicollis des chais comme le même que le ténia solium, et il attribue leur différence à la différence de nourriture.

3 Brera, Traité des maladies vermineuses, p. 125; 1804.

4 Bory de. Saint-Vincent. Art. Vibrion, dans Encyclop. tnéïh., p. 774, 1S24.

5 De Siebold, Mém. sur la production des helminthes (Ann. sc. n-t ., 4’ série, t. IV, p. 202, 1S55).

opinions. Aucune observation positive, aucun fait expérimental ne sont venus les confirmer.

L’anguillule de la nielle, si semblable aux vers du vinaigre, de la colle de pâte, des mousses, etc., appartenant, en outre, à un ordre d’animaux qui fournit aux autres le plus grand nombre de leurs parasites, m’a paru pouvoir servir à élucider, jusqu’à uncertainpoint,la question posée par Bonnet. Enconséquence, j’ai fait un grand nombre d’expériences, dans le but de rechercher comment se comportent les larves des anguillules du blé dans des conditions diverses ; mais ces expérien ces m'ont démontré que les variations de l’habitat n’apportent point dans les caractères de ces anguillules de modifications qui les rapprocheraient des autres anguillules ou des autres vers nématoïdes.

Nous avons dit déjà que les œufs de l’anguiliule de la nielle ne se développent que dans leur séjour primitif ; nous avons constaté, en outre, que la larve ne prend ni accroissement ni développement dans de l'eau pure ou chargée de substances animales ou végétales, telles que le sucre, la gomme, l’amidon, l’albumine, la caséine, etc.

Dans les substances où vivent normalement des espèces analogues, les anguillules de la nielle ne se développent point davantage. Dans la terre végétale, elles peuvent vivre plusieurs mois, mais elles finissent toujours par périr sans avoir pris le moindre développement; dans le vinaigre, elles meurent promptement; dans la colle de pâte, elles perdent le mouvement lorsque cette substance s’aigrit, et la vie après un petit nombre de jours.

Introduites dans l’estomac d’animaux à sang chaud, tels que la poule, le pigeon, le moineau, elles ont été digérées. Il n’en a pas été de même chez des animaux à sang froid. L’expérience a été faite plusieurs fois chez la grenouille, le triton, lu salamandre et le poisson rouge (cyprinus auratus). Ingérées dans 1 estomac de ces animaux, soit sèches, soit humides et vivantes, les anguillules de la nielle ont parcouru tout le tube digestif sans avoir subi d’altération; elles ont été

362 PARASITISME, MICROBISME

évacuées ou retrouvées dans le rectum, privées de mouvements, mais non de la vie, dont elles n’ont pas tardé à reprendre les manifestations, après avoir été placées dans de l’eau pure. Introduites sèches sous la peau et dans la cavité abdominale de quelques salamandres, elles ont pu y séjourner plusieurs semaines sans avoir éprouvé d’altération et sans avoir retrouvé le mouvement.

Dans aucun cas, les vers de la nielle soumis à ces investigations, n’ont revêtu les caractères des vers nématoïdes, qui vivent naturellement dans les substances ou chez les animaux que nous venons de mentionner ; dans aucun cas même ils n’ont acquis le moindre développement.

Nous pouvons donc conclure du résultat de nos recherchas que l’anguillule de la nielle est une espèce spéciale au blé*.

Sans accorder à ce fait plus d’importance que n’en doit avoir un fait particulier, nous ne le croyons pas dénué d’intérêt au point de vue de la question des variations que pourraient imprimer à l’organisme les circonstances ou les milieux dans lesquels se rencontrent les animaux inférieurs et spécialement les parasites.

X. — La nielle considérée comme maladie du blc ; sa dénomination,

son histoire, ses caractères, ses effets, sa fréquence et les moyens de la prévenir .

La maladie du blé, occasionnée par les vers dont nous venons de faire l’histoire anatomique et physiologique, a beaucoup plus occupé les naturalistes et les physiologistes que les agriculteurs; caria plupart de ces derniers n’en font aucune mention dans leurs écrits; ce n'est pas que cette maladie leur ait été tout à fait inconnue ni qu’elle soit rare.

i L’anguillule de la nielle peut aussi se développer dans le seigle ou 1 orge, mais suivant des conditions identiques à celles où elle se développe dans le 1)16.

Avant que Duhamel1 et Tillet n’eussent donné des notions exactes touchantles diverses altérations des grains, et n’eussent appliqué à ces altérations diverses des dénominations distinctes, la plus grande confusion régnait autant dans la connaissance de leurs caractères particuliers que dans leur nomenclature. Alors la maladie du blé qui nous occupe était confondue, sous le nom de nielle, avec plusieurs autres qui en diffèrent beaucoup par leur nature. Ce nom de nielle est encore aujourd’hui le plus généraleinen temployé par les gens de la campagne pourdèsigner la carie et le charbon. Anciennement, il était appliqué à des lésions, non-seulement -des céréales, mais encore des autres végétaux. Ainsi de la Quintinie désigne par cette expression la rouille jaune qui se met sur le blé et sur le 'pied et les feuilles des melons 3; Haies l’applique à certaines altérations du houblon et du choufleur4, etc.

Ménage donne à ce mot l’étymologie suivante : « Nielle ou nuille, de nebula. Denis Godefroy, sur la loi XV, au Digeste, Loc.vri, dit : Galli nellam quasi nebulam vocant. En Languedoc on dit que le blé est neullat, quand il est gâté par la nielle. Neullat c’est nebulalus. Budée, sur les Pandectes, fol. 148, verso : Rubigo vel ærugo, nisi fallor, est quarn nuillam nostralcs agricolæ vocant 5. »

Ainsi, l’expression de nielle s’appliquait à des altérations plus ou moins bien définies et diverses quant à leur nature, à des altérations de plusieurs végétaux différents. Depuis Tillet, qui a abandonné complètement cette expression, elle n’a plus été reçue dans nos ouvrages d’agriculture6; cependant cdle est encore donnée par plusieurs naturalistes cà l’affection vermineuse du blé. En conservant le mot nielle pour

1 Traité de la culture des terres, 1751.

2 Dissert, sur la cause qui corrompt cl noircit les grains de blé dans les épis , etc Bordeaux, 1755.

3 Ménage, Dictionnaire des origines, art. Niei.le. Paris, 1695.

4 La statique des végétaux, etc., Irad. par Buffon ; p. 2S, 29.

5 Ouvr. cité.

On désigné encore par le nom de nielle une lychnide (agroUemma gitliago, Lin.) qui croit dans les champs de blé et qui produit une graine noirâtre et arrondie.

364 PARASITISME, MICROBISME

désigner cette dernière maladie, nous n’aurons donc point à craindre de ramener la confusion dans les dénominations, et nous nous conformerons h un intérêt historique.

Le blé niellé se trouve désigné dans les différents auteurs par les noms suivants :

Blé niellé , Needham.

Blé avorté ( rachitisme ), Tillet.

Grano ghiottone, Ginanni.

Rachitisme, rachitismo, Roffredi, Rozier1, Bayle-Earelle2, Matteo-Losana 3.

Faux ergot, Fontana.

Ergot, Buffon.

Rachilide, Filippo Re4.

Blé atrophié ou vibrioné, M. André5 6.

On lui applique encore les noms vulgaires suivants : blé cabot, dans les environs de Baveux ; ear cockle, purples, peppercorn, en Angleterre, comté de Suffolk ; famé bianca , en Lombardie ; cerrone, à Ravenne; grau cosso, gran aris, en Piémont.

Aucun agriculteur n’avait encore fait mention de la maladie causée par les vers de la nielle lorsque Needham, en 1743, fît la découverte des anguillules qui la déterminent; mais quoiqu’il eût reconnu l’existence d’une poudre blanche dans l’intérieur des grains altérés par ces animaux, et celle d'une poudre noire dans d’autres grains atteints de la maladie que nous appelons a ujourd’ liu ica rie, ce célèbre observateur confonditles deux maladies et leur laissa le même nom de nielle0.

En 1751, Tillet observa l’affection du blé qui nous occupe ; il remarqua les modifications qu’éprouvent les tiges et les feuilles encore vertes, et décrivit avec beaucoup d’exactitude

1 Cours complet d'agriculture , t. V. Paris. 1SS4. Art. Froment.

2 Monogr. de cor. p. 150. ,

3 Délie malallie del grano in erba, p. 153. Carmagnola, 1 SI 1 .

4 Saggio suite malattic clellc piaule, p. 394. Venezia, 1807.

5 Ann. de l'agricu’.t. franc.; octobre 1855, p. 366. Paris.

6 New microscopical discoverics. London 1745. Trad., p. 103. Paris, 1750.

les altérations de la plante et du grain, auquel il donna le nom de blé avorté l 2. Toutefois, quoique cet éminent observateur connût les faits rapportés par Needliam, il ne soupçonna pas dans ses grains avortés la présence des anguillules découvertes par le naturaliste anglais, anguillules qu'il chercha vainement dans le blé charbonné et carié, concluant, comme plusieurs autres savants, que les anguillules de Needham appartiennent au grain ergoté’- et ne sont que des fibres végétales.

Giuanni reconnut que le blé niellé de Needliam était distinct du blé appelé vulgairement niellé, c’est-à-dire du blé carié; il lui donna le nom de ghiotlone, à cause de la ressemblance du grain malade avec la graine de la lychnis ou agroslemma githago, qu’on appelle vulgairement en Italie gittone. Le savant agronome de Ravenne ne vit pas dans son blé gliiot tone ou dans le blé niellé de Needliam la maladie décrite par Tillet et désignée sous le nom d’avortement3.

Enfin, dom Roffredi reconnut que les caractères assignés au blé avorté appartiennent au blé altéré par les anguillules, et que l’avortement ou le rachitisme de Tillet et la nielle de Needliam forment une seule et même maladie4.

Quoique les anguillules ne prennent point de développement dans la tige herbacée du blé, leur invasion dans cette tige n’est pas inoffensive pour les parties qui la composent. La reptation, peut- être les piqûres de ces vers, occasionne aux feuilles naissantes et très tendres des froissements ou des lésions qui persistent ou même qui s'exagèrent lorsque ces feuilles se développent et se montrent au dehors (pl. I, fig. 15, 10). Ce sont les modifications des feuilles et de la tige du blé niellé qui ont d’abord attiré l’attention de Tillet. Je ne puis mieux faire que de transcrire ici la description qu’en a

1 Ouvrage cité, p. 30.

2 Même ouvrage, p. 62

Belle malallie del grano in ei ba, p. 35. Pesaro, 1750.

4 Journ. de physique de l'abbé Rozier, t. V, p. 1, 1775.

366 parasitisme, microbisme

donnée cet observateur exact: « La tige de ces sortes de blés, que je distinguerai des autres en les nommant blés avortés, est ordinairement plus basse que les tiges du même âge; elle est tortue, nouée, rachitique. Ses feuilles sont communément d’un vert bleuâtre, recoquillées en différents sens, tantôt tournées en façon d’oublie, tantôt montrant une légère sinuosité en forme de spirale ou présentant assez bien la figure d’un tire bourre.

« Quoique la perte du grain soit toujours la suite de cette maladie, cependant les circonstances qui l’accompagnent ne sont pas toujours les mêmes : les altérations, soit de la tige, soit des feuilles, soit de l’épi, sont inégalement marquées, et j’ai vu tel épi avorté dont la tige était droite et avait des feuilles peu recoquillées. L’épi dans les blés entièrement avortés, et où la maladie est à son comble, ne conserve que très peu de chose de sa figure naturelle ; il est maigre, desséché, et ne montre que des commencements très imparfaits, tant des petites pellicules qui doivent envelopper le grain que du grain même destiné à s’y former. Dans les blés où l’avortement s’annonce moins à l’extérieur, le tuyau est assez droit, l’épi est formé, les feuilles sont peu tortillées, les balles, quoique plus courtes que celles du blé sain, subsistent en entier ; mais au lieu de renfermer un petit embryon blanc et velouté à son sommet, si c’est vers le temps de la fleur, elles ne contiennent qu’un grain vert, terminé brusquement en pointe et assez semblable à un petit pois qui commence à se former dans la cosse. Ces grains verts ont souvent deux pointes bien marquées, quelquefois ils en ont trois, et sont configurés de façon qu’il semble que ce soit deux ou trois grains qui d’abord aient été séparés, et qui se soient ensuite réunis en partant de la même base et en croissant dans les mêmes balles b »

J’ajouterai que le rachitisme des tiges se montre de très bonne heure, bien avant la formation du chaume. Les premières feuilles sont jaunâtres, et quelques-unes portent des

1 Ouvrage cil t', p. 30.

impressions semblables à celle d’une étoffe froissée (fig. 10), Souvent ces premières feuilles se flétrissent ou se pourrissent, lorsque celles du blé sain sont encore très vertes et vigoureuses. Quelquefois les tiges malades sont plus avancées dans leur végétation, et elles produisent des épis plus tôt que les tiges saines. Les épis niellés sont irréguliers, leurs barbes sont éparpillées (fig.18); les grains, verts d'abord, deviennent bruns, puis noirs à l’extérieur; leur nombre peut etre plus considérable que n’eût été celui des grains sains. Après la dessiccation, ils surnagent dans l’eau.

Les altérations des tiges et des feuilles du blé dont il vient d’être question se rencontrent aussi quelquefois sur du blé carié ou sain ; mais ces altérations sont rares dans ces cas, et en quelque sorte exceptionnelles, tandis qu’elles sont presque constantes dans la maladie qui nous occupe.

Les détails dans lesquels nous venons d’entrer suffiraient pour faire distinguer la nielle des autres maladies des céréales ; cependant, en raison de la confusion qui a été si nuisible à la connaissance de l’affection vermineuse du blé, nous rappellerons en peu de mots les caractères qui la distinguent des maladies qui ont été l’objet de cette confusion. Ces maladies sont la carie et l’ergot.

Le grain carié conserve jusqu’à un certain point la forme du grain normal ; il est toujours solitaire dans la glumelle ; il contient une poudre noire et fétide, accumulation des spores d'un cryptogame qui a dévoré sa substance.

Le grain ergoté diffère complètement pour l’apparence du grain normal ; l’ergot du blé est moins allongé que celui du seigle, il fait néanmoins une saillie en dehors des valves de la glume ; il n’offre point une cavité intérieure qui contienne une substance pulvérulente ; il est toujours solitaire dans la glumelle.

Le grain niellé est bien différent de ceux-là ; il ne conserve pas, comme le blé carié, la forme du blé normal, et la substance qu il renferme est une poudre fibreuse et blanche. Contrairement au blé ergoté, il est moins volumineux que le

PARASITISME, MICROBISME

grain sain ; il ne fait point de saillie hors des valves de la glume ; il contient dans une cavité centrale une poudre blan elle ; enfin, il est souvent multiple dans la glumelle(fig. 5, 6, 8, 9, 10).

Le plus simple examen suffit donc pour faire distinguer la nielle des autres maladies du blé, et pour cela il n’est besoin ni de loupe ni de microscope.

Ces maladies sont les seules qui attaquent directement, et en quelque sorte exclusivement le grain de blé ; mais il en est d’autres qui, en portant leur action sur quelque partie importante de la plante, nuisent à la perfection du grain, lequel reste petit, ridé, atrophié ; il est retrait, d’après l’expression de Duhamel ; néanmoins, dans sa forme, dans sa couleur et dans sa substance, l’cn reconnaît un grain de blé, il n’est pas malade.

Une confusion plus facile est celle que l’on peut faire du blé niellé avec la graine de la lychnide (agrostemma githago, Lin.), vulgairement nommée nielle. Tillet dit à ce sujet : « Lorsque j’ai dit que la maladie des blés avortés est aussi funeste que les deux autres (carie, charbon), j’ai bien senti que certains laboureurs ne seraient point sur cela d’accord avec moi ; quelques-uns en effet, je le sais par expérience, ne connaissent point cette première maladie. Si, en jetant les 37eux sur un monceau de froment, ils aperçoivent des grains noirs avortés, ils les confondent avec les grains de nielle, plante qui croît dans les blés, et dont les grains sont noirs et à peu près de la même figure que les grains avortés *. »

Nous avons déjà dit que, après être parvenues dans la jeune plante du blé, les anguillules ont besoin d’humidité pour s’élever dans la tige qui se développe et pour atteindre l’épi naissant. Lorsqu’il n’existe point d’humidité suffisante entre les feuilles qui forment la tige herbacée, ces vers ne peuvent se porter de l’une à l’autre et pénétrer jusqu’à l’épi ; en effet,

' Ouvrage cité , p. 32.

par un temps sec on les trouve immobiles h l’intérieur de la jeune plante, quoiqu’elle soit encore verte et qu’elle s’accroisse. Une saison sèche est donc très favorable pour empêcher l’invasion des anguillules dans l’épi et pour s’opposer au développement de la nielle.

D'un autre côté, les anguillules ne peuvent plus pénétrer dans le parenchyme de l’épi récent dès que les diverses parties qui doivent constituer la fleur du blé ont acquis un certain degré de développement. C’est dans le mois d’avril que l’épi, encore rudimentaire, offre ee développement et résiste à la pénétration des anguillules. L’humidité de la saison qui suit cette époque n’a plus d’influence sur la production de la nielle, mais c’est celle du printemps, et principalement celle des mois de mars et avril, qui la favorise.

Ce fait s’accorde avec l’observation suivante de dom Rofredi :

« Je puis assurer, dit-il, que, depuis l’année 1768, on a toujours eu dans nos cantons des blés plus ou moins infectés d’avortement ; or voilà que, en 1775, je n’ai pu réussir à trouver en pleine campagne un seul pied attaqué de cette maladie, pas même dans les endroits où j’avais mêlé tout exprès la bonne semence avec des grains avortés. Après la récolte faite, j’ai visité les ordures et les criblures des blés, et à peine ai-je pu démêler quelques grains avortés. Je ne saurais attribuer ce fait qu’à la longue sécheresse que nous avons eue au printemps de la même année. En effet, les blés que j’ai eus dans plusieurs pots, où j’avais semé de bons grains avec ceux qui éta:ent avortés, ces blés, dis-je, ayant été arrosés selon l’exigence de la végétation, portèrent beaucoup de ces derniers grains '. »

La qualité du terrain, d’après Tillet2, parait sans influence sur la production de cette maladie.

1 Mém. pour servir de supplém., etc., dans Jour, t. de physique de Rozier, t. VII, p. 379, 1776.

* Ouvrage cité , p. 70.

Davainb. L'Œuvre. 24

MICROBISME, PARASITISME

L’on peut inférer de tout ce qui précède que l’humidité du sol, au contraire, a sur elle une influence marquée.

Tous les épis d’une même souche ne sont pas affectés au même degré; il s’en trouve même qui échappent complètement à la nielle. Les premières pousses, qui sont les premières que rencontrent les anguillules après leur sortie du grain niellé, peuvent être envahies par un grand nombre de ces animaux, et leur épi peut être complètement infecté, tandis que les tiges du même pied qui se sont formées plus tard, ne reçoivent que quelques retardataires ou n’en reçoivent aucune, et l’épi qui en provient, sort parfaitement sain. J’ai obtenu des épis intacts de plantes envahies par un grand nombre d’anguillules, en coupant les premières tiges herbacées au collet de la racine.

Il est très ordinaire de voir attaqués par la nielle tous les grains d’un épi ; dans le cas contraire, les grains épargnés sont souvent aussi sains et aussi remplis que ceux d’un épi intact.

Un grain n’est jamais niellé partiellement; l’invasion des anguillules en détermine toujours la perte totale.

Plusieurs des maladies du blé peuvent occuper en même temps le même épi.

Tillet dit avoir trouvé des grains avortés sur des épis dont la plupart des grains étaient cariés; Ginanni a fait la même observation ; ces cas sont rares.

Quant à l’existence de ces deux maladies, la nielle et la carie, dans le même grain, Fontana est le seul observateur qui dise avoir vu ce fait.

L’existence de la rouille avec la nielle n’est pas rare ; une fois j’ai vu les spores de la rouille jusque dans l’intérieur des grains niellés.

La nielle paraît être une maladie spéciale au blé. On ne la rencontre point sur le seigle, d’orge ou l’avoine de nos champs.

On a quelquefois réussi à la transmettre expérimentalement à d’autres céréales que le blé ; mais ces expériences mêmes ont prouvé que la nielle ne leur est point propre ; en effet, elle ne s’est développée que très imparfaitement chez ces végétaux.

Dom Roffredi a semé de l’orge et du seigle avec des grains de blé niellés, et n'a obtenu que quelques grains niellés très contrefaits et petits 1 .

Fontana dit que le faux ergot (nielle) est une maladie du blé et du seigle ; mais les expériences qu’il rapporte à ce sujet sont loin d’être concluantes2 3.

Pour moi, dans des expériences qui n’ont peut-être pas été suffisamment multipliées, je n’ai pu communiquer la nielle au seigle, à l’orge ni à l’avoine.

Une maladie analogue h la nielle, ou qui peut-être est la même, a été signalée sur deux autres graminées.

Steinbuch, en 1799, a publié l’observation d’un helminthe qu'il avait trouvé l’année précédente à Erlangen dans les graines de Yagrostis capillaris, Linné. Ces graines étaient devenues des sacs coniques, d’un violet foncé presque noir, remplis d’une pulpe blanche formée par un amas de petits vers 2.

Raspail, en parlant du vibrion du froment, dit qu’on le trouve en abondance dans les grains cariés des céréales et des autres graminées, entre autres de l’arundo phragmites. L’auteur ne dit point si cette dernière observation lui est propre L

La nielle du blé n’est pas aussi universellement répandue que la carie; elle paraît totalement inconnue dans certaines contrées.

1 Suite d'observations sur le rachitisme , Journ. de physique de Rozier, t. V p. 197, 1775.

2 Sic. médic. rt émulation, t. V, p. 517 et 520, et Journ. de physique de Rozier, 1776-

3 AV, turf. XXVIII, p. 233, pi. V; A naleclen, 97-135, pl. II, f. 1-6.

.Vont?, s y St. de physiologie végétale , g 1499, note.

PARASITISME, MICROBISME

Si l’on s'en rapporte aux recherches de Rainville, elle n’existe point en Hollande1.

Je ne l’ai point rencontrée dans le nord de la France ; plu sieurs agriculteurs du département du Nord, auxquels j’ai montré des épis niellés, n’en avaient jamais vu de sem blables.

En consultant les écrits qui concernent cette maladie, l’on voit que la nielle est propre à des climats très différents. Elle existe, en effet, en Angleterre, en France, en Italie, etc.

En Angleterre elle a été observée par Needham, Bauer, Henslow.

Elle l’a été en F rance :

Dans les environs de Troyes, par Tillet 2 ;

Dans les environs de Rennes, par M. Dujardin ;

Dans les environs de Bayeux, par M. Rayer ;

Dans les environs de Metz, par MM. Watrin3 et André 4.

En Italie, elle a été observée dans le territoire de Ravenne par Ginanni ;

Dans le Piémont, par dom Roffredi. qui l’a trouvée en abondance dans différents cantons de ce pays, dans le Monti'errat, le Pavesan, le Milanais, etc. ;

De nouveau, aux environs de Pavie, par Spallanzani ;

En Toscane, par Fontana.

En Suisse, dans plusieurs cantons, par M. Piaget5.

1 Dans Observ. sur la physiologie , l'histoire naturelle , etc., par l'abbé Rozier, t. VI, p. 380, 1775.

2 Tillet étant de Bordeaux, et son ouvrage ayant été publié dans celle .ville, plusieurs auteurs ont pensé que ses observations devaient être rapportées aux environs de Bordeaux, car Tillet ne dit point dans quel pays il les a laites; mais le savant agriculteur était directeur de la Monnaie de Troyes. On retrouve, en outre, dans son ouvrage les phrases suivantes : « D'arpent de terre dans le pays où je suis contient 100 cordes, et la corde est de 20 pieds carrés... Le boisseau contient 20 pintes, qui équivalent à 24 de celles de Paris. » (Ouvrage cilé, p. 101.) Or, ces mesures étaient usitées en Champagne dans le siècle dernier; les paysans de Troyes s'en servent encore aujourd’hui, comme a bien voulu me le confirmer M. Doyen, receveur général du département de l’Aube. C’est donc à la Champagne qu’il faut rapporter les observations de Tillet.

Page 1