C. Corot
Embrassades pour tous.
Le 7 septembre, le double mariage des deux plus jeunes filles de Dutilleux réunit encore une fois les deux amis dans la demeure de l'Artésien. «J'aurai un joli costume noir», dit Corot en s'annonçant. La lettre qui le précède est datée de Magny-les-Hameaux, près Chevreuse (Seine-et-Oise). C'est là, on le sait, que Léon Fleury possède une maison des champs, humble demeure qui sent son paysan, mais que Corot aime pour l'accueil simple et cordial qu'il j reçoit. Les murs de cette résidence s'égaient en ces années-là sous la caresse de son pinceau (i). Sa fécondité de décorateur se donne carrière à tout bout de champ sous la douce influence de la camaraderie. Ainsi, en Bourgogne, à Savigny, près de Beaune, chez un ami nommé Nicolas Fournier, où fréquentent avec lui les peintres Lapito et Grandjean, un kiosque, qui réunit Corot à ses vieux camarades, s'enrichit de ses improvisations (2). Ainsi encore à Fontainebleau, chez Decamps (3).
Il paraît que les panneaux peints chez ce confrère, qui représentaient les quatre heures du jour, furent exécutés avec une fougue et une rapidité surprenantes. Decamps, stupéfait, lui criait : « Pas si vite; ne vous dépêchez pas tant ! Il y a encore de la soupe à la maison. » Mais Corot allait quand même, récitant sans effort la leçon apprise quotidiennement dans le grand livre de la nature. Quand ce fut fini, devant cette peinture si simple et si saine : « Qiiel enseignement vous m'avez donné, fit Decamps avec une certaine mélancolie. Si je n'étais pas trop vieux, si j'avais encore la vie devant moi, je lâcherais toutes mes recettes artificielles et je ne voudrais d'autre vertu que la vôtre : la sincérité.» Decamps s'efforçait d'attirer Corot chez lui le plus souvent possible, -r Mon bon Corrot (sic], lui écrit-il un jour, vous laissez toujours ici de tels souvenirs que la préoccupation de vous revoir est la grande affaire de nos demoiselles (4)... »
Corot fait de son mieux pour contenter tout le monde. Il accompagne Lavieille à La Ferté-Milon, rejoint Daubigny à Anvers et n'oublie
(2) A^" 1186 et 1186 bis.
(3) TV"' 1104 à iioj.
(4) Lettre du 3 janvier 1856. Catalogue Charavay, octobre 1889, n" 264.
pas Luzancy. Dans ce joli village au bord de la Marne, près de la Ferté-sous-Jouarre, habite le père Remy. Remy, lui aussi, a débuté dans les draps, puis a quitté le négoce pour les arts. L'atelier Bertin n'en a pas fait un grand peintre ; mais c'est le plus aimable des compagnons. M. Frédéric Henriet, l'historiographe du paysage dans la vallée de la Marne, Ta bien connu. '<M. et M°= Remy, écrit-il (i), passaient l'été à Luzancy, dans une petite maison qui en était restée au confortable bourgeois de 1830 ; le type de la maison du sage qui sait simplifier sa vie. Assise sur un petit tertre au-dessus des murs du château, entourée sur trois côtés d'arbres séculaires dépendant de ce domaine, retirée, silencieuse, mais point isolée, à deux pas de la rue, des bois, de l'église, de la rivière, elle offrait à Corot, sous l'œil attentif de l'amitié, une douce retraite où il trouvait la paix, la fraîcheur, le repos, — repos tout relatif bien entendu ; car il eût dit comme Titus s'il n'avait, chaque jour, brossé quelque ébauche.»
L'un des albums de 1858 (2) contient un croquis d'une jeune paysanne étendue sur l'herbe au pied d'un saule, dans un pré au bord de la Marne, et on lit au bas : '< La bergère de Luzancy. >> Si l'on tourne le feuillet, l'idylle fait place au drame. C'est le bond d'une panthère surpris au Jardin des Plantes en vue du Dante aux enfers. A l'approche du Salon de 1859, les tableaux en préparation depuis un an sont poursuivis activement. Corot écrit à Dutilleux
Croquis
(4 janvier 1859); «Je travaille comme (vers 1855-60).
[ï) Les campagnes d'un paysagiste ^ Laurens éditeur, p. 148.
(2) Carnet 28.
tA
La bergère de Luzancy (1858).
un diable ». Et à Brandon : ^< Je travaille ferme... Espérons que le Seigneur fera descendre de temps en temps son bon ange à côté de moi. >/ A deux reprises différentes, il envoie à Brandon, toujours en Italie, des croquis des œuvres en train. Il n'est plus question de la Solitude, décrite précédemment à Dutilleux. Par contre, à Dante et Virgile {1) et à T Idylle, qu'il intitulait naguère Cache-Cache (2), se sont ajoutés Macheth (3) et la Toilette (4). « J'ai entrepris plusieurs choses, dit-il (27 novembre 1858) : d'abord le Dante et Virgile, tout le commencement de l'Enfer ; 2" une partie de campagne style antique, des joueuses, des buveurs, des enfants, etc. ; 3" deux jeunes filles, toilette après le bain ; 4" un Macbeth et les sorcières. Je pense n'en finir que les trois derniers pour l'exposition.» — Il les finit tous et d'autres encore; car il a sept numéros au livret.
(i) A'" loçç).
(2) A'° iiio.
(3) N' iioç.
(Jy
Une panthère (1858).
Les animaux de son Dante l'ont tant soit peu embarrassé et, ma foi, il a invoqué l'aide d'un spécialiste. Barye, avec qui il se rencontre de temps à autre au café de Fleurus, est venu lui donner un coup de main; il lui a construit des fauves d'une anatomie impeccable. Mais Corot a trouvé que les bêtes de son camarade manquaient du je ne sais quoi que réclame la fantaisie du poète et, à force d'ajouter un détail par ci, un détail par là, il a fini par les repeindre entièrement lui-même avec son œil de créateur. Ce tableau et le Macbeth sont deux pages typiques qui contrastent, par la sévérité de l'émotion qui s'en dégage, avec la douceur gracieuse des inventions habituelles à Corot. La note tendre et aimable de son talent se retrouve dans l'Idylle antique et dans la Toilette.
Ce dernier morceau est modestement intitulé par son auteur : Paysage avec figures. Le paysage ici n'est que secondaire et les figures, par leur dimension d'une part, et surtout par leur exécution, prennent une importance capitale et accaparent l'attention. Mais Corot se récla-
mait de sa qualité de paysagistepourtraduire à sa façon un beau corps de fille et le baigner dans l'atmosphère. Sa technique était la même, qu'il s'agît de l'humanité vivante ou de la nature inanimée- Il expliquait son système par une comparaison imagée.
« Je peins, disait-il, une poitrine de femme tout comme jepeindrais une vulgaire boîte au lait. »
Cette manière de faire contrariait trop les préjugés courants pour ne pas rencontrer des détracteurs. « Le talent de M. Corot reste une énigme pour la foule », écrivait un de ses partisans (I). L'intelligence de la critique n'allait souvent pas plus loin que celle du public, dont elle partage trop souvent les préventions et la courte vision. « Nulle vérité dans son invention, nulle variété dans ses tons et dans ses lignes : sa composition est uniforme, sa couleur invraisemblable, son dessin faux et perpétuellement lâché. » C'est Castagnary qui signait ce jugement (2). Un autre aristarque disait encore (3) :
Croquis sur une lettre à E. Brandon (27 novembre 1858).
(i) Georges Duplessis, Revue des Beaux-Arts.
{2 SjIoh de iSyç, p. 88.
(3) E. de B. de Lépinois, L'Art dans la rue et au Salon, i859; P- i94-
Croquis sur une lettre à E. Brandon (27 novembre 1858).
«J'aime M. Corot lorsqu'il se plonge dans l'harmonie des gris à la faveur du brouillard et de la rosée ; mais, lorsqu'il s'essaie en plein midi, je lui refuse mon humble suffrage. Pour affronter le soleil, il faut avoir quelques notions de la forme et de la couleur.
Or, M. Corot n'a jamais pu dessiner et sa palette n'a jamais connu (le dirai-je ?) que la nuance merde-oie...
Ses arbres se perdent dans des masses informes, ses terrains sont de la cendre et ses personnages, habillés ou nus, n'appartiennent que bien peu à l'espèce humaine ».
Cet aveuglement d'un pédant brutal était malheureusement encore partagé par beaucoup de monde. Le solide fondement de cet
œuvre échappait; on n'en percevait que l'harmonieuse parure. Un préjugé ridicule faisait fortune. Corot passait pour un poète sans orthographe, irrémédiablement brouillé avec la syntaxe et la grammaire. On accusait l'indécision des heures extrêmes du jour de servir de voile à l'imperfection de sa pratique. Le charme mystérieux dont il enveloppait sa science prêtait des armes contre elle. C'est l'éternelle histoire du génie aux prises avec l'ignorance et la routine. Un artiste dont l'enthousiasme s'était échauffé au contact des sublimes créations du maître, M. Zacharie
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VEMTE
CoTloT
Dante, étude, (vers 1859).
Dante et Virgile.
Fusain exécuté chez DutiUeux, à Arras, le 5 avril 1859.
Macbeth, fusain (vers 1859).
Astruc écrivit alors en sa faveur un plaidoyer vibrant d'émotion (i) :
« Charmante fantaisie des créateurs, qui vous expliquera et me dira pourquoi M. Corot, qui est un des talents les plus robustes, les plus virils et individuels, les plus poétiques, les plus charmants et les plus vrais de notre époque, est encore méconnu? O profonde méchanceté, profonde sottise de la foule ! Qu'a-t-elle donc fait de ses yeux, de son âme, de sa délicatesse, pour se trompera ce point?... Venez, Giorgione, venez défendre votre frère, et dites-nous la raison de ces ignorances. Serait-ce par hasard la même qui fait courir aux opéras de M. Clapisson les dilettanti qui trouvent Mozart vieillot, Weber abstrait, la symphonie avec chœurs de Beethoven diffuse ? »
Mozart, Weber, Beethoven : voilà des noms heureusement rapprochés de celui de Corot. Ces hommes-là parlent en musique la même langue que lui en peinture. Tous les dimanches, quand
(i) Les 14 stations du Salon de i8^p.
il est à Paris, il va au Conservatoire ou à Pasdeloup et, à les entendre, il goûte une joie qui éclate en bravos. Sa figure s'épanouit, son œil brille et sa béatitude communicative rayonne autour de lui. Parfois, les thèmes favoris qui chantent dans sa mémoire appellent sur ses lèvres de lumineux commentaires. Il analyse une symphonie comme un tableau. Il vante l'art qui tire d'un même motif les effets les plus divers, à l'imitation de la nature dont la face, en apparence immuable, se transforme complètement par un sourire du soleil ou une colère du vent. Il loue Beethoven ou Mozart, Gluck ou Haydn; mais, sans qu'il y prenne garde, c'est son propre éloge qui sort de sa bouche. Car Corot connaît aussi le secret des variations multiples et, sous sa baguette de magicien, un même paysage se pare tour à tour des brillantes couleurs de l'allégresse ou bien des voiles obscurs de la mélancolie.
La campagne de 1859 a débuté une fois de plus par Arras en avril. (Lettres à Dutilleux du 26 mars et du i""" avril ). Le 22 mai, on inaugure, dans l'église de Rosny, le fameux Chemin de Croix ; Corot assiste évidemment à la cérémonie. Le 20 août, il est à Montlhéry. M""" Castaignet, qui l'héberge, est la fille de M"" Herbault, la rivale de la mère Corot dans l'art de coiffer une tête de jolie femme. On se connaît depuis cinquante ans. Une douce intimité règne dans cette maison, où fréquentent le sculpteur Farochon et le musicien de Bériot, où, le soir, Corot fume pipette, sans façon, au coin du piano, dont la maîtresse du logis excelle à tirer d'harmonieux enchantements. De Montlhéry, il écrit au peintre Auguin : « J'arrive d'un long séjour en Normandie et je repars en Suisse avec quelques compagnons. » Farochon, ami lui aussi de Leleux, est de ces compagnons-là. Son
La toilette, fusain
iils, un enfant à cette époque, a gardé le (vers 1S59).
souvenir de cet exode en compagnie de Corot, de son entrain juvénile et de sesplaisanteries.il conte, par exemple, l'arrêt à Nuits-sous-Ravière: la tête chenue du bonhomme se précipitant à la portière à l'appel de la station et criant : « Par ici, par ici >/ ; l'employé arrivant : « Qu'est-ce que vous voulez. Monsieur? >/; et Corot éclatant de rire : « Ah ! pardon, j'avais cru que vous vendiez des bocks; j'avais entendu : Huit sous la bière ».
Retour de Suisse, le 6 novembre, l'hôte choyé de la famille Bovy remercie son monde. Il écrit de Paris à M"" Darier, la sœur d'Antoine et de Daniel Bovy : « Me voici rentré à mon atelier et n'oubliant pas les si bons moments que j'ai passés en Suisse et aussi chez vous, à la Boissière; je vous remercie bien de votre douce hospitalité ». Par la suite de cette lettre on voit qu'il abandonnait libéralement une partie de ses études derrière lui, entre les mains de confrères ou d'amateurs jaloux de s'assimiler un peu de son talent. Il termine, en effet, par ces mots : '< Voilà le moment des visites à l'atelier pour voir les études. Si vous pouviez faire dire à Menn qu'il serait bien aimable de redemander à M"' Tintine les études, ainsi qu'à Berthoud de Lausanne, qui en aune, et à Scheffer... ».
Avant de reprendre tout à fait ses quartiers d'hiver, il fait une apparition à Fontainebleau. Une lettre à Dutilleux (10 novembre 1859) nous l'apprend et nous instruit aussi d'une nouvelle pointe vers Arras. k Ce sera vers la fin novembre. Au surplus, je vous écrirai vers l'époque pour vous dire le jour, pour que la compagnie du génie soit là, musique en tête. » Il a toujours le mot pour rire.
Par exemple, il recouvre son sérieux quand l'art est en jeu. Sa plume rencontre les plus touchantes expressions pour exhorter de loin ses élèves. •'< Courage! Avec un travail persévérant, assaisonné d'amour, on triomphe. » Ce conseil est pour Brandon (i). Le suivant s'adresse à Auguin : « Je me permettrai, de vous recommander la plus grande naïveté à l'étude. Et faites bien comme vous verrez. Confiance en vous ; et la devise : Conscience et confiance » (2). Un journaliste lui ayant un jour demandé un résumé de sa doctrine, Corot lui envoya cette
(i) Lettre du 27 septembre 1858.
(2) Lettre du 20 août 1859.
profession de foi succincte: '< Dans la carrière d'artiste, il faut conscience, confiance en soi et persévérance. Ainsi armé, les deux choses, à mes yeux, de la première importance sont l'étude sévère du dessin et des valeurs >> (il
La forme et les valeurs : voilà donc l'essentiel. La couleur et l'exécution sont, pour Corot, des qualités secondaires et tout à fait subjectives. Chacun voit la couleur à sa manière et exécute selon ses moyens. Qu'importe, pourvu que le dessin soit établi avec exactitude et les rapports de valeurs scrupuleusement observés. C'est le Credo du maître que nous livre un feuillet d'album (2) sous la forme suivante :
« Réflexions sur la Peinture. »
« Les deux premières choses à étudier, c'est la forme, puis les valeurs. Ces deux choses sont pour moi les pointsd'appui sérieux dans l'art. La couleur et l'exécution mettent le charme dans l'œuvre. »
Au point de vue de la pratique, Corot croit préférable de commencer un tableau par les masses les plus vigoureuses et de détailler progressivement les valeurs depuis la plus foncée jusqu'à la plus claire.
Il a développé cette idée en ces termes (3) :
« Il m'a paru très sérieux de préparer une étude ou tableau en commençant par indiquer les valeurs les plus vigoureuses (en supposant que la toile est blanche)
(i) Victor Frond. Panthéon des illusirations françaises au XIX" siècle.
(2) Carnet sans numéro (B).
(3) Carnet 17.
Autographe de Corot (vers 1860).
et continuer en suivant avec ordre jusqu'à la valeur la plus claire. J'établirais depuis la valeur la plus vigoureuse jusqu'à la plus claire 20 numéros. Ainsi votre étude ou tableau serait établi avec ordre. Cet ordre ne doit nullement gêner ni le dessinateur, ni le coloriste. Toujours la masse, l'ensemble, ce qui nous a frappés. Ne jamais perdre la première impression qui nous a émus. Le dessin est la première chose à chercher. Ensuite, les valeurs, — les rapports des formes et des valeurs. Voilà les points d'appui. Après, la couleur ; enfin, l'exécution. — Voulez-vous faire une étude ou tableau : 1° appliquez-vous à chercher la forme en conscience. Après avoir fait tous efforts d'application, passez aux valeurs. Cherchez-les avec la masse. Conscience. Un bon moyen à suivre : si votre toile est blanche, commencez par le ton le plus vigoureux. Suivez l'ordre jusqu'au ton le plus clair. Il est très peu logique de commencer par le ciel. »
Le moindre croquis de Corot révèle la préoccupation simultanée de la forme et des valeurs. Comme il est malaisé d'obtenir en quelques coups de crayons les oppositions nécessaires, il a adopté une notation conventionnelle. Un cercle indique un clair et un carré un noir. La dimension de ces signes est proportionnée à la progression des valeurs. L'intelligence de cette sténographie pittoresque est chose indispensable pour la lecture des documents intimes du peintre. Pour qui en possède la clef, ces indications jouissent d'une merveilleuse clarté synthétique. On devine un tableau dans un griffonnage embryonnaire. On comprend sa pensée à demi-mot. L'éloquence de ses abréviations est admirable. Aucun trait qui n'ait sa signification et sa portée. Cette concision est le fruit des longues années d'étude appliquée, patiente et naïve.
Corot se plaisait à évoquer le souvenir de son laborieux apprentissage. Il parlait avec émotion de la « ligne d'Italie » et de son influence sur son éducation artistique. Il continuait d'ailleurs à apercevoir les collines du Latium dans les horizons de nos plaines de France. Ville-d'Avray s'appelait souvent pour lui Albano. Mais, à la longue, son Italie était devenue une Italie à part, qui n'avait plus rien à voir avec celle de ses jeunes ans. Le poète donnait de prodigieuses entorses à la géographie. Aligny devait avoir quelque peine à reconnaître à travers les « souvenirs » de Corot, le théâtre de leurs communs exploits. Son style, en s'élargissant, avait changé les frontières de son ancien domaine et franchi les bornes des réalités contingentes. Sa
fantaisie créait un monde nouveau à l'usage de l'humanité née d'elle. D'où venait cette race à part qui peuple ses Tempes idéales ? Rondes légères de nymphes, d'où sortez-vous? Et vous aussi, bergers danseurs, dont la flûte rythme les ébats au fond du vallon? N'est-ce pas de l'Opéra que Corot vous a rapportés ? N'est-ce pas vous qu'il a aperçus dans l'envolement cadencé d'un ballet ? Aériennes ballerines, l'œil du peintre s'est posé sur vous et vous a dérobées pour son usage ; vous êtes l'âme de son paysage.
En dépit des amis qui réclament à l'envi le plus aimable des convives, il se réserve plusieurs soirées par semaine pour le spectacle. Ces jours-là, il dîne tranquillement dans un restaurant du boulevard; puis, après avoir tiré quelques bouffées d'un cigare, il gagne sa stalle et, l'oreille tendue, suspendu aux lèvres des acteurs, il écoute et observe religieusement. Souventefois, il sort son calepin de sa poche, note un geste, une expression, un costume, un décor. Une idée traverse son
Croquis avec notation des valeurs par des cercles et des carrés.
Souvenir d'un décor d'Orphée (vers 1860).
esprit, qui, le lendemain, se développe sur la toile. Hier, la Ristori l'entraînait au Théâtre Italien, d'où il rapportait Macbeth. Aujourd'hui, c'est Mme Viardot qui crée Orphée au Lyrique. Il y court. La divine musique de Gluck enchaîne son cœur et asservit son pinceau.
V Orphée de Corot (i) paraît au Salon de 186 1, accompagné de cinq autres toiles, parmi lesquelles une Danse de Nymphes (2) et, sous ces titres : Le Lac (3) et Soleil Levant (4), deux improvisations sur un thème désormais fécond en variations : des pâtures boisées au bord de l'eau et des vaches errant dans ces prairies humides sous l'oeil d'un gardien coiffé du bonnet rouge de Masaniello. Une fois de plus, l'accueil fait par la presse à ses tableaux ne fait pas l'éloge de la
(1) N° lb22.
perspicacité des journalistes. '< L'œuvre de Corot est peut-être poétique, dit Thoré dans le Temps (i) \ mais il n'est pas varié ». Castagnary lui reproche « une exécution molle et perpétuellement lâchée » (2). Maxime du Camp plaisante lourdement : /•' A force de tourner dans le même cercle, M. Corot a fini par s'étourdir// (3). Olivier Merson instruit son procès avec dédain : " Qu'est-ce que Le Lac ? Un fouillis de tons bavocheux, qui salissent la toile comme un griffonnage d'enfant salit le papier. Et Orphée ? Le paysage à'Orphée vaut Le Lac, mais les figures sont encore au-dessous du paysage. Et la Danse des Nymphes ?... Les hôtes de ce bocage, poupées bourrées de son, court-vêtues de guenilles, font vraiment peine à voir >/ (4). Il n'est pas jusqu'à Théophile Gautier qui ne donne son coup de patte. A propos de V Orphée, il écrit : <■< Cette silhouette bizarre, suivie d'une Eurydice roide comme une poupée, exciterait le rire, si l'on pouvait rire de cet excellent Corot, si amoureux de son art, si travailleur et si convaincu » (5).
Corot ne perd pas contenance. Il prend part, avec des toiles importantes, aux expositions organisées par Martinet dans sa galerie du boulevard des Italiens. En même temps, il en appelle à la province. Ses tableaux vont de ville en ville, promenés à travers les petits Salons régionaux. En 1858, le fameux E^et du matin exposé à l'Universelle de 1855 a reparu à la Société des Amis des Arts de Bordeaux, et le musée l'a obtenu pour 6.000 francs. Un de ses carnets contient la liste de ses envois à l'exposition de Limoges de 1862, avec le prix de chacun en regard de son titre. Il demande de la Toilette 4.000 francs, de X Orphée 3.000. Une autre fois, à Bordeaux, il cote VOrphée 4.000 et le Concert également (6;. Il estime, vers la même époque, le Macbeth 6.000 (7). Pour avoir un de ses tableaux de chevalet, il suffit toujours de quelques billets de cent francs. Pour Limoges, en 1862, il a marqué 600 francs une vue de Mo r/^/ow/d^m^, 500 une
(i) Salons, p. 145.
(2) Les artistes au XIX' siècle, Salon de 1861, Corot, p. 2.
(3) Salon de 1861, p. 161.
(4I La peinture en France [Exposition Je 1S61), p. 327.
(5) Abécédaire du Salon de 1861, p. 112.
(6) Carnet 77.
(7) Carnet 17.
figure de Femme avec un tambour de hasque{i).\\ envoie à Amiens, en 1860, un Souvenir de Fontainebleau, dont il veut également 500 francs (2 t. Ses confrères trouvent que ses prix sont trop modestes. Mais il oppose un doux entêtement à leurs représentations. A qui lui reproche son désintéressement, il répond : « Je ne pourrais me changer sans que ma peinture changeât en même temps que moi. Ne vaut-il pas mieux que nous demeurions l'un et l'autre tels que nous sommes ? »
(1) Carnet 77
(2) Lettre à Dutilleux, 3 mai 1860.
Mains d'Orphée et d'Eurj'dice (1860).