‹ L'œuvre de Corot (volume 2)Chapitre 3 sur 50 · PREMIÈRES ANNEES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNEES

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« Il a été bercé sur les genoux des nymphes. » Corot avait trouvé cette phrase dans un article, de Gautier je crois, où il avait jeté les yeux. « Mais c'est la pure vérité, dit-il, vous savez que la boutique de la belle dame était le rendez-vous des grâces. >/ La «belle dame» ! c'est ainsi qu'il appelait toujours la chère maman, qui occupait une si grande place dans son cœur. Elle tenait rue du Bac, en face du Pont-Royal, au i" étage, un magasin de modes fréquenté par tout ce que Paris comptait d'élégantes. Mme Corot rivalisait de goût et de coquette ingéniosité avec la célèbre Mme Herbault, qui coifïa Joséphine et sa cour. Sa clientèle n'était pas

Modes de M"" Corot Gravure par Gavarni, fvers 1830).

moins choisie. JNI. Corot, qui tenait les

livres de la maison, avait inscrit sur ses

registres les noms les plus illustres

de l'ancien régime et du nouveau. L'un

de ces carnets de créances est tombé par la

suite aux mains de son fils, qui a sabré de ;

crayonnages le gros papier verdâtre et

charbonné des figures d'églogue en tra- i

vers des colonnes du doit et de Vavoi'r.

On y rencontre, côte à côte, selon le

hasard des fournitures, Mme de Colbert et

Mme Kellermann, Mme de Fitz-James et

Mme Condorcet (I ). Sous la Restauration, la maison Corot a la vogue.

En 1822, on lit dans VAlhiiin du Journal des Arts, des Modes et du

Théâtre: '<... Ce chapeau sort des mains de Mme Corot; il n'y a qu'elle

pour chiffonner de la sorte (2) ». Dix ans plus tard, ses créations sont

encore goûtées. Une gravure démodes, dessinée par Gavarni vers 1830,

nous montre une dame coiffée d'une '< capote de crêpe avec des marabouts,

de Mme Corot, rue du Bac ».

C'est donc là, rue du Bac, que naquit notre grand Corot, le 17 juillet 1796 (29 MessidoranlV). Onl'appela Jean-Baptiste-Camille. Il porta habituellement le dernier de ces prénoms ; toutefois on lui souhaita sa fête à la Saint Jean-Baptiste. Son père, Jacques-Louis Corot, (3) était Parisien ; il était le fils d'un perruquier de la rue des Grands-Degrés. Mais le pays d'origine de la famille était un petit village de Bourgogne, des environs de Semur, nommé Mussy-la-Fosse. Quant à Mme Corot, elle portait le nom de Marie-Françoise Oberson, et ses parents provenaient de Suisse. Camille eut deux sœurs. L'une était son aînée de quatre ans. Elle était née en pleine Révolution. Corot, moitié sérieux, moitié plaisant, attribuait à cette cause la santé souvent chancelante de la pauvre femme. « Ah !

(i) Carnet 57.

(2) T. IV p. 172, (N° du vendredi lo mai 1822).

(^) Né le 8 octobre 1771.

Le père de Corot (vers 1830).

disait-il, j'ai mieux choisi mon temps pour

Y / " faire mon entrée dans le monde. Il ne faut

^ -.»-*?=—?* pj^3 q^^g ]eg parents aient de tracas pour

produire de beaux enfants. C'est mal prendre son heure que de naître sous la Terreur. »

-„. ^ La boutique de la rue du Bac ne laissait

y » pas à Mme Corot le loisir d'élever elle-même son lils. Il fut mis en nourrice aux environs de risle- Adam, dans le village de Presles. Il y demeura quatre ans. Sans doute fut-il bien soigné; car son cœur resta attaché à sa famille nourricière et, vieux, illustre et fêté, il faisait fête à son tour à '■< la sœur de lait » quand elle venait lui rendre visite à Paris, et il l'invitait sans façons à partager son dîner. Vers sept ou huit ans, on le met en pension rue de Vaugirard chez un maître nommé Letellier, où il reste jusqu'à onze ans. C'est là qu'il eut pour camarade M. Marcotte qui, en qualité de doyen de ses amis, présida le comité formé, en 1874, pour lui offrir une médaille d'honneur. Il a neuf ans, en 1807, lorsque son père, qui avait été employé dans les bureaux de la ville de Paris, obtient pour lui une bourse ou une fraction de bourse dans un collège, et on l'envoie à Rouen. M. et Mme Corot avaient là un ami, dont le fils devait plus tard devenir leur gendre. M. Sennegon fut le correspondant de Camille. C'était un homme d'humeur rêveuse, un peu mélancolique, qui fuyait le monde, mais goûtait la nature. Il prenait le jeune pensionnaire pour compagnon de ses promenades et l'emmenait de préférence dans des campagnes solitaires, (versi85oi.

loin du bruit de la ville ; on s'asseyait au bord d'une rive tranquille et l'on assistait, dans le silence, au déclin de la lumière et à la fin du jour. Corot aimait à évoquer le souvenir des impressions ressenties alors par son âme d'enfant (i). Le charme des solitudes, le mystère des heures crépusculaires avaient dès ce temps-là lait éclore dans son jeune cœur la petite fleur de la poésie, qui s'y épanouit plus tard et rayonna d'un si bel éclat.

Cependant il était entré en septième. Jusqu'à la quatrième, l'élève se maintient dans une assez bonne moyenne. Mais son professeur de quatrième, un certain Quidit, le prend à rebours et le rebute. C'en est fini, il faut le retirer du collège. Son père s'y décide en 1812, quand il a terminé son année de seconde ; et il le met, pour achever ses études, dans une pension à Poissy, où il resta deux ans, recommença sa seconde et fît, selon son expression, « une espèce de rhétorique. » Rhétorique assez bizarre en effet. Car un de ses cahiers de rhétoricien, que le hasard a conservé, contient des pages d'écriture et même des jambages comme on en fait faire aux bambins de cinq ou six ans (2).

D'ailleurs, à 19 ans, Corot est un grand enfant timide et gauche. Il rougit quand on lui adresse la parole. Devant les belles dames qui hantent le salon maternel, il est emprunté et s'enfuit comme un sauvage. Quand on lui parle d'une carrière, il ne répond pas. Il a acheté un album et s'applique à crayonner. Il dit vaguement : « J'ai envie de faire de la peinture. >/ Mais le père lui rit au nez. On lui a trouvé une place chez un marchand de drap. Il entre comme vendeur, rue de Richelieu, chez Ratier ; mais quel mauvais vendeur ! Il cache les marchandises défraîchies, il vend à perte les articles de choix ; et sa naïveté s'étonne quand le drapier se fâche. M. Ratier, qui n'entend pas qu'on gaspille son fonds, le retire du magasin et l'envoie courir la ville, l'épaule chargée de gros ballots « toile et paille ». Les courses au grand air font mieux son affaire que le déplié et l'aunage derrière le comptoir ; tandis que ses jambes

(i) Conversation avec M. Alfred Robaut, en novembre 1873. — Conversation avec M. Henri Dumesnil, citée dans ses Souvenirs Intimes^ p. 8.

(2) Cahier commencé le 12 juin 1814, fini le 9 avril 1815.

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Modistes (vers 1830)

filent le long des trottoirs, ses yeux suivent les nuages qui flottent dans le ciel, et il oublie le fardeau qui pèse sur ses bras. Il l'oublie parfois si bien que le client se plaint et que le patron se fâche. Il en cherche un autre plus accommodant et trouve M. Delalain, rue St-Honoré. Chez lui, le commis ne s'amende guère. Avec ses économies il s'est payé une boîte à couleurs ; ses doigts, trop M»' Deiaiain (vers 182^). famiHers déjà avec la palette, maculent les

étoffes de taches d'huile révélatrices. Mais M. Delalain a le cœur indulgent pour ce mauvais employé, dont la douce bonhomie charme tous ceux qui l'approchent. Déjà, dans la maison Ratier, Corot s'était fait vm ami du neveu du patron, M. Alexandre Clérambault. La famille Delalain l'accueille dans son intimité.

Cinq années, de 1817 à 1822, se passèrent ainsi, sans que la vocation de l'artiste réussît à rompre ses lisières. Le temps marchait. Il avait 26 ans. « Camille, il faut pensera t'établir >/, disait le père. S'établir ? Non, décidément, le commerce n'était point son affaire. '< Il faut pourtant qu'un garçon de ton âge prenne un état ? >/ — /< Eh bien, je veux être peintre.» Le mot était lâché une fois pour toutes. Le père Corot, jusque-là, avait fait la sourde oreille lorsque, dans l'expansion d'un jour de fête, chaque année, à la St-Pierre, son fils, en lui présentant un bouquet, lui parlait de ses velléités artistiques. Cette fois, il répondit : '< Soit, agis comme tu l'entends: puisque tu veux t'amuser, amuse-toi. J'étais prêt à t'acheter un fonds de commerce à beaux deniers comptants; je garde mon argent ». M. et Mme Corot venaient de perdre leur fille cadette (i). On résolut de donner à Camille les quinze cents livres qu'on servait annuellement à la défunte. C'était l'indépendance pour le travailleur! Le grand enfant sauta au cou de son père; puis il s'enfuit, le portefeuille sous le bras, fou de joie, répétant dans son ivresse naïve : « Je suis un peintre, je suis

(i) Victoire-Anne Corot, épouse Froment, décédée à 24 ans, le 8 septembre 1821. Elle avait eu une fille, morte, à l'Age de 16 mois, le is août 1821.

un peintre! >» Et, selon son expression, <■< il lui semblait que des flammes sortaient de son chapeau >/. Il courut tout de suite chez Michallon. Il était déjà son camarade ; mais un camarade plein de déférence pour le talent d'un artiste déjà en route pour la gloire. Michallon revenait de Rome où, le premier, il avait été pensionnaire de l'Académie pour le paysage. Il y avait fait de sérieuses études et, tout en demeurant embarrassé dans les formules conventionnelles de l'école, il relevait autant que possible l'arbitraire du genre historique par une étude attentive de la nature. Il recommanda à Corot de regarder avec soin et d'exprimer naïvement sa vision (i). Le conseil était bon; et l'on sait s'il a profité. Mais, faut-il attribuer au maître un rôle important dans le développement de l'élève ? Toujours estil que les leçons de Michallon furent bien éphémères. La mort l'emporta au bout de quelques mois (2). Michallon sortait de l'atelier de Victor Bertin; Corot y entra à son tour. Qu'est-ce qu'il doit à la froideur guindée du peintre, à la science étroite du professeur? Peu de chose sans doute, et sa véritable école, c'est tout de suite la nature. Il descend de la maison paternelle sur la berge de la Seine et plante son chevalet devant l'admirable horizon de la vieille cité, tandis que le gracieux essaim des ouvrières de la

(i) Th. Silvestre, Histoire Jes Artistes vivants, p. 86. (2) Achille-Etna Michallon, né le 22 octobre 1796, meurt le 21 septembre 1822.

Une copiste du Louvre (vers 182s)

Un lion du Jardin des Plantes.

(vers 1825I

Un modèle d'atelier, (vers 1825)

maman fait cortège au débutant et tournoie à ses côtés, comme les Muses autour du jeune Apollon.

Parfois, il traverse le pont et il entre au Musée.' Il tire un album de sa poche; mais ce n'est pas pour copier les tableaux des maîtres, à l'exemple de ses confrères qui peinent pour s'approprier la vision de leurs devanciers {i). La vie seule l'attire et le séduit. Il tourne le dos aux chefs-d'œuvre et il dessine les copistes à leur chevalet, ou bien encore les visiteurs et les badauds. Il butine partout où il passe. Entre-t-il au Jardin des Plantes, vite des croquis d'animaux. Dans la rue, c'est une voiture, un bonhomme, un chien ; ou bien encore il s'efforce de saisir au vol les nuages qui courent dans le ciel.

Dès que la saison devient clémente, en route pour les champs. Quel bonheur de se retrouver, le pinceau à la main, dans cette chère campagne de Rouen, où a erré son enfance. Au mois d'août 1822, il est à Bois-Guillaume, chez son vieil ami, son ancien correspondant, le père Sennegon, et il plante son chevalet n'importe où, devant un bout de prairie, avec quelques méchants pommiers à l'horizon, pour le plaisir de mêler des couleurs et d'apprendre à peindre ( 2 ). Il peint avec le même amour et la même conscience les piliers d'une porte ouïe chaume d'une toiture (3). Au Havre et à Dieppe, c'est la mer, les grands horizons développés à l'infini sous le ciel (4). Après la mer, la forêt, à Fontainebleau, en octobre (5). Rentré à Paris, sous la discipline de Bertin, il est contraint de chercher des compositions dans le goût du maître. Il lit le Voyage du Jeune Anacharsis, note au passage des sujets de tableaux (6) et fait des dessins d'après l'antique. Mais, en même temps, il va le soirau théâtre, et, toujours, il emporte son carnet, qui se couvre de croquis : c'est Mme Pasta dans Tancrède, la Malibran en Desdéinone (7). Sur la scène, l'histoire et la fable revêtent

(i) On cite cependant une copie de Corot d'après Michallon, et M. Chéramy possède une petite toile d'après Joseph Vernet, qui porte au verso ces mots : Copie faiie par moi en 1S22. C. Corot.

(3) N" 2. 12, iç).

(4) N''^,ii.

(6) Carnet 26.

(7) Carnets 26 et 5.

La Malibran dans le rôle de Desdétnone.

une forme concrète où l'imagination trouve son compte. Dès lors, le spectacle joue un rôle presque aussi important que la nature elle-même dans la genèse de l'art de Corot.

Au physique, le jeune artiste est un gars vigoureux, grand, bien bâti et solide au travail. Levé dès l'aurore, il grimpe tout de suite à l'atelier; son portier lui monte une écuelle de soupe sur les onze heures, et il ne quitte son chevalet que lorsque la nuit l'en arrache. Au moral, c'est un fils tendre et docile, qui adore sa mère et tremble quand le père parle. On trouve ses manières empruntées et sa toilette négligée. Qu'importe ? N'est-il pas bon garçon? S'il prend fantaisie à la maman de faire danserles jolies filles de son magasin, c'est lui le boute-en-train de la bande. Sa gaîté éclate à tout propos en grosses farces de collégien. C'est si bon de rire avec les camarades, qu'il oublie parfois où il se trouve. Un beau matin, dans les galeries du Louvre, un gardien l'a pris d'une main et son ami Clérambault de l'autre, et leur a bel et bien enjoint d'aller continuer leurs espiègleries dans la cour. Aussi n'est-il à son aise que dans l'intimité familiale. Neveux et nièces sautent sur ses genoux, volent son calepin dans sa poche et griffonnent sur les bonshommes de l'oncle {W. Il joue de tout son coeur, et il est heureux.

(i) Carnet 5.

Depuis 1817, M. Corot père possède une maison de campagne. Il a acheté, à Ville-d'Avray, la folie d'un financier du siècle précédent, une demeure cachée dans la verdure, à l'ombre des grands bois, et d'où la vue plonge sur le miroir tranquille d'un petit étang. Lorsque Camille vendait encore du drap, la poésie de ce coquet ermitage charmait ses jours de congé. De la fenêtre de sa chambrette (i), il voyait le ciel, l'eau et les arbres, et ce spectacle, toujours varié par les caprices de la lumière, captivait son œil enchanté. Le jour où il fut peintre, quel admirable champ d'étude. La Providence a fait Ville-d'Avray pour Corot en même temps que Corot pour Ville-d'Avray. Ce n'est pas la sévérité grandiose de Fontainebleau. C'est quelque chose déplus tendre et plus délicat. Corot suit les camarades à Chailly, chez la mère Lemoine, d'où l'on part sac au dos pour la Gorge-au-Loup ou pour le Bas-Bréau. Mais il revient avec joie à son cher étang. De Ville-d'Avray à Chaville ou à Sèvres, il est chez lui. Ces bois sont les siens et non pas ceux des autres.

La mère Lemoine, l'hôtesse de Corot à Chailly.

(i) Cette chambre, qui fut celle de Corot jusqu'à la fin de sa vie, mesurait 2"'45 sur s^ço.

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