PREMIER VOYAGE EN ITALIE
Toutefois, Corot regarde bientôt au-delà de ces modèles familiers. En ce temps-là, ITtalie était la terre promise des peintres. Pour lui, paysagiste, ce qui le séduit dans ce pays classique, c'est le climat plus doux et l'atmosphère moins changeante que les nôtres, qui favorisent les patientes et consciencieuses études en plein air. A la fin de l'été de 1825, son père prête l'oreille à son désir et lui paie le voyage. Il n'impose qu'une condition : c'est que le jeune artiste laissera aux siens son image de sa main. Corot s'exécute ; il peint de lui-même un portrait très physionomique, qui prend place sur le mur de la demeure paternelle (i), puis il fait son paquet. Il a pour compagnon un camarade de l'atelier Bertin, un Courlandais nommé Behr. Ce Behr joue un rôle capital dans la vie de Corot : il lui met la pipe àlabouche.
Jusque-là, il ne savait pas ce que c'était"|que le tabac. C'est à Lyon, un jour d'oisiveté, qu'il y goûta. Pipette fut dès lors son inséparable compagne.
Les voyageurs passent par la Suisse et s'arrêtent à Lausanne dans le courant d'octobre. Un dessin et (i) N" 41.
La pipe. (Italie, 18:5-18=8).
Panorama de Rome (1825-1826)
une peinture de Corot (i) représentent la ville avec, au fond, le lac de
Genève et les Alpes. Au mois de décembre, il est à Rome. Il a loué une
petite chambre aux environs de la place d'Espagne. Malheureusement, au
début, la pluie l'y tient souvent enfermé ; il est réduit à peindre ce qu'il a
devant sa fenêtre (2) ou bien à asseoir sur sa malle un Italien quelconque,
rencontré dans la rue, et à le faire poser (3) en attendant que le mauvais
temps cesse. Entre deux ondées, il visite les ruines et commence à en faire
des études (4). En même temps, sa pensée s'envole vers ceux qu'il a laissés
derrière lui. A défaut de sa correspondance avec sa famille, une heureuse
chance nou§ a conservé les lettres qu'il adressait à son plus intime ami,
Abel Osmond(5). Voici la première :
Rome, ce 2 décembre 1825.
Mon ami,
Un barbare qui t'a quitté va te dire qu'il est arrivé à Rome en bonne santé, qu'il pense toujours à Abel, qu'il se promet de bien employer au travail cette pénible
(3) N"' 86, po.
(4) ^°' 44, 46, 47, etc.
(5) Nous devons la communication de ces précieux documents à l'obligeance de leur possesseur actuel, M. F. Osmond. neveu du destinataire.
absence et qu'il reviendra le cœur plein de joie au milieu de bons parents et bons amis. Je ne puis parler du climat de Rome ; depuis que j'y suis, toujours de la pluie. Mais cela ne m'affecte pas; j'étais prévenu. Je crois jusqu'à présent que, sous le rapport de la peinture, je dois trouver tous les matériaux nécessaires pour composer des tableaux. Tu me vois sourire; oui, je souris, car je serais doublement satisfait, de retour à Paris, de voir mes amis et de pouvoir leur montrer des études agréables...
Sa tendresse incline à la nostalgie. « Il faut, écrit-il quelques jours plus tard (i), que je sente bien sérieusement tout le besoin que j'ai d'être assidu au travail pour m'être ainsi séparé de mes bons amis //. Mais l'amour de la peinture soutient son courage et sa bonne humeur naturelle prend le dessus. Il rencontre des confrères dont il se fait bienvenir par son entrain
et sa gaîté. On l'emmène au restaurant délia Lèpre, au café del Greco et il fait la connaissance de toute la bande des jeunes peintres déjà célèbres : Léopold Robert, Schnetz, Bodinier, Lapito, Aligny, et aussi Edouard Bertin, le futur directeur des Débats, qui, à cette époque, suit la voie tracée par son frère Victor. On est gai : on rit, on chante ; Corot sait plus d'une romance, qu'il détaille avec une mimique charmante.
On l'applaudit et on lui fait fête. Mais quand, après la séance, il montre sa peinture, c'est une autre affaire. On s'amuse encore, mais, cette fois, à ses dépens. A-t-on jamais vu une naïveté comme celle de ce débutant, qui copie la nature tout bêtement, au lieu de la travestir d'après les formules des maîtres ? Ces habiles, superficiels et routiniers, prennent en pitié sa pro-
(i) Mars 1826.
Une Italienne (1825-1828)'.
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Vue prise des Jardins Farnèse (mars 1826).
bité laborieuse. Ces orgueilleux, sûrs d'eux-mêmes, accablent de sarcasmes décourageants un travailleur modeste et timide. 11 faut un tempérament solide pour résister à pareille épreuve. Mais l'énergie de Corot est indomptable. Le soleil a fini par triompher de la pluie. Une série de beaux jours favorise son acharnement opiniâtre. Quinze fois de suite, il retourne s'asseoir à la même heure, au même endroit et, sur un petit carré de toile trois fois grand comme la main, il détaille patiemment les splendeurs du lieu qu'il s'est proposé comme modèle. En face de lui, le Colisée, émergeant du sein de l'antique cité, domine de sa masse rousse et chaude l'horizon bleu des montagnes (i). La lumière vient-elle à tourner, à cette étude il en substitue une autre et, sans quitter la terrasse des jardins Farnèse, changeant seulement de point de vue, il poursuit obstinément sa tâche. Elle lui semble écrasante et le découragement menace de l'atteindre. Il éprouve le besoin de s'épancher dans le cœur de son ami.
Rome, mars 1826.
v?... Tu ne peux te faire une idée du temps que nous avons à Rome. Voilà un mois que je suis chaque matin réveillé par l'éclat du soleil qui frappe sur le mur de ma chambre. Enfin, il est toujours beau. Mais aussi, en revanche, ce soleil répand une lumière désespérante pour moi. Je sens toute l'impuissance de ma palette. Apporte des consolations à ton pauvre ami, qui est tant tourmenté de voir sa peinture si misérable, si triste auprès de cette éclatante nature qu'il a sous les yeux. Il y a des jours, véritablement, où on jetterait tout au diable. Mais je vois que je vais t'entretenir des ennuis et des tourments que donne la peinture : brisons-là »
La parole d'encouragement qu'il sollicite, c'est à ses côtés qu'elle se fait entendre. Un matin qu'il peine sur son Colisée, un passant, un carton sous le bras, s'est arrêté derrière lui et l'observe. Le peintre, absorbé, n'a pas reconnu Aligny. Mais Aligny, frappé de ce qu'il voit, laisse échapper un cri d'admiration. Corot, que les camarades n'ont pas gâté, hésite à croire ce qu'entend son oreille. Mais Aligny répète son éloge et quand.
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Un dessin d" Aligny (iSi^)
le soir, au café, les plaisanteries recommencent sur cette naïve application qu'on tourne en ridicule, il impose silence aux rieurs en disant : « Mes amis, Corot est notre maître. » L'autorité d'Aligny sur cette jeunesse était telle qu'on ne répliqua point. Corot ne marchanda pas sa reconnaissance à son enthousiaste confrère. Ils se lièrent d'amitié, travaillant de compagnie et échangeant leurs vues sur le métier. Aligny traçait d'après nature des dessins très patiemment étudiés. Corot fit, à son exemple, des études à la mine de plomb, souvent reprises et précisées à la plume. La plupart du temps, avant de peindre un motif, il
Etude de rochers à Civita Castellana (i8:tj).
s'y préparait en exécutant auparavant un croquis scrupuleusement exact. La fine pointe noire faisait sur le papier un effort si volontaire qu'elle y creusait un profond sillon, au risque de traverser la feuille : à regarder l'envers, on dirait parfois d'une page d'impression. En revoyant plus tard ces empreintes énergiques, pareilles aux tailles d'un burin, Corot observait : '< J'avais dans ce temps-là de fameux crayons! Ils ne cassaient jamais ; ils auraient plutôt emporté le morceau. » Sur la plupart de ces précieuses feuilles, il y a l'indication du lieu où elles ont été
Civita Castellana (1836-37)
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Environs de Papigno (i8s6)
crayonnées et une date. Nous suivons par elles les pérégrinations de l'artiste dans la campagne italienne. Car, dès que vient le printemps, il quitte Rome. Il part avec son compagnon Behr, ainsi qu'en témoigne une lettre à Abel Osmond, datée de mai 1826.
« ... Behr, auprès duquel j'ai rempli ta commission, me prie de te remercier de ton aimable souvenir. Nous sommes toujours ensemble. Nous sommes sur le point de partir pour faire une campagne. Le second mercredi du mois, nous ne serons plus à Rome ».
Ils remontent le cours du Tibre et gagnent la région sauvage de la Sabine. Dans le courant de juin et de juillet, ils sont successivement à Civita Castellana, à Viterbe, à Castel Saint-Elia. Ils passent août et
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