‹ L'œuvre de Corot (volume 2)Chapitre 16 sur 50 · C. Corot fils · texte numérisé non relu

C. Corot fils

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M. Corot père sur son lit de mort

Quelques jours après cette réponse, un jeune élève de Dutilleux se présente à l'atelier de Corot de la part de son maître pour emporter l'objet convoité. Ce messager s'appelle Gustave Colin. Corot lui met deux toiles entre les mains en disant : '< Votre patron choisira ». Dans l'une, l'imagination s'est donné carrière ; l'autre est la reproduction fidèle de la nature. Dutilleux achète la première (i) et, autorisé par Corot, garde la seconde (2) pour l'étudier à loisir et en faire une copie. L'amabilité de son correspondant l'ayant mis à l'aise, il l'invite à accepter l'hospitalité chez lui et à venir chercher des inspirations dans les campagnes du Nord. Malheureusement, l'invitation tombe mal. La santé de son père donne à Corot de sérieuses inquiétudes. Son sentiment filial le retient au logis. «Si mon père n'était point malade, écrit-il (31, je serais allé vous saluer

(3) Lettre du 17 juin 1847.

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et faire connaissance avec vous. Enfin, j'espère que je trouverai un temps qui me permettra ce plaisir. »

Cet été-là, il ne quitte pas Ville-d'Avray et son cher malade. Il reste auprès de lui, tout près de lui. Dans le bosquet attenant à la villa, dominé par la svelte rigidité des peupliers, se cache un petit kiosque rustique. La famille y passe les chauds après-midi de juillet, le père avec son journal, la mère avec son crochet ou sa tapisserie. La '< belle femme » a un faible pour ce petit pavillon. Son Camille s'y enferme en cachette et couvre les murs d'une demi-douzaine de paysages empruntés aux sites favoris de la bien-aimée vieille (i). Puis, le jour de sa fête, il lui ouvre la porte mystérieusement close et jouit de sa surprise.

Cependant, l'état du père s'aggrave. A la fin de l'automne, tout espoir est perdu et il s'éteint à Paris le 28 novembre. Corot plonge son chagrin dans le travail. La Révolution ne saurait l'en distraire, car la politique n'est pas son affaire. On lui prête un mot typique. C'était en février 1848 : quelqu'un lui parlait de l'agitation populaire contre le roi et son ministre Guizot. « Alors, fit-il, décidément on n'est pas tout à fait content d'eux? » Le Salon a lieu, comme d'habitude, au mois de mars. La Liberté en ouvre les portes à tout le monde : plus de jury pour en défendre l'entrée. Corot en profite ; il expose neuf tableaux. D'ailleurs, il fait partie de la commission nommée par le suffrage des artistes, sur l'invitation de Ledru- Rollin, ministre de l'Intérieur, pour «placer et classer les ouvrages envoyés à l'Exposition. >/ Son nom est sorti de l'urne le neuvième, avec 353 voix. Parmi ses envois figure une peinture commandée l'année précédente par la liste civile du Roi, pour être traduite en tapisserie à Beauvais et qui, du reste, n'a jamais été mise sur le métier (2). Un autre de ses tableaux est acheté par l'Etat à l'issue du Salon : un Site d'Italie (3) qu'on donne au musée de Douai. A en croire Prosper Haussard, son constant et clairvoyant défenseur (4), le reste de son exposition, composé de douces impressions matinales ou crépusculaires, mouillées de rosée ou enveloppées

(0 yV° 609.

(4) Le National, 2 avril 1848.

.. rf.

vENre OROT

Calvaire (vers 1845-50)

d'ombre, l'emportait sur cette toile d'un style un peu sévère et ingrat. Somme toute, il triompha : car le suffrage de ses pairs lui décerna une première médaille.

Plus que jamais, à la suite du deuil qui a jeté sa mère dans une cruelle solitude, Corot est l'esclave de ses devoirs familiaux. Il entoure cette chère maman d'affection et de prévenances, dîne gentiment en tête à tête avec elle et, pour rien au monde, ne manquerait sa partie de cartes. Il parle en termes touchants de cette douce chaîne quand Dutilleux insiste pour qu'il vienne chez lui à Arras. Les deux peintres se connaissent à présent. Le provincial a rendu visite à son confrère. Celui-ci lui a fait les honneurs de son atelier et de certain grand Christ au jardin des Oliviers (i), sur lequel se concentrent présentement ses efforts. Corot a causé à cœur ouvert avec cet ami d'hier. Il lui écrit de même. Le soin qu'a pris son correspondant de conserver ses lettres nous vaut le plaisir de les lire à notre tour. Voici la réponse aux instances cordiales de Dutilleux pour l'attirer vers lui :

Paris, ce 24 janvier 1849.

Monsieur, Votre lettre m'a fait grand plaisir. Je vous remercie beaucoup du renouvellement de votre invitation d'aller vous visiter. Soyez certain, Monsieur, que, ne serait-ce que pour peu de jours, je me fais une fête d'exécuter ce petit voyage quand les beaux jours vont venir. J'ai communiqué votre lettre à ma mère qui, d'après ce qui y est exprimé, ne peut manquer de me donner la liberté pour m'envoler vers vous. Et nous pourrons ensemble alors admirer quelques instants cette nature si bonne puisqu'elle se présente belle et ravissante pour tout homme qui la cherche. Vive la conscience et la simplicité! C'est la seule voie qui conduise au vrai et au sublime. Je me donne bien du mal sur le tableau du Christ. J'espère qu'il arrivera ; il a fait bien du chemin depuis que vous l'avez vu. Je vois toujours des choses à enlever pour rendre l'aspect le plus simple possible. Les personnes qui viennent à mon atelier paraissent généralement contentes. J'aurai probablement le plaisir de vous voir à l'époque de l'Exposition, si nous devons en avoir

une.

En attendant le plaisir de vous voir à Paris ou à Arras, recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

'{i)N'>6io.

VENTE

Sous bois (vers 1845-50)

Je vous prierais d'adresser mes compliments à Mme Dutilleux en attendant que je la remercie moi-même quand j'irai à Arras.

P. S. A mon avis, le cadmium et l'antimoine sont des couleurs réputées bonnes et solides. J'en ai toujours, j'en suis content. Pour la laque jaune, je suis passionné pour cette couleur. Seulement, je pense qu'elle est plus favorable aux glacis. La laque Robert passe pour plus solide.

Deux mois plus tard, nouvel échange de lettres. Voici celle de

Corot :

Paris, ce 22 mars 1S49.

Monsieur,

J'ai reçu votre aimable lettre qui me parle de mon tableau placé à Douai. Je vous

remercie de votre sollicitude pour le faire placer plus heureusement.Je travaille beaucoup

et mon tableau du Christ arrive à son terme. L'on paraît généralement content.

Espérons. J'avance aussi deux petits. — J'espère, à votre premier voyage à Paris, que

vous viendrez voir ma bonne mère et nous pourrons ensemble lui reparler de la petite

visite que je dois vous faire.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Le Christ est terminé pour l'ouverture du Salon qui, en 1849, est fixée au 15 juin. Corot expose en même temps quatre autres toiles dont une, la Vue du Co//5^'^(i)est une simple étude, mais une étude magistrale ! Le temps des exclusions n'est plus. Le jury est rétabli, c'est vrai ; mais ses membres sont élus par les exposants et Corot en fait partie. Il est nommé le dixième par 217 voix. Ses paysages, placés à côté de ceux de Rousseau, rivalisent avec eux de vérité et de naturel ; d'aucuns (2), hasardant un parallèle, opinent que le plus réaliste des deux n'est peut-être pas celui que le réalisme revendique pour chef. Quant au Christ, c'est un coup d'aile à la façon de Rembrandt, qui tire vers le ciel sans perdre jamais de vue la terre. L'Etat fait l'acquisition de cette page. Le député de Langres, M. Chauchard, la demande pour sa ville et l'obtient. A son arrivée là-bas, il paraît que l'accueil laissa à désirer. Le tableau fut victime des querelles locales ; on s'attaqua à lui pour atteindre le personnage auquel on le devait. A quoi bon encombrer et attrister le musée en étalant sur le mur

(2) De Legenevais. Revue des Deux-Mondes, i^ août 1849.

Croquis pris au théâtre pour une « Danse de Nymphes » (vers i8,o).

cette '< énorme tache d'encre ? >/ Ainsi parlait l'opinion publique par la presse du chef-lieu, son organe. Voilà comment on comprenait là-bas la douceur recueillie et le clair-obscur tragique de ce nocturne religieux.

A Paris, cependant, on commençait à ouvrir les yeux. Champfleury disait avec malice : (i) « Le nom de Corot est populaire aujourd'hui, chose d'autant plus bizarre que Corot est le seul grand paysagiste français. » Le public s'humanisait donc enfin et se décidait à approuver l'amant de la nature dans ses véridiques interprétations. On lui concédait le monopole des heures indécises où les vapeurs enveloppent encore la lumière, où les feux du soleil luttent contre le mystère des ténèbres. Et lui de multiplier ses aubes bleutées, que réveillait la ronde capricieuse des nymphes, ou ses rougeoyantes soirées, sereines et paisibles, à peine traversées par le sillage silencieux d'une barque solitaire.

Tels sa Matinée (2) et son Soleil couchant (3) exposés en 1850-185 1. Le Salon, à cheval sur les deux années, est inauguré le 30 décembre 1850. Corot est encore du jury 1 nommé le sixième par 330 voix). Le nombre grossit tous les jours des jeunes hommes qui l'admirent et marchent dans son sillage. Français, Chintreuil, Lavieille entre autres, s'avouent ses

(i) Salon de 1849. Œuvres posthumes, Lemerre éditeur, p. 159.

(3) Ce doit être le A'" 559.

disciples. Français, retour d'Italie où il vient de passer trois ans, s'empresse en rentrant de se remettre à son école. Chargé de reproduire la Danse des Nymphes pour la « Galerie des Artistes anciens et modernes », il utilise une fois de plus son crayon de lithographe au service du talent dont le sien est issu. L'œuvre ainsi popularisée vaut à son auteur un nouveau succès. La presse en fait l'éloge et la direction des Beaux-Arts, décidément favorable à Corot, l'achète. A une demande de 2.000 francs elle a répondu par une offre de 1.500 et l'affaire s'est conclue.

Quelle heureuse influence a guidé les conseils de l'Administration, dont la bienveillance se répète depuis trois Salons envers un artiste jusquelà peu gâté ? La sympathie de M. Frédéric Mercey, chef de bureau au Ministère de l'Intérieur dans le service des Beaux-Arts, n'y est peut-être pas étrangère. Ce bureaucrate d'occasion cachait un artiste et un fin lettré, avec qui Corot entretenait de cordiales relations. Nous savons d'ailleurs par une de ses lettres que, si le peintre y faisait personnellement appel, c'était au profit d'autrui plutôt que pour lui-même. Se décidait-il à se transformer en solliciteur, son bon cœur en était seul responsable. Témoin ce billet.

Ville-d'Avray, ce 29 juillet 1850.

Mon cher Monsieur Mercey,

Craignant de ne pas pouvoir vous trouver en allant à Paris, je me résigne à vous importuner encore par écrit pour vous prier de faire tout ce que vous pourrez pour la commande à Coignard, en élevant le chiffre le plus qu'il sera possible. Je reçois une lettre de lui par laquelle il me représente sa position comme difficile. J'espère donc que vous pourrez arriver à un résultat heureux. Je vous suis bien reconnaissant d'avance de tous les soins et peines que vous prendrez dans cette affaire. — ^Mon ami Poirot aussi, veuillez ne pas l'oublier.

En attendant le plaisir de vous voir, j'ai l'honneur d'être avec considération votre

dévoué.

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