I. — Aperçu historique
Avant que l’on eût appliqué le microscope à la détermination des éléments des organes reproducteurs chez les mollusques, les zoologistes les plus éminents de notre siècle croyaient ces organes formés sur un même type chez tous les acéphales. Les uns considéraient ces animaux comme doués d’un hermaphrodisme complet ; d’autres pensaient qu’ils n’étaient pourvus que d’un appareil femelle, et que leurs œufs n’avaient pas besoin d’être fécondés pour se développer. Mais les observations de Prévost (de Genève) sur la mulette des peintres (1825), de Wagner (1835), de Siebold (1837), de M. Milne- Edwards, etc., sur divers autres mollusques, démontrèrent que le type des organes de la génération chez les mollusques acéphales est loin d’être uniforme, les uns ayant des organes mâles et des organes femelles portés par des individus différents, les autres ayant les deux appareils réunis sur un même individu. La sexualité d’un grand nombre de ces mollusques est aujourd’hui bien déterminée; mais sur les organes de la reproduction de l'huître en particulier, on ne possède encore rien de certain. Neanmoins, dans divers recueils, on trouve sur ces organes, ou sur leurs produits, des assertions plus ou moins exactes, des faits plus ou moins bien observés, dont il ne sera pas sans intérêt de donner un court aperçu.
L’auteur de Y Histoire de la Société royale de Londres, Ih. Sprat, y rapporte quelques faits relatifs à la génération des huîtres1; il dit : « Au mois de mai les huîtres jettent leur frai (que les pêcheurs appellent spat ), qui ressemble à une goutte de suif, et qui est de la grandeur d’un demi-penny
i Histoire de la génération et du gouvernement des huîtres vertes , vulgairement appelées huîtres de Colchester (Hist. of the Royal Soc. or London : tracl. frar.ç., 1669.
AXATOMIK, PHYSIOLOGIE
d’argent. Le frai s’attache à des pierres, à de vieilles écailles d’huîtres, etc... On conjecture avec quelque apparence do raison que le frai ou spat commence d’avoir l’écaille dans le vingt quatre heures. » Dans le même article, Sprat indique comme caractère de l’huître femelle d'avoir une substance laiteuse dans son manteau, tandis qu’il y a une substance noire chez le mâle. L’époque indiquée pour le frai, sa ressemblance avec une goutte de suif ne sont point exacles. Quant aux caractères qui distingueraient le mâle de la femelle chez les huîtres, ils rappellent une erreur populaire relative h cette distinction, qui existe encore aujourd’hui dans quelques contrées.
Th. Willis1, dans son anatomie de l’huître, très bonne d’ailleurs pour le temps, n’a point fait mention de l’appareil sexuel. A propos de la coquille, il dit qu’elle est déjà formée dans l’œuf, ce qui est vrai jusqu’à un certain point.
Lister2, a donné l’anatomie de l’huître d’après Willis. Il a aussi rapporté en entier l'article cité de l’histoire de la Société royale, avec cette légère variante : « Mense maio fœturam ejiciunt ostrea, id quod a nostris piscatoribus spat vocatur, id a figura lenticulari est at ipsis lenticulis paulo majus. »
En 1689, Jac. Bracha donné3 des indications très précises sur l’époque de la reproduction, sur l’apparence et la nature du frai chez les huîtres. « Vers la fin du printemps, dit-il, pendant l’été et jusqu’au commencement de l'automne, les
huîtres possèdent et rejettent une sorte de lait Si, avec
un bon microscope, l’on examine attentivement ce lait, on le trouve formé par une innombrable quantité d’œufs. » Pline avait déjà parlé du lait que quelques huîtres possèdent en été, et qu’il regardait comme un liquide fécondant'4. Jac. Brach ne se borne pas à déterminer la nature de ce liquide, mais il
1 De anima brutorum exercit. duæ, 1672, p. 17.
2 Historiæ animalium angliæ très tractatus, Lond., 167S.
3 Éphémérides des curieux de la nature. Dec. II, an VIII, obs. 203 (De ovs oslreorum).
1 Hist. nat., trad. par M, Littré, t. I, liv. IX, et t. II, liv. XXXII.
distingue dans les œufs qui le composent plusieurs apparences. Dans un premier état (qui correspond sans doute à la période du fractionnement) les œufs sont, dit-il, d’un blanc éclatant, irrégulièrement arrondis, comme une 'pilule mal faite. Dans un second état, ils sont blanchâtres, arrondis, mais plus comprimés que les premiers, et se rapprochent déjà de la forme d’une huître; en outre, ils se meuvent et parcourent dans diverses directions le liquide dans lequel on les observe. Enfin, en dernier lieu, le lait est devenu plus épais, noirâtre, semblable à de la purée, les œufs ont acquis une organisation plus parfaite, n’ont plus de mouvements, et sont alors rejetés de la coquille maternelle.
Six ans après (1695), Leeuwenhoek1 2 examina aussi le frai de l’huître; il y constata la présence des ovules et il essaya de déterminer le nombre que peut en produire une seule huître. Il ne suivit pas avec le même soin que Brach leurs formes successives, mais il vit que les mouvements de l’embryon dépendaient d’un organe proéminent entre les valves, organe qu’il crut être l’appareil branchial que l’animal aurait pu, à volonté, faire saillir au dehors ou rentrer dans sa coquille.
Si les faits signalés par Brach et par Leeuwenhoek eussent attiré l’attention des naturalistes, il est probable qu’ils eussent eu une grande influence sur les progrès ultérieurs de l’embryologie.
Leeuwenhoek découvrit en outre dans l’organe sexuel les animalcules spermatiques dont il donne une bonne description Il constata que ces animalcules sont d’abord réunis en masses arrondies et qu’ils se désagrègent ensuite. Étonné de leur nombre prodigieux, il cherche à en donner l’idée en disant que trois huîtres qu’il avait examinées devaient contenir plus de ces animalcules que l’Europe entière ne contient d'habitants. Leeuwenhoek crut pouvoir conclure de ses observations que les huîtres ont les sexes séparés.
1 Arcana naluræ delecla, 1722 , t. III, p. 512.
2 Ouvr. cité, Epist. 103, p. l/,3.
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Méry *, Àdanson J, considérant que les huîtres fixées au rocher ne peuvent se rapprocher pour l’acte de la fécondation les regardaient comme hermaphrodites.
Job. Baster1 2 3 adopta cette opinion; il constata aussi que le suc laiteux que renferment quelques huîtres en été est formé par des œufs.
Ces notions si précises données par Brach, Leeuwenhoek et Baster restèrent dans l’oubli. Cuvier semble avoir ignoré que l’agglomération des œufs de certains mollusques offre l’apparence d’une substance laiteuse; il dit4 en parlant des acéphales testacés hermaphrodites : « Il s’y manifeste, à une certaine époque, une liqueur laiteuse qui peut être un vrai sperme propre à féconder les œufs. » Et l’on retrouve encore aujourd’hui, dans des ouvrages classiques d’histoire naturelle l’indication inexacte de l’époque du frai et celle de sa ressemblance avec une goutte de suif, données par Sprat dans les mémoires de la Société royale de Londres.
M. Deshayes 5 indique d’une manière très précise la position de l’organe de la reproduction de l’huître, qu’il regarde comme un ovaire ; mais les notions qu’il donne ensuite sur l'œuf ou sur l’embryon manquent d’exactitude. Relativement aux compartiments dont on remarque les ouvertures à la base des branchies, M. Deshayes dit qu’ils servent à l’incubation des œufs, erreur commise déjà par Jos. Poli 6.
Enfin plusieurs savants zoologistes, jugeant sans doute par analogie, ou trompés par des observations trop peu suivies, pensent aujourd’hui que les huîtres ont les sexes séparés7. Les études que nous avions faites, M. Chaussât et moi, il y a quatre ans, rendaient pour moi cette proposition très contestable. Les
1 AJém. de l'Acad. des sciences, 1710.
2 Histoire naturelle des coquillages.
3 Opuscula successive de animal culis et plantis, 1762, liv. II, p. 63.
■i Anal, comp , 2" édit., t. VIII, p. 496.
5 Dict. Ilist. nat., par Ch. Dorbigny, t. VI, 1846, art. Huîtres.
6 Testacea utriusque sicilitc eorumque historié et anatome tabulis icneis il lustrât æ
7 Comptes rendus de l'Acad. des sciences, t. XXVIII, p. 291 et 380, 1849.
nouvelles recherches que j’ai entreprises à ce sujet m’ont mis à même de reconnaître que l’huître possède un appareil reproducteur doué de l’hermaphrodisme le plus complet.
Je diviserai ce travail en deux parties. Dans la première, je m’occuperai de l’organe reproducteur et de ses produits. Je consacrerai la seconde à l’étude de 1 évolution de 1 œuf et de l’embryon, que je ferai suivre de quelques remarques sur la propagation des huîtres.