C. Corot
Étude pour le Saint Sébastien (vers 1853).
Nouvelles effusions amicales. Nouvelle débauche de travail joyeux. Les amis de Dutilleux rivalisent avec sa famille pour fêter le revenant impatiemment souhaité. C'est le commandant Pigeon, le notaire Becthum, le statuaire Bion, le magistrat Legentil et aussi un négociant dilettante, qui s'est adonné à la photographie, M. Adalbert Cuvelier, dont l'objectif a pour rival celui d'un ancien professeur de dessin à l'école du Génie, M. Grandguillaume. Ces deux émules se disputent la rare bonne fortune de fixer l'image de Corot, qui s'y prête de bonne grâce, résistant stoïquement aux longues poses en plein soleil. Après l'homme, les opérateurs saisissent ses œuvres. Elles sont encore sur le chevalet que leur convoitise les guette. Et lui les laisse faire tandis que sa fantaisie
Corot.
Photographie faite à Arras, vers 1852.
errante le conduit sur les bords de la Scarpe ou devant quelque mystérieuse poterne des remparts. Un jour, Dutilleux l'a accompagné sur les glacis de la citadelle et, face à la ville, en vue du beffroi et de la cathédrale, les deux amis se sont mis à l'ouvrage (i). Tout à coup le ciel s'obscurcit, le vent s'élève ; une bourrasque retourne le parasol de Corot et (i)A^« 970.
Corot et Dutilleux sur les remparts d'Arras (Croquis par Alfred Robaut, 26 avril 1852).
l'emporte ; la pluie tombe à torrents : il faut s'enfuir. Cet après-midi-là justement, les peintres ont un compagnon, venu de Douai un album sous le bras. C'est M. Alfred Robaut, dont la charmante cousine, Mlle Elisa Dutilleux, est sans doute pour quelque chose dans cette furtive visite. Le jeune homme est là, son crayon à la main, et, tandis que les deux artistes luttent désespérément contre la tempête, il esquisse sous la rafale la grande figure entrevue pour la première fois et qui, désormais, peuplera ses rêves.
A Paris ou parmi ses courses à travers champs, le souvenir des chers Arrageois ne quitte plus désormais Corot. Sa pensée s'envole vers ce foyer familial où on lui a si cordialement fait une place et où l'on
songe à lui toujours. On lui écrit ; il écrit à son tour et le ton de cette correspondance est d'une douce familiarité :
Paris, ce 23 mai (1852).
Mon cher ami, J'ai reçu l'aimable lettre de Mlle Marie ; remerciez-la bien de la blague qui est bien de mon goût, ainsi que tout ce qu'elle renfermait. J'ai lu la vôtre, aussi charmante.... Je pars à l'instant passer une semaine avec ma sœur à Ville-d'Avray. Je vais y continuer une étude commencée il y a deux ans, du vivant de ma mère. Depuis que je vous ai vu, j'ai fait aux environs de Paris deux études gentillettes, pas de première qualité. Espérons qu'il en viendra plus tard. Vous avez probablement bien avancé l'étude du pont, qui était si bien commencée. Courage, conscience, voilà le mot... Après avoir présenté mes hommages à la maîtresse de la maison, ainsi qu'à ses charmantes filles, voudrez-vous les embrasser pour moi, et les jeunes frères.
A vous, je serre la main.