‹ L'œuvre de Corot (volume 2)Chapitre 20 sur 50 · C. Corot · texte numérisé non relu

C. Corot

Dans ces lignes sans apprêt, Corot se livre tout entier, tel qu'il est : affectueux, modeste, bienveillant et par dessus tout, consciencieux. C'est par la conscience qu'il a fini par s'imposer. C'est par elle qu'il a conquis sa place en tête de ses contemporains. A présent, dans presque tous les ateliers, on rend justice à cette ténacité passionnée d'un talent qui ne se passe aucune défaillance ; ses études sont des modèles enviés, qu'une légion de copistes se dispute. Nadar, en faisant passer sa figure dans la lanterne magique de ses caricatures, met sous son dessin cette légende : « Corot, un des noms les plus justement révérés de V école moderne. Quand mêtne V admiration que iiotis professons pour ce talent si élevé ne nous interdirait pas ici toute tentative de plaisanterie, nous serions encore rappelé au respect par la dignité de ce caractère et V estime fervente de toute la jeune génération (i). »

Au Salon de 1852, Corot a deux poétiques visions crépusculaires dans sa manière dorénavant accoutumée. Mais la pièce capitale de son exposition, c'est la vue du Port de la Rochelle, le chef-d'œuvre de sa dernière campagne d'après nature. Ce petit tableau c'est, de l'aveu de son

(i) Lanterne magique des auteurs, journalistes, peintres, musiciens, etc., par Nadar (Journal pour

rire, 8 mai iS-j:).

auteur et selon son expression, ^< un des meilleurs du magasin ». Pendant dix-huit ans, quand on lui demande une toile pour une exposition de province, c'est celle-là qu'il choisit toujours et qu'il fait voyager d'un bout à l'autre de la France, jusqu'au jour où enfin surgit l'amateur avisé qui retient «cette jolie personne en bleu» (2), comme il s'amuse à dénommer lui-même ce paysage au ciel d'azur colorant à son image la limpide clarté des eaux. L'été de 1852 conduit Corot en Dauphiné. Les noms de Crémieu, d'Optevoz et de Morestel sont inscrits sur ses dessins. Daubigny travaille cette même année dans ces parages. Est-ce le hasard qui les y a réunis et leur amitié date-t-elle de cette rencontre ? Se connaissaient-ils au contraire auparavant et se sont-ils donné rendez-vous dans ces vallées déjà exploitées par Daubigny depuis plusieurs années? En tout cas, c'est la première fois que leurs chevalets se posent côte à côte en face du paysage. Le fait mérite d'être noté ; car, si l'étude en compagnie de Corot influença Daubigny, l'art de Corot aussi se ressentit de cette fréquentation. Pour celui-ci, une manière nouvelle, je ne sais quelle ampleur et quelle

Morestel (1832).

(2) Lettre à M. Alfred Robaut, 9 décembre 1868.

liberté nouvelles datent du contact avec ce confrère jeune et plein de verve, en train de s'imposer par une fougue puissante et une technique savoureuse. L'un et l'autre furent attirés dans l'Isère par Ravier, Lyonnais d'origine, mais Dauphinois d'élection, dont Crémieu était alors la résidence.

Les trois confrères s'y trouvèrent réunis à l'auberge Servetoz(i). Français aussi s'y rencontra avec eux. Il y fut témoin d'une plaisante aventure entre Corot et un confrère inconnu, que le hasard mit sur son chemin (2). L'artiste, un débutant, s'efforçait de surprendre les nuances subtiles du jour à son déclin et, dans sa hâte, barbouillait prématurément un motif trop sommairement établi. Passe Corot, qui toise du regard cet emportement sans méthode. « Mon ami, fait-il à brûle-pourpoint, vous allez trop vite. Votre étude n'est pas dessinée ; vous n'en sortirez pas. » Le personnage apostrophé se retourne ; et, ses yeux rencontrant une blouse de paysan, il répond en haussant dédaigneusement les épaules. Corot s'en va et le malheureux poursuit sa méchante besogne. Mais, une heure plus tard, tandis que le soleil couché, le maladroit contemple mélancoliquement son étude manquée, il reparaît et, abordant de nouveau son homme : « Eh bien, vous voyez, Corot n'avait pas tort : vous n'en êtes pas sorti ! >> Une leçon comme celle-là ne s'oublie pas.

Après le Dauphiné, Corot finit la saison en Suisse. Une famille amie le reçoit dans son sein. C'est celle d'Armand Leleux, dont le beaupère, M. Giraud, habite près de Genève, (3) à Dardagny. Véritable maison

Corot. Photographie par Grandguillaume (Arras, 18,2).

(i) Lettre de Ravier à M. Alfred Robaut, ii mai 1884.

(2) Raconté par Français à M. Alfred Robaut, le 10 novembre 1890.

(3) Voir A'° •/26, daté de Genève i8=i2.

de peintres où, autour des charmants artistes que sont l'un et l'autre Leleux et sa femme, Corot rencontre nombre de palettes locales, sans compter les camarades de Paris. Baron, dont l'art aimable et mignard a fait un favori du public, est ici chez lui. Daubigny y fréquente également ainsi que Français. ADardagny comme à Crémieu, la blouse de Corot est cause d'une originale méprise. Un brave curé, qui l'a aperçu installé dans la campagne aux côtés de Leleux, interpelle ce dernier : « Eh bien, dites donc, M. Armand, il paraît que ça va en ce moment, la peinture? » Et, le peintre le regardant comme un homme qui n'a pas compris : '< Mais oui, insiste-t-il, faut que votre métier marche fameusement pour que, cette année, vous ayez amené un ouvrier avec vous.» A ces mots, Leleux, saisissant l'erreur du pauvre homme, s'efforce de lui faire entendre quel grand artiste cache sa modestie sous l'humble vêtement du travailleur. Il parle des vertus de l'homme en même temps que du talent du peintre, de son coeur ouvert à toutes les infortunes et de sa main toujours prête à les soulager. Le curé écoute bouche bée ; puis, tout à coup : «Alors, c'est le Saint Vincent-de-Paul de la peinture ! // Le mot était heureux et fît fortune. Corot lui-même souriait complaisamment de ce surnom, qui chatouillait agréablement sa bonhomie.

Le 29 octobre 1852, de Paris, le voyageur écrit à Dutilleux : " J'ai travaillé beaucoup cet été. J'ai fait quelques études qui plaisent, mais je ne crois pas chefs-d'œuvre... /y Après cet acte d'humilité, il parle de « débrouiller son Saint-Sébastien. » Toutes ses lettres, pendant cet hiverlà, font allusion à cette lourde tâche. Il a promis une petite visite à ses amis d'Arras ; mais il veut auparavant avoir mis l'œuvre « en belle situation. » C'est ainsi qu'il s'exprime le 25 novembre et il constate que ce pauvre Saint-Séhastien « marche, mais doucement. » La raison n'en est point indifférente : '< J'ai été hier détourné, dit-il, par de petites études que j'ai eues à rafistoler pour des amateurs ». Voilà donc les amateurs qui se décident à penser à Corot ! Ils l'ont si peu gâté jusqu'à présent, qu'on a de la peine à y croire. Les humoristes s'en amusent et donnent à l'événement le tour d'un paradoxe. Alphonse Karr, dans ses Guêpes, (ii présente

(i) Nouvelles Guêpes, 1853, (Tome 3, p. 19).

la nouvelle à la façon d'un conte merveilleux. Le passage est curieux et, bien que la citation soit un peu longue, je le transcris tout entier :

<-< Il y avait trente ans que Corot faisait de la peinture et vingt ans qu'il avait un grand talent lorsqu'un étranger, qu'un hasard avait amené dans son atelier, tomba éperdument épris d'une toile et lui en demanda le prix. — Corot n'avait pas prévu le cas. On ne l'aurait pas surpris davantage si on lui avait demandé combien il voulait vendre la lune. Il ne savait que répondre, il hésita... et finit par dire : <" Ah çà! pourquoi me demandez-vous cela ? — Parce que je trouve le tableau fort joli ! — • Ce n'est pas une raison... il y en a d'autres ici qui le valent bien et dont on ne m'a jamais demandé le prix. Qu'est-ce que ça vous fait, le prix?... Voyez la couleur... je vous recommande ces arbres... C'était l'aube du jour... » Et Corot, oubliant son tableau et se rappelant la scène qu'il avait reproduite, se mit à parler de la beauté du site, des ombres puissantes, des rayons chauds, etc. — «Mais enfin, ça vaut? — Qu'est-ce que ça vous fait? — C'est que j'achèterais le tableau s'il n'était pas trop cher. » Corot se gratta la tête, ôta, remit, ôta et remit encore son bonnet de coton. Acheter! il y avait sans doute quelque chose làdessous ! La situation était toute nouvelle. D'ailleurs, il aimait cette étude ; il la trouvait une de ses « fameuses », comme il dit naïvement de celles de ses toiles ou il retrouve le mieux l'imitation de la nature. Celle-ci lui rappelait un endroit où une belle jeune fille lui avait servi un excellent déjeiiner. Il avait heureusement reproduit le soleil jetant ses rayons par taches entre les larges feuilles des platanes : il aimait autant la garder. Il n'osa cependant pas le dire à l'étranger; mais, pour se tirer d'affaire sans avouer sa faiblesse, il dit, à tout hasard, quelque chose qui lui parut exorbitant, un prix auquel se vendaient les tableaux d'un de ses confrères qui, sans avoir autant de talent que lui, avait déjà une grande réputation. — Notez que Corot n'en était pas humilié : il ne trouvait pas ses tableaux plus mauvais pour cela. L'étranger tira sa bourse et son portefeuille, compta la somme en billets, fit l'appoint en or, mit le tout sur une table, prit le cadre et descendit rapidement les escaliers, ayant moins l'air de s'en aller que de s'enfuir. Le peintre resta quelques instants stupéfait, puis il se dit : «Ma foi, tant pis pour lui ». Il serra l'argent dans un tiroir, renfonça son bonnet de coton et se remit à son chevalet en disant : 'f. Un peu d'outremer ici... encore un peu ; éclairons cet arbre, etc. »

Quelques jours après, Corot ne songeait pas à son accident, lorsqu'un de ses camarades vint le voir. Corot travaillait. — « Dis donc, Corot, je viens t'emprunter une de tes études d'arbres ; il n'y a pas moyen d'en peindre d'après nature l'hiver. — Prends ce que tu voudras, reprit Corot sans se déranger. — Mais, Corot, dit l'autre au bout d'un quart d'heure, je ne la retrouve plus... — Quoi?— Eh bien, l'étude d'arbres. — C'est que tu cherches mal. — J'ai cherché partout. — Excepté où elle est., cherche. — Elle n'y est pas. — Tu rêves. — Non, parole d'honneur ! — Quelle étude est-ce ? — Tu

sais bien, une étude d'Italie, un soleil levant, des platanes sous lesquels tu mangeas ce fameux macaroni. — Ah diable! dit Corot, tu n'est pas dégoûté : c'est une de mes plus fameuses. — Eh bien ! je ne la trouve plus. » — Corot alors se rappella et devint tout rouge. « Écoute, dit-il, tu as raison, elle n'y est pas... il lui est arrivé quelque chose. — Quoi? — Ça va te paraître drôle, mais c'est comme ça. — Mais quoi? — J'en suis aussi abasourdi que tu vas l'être. Je crois bien que c'est un fou, ou au moins un original ; ça avait l'air d'un Anglais. — Mais qui? — Celui qui... — Est-ce qu'on te l'aurait empruntée?— Non. — Volée? — Non. — Eh bien de qui parles tu? — De l'homme qui l'a achetée. — Qui ça?... quoi! ton étude? ton tableau?... On t'a acheté ton tableau ? — Eh bien, oui. Ça me gênait à te dire, mais c'est comme ça. — Ecoute, Corot, veux-tu que je te parle franchement? — Tu sais que j'en donne l'exemple. — Eh bien, je ne veux pas le garder sur le cœur : je n'aime pas ça. — Comment! tu n'aimes pas qu'on m'achète mes tableaux? — Allons! ne fais pas l'innocent... tu n'es pas forcé de prêter tes études; tes études sont à toi ; tu les prêtes si tu le veux, tu ne les prêtes pas si tu ne le veux pas. Quand je te demande quelque chose, je te donne, par le fait même, le droit de refuser. — Mais... — Il n'y a pas de mais... ça n'est pas avec un vieux camarade qu'on se conduit comme ça... — Mais, je t'assure... — On dit franchement : je ne veux pas prêter celle-là, et tout est dit. — Mais, puisque... — • Crois-tu que je t'en aurais voulu de me la refuser? Tu me crois donc un bien mauvais caractère ? — Ah ça ! tu n'as donc pas entendu ? — Si fait ! — Eh bien ! l'étude est vendue et emportée. — Allons donc ! — C'est pourtant la vérité ! » — L'ami prit son chapeau, ouvrit la porte et allait la refermer en s'en allant lorsque Corot, se ravisant, lui dit : '< Ecoute un peu. — Ce n'est pas la peine, dit l'autre en rentrant : je n'en veux plus, il n'est plus temps. Je ne voulais pas prendre ton étude malgré toi. Ce qui me fâche, c'est que tu ne me dises pas la chose net, carrément, en bon garçon comme je t'ai toujours connu, au lieu de prendre un prétexte ridicule.— Ah ça! voyons, ça m'ennuie à la fin, dit Corot ; c'est invraisem-

Croquis de paysage d'après nature

(vers 1855). blable, je le sais, j'y croisa peine moi-même;

mais, quand je me demande à moi-même si je rêve, j'ai un moyen de me convaincre... Fais comme moi, ouvre ce tiroir... — Tiens! des billets de banque et de l'or! — Tu sais mon revenu ; je ne suis pas assez riche ni assez avare pour amasser cela ; cette sorte de champignon ne pousse pas sur la céruse, la terre de Sienne ou le bitume. Eh bien, il s'est introduit ici un homme... de mauvaise mine ; il a laissé ça et il a emporté ma toile, la fameuse étude en question. Ça n'est pas ma faute, je ne l'ai pas fait pour te contrarier ; maintenant, fâche-toi si tu veux ». — L'ami, convaincu cette fois, s'en alla, disant partout : « Dites donc, une drôle de chose ! Corot qui a vendu un tableau! » Et partout on disait : « Allons donc? » ou « Ah bah? » ou « Pas possible? ». Et il répondait : « J'ai vu l'argent, je l'ai touché... des billets de banque et de l'or ! »

La raison de la longue indifférence dont ont souffert les œuvres de Corot est bien simple. Ecoutons encore Alphonse Karr : ". Il faut dire que Corot était complice de l'obscurité dans laquelle restait son talent... Corot vivait de ses petites rentes et ne faisait point un pas pour vendre un tableau... Corot peignait pour peindre, comme peint le soleil, comme chantent les oiseaux, comme s'épanouissent les fleurs. Jamais il ne modifiait sa manière pour se rapprocher d'une manière momentanément à la mode, qui lui aurait procuré des acheteurs... » On était joliment reçu quand on lui demandait la moindre concession sur ce chapitre-là ! Certain marchand, envoyé chez lui par un de ses amis.tenta, paraît-il, un j our, de faire fléchir ses principes. La réponse fut catégorique. Voici comment lui-même racontait la chose à son camarade : ( i).

Mon cher Armand, ... J'ai vu Strottin avec qui je ne demande

Paysage composé

pas mieux de traiter, à la condition qu'il (vers 185^).

(i) Lettre sans date, adresse'e probablement à Armand Leleux. (Extraite du journal L'Estampe, 29 octobre 1883).

me fasse des offres acceptables. Ces marchands de tableaux sont stupides. Ils achètent des paysages, mais y mettent cette condition qu'ils s'éloignent le plus possible de la nature. Or, je ne saurai jamais faire de paysage qui n'en soit pas. Je ne peux pas arriver à me représenter les arbres autrement qu'ils ne poussent, pas plus qu'un homme sans tête, sans tronc ou sans jambes. Après ça, du train dont vont les choses, peut-être est-ce l'avenir. Nous le verrons bien. Mais qu'alors Strottin attende ma nouvelle manière; j'ai précisément des ormes à sa disposition »

Le personnage en question attendit sous l'orme. Mais d'autres, peu à peu, se laissèrent prendre au naturel des peintures de Corot. La brume grise de ses matins et les vapeurs dorées de ses soirs s'insinuèrent dans les vitrines de la rue Laffitte. Elles pénètrent chez Beugniet, chez Thomas, chez Bourges, chez Martin ; et les amateurs s'enhardirent à marchander, voire à acheter ces petites toiles ^< humides, embaumées, frissonnantes d'air vif. » Je cite les propres termes d'un dilettante à qui une flânerie à travers le musée des rues suggéra, à cette époque-là, quelques pages vibrantes d'une douce émotion artistique. « Qui ne fréquente un peu les parages de la rue Laffitte, disait ce promeneur au goût fin, ne connaît pas Corot. Aux expositions dites annuelles, on ne voit que le styliste ingénieux, le Corot du Pausilippe ou de Tivoli. Mais c'est rue LalTitte seulement que l'on peut goûter le côté intime, familier de son talent et que l'on apprend à aimer le naïf et bon Corot de Ville-d'Avray, de Bougival et du Bas-Meudon l'i) ». L'excursion recommandée ainsi par M. Frédéric Henriet, d'aucuns n'en revenaient pas les mains vides. J'écris ces lignes en face d'un tendre coucher du soleil amoureusement conquis par mon grand'père, dans la boutique de Beugniet, en l'an de grâce 1852 (2).

La province aussi voulait sa part. Corot ne l'oubliait pas. Il écrivait à Dutilleux (25 novembre 1852) : « Lors de mon voyage à Arras, je tâcherai d'avoir avec moi deux objets, un matin avec des eaux, quelque chose d'analogue, pour M. Cuvelier et un autre à l'intention de M. Legentil... » Et encore (10 décembre 1852) : « J'ai reçu votre bonne lettre qui m'apprend

(i) Frédéric Henriet. Le Musée des rues, 1854. {L'Artiste, 5" série XIII, 115). (2) A'» 80S.

Corot.

Photographie faite à Arras, vers 1853.

que les petits saules (i) ont séduit M. Legentil. J'en suis bien content; cela veut dire que j'ai pénétré dans son esprit... Vous direz à M. Cuvelier que je m'occupe de son affaire.»

Tout l'hiver, Corot « travaille comme un ogre » ; ce sont ses propres termes (13 janvier 1853). Après un temps d'arrêt et quelques hésitations, il s'est remis de plus belle à son Saint-Séhastien. « On veut que je le conserve, dit-il ; il faut risquer le paquet. » Il s'y emploie avec tant d'ardeur que, dans les premiers jours de février, l'oeuvre étant presque achevée, il (i) N" 6çç.

jette ce cri de délivrance : <' Le Saint-Sébastien approche de sa fin. Espérons qu'il fera ses affaires. /> En même temps il a entrepris un autre tableau d'exposition : un Soleil couchant, dont il avoue naïvement que « les visiteurs paraissent généralement contents. »

Satisfait lui-même et léger désormais, il se sauve alors, les mains pleines, vers ses amis d'Arras. La Madeleine qu'il destine à M. Cuvelier n'est pas prête ; la pauvre fille '< n'est pas en état de voyager : il manque trop de choses à sa toilette w. Mais il emporte deux autres •" petits morceaux » pour faire patienter son monde. Il s'est annoncé pour le 14 février et, au jour marqué, il se met en route. On dirait d'vm écolier en vacances. « J'aperçois d'ici quatre jours de fêtes ! » Ainsi s'exprime sa joie. Et il a raison. Ce sont des heures de liesse : heures trop courtes, hélas, et que guette trop tôt l'adieu. Mais on se quitte en se donnant gaîment rendez-vous pour le mois de mai. Dutilleux marie sa fille à son neveu Robaut, Corot est de la noce. Au reçu de l'invitation officielle, il répond : « Je serai au poste. » Et il y est. Le 15 mai, toute besogne cessante, il quitte Fontainebleau et ses frondaisons printanières. Sans s'arrêter à Paris, où le Salon ouvre ce jour-là même, il court où l'amitié l'appelle; et dans la corbeille des jeunes époux sa main dépose un joyau de sa façon f i ).

La Madeleine de M. Cuvelier (2) fut cette fois du voyage. Son heureux possesseur était un homme ingénieux et inventif. Les recherches photographiques le passionnaient. De concert avec M. Grandguillaume, qu'un zèle pareil animait, il suggéra à Corot l'idée de tracer sur des glaces collodionnées des dessins qui, tirés comme des photographies, donnaient l'aspect d'une eau-forte légère. Son premier essai, en mai 1853, encouragea l'artiste ; il y prit goût, se fît envoyer des verres à Paris l'hiver suivant, y laissa courir safantaisie et, ravi du résultat, ne manquapas, à chaque visite dans le Nord, de faire appel à ses ingénieux collaborateurs. Ceux-ci, en gens avisés, ne le laissaient jamais échapper sans avoir braqué leur objectif sur sa personne. Grâce à eux, nous possédons une série précieuse de portraits, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre.

Pendant huit jours, les tendres épanchements avaient fait oublier à Corot que le Salon était ouvert. Rentré à Paris, il lui consacre à la hâte une journée, pressé qu'il est d'aller retrouver les petits oiseaux dans les feuillées de Ville-d'Avray ; et voici son impression, telle qu'il la livre au confrère qu'il vient de quitter:

« Je suis arrivé à Paris le 33, comme je l'avais dit. J'ai été voir l'exposition, qui ouvrait ce jour même pour moi. Mlle Bonheur, pas de délire : c'est éclatant, voilà tout. Il n'y a pas de nerf. Hébert ne m'a pas touché ; non, le Christ ne me va pas. Rousseau est bien ; Daubigny, très bien. Courbet, à part la grosse mère, c'est bon : moins les Lutteurs. Français, pas mal (soleil couchant). Je n'ai pu passer qu'un instant, et puis j'ai rencontré beaucoup d'artistes qui m'ont distrait. — Je n'ai pas vu les portraits- Ce sera pour le prochain numéro... »

A la lin de cette lettre, Corot quitte la peinture pour un sujet plus prosaïque. Il s'agit d'un pâté qui a eu des mésaventures :

« Le pâté n'est pas arrivé comme nous l'avions espéré. On a été obligé d'aller au chemin de fer le réclamer mardi dernier et, lorsqu'il est arrivé à Ville-d'Avray, il n'était pas mangeable. Aussi, je vous prierais d'en recommander un autre pareil, qui serait expédié selon l'adresse d'autre part : M. Sennegon, à Ville-d'Avray (Seine-et- Oise), chemin de fer de Paris à Versailles rive droite. Remettre le panier aux Messageries. — Le remettre mardi soir au bureau pour le recevoir mercredi ou jeudi matin. »

Corot ne revenait jamais de voyage les mains vides. Le bonhomme, sans être ce qu'on appelle un gourmet, ne dédaignait pas, on le sait, une bonne table; sans doute, les mets les plus simples avaient ses préférences ; mais il appréciait les renommées locales et ses nombreux tours de France avaient meublé sa mémoire d'une érudition gastronomique, qu'il appliquait volontiers lorsqu'il s'agissait de traiter sa famille ou ses amis. Sur ses carnets, l'adresse d'un pâtissier ou d'un charcutier voisine avec une silhouette de nymphe ou un idyllique paysage. Il écrit un autre jour à Dutilleux (I) :

«Vous serez bien gentil de m'envoyer pour dimanche : Trois douzaines de cœurs (d'Arras), un rond de pain d'épice et six belles andouilles. Pardon de la peine; nous réglerons tout cela en temps utile et comme d'usage. >/

(i) Lettre du 19 février 18^3.

Corot à l'atelier.

Dessin par J.-B. Laurens (vers 1855).

Depuis la mort de ses parents, n'étant plus accaparé par le piquet de sa maman, il s'est arrangé avec une bande de camarades pour dîner souvent ensemble. Les plus fortunés reçoivent les autres. Lui qui, à présent, jouit d'une jolie aisance, joue volontiers le rôle d'amphitryon. Ses convives habituels sont des peintres tels que Léon Fleury, Comairas, Grandjean, Journault, Baccûe, de Vergennes, Estienne, Lapito, Aligny, Français; des architectes comme Grizard, Poirot, Garlin ; des amis d'enfance aussi : Ferdinand Osmond, Théodore Scribe, etc. Le menu de ces agapes amicales n'est point recherché et l'on se contente, la plupart du temps, d'un pot au feu assaisonné de bonne humeur. C'est un sel qui ne manque point et que chacun prodigue à l'envi. Corot donne l'exemple. Sa santé demeure robuste à 55 ans comme à 25 ; son caractère n'a pas changé davantage: rieur, mais bienveillant et sans malice. Au physique, la ressemblance est frappante avec les paysans, dont il partage les mœurs laborieuses et la vie au grand air; mais la flamme du regard brille sous le hâle du visage.

Le fin observateur qui publia, en iS'y^,V Histoire des Artistes vivants, Th. Silvestre dit de Corot : « La première fois qu'il me reçut dans son atelier avec sa cordialité joyeuse, la face enluminée, le bonnet de coton rayé à mèche tricolore et la blouse bleue, il me fit l'effet d'un roi d'Yvetot ». Silvestre ne s'est pas arrêté à l'épiderme : il a pénétré jusqu'au fond du personnage. Le portrait qu'il en a tracé est d'une touche délicate et expressive. Il faut le citer tout au long :

« Corot s'est préservé des chemins souillés Il est simple, bon, et tout à fait

exempt des vices incurables attachés à la race des poètes, des artistes et des courtisans : la jalousie, le mensonge et l'impertinence. Il n'est ni âpre, ni envieux, même à

l'égard de ses rivaux les plus directs. "«Théodore Rousseau, dit-il, est plus révolutionnaire que moi.» Il ajoutait, en présence des tableaux d'un grand maître: « C'est un aigle et je ne suis qu'une alouette ; je pousse de petites chansons dans mes nuages gris. » Il est complaisant au point de se laisser ennuyer régulièrement à poste fixe deux heures par / i jour. Il est tellement doux et humain qu'il hésite à secouer son modèle endormi...

Il est d'une galanterie très vive envers les femmes, d'une bonhomie extrême avec les enfants. Mais il les surveille avec épouvante s'ils menacent de changer son atelier en jeu de paume. Le jour de l'an, les poches pleines de bonbons, il commence de bonne heure sa tournée joyeuse ; d'autres fois, il porte sa

Corot regardant la lune, à Mantes

gaîté dans la banlieue et prend tout à fait la clef Aquarelle par j. Etex (vers 1855).

des champs. Son accueil est très ouvert, très libre, très amusant : il vous parle, vous écoute en sautillant sur un pied ou sur deux : il chante d'une voix très juste des morceaux d'opéra, travaille, fume la pipe, mange sa soupe de vigneron sur son poêle et vous invite même à la partager, oubliant un moment qu'il n'a devant lui qu'une soupière et une cuiller.

Cette familiarité naïve s'arrête juste là où commencerait celle du commis-voyageur jovial. Je crois néanmoins, et à son avantage, que Corot s'exagère parfois à luimême, la gaîté de son caractère, lorsque je vois la mélancolie si souvent présente dans ses ouvrages et l'accent de tristesse que par intervalles prennent ses traits : les joues et le front sont sillonnés de rides profondes; l'œil soucieux cherche toujours; la bouche reste douloureusement entr'ouverte. Ah! c'est qu'il faut combattre non seulement la vie, mais les difficultés de l'art !... Corot m'a dit souvent : « Quand je me trouve dans un site naturel, je me mets en colère contre mes tableaux. » Peut-être aussi les peines de la jeunesse, les soucis contenus de son beau talent longtemps contesté auront-ils laissé quelque amertume mystérieuse dans son âme.

Corot est de haute taille, de structure herculéenne; sa poitrine, ses épaules ont la carrure, la solidité d'un coffre-fort; ses mains larges et puissantes jetteraient par les fenêtres les hercules vulgaires. Assailli par une troupe de paysans du midi dans une de ses excursions avec Marilhat, il assomma d'un coup de poing un des plus furieux et dit

ensuite avec douceur et tristesse : « C'est étonnant, je ne connaissais pas ma force. »La richesse du sang qui illumine son visage, la coupe bourgeoise de ses vêtements, la tournure philosophique de ses chaussures lui donnent à première vue un certain air vulgaire qui disparaît dans sa conversation, presque toujours pleine de saillies naturelles, de sagesse et d'abondance. Il expose ses principes avec une extrême facilité, explique ses moyens pratiques par l'analyse du premier objet qui se trouve sous ses yeux, sa pipe au besoin. Il aime tant à montrer les lois de son art qu'un de ses élèves me disait un jour : « Il me parle quelquefois deux heures en chemise et les pieds nus, sans être distrait de ses idées parle froid.» Il fut un jour question des académiciens : « Que voulez-vous, me dit-il, ils ont décidé qu'ils ne m'aimeraient pas ; je suis trop sincère. » — Cet artiste aimable et sérieux, dont la vie si pure n'est qu'un long amour, qui travaille encore du matin au soir, rêve comme à vingt ans la gloire sans intrigues et ne voudrait pas mourir « sans avoir fait un chef-d'œuvre », devient à mes yeux un homme tout à fait intéressant par le côté spirituel et mordant soigneusement caché dans sa bonhomie. »

Le Corot aperçu et esqitissé par Silvestre se livre lui-même, avec un abandon charmant, dans sa correspondance qui, de plus en plus libre et expansive à mesure que Dutilleux et lui se connaissent mieux et se fréquentent plus intimement, achève de nous révéler la physionomie du personnage. Au mois de juin 1853, pour la troisième fois de l'année dans le Nord, il pousse une pointe vers Abbeville, Saint-Valery et Saint-Omer. A deux reprises différentes il donne de ses nouvelles à son ami :

Saint- Valéry sur Somme, 11 juin (1853). Mon cher M. Dutilleux,

Je termine aujourd'hui ma course d'Abbeville à St- Valéry. Il y a de bonnes choses à faire, mais c'est trop peu de temps. J'ai fait à Abbeville une pochade d'espace avec des vaches; aux environs de St-Valery, deux petites pochades. Nous verrons bien à Arras ce que ça dira. Je repars demain pour St-Omer oii je tâcherai de faire deux pochades chef-d'œuvre....

Tout à vous de cœur,

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