C. Corot
Quelle étonnante humilité dans ces lignes et quelle condescendance de la part d'un grand artiste, qui consent à modifier une œuvre d'après les décisions d'un « aréopage » provincial ! Cependant, je me figure que la politesse entre pour quelque chose dans ce langage ; Corot n'était pas homme à abdiquer son sentiment pour complaire à qui que ce fût. L'épaule en question n'a pas dû être changée. La Vénus a dû demeurer telle ; car il s'agit d'une réduction de son tableau du Salon : Vénus désarmant V Amour, que l'amateur arrageois lui avait commandée (i). Ce tableau, très goûté, avait trouvé lui-même acquéreur. Corot n'avait pas à se plaindre de son exposition. Les ennuis dont il parle à Dutilleux ne sont donc pas les siens propres. Il épouse généreusement ceux de son ami, de même qu'il emploie son crédit auprès des marchands à leur faire acheter quelques-unes de ses toiles (2). Il en use d'ailleurs de même à l'égard de maint autre confrère. Il a, mêlées aux siennes, des études de
Environs de Dunkerque (1857).
(i) A^° iio}.
(2^ Lettre à Dutilleux, du 9 novembre 1856.
Chintreuil ou de Lavieille par exemple et, quand il reçoit un amateur à son atelier, il s'arrange pour que celles-ci tombent de préférence sous ses regards ; au besoin, il force la main en leur faveur. Ce cœur d'or ne songe qu'à faire des heureux : c'est un besoin de sa nature. Lorsqu'il a obligé les petits amis, le travail marche tout seul et les chefs-d'oeuvre naissent sans effort.
L'excursion de Dunkerque est un ravissement. Gustave Colin n'est pas de la partie, comme Corot l'avait souhaité; mais Dutilleux emmène avec lui son élève Charles Desavary, qui sera bientôt son gendre. Les trois peintres, qui n'engendrent pas la mélancolie, sont descendus d'abord dans un des premiers hôtels de la ville, au Chapeau Rouge; maisleurgaîté y éprouve une contrainte qu'elle ne peut supporter. C'est si bon de faire des folies tout à son aise, pour se délasser de la fatigante tension du labeur artistique ! Un modeste abri de mariniers, l'auberge de la Chaloupe Nationale, leur fournit l'asile souhaité. L'estomac y trouve son compte, à en juger par ce pantagruélique menu que Corot a enregistré sur son carnet (i) :
Croquis fait aux environs de Dunkerque.
(i) Carnet 27.
«Œufs sur le plat,jambon,tourteàla volaille, veau à la chicorée, un pâté, \^ volaille au riz, une dinde aux marrons, un brochet, une crème au chocolat, meringues, fromage à la crème, frangipane, petits-fours, massepains ». Voilà comment M™" Duquesne traite ses pensionnaires, dont l'appétit, sans doute, fait honneur à sa cuisine; car ils ne s'épargnent guère, travaillant du matin <^ au soir sous le vent de mer, allant ^ i parfois chercher des inspirations ' } jusqu'à Zuydcoote et faisant des <^ (T kilomètres dans la dune avec le •. 't ' bagage du paysagiste sur le dos (i). ' .:,- Sur l'album qui a accompagné — .
Corot dans cette expédition, on lit
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cette note : « Le 29 septembre 1857, v nrf '•''•'• V^ - •■' '.\^
Mantes. La Seine sans rides ». Il • ■ ' * ■
s'est donc arrêté là au retour. Nous y perdons sa trace et nous ne savons s'il a exécuté son programme d'automne indiqué plus haut. Nous le retrouvons à Paris en hiver, occupé de nouvelles grandes oeuvres. Le 4 janvier 1858, dans une lettre à Dutilleux, il trace la silhouette de trois compositions qu'il va entreprendre. Ces trois croquis portent les titres et les indications complémentaires que voici : « Le Dante et Virgile, 8 pieds (le jour naissant); Jeu de cache-cache, 5 pieds (soir ou matin, pas arrêté); la Solitude (temps ordinaire) ». Entre temps, il s'amuse à jeter quelques dessins sur des verres photographiques que Colin lui a apportés d'Arras et il s'essaie, sous la direction de Jules Michelin, à la pratique de l'eau-forte. Ces menues besognes le reposent des entreprises plus importantes. Mais son (i) Voir N"' j6j, yôz, jô^, ^64, y6^, etc.
Croquis fait à l'auberge de la Chaloupe Nationale. (Dunkerque, 1857).
Croquis sur une lettre à Dutilleux (4 janvier 1858).
délassement favori, c'est de prendre une semaine de modèle, d'affubler une de ces faubouriennes qui courent les ateliers d'oripeaux plus ou moins italiens et de s'appliquer à peindre pour le plaisir de peindre, pour la joie de fixer sur la toile un beau regard noir et d'harmoniser le blanc d'une chemise avec le jaune d'une manche ou le rouge d'un jupon. Brandon est son pourvoyeur de costumes. Il lui écrit (17 janvier 1857) •
« Je vous demanderais une grâce : c'est de me faire arriver par un pensionnaire ou tout autre, ou vous quand vous reviendrez, deux costumes : un de moine capucin et un costume de femme d'Albano ou de Genzano. Nous compterons tout cela ensemble ».
Brandon s'est empressé de lui procurer les objets souhaités, ainsi qu'il appert de ce bout de lettre (31 mars 1857) :
« Je vous remercie beaucoup des costumes. M. Jules (le frère de Brandon) a eu la bonté de me les expédier. Le capucin est très beau. Il manque seulement pour le costume d'Albano une robe en soie ou jaune ou rose, comme j'en ai vu à Spilla; plus, une couronne en ruban de soie. Seulement, je ne suis pas pressé; à votre aise. Je voudrais aussi que vous me disiez ce que je vous devrai pour le tout ; car le vieux négociant voudrait s'acquitter. »
La clientèle boude les figures de Corot. Il est convenu qu'il ne sait pas dessiner une tête. About se fait l'interprète de l'opinion générale quand, après avoir couvert d'éloges ses paysa-
Croquis (vers 1S35-60).
ges, il l'accuse de n'être « pas de force à peindre un portrait ni à modeler un torse » (i). L'apparente gaucherie des bonnes femmes de Corot déroute la plupart de ses confrères.
Ingres, qui se rencontre par hasard avec lui, chez Haro, devant une de ses Vénus, s'échappe brusquement pour n'avoir pas à dire son sentiment jusqu'au bout. Cependant, avec plus de clairvoyance, Hippolyte Flandrin avoue que « ce diable d'homme met dans ses figures quelque chose que les spécialistes n'ont jamais mis dans
(i) Nos artistes au Salon de i8^j, p. 121.
Croquis (vers 1855-60).
les leurs. » C'est qu'il va chercher l'âme et la vie à travers l'enveloppe de la guenille humaine. Voilà le but de ses constants efforts. C'est pour cela qu'il a toujours dans sa poche un petit album et qu'à l'Opéra comme à la Comédie, où il passe plusieurs soirées chaque semaine, son crayon, toujours aux aguets, va de la scène à la salle et surprend tour à tour le geste onduleux d'unedanseuseoubienundélicatprofil accoudé au bord d'une loge. Le théâtre est une mine féconde, où son talent puise à pleines mains. Ce monde de fictions est pour lui un monde réel. Il
Croquis (vers 1S53-60).
Croquis (vers 1855-60).
suit avec passion le geste d'un acteur ou le rythme d'un ballet. L'illusion, mère des arts, domine ses sens. Il n'est pas jusqu'à la coupe d'un décor qui n'impressionne, à l'égal de la nature elle-même, sa rétine complaisante et qu'on ne trouve reportée ensuite par sa main sur la toile. Un paysage de Corot n'est souvent pas autre chose que la réminiscence d'une soirée aux Italiens ou au Lyrique. Mais c'est un souvenir du génie.
Corot est le plus désintéressé des hommes. Ses clients s'en aperçoivent tous les jours. Malgré la faveur qui,
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Croquis faits au théâtre (vers 1855-60).
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Croquis faits au théâtre (vers 1855-60).
Croquis faits au théâtre (vers i8j5-6o).
Croquis laits au théâtre (vers 1855-60).
Une dame dans une loge.
Croquis fait au théâtre (vers 1855-60).
peu à peu, lui est venue, il vend ses tableaux à vil prix. Il estime toujours qu'il en a demandé trop cher et volontiers, quand on le paie, il indemnise son débiteur en lui donnant une étude ou deux par dessus le marché. Il a beau être le fils d'un négociant; luimême n'est rien moins qu'un homme d'affaires. Heureusement, il se trouve quelqu'un d'avisé pour prendre ses intérêts en dépit de lui-même. Lecommissaire-priseur Boussaton le décide à faire une vente. Le ii avril 1858, trente-huit de ses peintures sont mises aux enchères à l'hôtel Drouot par les mains de l'expert Thirault. Il y avait dans le nombre cinq grands tableaux (i), dont trois avaient figuré au précédent Salon. Les autres numéros étaient des études désignées au catalogue par le nom du lieu où elles avaient été peintes : Villed'Avray, Dunkerque, Le Tréport, Dardagny, Rosny, Domfront, Luzancy, Nanteuil-les-Meaux, Marcoussis, Genève, Montmorency, Mortain, Arras, Rotterdam, etc. Corot n'avait pas abandonné sans regret certains de ces morceaux auxquels l'attachait une tendresse paternelle. Mais il s'agissait, il l'avait compris, de frapper un coup décisif et de conquérir pour tout de bon un public encore parfois hésitant. L'épreuve réussit. A part les grandes toiles, dont deux ou trois durent être rachetées, tout atteignit ou dépassa le prix d'estimation. Lorsque M. Boussaton annonça à Corot le résultat, 14,233 francs : « Pas possible? fit-il, vous me trompez. » Trois cents francs en moyenne par toile : son ambition n'allait pas jusque-là. Et puis, sa peinture était lancée une fois pour toutes.
Au mois de février 1858, il avait marié une petite nièce, Mlle Baudot, dont la mère était morte en lui donnant le jour et qui avait été élevée par Mme Sennegon, sagrand'mère. Le mari, chose curieuse, portait le nom de
(i) De ce nombre étaient les A'"' 441^ io6p et iop8.
Corot, sans que ce fût un parent. Sa famille avait avec celle dans laquelle il entrait une commune origine bourguignonne. Il était de Semur et sa profession ne l'avait guère éloigné de la terre natale. Il exerçait les fonctions de percepteur aux environs de Dijon, à Aizerey. Naturellement, le jeune ménage engagea l'oncle à venir le voir; et l'oncle d'y courir avec empressement. Il en profita pour visiter Dijon et, au retour, Troyes.Nous avons, sur son voyage, les confidences de son carnet de croquis, qui lui servait, à l'occasion, à noter ses dépenses de route. L'album, ce fidèle compagnon de l'artiste, nous introduit dans son intimité; il nous livre l'homme tout vif. Voici son sourire au bas d'une page, dans ces mots copiés sur une enseigne : '< Frison, coiffeur à Troyes. »
Corot a envoyé, cette année-là, un tableau à l'exposition de Dijon : un de ceux qui, mis en vente, lui sont restés pour compte : le Verger du Salon de 1842. A l'issue de l'exposition, le patriotisme de clocher parle à son cœur et, comme la ville la plus proche du berceau de ses ancêtres, c'est Semur, avec lequel le mariage en question vient de lui donner une attache nouvelle, il lui offre son œuvre, qui prend place au musée municipal. Il va l'y installer lui-même. Là, comme naguère à Douai, ses pinceaux lui brûlent les doigts en face d'une peinture vieille d'une quinzaine d'années, dont sa maturité condamne certaines inexpériences. Une métamorphose s'opère du coup. Comme par enchantement, une atmosphère nouvelle baigne la prairie ; désormais les petits oiseaux chantent plus allègrement dans un bocage où circule un air plus léger.
Arras a vu Corot à la fin de mars ; témoin ce gentil billet :
Paris, 19 mars 1858.
Mon cher ami, Je vous annonce avec bonheur que je dois partir lundi 22 par le convoi express de 8 heures matin. J'arrive à midi 8. Je vous prie que ça ne dérange pas vos leçons. Je mettrai mon paquet sur l'omnibus et reviendrai cum pedibus. Tout à vous de cœur,