‹ L'œuvre de Corot (volume 2)Chapitre 31 sur 50 · C. Corot · texte numérisé non relu

C. Corot

Pour les radis gris, si vous pouvez les rapporter, on les plantera de suite. Les apporter ou à Ville-d'Avray, ou rue du Faubourg Poissonnière 56. Les carottes pour l'automne.

Par la suite, le voyage de Fontainebleau a été différé jusqu'en automne. Mme Sennegon est tombée malade après son mari et, au mois de septembre, elle tourmente encore son entourage. Corot écrit (12 septembre 1861) : « J'irai avec plaisir vous retrouver à Fontainebleau ; mais ce ce ne sera que le 15 ou le 16 octobre. J'espère que vous y serez encore. Nous pourrons ensemble chercher les secrets de cette nature enchanteresse de la Kabylie... Je descendrai probablement à la Sirène, pour être un peu avec Comairas ».

Le Parisien fut rentré pour la Toussaint (i). Il ne manquait jamais, ce jour-là, de porter un bouquet au Père-Lachaise. Tous les mois, du reste, il renouvelait ce pieux pèlerinage. Le souvenir de la chère maman le ramenait périodiquement à la nécropole. Là même, son œil, toujours aux aguets, n'arrêtait pas de glaner. La rigidité linéaire de la pierre mêlée au caprice de la verdure flattait son goût, et son imagination apercevait une silhouette de temple antique dans la banalité d'une sépulture de bourgeois (2). Lorsque quelque lointaine villégiature l'empêchait de fleurir lui-même la tombe chère à son cœur, la main de sa servante fai-

(i) Lettre à Dutilleux du i" novembre 1861. (2) Voir carnets 16, 22 et 30.

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Croquis fait au Père-Lachaise (vers 1860).

sait ce qu'il ne pouvait faire. Car il avait, pour tenir son ménage de célibataire, le dévouement d'une femme dont l'attachement à lui et aux siens remontait à un temps fort ancien. Depuis que la mère n'était plus là pour mettre, quand il dînait en ville, un faux-col de rechange au fond de son chapeau ( i), c'était Adèle qui se chargeait de cette précaution. C'était elle qui avait les clefs de la cave et qui, les jours où << Monsieur » traitait ses amis, limitait prudemment les bouteilles, que l'imprévoyante générosité de son maître aurait parfois sans elle prodiguées à l'excès. Tous les matins, à onze heures sonnant, (car Corot, très exact lui-même, tenait à l'exactitude), elle déposait dans le petit cabinet contigu à l'atelier de la rue Paradis-Poissonnière, une soupière fumante, pour laquelle le peintre abandonnait séance tenante palette et pinceaux. Grâce à cette organisa-

(i) Il s'en servait comme d'un véritable nécessaire de voyage et il y entassait, pêle-mêle, son mouchoir, son tabac, son portefeuille, ses crayons et jusqu'à ses billets du Conservatoire.

tion, il ne perdait pas de temps en allées et venues. Le travail y trouvait son compte.

Sur sa manière de travailler, d'intéressants renseignements ont été fournis jadis à Ph. Burty par un de ses fidèles disciples (i). Voici ces notes dues à la plume de Gustave Colin :

« Corot n'employait ordinairement que des toiles fines montées sur châssis à clefs (2). Il aimait qu'elles fussent souples et non couvertes de préparations qui les rendent parfois cassantes. Il attachait une certaine importance à ce point de départ, et disait qu'il fallait d'abord, pour exécuter un bon travail, faire choix d'une bonne étoffe, la meilleure possible.

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Le pont de Mantes. Esquisse d'une étude inachevée (vers 1860-6,).

Cette toile blanche, légèrement teintée, posée sur un chevalet, Corot la palpait de sa forte main. Puis, saisissant un crayon blanc, il traçait, après un instant de recueillement, avec une ampleur et une souplesse particulières, les principaux traits d'une composition, qui devenait à l'instant compréhensible, et dont il ne s'écartait presque plus

(i) Notice biographique accompagnant le Catalogue de l' Exposition de l'Œuvre de Corot à l' Ecole des Beaux-Arts (1875), page 16.

(2) Ces détails ne se rapportent qu'à la dernière partie de la carrière de Corot. Au début, il peignait souvent sur du papier, qu'il faisait ensuite coller sur toile : c'était moins embarrassant en voyage. Presque toutes ses études du premier voyage d'Italie sont faites de cette manière. Pendant sa jeunesse, il n'attachait pas une importance particulière à la qualité de la toile et ses châssis étaient souvent grossiers. Avec l'expérience, il fixa son choix et prit les habitudes qu'indique son élève.

que pour l'enrichir de détails. De ce premier jet il tirait lui-même l'horoscope : « En voilà un qui sera fameux », disait-il et, laissant là cette toile, il allait en continuer ou en achever d'autres.

Ces premiers tracés n'étaient repris qu'après avoir subi une période d'incubation. Ils revenaient alors sur le chevalet pour recevoir le travail de l'ébauche. Muni d'une palette assez sobre et assez mal ordonnée, et composée de tons entiers, armé de brosses fortes et souples, le maître établissait avec de la terre d'Ombre, du noir et du blanc réchauffés par des terres de Sienne et des ocres, l'ordonnance de son tableau au point de vue des valeurs et de l'effet, en fixant tout d'abord les deux extrêmes : la plus grande lumière et la plus grande vigueur. Il affirmait ainsi les principales formes intimes avec une fermeté presque violente, qu'il atténuait ensuite à l'aide de frottis légers.

Un nouvel abandon succédait à ce principal effort. Puis, lorsque l'ébauche était bien solide, le maître cherchait la couleur et l'harmonie de son œuvre à l'aide de pâtes et de demi-pâtes colorées. Son exécution, pleine de verve, rapide et variée, était parfois soutenue d'appels aux maîtres anciens qu'il préférait. « Corrège ou Giorgione (par exemple), prête-moi tes pinceaux », disait-il, et son œil s'animait ; et les accents naissaient sur la toile, plus rapides et plus vifs... C'était chose bien touchante que de voir cette simple et forte organisation dans le feu de ses créations. Il s'échappait, à chaque instant, de sa bouche des paroles de bonté et d'amour pour le beau. Son visage s'illuminait, et son œuvre s'accomplissait, comme imprégnée de toutes les nobles pensées qu'il évoquait ».

Les compositions créées par Corot entre les quatre murs de son atelier sont une débauche d'idéal. A l'exemple des musiciens qu'il adore, grand symphoniste lui-même, il improvise sur la toile d'inépuisables variations empruntées aux multiformes aspects de la création. Un monde à lui sort de sa main. Monde réel et imaginaire en même temps, impossible à localiser, mais suggérant l'illusion de choses vues quelque part : rivières promenées capricieusement par les prairies et par les bois ; verdoyantes frondaisons inclinées sur la face des eaux ou dressées vers les cieux parmi les bouffées de nuages gris ; bouleaux frémissant sous le zéphyr et indolentes saulaies ; fabriques italiennes enveloppées dans l'atmosphère nacrée de la terre de France ; guinguettes de banlieue transformées en tours romantiques ; paluds antiques rapportés de Bougival ; et, dans les buées qui s'élèvent des berges humides, dans l'ombre lumineuse des clairières paisibles, un peuple venu on ne sait d'où : pâtres d'églogue, nautoniers de romance ou cavaliers de tragédie ; une humanité fabuleuse, qui impro-

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vise une ronde à l'orée d'une forêt ou plonge sa blonde nudité dans le cristal d'un lac solitaire. Dans cet univers de Corot, le rêve ne vous fait, malgré tout, jamais quitter la terre. Vous respirez à pleins poumons ; l'air circule sous la feuillée ; les buissons légers invitent le pinson et la fauvette. Corot veut les entendre chanter dans son tableau. A quelqu'un qui lui demandait un paysage avec des arbres aux branches légères, comme il excellait à les peindre : « Soyez tranquille, répond-il ; je travaille pour les petits oiseaux».

S'il réussit à satisfaire ces gentils gazouilleurs, c'est qu'il est assidu auprès d'eux dès que la saison se montre clémente. C'est qu'en leur compagnie il redevient l'écolier attentif et humble. Adieu la folle du logis quand la nature parle. Point de libertés avec cette maîtresse là. La moindre familiarité serait une offense à sa majesté. Au mois de juin 1862, nous sommes à Luzancy. Corot a planté son chevalet sur la berne gazonnée du vieux chemin qui mène au village voisin de Méry. Le feuillage argenté des grisards frissonne dans l'atmosphère laiteuse. Cependant, il souffle un vent aigre, chargé de frimas tardifs. Bourrasques et giboulées malmènent le travailleur. Tous les jours, une averse le trempe et interrompt la séance. Ses camarades, de guerre lasse, ont lâché pied. Mais lui s'acharne et fait un chef-d'œuvre (i). Une légende, qui n'est point banale, fait planer l'ombre de La Fontaine à la place même où s'est assis Corot. Cette tradition voit dans le site peint par lui le

Chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé

dont parle le fabuliste ; elle veut que celui-ci l'ait décrit d'après nature et l'asseoit sur une borne de la route d'Allemagne, le crayon à la main, écoutant les inspirations de sa veine poétique, tandis que l'attelage du fameux coche, suant et soufflant, monte la côte sous le harcèlement affairé de la mouche. Quelle que soit son authenticité, l'anecdote est plaisante. Il faut savoir gré à l'artiste qui l'a recueillie en cherchant l'inspiration d'un paysage sur les traces de Corot (2).

(2) Frédéric Henriet, Les campagnes d'un paysagiste, p. 137,

De mauvaises nouvelles de la santé de M. Sennegon attristent la fin de ce séjour à Luzancy. Corot a projeté d'accompagner Dutilleux chez ses enfants, à Arras. Mais il n'y faut plus penser. Il lui écrit (24 juin 1862) : « Voici notre pauvre Monsieur Sennegon qui a eu une nouvelle attaque, et le médecin nous en fait redouter d'autres. Avec ces inquiétudes, je me vois forcé de renoncer au voyage d'Arras et aux autres ; il me serait impossible de prendre le moindre plaisir... Et Madame Sennegon toujours dans son lit!... Je vais retourner au plus tôt à Ville-d'Avray, pour ne plus bouger». Il passe, en effet, tout le mois de juillet à Villed'Avray (i).

Un peu rassuré sans doute par la suite, il se laissa enlever par son ami Badin, qui partait pour Londres à l'occasion de l'Exposition Universelle. M. Badin emmenait avec lui son fils et celui-ci, qui occupe aujourd'hui la place de son père à la tête de la manufacture de Beauvais, garde de ce voyage un vivant souvenir. Il se rappelle Corot faisant bonne contenance, grâce à sa chère pipette, pendant une traversée houleuse ; ses démêlés dans le train, à Folkestone, avec les Anglais dont le « No smoking » se heurtait à son invincible obstination ; et surtout la mystification involontaire par l'aimable vieillard d'un de ses compagnons de route. — ^< Très mauvais pour la santé », avait proféré le sentencieux voyageur britannique, en indiquant la petite pipe couronnée de son nuage bleu. Corot, avec son bon sourire, avait répliqué: «Bah! j'irai jusqu'à cent quatre ans ! » L'Anglais de lever les bras au ciel : « Cent quatre ans ! » Il avait compris qu'il avait affaire à un centenaire, et son admiration était comique. Le quiproquo enchanta Corot. — Une réception des plus cordiales fut faite aux voyageurs par les peintres anglais. Deux d'entre eux, auxquels ils avaient été recommandés, Crowe et Prinsep, furent leurs truchements habituels. Le talent de Corot, déjà acclimaté au-delà du détroit et consacré officiellement par sa participation à l'Exposition, aurait suffi à le faire bienvenir. Sa bonne humeur et son aménité bienveillante achevèrent de conquérir ses hôtes. L'un d'euxlui faisant les honneurs de son atelier, où quelque Vénus trônait sur le chevalet : « Mais c'est un Titien! » s'écria-t-il, et il prodigua

(i) Lettres à Dutilleux du 3 et du 26 juillet 1862.

la plus franche admiration à son confrère ravi. Un autre artiste, M. Harry Wallis, fat admis à l'accompagner dans une promenade sur la Tamise, jusqu'à Marlow. Il faisait un temps superbe ; un beau soleil éclairait la campagne et Corot, préparé à ne voir que du brouillard en Angleterre, s'étonnait de cette lumière brillante : son compagnon fut frappé des marques de surprise qu'il laissa échapper (i). Sa gaîté fut plus exubérante que jamais au contact du flegme britannique. Il chantait à tue-tête et gambadait comme un enfant, sans souci du qu'en dira-t-on. Il eût répété au besoin, pour son compte : « Honni soit qui mal y pense ».

Les plus riches galeries de Londres s'ouvraient pour lui. Il visita notamment celle du duc de Westminster et il a marqué sur son carnet (2) les tableaux qui l'ont frappé dans cette collection : '< 2 Claude Lorrain (2 soirs); I Raphaël (grand tableau: Vierge, Jésus enfant et saint Jean-Baptiste), admirable; i Rembrandt, paysage; i Salvator, 10 à 15 pieds; i Hobbema très beau. » Un petit croquis du paysage de Rembrandt accompagne ce mémorandum. Après avoir parcouru l'Exposition Universelle, il éprouva le besoin de se reposer à sa façon en prenant ses pinceaux. Le palais de Cristal (3), Richmond (4) et les bords de la Tamise (5) lui fournirent trois motifs. Il n'eut pas le temps d'en prendre davantage ; le voyage, en tout, ne dura qu'une semaine.

Au cours de cette même année 1862 se place encore un séjour de Corot en Saintonge. M. Etienne Baudry, riche propriétaire, grand ami des arts et des artistes, possédait aux environs de Saintes, le domaine du Port- Berteau, dans la commune de Rochemont. Le peintre Auguin comptait parmi les familiers de la maison. Corot y fut peut-être présenté par lui. En tout cas, ils s'y rencontrèrent ensemble. L'élève travailla auprès du maître sous les majestueuses futaies du parc (6). Leurs aspects grandioses enchantaient Corot et le portaient au lyrisme. Un j our que des réminiscences

(i) David Croal Thomson. The Barbi^ou sdiool, Londres, Chapmann et Hall édit. p. 43. (2) Carnet 44.

Corot.

Photographie faite à Arras

(vers i86î).

à' Orphée hantaient sans doute son esprit, il s'écria: « Ces lieux seront mes Champs-Elysées. Quand j'aurai quitté la vie, c'est ici que viendra errer ma pauvre ombre ; ce sera sa promenade éternelle >/. Le Port-Berteau hébergeait en même temps un autre peintre, que ces élans de poésie faisaient sourire. C'était Courbet. Le maître d'Ornans était là comme chez lui. M. Baudry avait mis à sa disposition une très vaste salle, où il ébauchait \ç, Retour de la Conférence. Entre temps, il se délassait en brossant quelques paysages. Corot le rencontrait sur le terrain. La suffisance verbeuse du Franc-Comtois se répandait en longs discours, auxquels son camarade prêtait une oreille débonnaire. Elle faisait litière de tout ce qui pouvait lui porter ombrage et se résuma, un beau matin, dans une interrogation caractéristique : « Voyons, Corot, qu'est-ce que la France compte de vrais peintres à l'heure qu'il est?... Moi ». Après une pause, il ajouta : «... Et puis, vous. » La politesse arrachait une concession à son amour-propre. Mais Corot, en rapportant cette parole, disait :.« Si je n'eusse été là, je crois bien qu'il m'aurait oublié sans regret». Les commensaux du Port-Berteau, au nombre desquels était encore un peintre nommé Hippolyte Pradelles, organisèrent, avec le concours de leur amphitryon, une exposition à Saintes au début de l'année 1863. Courbet fut le héros de cette manifestation. Corot, représenté par neuf toiles, y apporta sa note de poésie discrète et de réalisme attendri.

Au Salon de 1863, sur trois tableaux qu'il montra, deux étaient tout bonnement des études ; mais quelles études ! D'abord, celle de M^'r)», si volontairement disputée à l'hostilité des éléments; puis, aussi, un ■ççXW Etang de Ville-d' Avray aperçu à travers la verdure de la rive. Le père Buon, l'âme de toutes les expositions du Palais de l'Industrie, à l'organisation desquelles présidait son activité bourrue, témoigna, paraît-il, un mépris hautain pour l'exiguité de ces œuvres que, dans son habitude de toiser le talent au mètre, il dénommait dédaigneusement des pochades. Il les déclara indignes d'un Salon officiel. Cette opinion n'était pas sans écho en haut lieu, où le surintendant d'une part et l'Académie de l'autre n'éprouvaient point de tendresse pour Corot. Mais les amateurs se montrèrent plus clairvoyants. La vue de Méry fut réclamée par plusieurs à la fois ;

son auteur, après l'avoir vendue à l'un d'eux, dut en faire une copie pour en satisfaire un autre. Ce succès eut son écho dans la presse. Castagnary, revenu à de meilleurs sentiments, écrivit, à propos de la Vue de Villed'Avrajy: « C'est à se mettre à genoux devant » (i). Thoré l'appela un chefd'œuvre (2). Arthur Stevens imagina de faire commenter Corot par Corot lui-même et lui prêta, à cet efïet, une plume plus bavarde que ne fut jamais la sienne (3 ). Le morceau est j oli cependant et, bien que dans cette « j ournée du paysagiste », il y ait, selon l'expression de Th. Silvestre (4) « plus de littérature que de Corot », il convient quand même de citer cette page, qui fit sourire le maître et qu'il ne jugea pas à propos de désavouer.

«Voyez-vous, c'est charmant, la journée d'un paysagiste. On se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant le soleil ; on va s'asseoir au pied d'un arbre ; on regarde et on attend. On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble à une toile blanchâtre où s'esquissent à peine les profils de quelques masses ; tout est embrumé, tout frissonne au souffle fraîchi de l'aube. Bing ! le ciel s'éclaircit... le soleil n'a pas encore déchiré la gaze derrière laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de l'horizon... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme des flocons argentés sur les herbes d'un vert transi. Bing !... bing !... un premier rayon de soleil... Les petites fleurettes semblent s'éveiller joyeuses... elles ont toutes leur goutte de rosée qui tremble... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du matin... Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent... Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prière... Les amours à ailes de papillons s'ébattent sur la prairie et font onduler les hautes herbes... On ne voit rien... tout y est... Le paysage est tout entier derrière la gaze transparente du brouillard qui monte... monte... monte, aspiré parle soleil... et laisse, en se levant, voir la rivière lamée d'argent, les prés, les arbres, les maisonnettes, le lointain fuyant. On distingue enfin tout ce que l'on devinait d'abord.

« Bam ! le soleil est levé... Bam ! le paysan au bout du champ avec sa charrette attelée de deux bœufs... Ding ! ding ! c'est la clochette du bélier qui mène le troupeau... Bam! tout éclate, tout brille... tout est en pleine lumière... lumière blonde et caressante encore. Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux, se perdent dans l'infini du ciel, à travers un air brumeux et azuré... Les fleurs relèvent la tête... les

(i) Salon de iS6j, p. 14=1.

(2) Salon de iS6)^ p. 401.

(3) Un étranger au Salon, par J. Graham (Stevens).

(4) La galerie Bruyas, avec le concours des écrivains et artistes contemporains, p. 27.

oiseaux volètent de ci de là... Un campagnard, monté sur un cheval blanc, s'enfonce dans le sentier encaissé... Les petits saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la rivière.

« C'est adorable!... et l'on peint!... et l'on peint!... Oh ! la belle vache alezane enfoncée jusqu'au poitrail dans les herbes humides... Je vais la peindre... Crac ! la voilà ! Fameux ! fameux ! Dieu, comme elle est frappante ! Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde et n'ose pas approcher ? Ohé, Simon ! ■ — Bon, voilà Simon qui s'approche et regarde. — Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela? — Oh! dam ! m'sieu... c'est ben biau, allez !... — EÎt tu vois bien ce que j'ai voulu faire ? — J'crois ben que j'vois ce que c'est... c'est un gros rocher jaune que vous avez mis là !

« Boum ! boum ! midi ! Le soleil embrasé briàle la terre... Boum ! tout s'alourdit, tout devient grave... Les fleurs penchent la tête... les oiseaux se taisent, les bruits du village viennent jusqu'à nous. Ce sont les lourds travaux... le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume... Boum ! rentrons ! On voit tout, rien n'y est plus. Allons déjeuner à la ferme... Une bonne tranche de la miche de ménage, avec du beurre frais battu... des œufs... de la crème... du jambon!... Boum! Travaillez, mes amis, je me repose... je fais la sieste... et je rêve un paysage du matin... je rêve mon tableau... Plus tard, je peindrai mon rêve.

« Bam ! bam ! Le soleil descend vers l'horizon... 11 est temps de retourner au travail... Bam ! le soleil donne un coup de tamtam... Bam ! il se couche au milieu d'une explosion de jaune, d'orange, de rouge-feu, de cerise, de pourpre... Ah ! c'est prétentieux et vulgaire ! je n'aime pas ça... Attendons... Asseyons-nous là, au pied de ce peuplier... auprès de cet étang uni comme un miroir... La nature a l'air fatiguée... les fleurettes semblent se ranimer un peu... Pauvres fleurettes... elles ne sont pas comme nous autres hommes, qui nous plaignons de tout. Elles ont le soleil à gauche... elles prennent patience... Bon, se disent-elles ; tantôt, nous l'aurons à droite... Elles ont soif... elles attendent !... Elles savent que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec leurs arrosoirs invisibles... elles prennent patience en bénissant Dieu.

« Mais le soleil descend de plus en plus derrière l'horizon... Bam ! il jette son dernier rayon, une fusée d'or et de pourpre, qui frange le nuage fuyant... Bien ! le voilà tout à fait disparu... bien ! bien ! Le crépuscule commence... Dieu! que c'est charmant ! Le soleil a disparu. 11 ne reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond dans le bleu foncé de la nuit, en passant par des tons verdâtres de turquoise malade, d'une finesse inouïe, d'une délicatesse fluide et insaisissable... Les terrains perdent leur couleur... les arbres ne forment que des masses brunes ou grises... les eaux assombries reflètent les tons suaves du ciel... On commence à ne plus voir... on sent que tout y est...

Croquis (vers 1865).

VENTE

Croquis (vers 1865).

Tout est vague, confus... La nature s'assoupit... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les feuilles... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la prière du soir... la rosée emperle le velours des gazons... Les nymphes fuient... se cachent... et désirent être vues... Bing! une étoile du ciel qui pique une tête dans l'étang... Charmante étoile, dont le frémissement de l'eau augmente le scintillement, tu me regardes... tu me souris, en clignant de l'œil... Bing! une seconde étoile apparaît dans l'eau, un second œil s'ouvre. Soyez les bienvenues, fraîches et souriantes étoiles... Bing! bing! bing! trois, six, vingt étoiles... Toutes les étoiles du ciel se sont donné rendez-vous dans cet heureux étang... Tout s'assombrit encore... L'étang seul scintille... C'est un fourmillement d'étoiles... L'illusion se produit... Le soleil étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l'art se lève... Bon, voilà un tableau fait!... »

Tandis que l'écrivain le fait discourir de la sorte, l'artiste a pris pour de vrai la clef des champs. Au inois d'avril 1863, il marie son neveu Chamouillet à Château-Thierrj. Laissant la noce se préparer, il gagne le chemin de ronde du vieux château et s'arrête en face de la tour de Saint- Crépin, qui émerge de la vallée. Il passe là toutes ses matinées, (i) Ce n'est pas une petite affaire que de mettre un ciel d'accord avec le terrain qu'il reflète et de faire circuler de l'air entre les branches des arbres. Le vieillard recommence, à chaque séance, son tableau de fond en comble. Cette prudente lenteur ne dit rien qui vaille à certain « connaisseur» de l'endroit qui, du coin de l'œil, l'a regardé faire. Le père de Boussois, ancien notaire royal, qui se pique de bel esprit, opine qu'il est pitoyable de voir un homme à cheveux blancs tâtonner de la sorte et que ce malheureux ne doit pas avoir tous les jours un morceau de pain à se mettre sous la dent. Puis, lorsque sa méprise lui est révélée avec le nom de Corot, ^^Eh bien, fait-il avec suffisance, il est diablement emprunté votre Corot ! » M. Frédéric Henriet, qui a reçu la confession de ce pédant, dont il était le compatriote, l'a contée en même temps que les vicissitudes du petit paysage en question {2), sorti de l'atelier pour séjourner quelques semaines dans la vitrine d'un marchand de la rue Laffitte, puis disparu un beau matin, emprunté sans doute par quelque copiste, et point restitué à son auteur. Corot avait renoncé à le retrouver quand un singulier hasard le lui fit

(2) Journal des Arts, 24 novembre 1900.

rencontrer dans la maison d'un camarade auquel il venait rendre les derniers devoirs. En dépit des circonstances, qui auraient peut-être fait hésiter une nature moins primesautière, il s'en fut droit au fils du défunt, qui conduisait le deuil : « Mon ami, lui dit-il, tu vois ce tableau ? Il est à moi. >y C'est ainsi que l'égaré rentra au bercail.

Derrière Corot, en train de peindre au pied du château des comtes de Champagne, à deux pas de la maison de La Fontaine, un jeune homme s'est arrêté. Plein de déférence respectueuse, il regarde et se tait. Mais le maître a deviné un adepte à la flamme qui brille dans ses yeux. C'est lui qui l'aborde. « Vous êtes peintre, mon enfant? Eh bien, venez me voir ; nous causerons de notre affaire >/. Voilà comment Léon Lhermitte apprit le chemin de la rue Paradis-Poissonnière. Corot aimait la jeunesse, et la jeunesse l'aimait à son tour. En opposition avec l'Institut, qui s'acharnait à barrer la route aux aspirations indépendantes, une phalange résolue de talents bien trempés se réclamait d'un maître qui ne reconnaissait d'autre règle que la conscience individuelle. Elle marchait, à son exemple, à la libre conquête de la lumière ; sur un mode nouveau, elle s'étudiait à redire l'antique chanson si bien interprêtée par lui et qu'à son école plusieurs avaient apprise (i).

L'apparition de Corot à Château-Thierry fut, cette fois-là, de courte durée. Mais la dame chez laquelle on l'avait logé, Mme Salleron-Charpentier, lui fît promettre de revenir. Il promit de bon cœur et se garda d'oublier par la suite son engagement. Il reparut les années suivantes et glana plusieurs motifs au bord de la Marne ou dans les bois des environs (2). La distance n'était pas longue de Luzancy, toujours inscrit sur la liste de ses villégiatures, jusqu'à Château-Thierry. Aussi bien, Corot ne regardait pas, on le sait, à un voyage. Dans une lettre, du 25 juillet 1863, à Mme H. Darier (de Genève), il dit qu'il revient de «toutes ses courses vagabondes >/ et qu'il repart pour Dardagny, mais qu'il a « si peu de temps à rester » qu'il craint de ne pouvoir pousser jusqu'à Gruyères. Nous sommes sans détails

(i) Claude Monet, rendant compte du Salon de 1859, dans une lettre à Eugène Boudin, disait avec enthousiasme : « Les Corot sont de simples merveilles ». G. Cahen. Eugène Boudin, sa vie et son œuvre. Floury, édit., p. 26.

sur les « courses vagabondes » en question. Un billet daté d'Epernon, en Normandie, le 6 juin : voilà tout. Mais qu'importe? L'itinéraire varie; les stations sont toujours à peu près les mêmes.

A la fin de l'automne, une localité nouvelle le possède : un bourg des environs d'Amiens, du nom de Flesselles. Son neveu, le percepteur, a quitté Aiserey pour ce nouveau poste. Vivent les chaumières picardes et la simplicité villageoise ! (i) Après quelques jours de bonne intimité familiale, le 2 novembre au matin, l'oncle embrasse sa nièce et monte dans le cabriolet qui l'emporte au chemin de fer. Mais on s'est trop attardé aux adieux. Le train part sous le nez du voyageur. Le Père Lachaise n'aura pas sa visite coutumière. Un autre montrerait de l'humeur. Lui prend bien vite son parti du contre-temps. Il a justement sous la main un modèle. Fernand, son petit-neveu, l'a accompagné avec son père. On s'installe au café de la gare et, quand l'heure du train suivant arrive, la mésaventure a porté fruit : le père emporte le portrait de son enfant (2).

La sévérité du jury académique, si grande en 1863 que le souverain lui-même s'en était ému et avait ordonné l'ouverture du Salon des refusés, fut cause d'un changement dans l'organisation des expositions officielles. A partir de 1864, l'admission aux Salons, désormais annuels, ainsi que la distribution des récompenses, appartiennent à une commission composée pour un quart de membres choisis par l'Administration et, pour les trois quarts, d'artistes élus par leurs pairs. En même temps, afin de donner satisfaction à plus d'exposants, le nombre des envois, pour chacun, est limité à deux. Voici le résultat du scrutin de 1864 pour la peinture ;

1 Cabanel, membre de l'Institut, professeur à l'Ecole des Beaux-Arts. . . . 163 voix

2 Robert-Fleury, membre de l'Institut, professeur à l'Ecole des Beaux-Arts 144 —

3 Gérôme, professeur à l'Ecole des Beaux-Arts 140 —

4 Pils, professeur à l'Ecole des Beaux-Arts 136 —

5 Bida 104 —

6 Français 93 —

7 Fromentin 81 —

8 Corot 77 —

9 Meissonier, membre de l'Institut 65 —

(i) tV"' I2Ç} à i2ç6, etc.

Souvenir de Mortefontaine.

(Croquis d'après le tableau du Salon de 1864).

Hippolyte Flandrih et Léon Cogniet, membres de l'Institut, ne viennent que comme supplémentaires, avec 62 et 55 voix. Ingres et Picot n'en réunissent chacun que 42. C'est la défaite de l'Académie. Ses ennemis se sont comptés sur le nom de Corot, qui les a laissés faire, mais qui oppose sa douce sérénité aux colères des uns et des autres. La bataille n'est pas son affaire. Qu'on le laisse au bord de la moire des eaux silencieuses, dans l'ombre légère des frondaisons de Mortefontaine^ parmi les gentils ébats des fillettes idylliques (i ); qu'on ne dérange pas le visionnaire dont l'œil aperçoit là-bas, sur la lande, la rage du vent et la lutte d'une misérable créature humaine contre la force brutale de l'élément déchaîné (2 ). Les deux toiles qu'il expose sont deux poèmes différents ; celui-ci

empreint d'une grandeur tragique tandis que l'autre vaut par le charme et la grâce. Ce dernier eut l'honneur d'être acquis par l'État et d'être placé dans le palais de Fontainebleau. Il est aujourd'hui au Louvre .

En même temps qu'à Paris, Corot se faisait voir en province. Le Concert allait le représenter à Limoges, avec quelques toiles de moindre importance. A Toulouse, il envoyait V Etoile du soir {i), que les Toulousains eurent le bon esprit de ne pas laisser sortir de chez eux et de retenir pour leur musée, sans qu'il leur en coûtât plus de 3.000 francs. Il était temps; l'Amérique avait déjà l'œil sur Corot. Un amateur de Baltimore, M. Walters, était venu frapper à la porte de l'atelier et l'œuvre, en train sur le chevalet, avait allumé la convoitise dans son esprit. Il tergiversa, par bonheur pour la France, et n'emporta qu'une réplique au-delà des mers.

Une auréole de gloire couronne à cette heure la tête du vaillant artiste, qui jouit d'une notoriété universelle et que partout on appelle, avec une familiarité respectueuse, « le père Corot ». Les photographes reproduisent à l'envi son fin sourire de paysan malin et bon enfant et sa robuste carrure, qui semble défier la vieillesse. Sa figure est populaire et plait, fût-on réfractaire à la poésie de son talent. Le nombre de ceux que celui-ci a touchés croît d'ailleurs de jour en jour. Lui, cependant, poursuit son œuvre avec tranquillité. Voici venir le Salon de 1865, Son imagination explore le pays féerique où, dans les horizons bleutés dominant le sommeil des eaux alanguies, émergent les coupoles classiques, et qu'il appelle l'Italie. Il en rapporte unZ^<?iV^wî'de safaçon, quifaitrêver (2). Il a fouillé aussi les bocages où les nymphes jouent avec les amours sous la lumière timide des lueurs matinales. Dans une blonde clairière, il a découvert une Bacchante, dont l'incertaine mythologie est faite d'humaine beauté (3). L'ardente déesse est aux prises avec un de ces petits génies légers qui lutinent la jeunesse des filles. D'autres ont échappé déjà à son étreinte et s'enfuient à tire d'aile. Enchaînera-t-elle le volage Cupidon? On devine au

Corot (vers 1865).

bout du pinceau de Corot un sourire à la façon du bon La Fontaine. Et toute la galerie d'applaudir.

Cette exposition fut un triomphe. Les amis du maître conçurent l'espoir de le voir consacré officiellement par la médaille d'honneur.

Malheureusement, en face de Corot se dressa un redoutable concurrent :

Cahanél, avecleportraitderEmperetir. La lutte fut chaude. On ne compta pas moins de dix-huit scrutins. Au dernier, Corot fut battu.

Il n'était pas homme à s'affecter de cette défaite. La joie de peindre absorbait son âme heureuse. Justement, un architecte d'un goût éclairé venait de combler ses vœux en faisant appel à lui comme décorateur. M. Alfred Feydeau, qui bâtissait l'hôtel du prince Demidoff, le chargeait de deux grands panneaux (i) pour cette maison, qu'à la demande de cet homme avisé, Millet, Rousseau et Fromentin devaient aussi orner de leurs peintures. Corot alla s'installer à Fontainebleau dans l'atelier de son ami Comairas et se mit à l'œuvre d'arrache-pied. Au mois de juillet, pressé par Dutilleux de l'accompagner chez ses enfants, dans le Nord, il lui écrivait (4 juillet i86s) : '< ... A cause de mon scélérat de travail, qui marche bien lentement, je serai forcé de raccourcir mon voyage. Je ne pourrai pas faire de long séjour à Douai et à Arras, voulant être remis au travail le is, à Fontainebleau ».

Il emporta ses compositions dans sa tête, et ne fut point embarrassé de les reproduire par cœur lorsque la curiosité de son entourage fit appel à ses souvenirs. En pareil cas, il avait recours à l'éloquence succincte du fusain, dont le charbonnage estompé lui agréait particulièrement depuis

Orphée saluant la lumière, (fusain d'après le tableau) (1864).

(i) N"' 16}) et i6}4.

que sa technique élargie sacrifiait les détails aux masses et la précision à l'enveloppe. Il esquissa donc deux dessins à l'image des panneaux en voie d'exécution. Dans l'un, Orphée saluait le jour naissant ; dans l'autre, la nuit enveloppait de son ombre transparente le chaste sommeil de Diane.

Ce n'était que du noir sur du papier blanc ; mais, grâce à la parfaite harmonie des valeurs, la magie des couleurs devenait superflue. O les mémorables soirées où, là-bas, sous la lampe familiale, le « bon papa », las d'avoir ri à la kermesse, se reposait avec un bout de charbon entre les doigts et tirait de sa poussière l'infini de la création ! Mais, hélas, il fallait partir au bout de huit jours ! La besogne pressait. Le client exigeait la livraison de sa commande pour le i" septembre.

Rentré à Fontainebleau, Corot escompte d'avance l'avenir et raconte ses plans à Dumax, auquel il écrit (6 août 1865;, en parlant d'une visite à Marcoussis qu'il lui a promise : « Il a été dit dans le temps que ce serait pour le 16 ou 17 septembre, parce que mon travail commandé est pour livrer le i'"" septembre. De là (Fontainebleau), je vais en Normandie et je reviens le 15. Ainsi, te voilà instruit et je t'assure que je suis bien impatient d'aller vous voir et faire notre joli séjour chez toi ». La Normandie dont il est ici question, c'est une campagne à la porte de Vimoutiers, dans l'Orne, dont le propriétaire, M. Briand, ami d'Armand Leleux et de Farochon, est entré par eux en relations avec Corot. Amateur intelligent, il a su retenir pour lui quelques-unes de ses plus belles toiles ; puis, il l'a attiré sous son toit, dans le confortable très simple d'une existence bourgeoise sans morgue, en harmonie avec ses goûts de travailleur. Les

Le Sommeil de Diane, (fusain d'après le tableau). (1864).

Corot à la Hunière. Photographie par M. Farochon. (vers 1865).

bois qui entourent le cottage de La Hunière abondent en jolis motifs. D'aimables jeunes personnes font cortège au maître.

L'une d'elles s'essaie à crayonner sous sa direction ; il encourage avec bienveillance ses hésitations de débutante. Le fils de Farochon conserve pieusement une petite photographie, faite par lui en ce temps-là, où l'on aperçoit le regard du vieillard attaché sur un dessin proposé à son jugement et son doigt soulignant un conseil. Dans ce cercle sympathique, à tout instant le badinage de Corot éclate en saillies joyeuses. S'avise-t-il d'esquisser un portrait de fillette : « Voici le peintre d'histoire», fait-il avec un haut-le-corps comique ; puis il change de ton quand, la minute d'après, il apparaît, pliant sous le poids de son attirail de campagne : « Messieurs, c'est au paysagiste que vous avez maintenant l'honneur de parler w. Certain jour, la causerie a pris un tour sérieux ; de graves problèmes philosophiques sont agités. On parle de la vie future ; il écoute avec une moue rêveuse. Tout d'un coup, il rompt le silence : « Ah ça, voyons, j'espère bien qu'on fera de la peinture là haut ?» Il n'aurait pas fait bon lui soutenir le contraire.

Après Vimoutiers et Marcoussis, Marlotte était au programme pour le 15 octobre. Corot avait pris rendez-vous avec Dutilleux qui, arrivant d'Arras, devait le rejoindre à Paris, à la gare. '< Le convoi part à midi, lui écrivait-il la veille. Il faut donc être à 11 h. 1/2 au débarcadère ». Quand ces lignes arrivèrent à destination, Dutilleux, hélas, n'était plus. Frappé de congestion en route, il n'avait pas repris connaissance. Cette mort fut pour Corot un coup sensible. Elle l'atteignait dans une de ses plus profondes affections. Il conduisit le deuil de son ami avec la famille du défunt et demeura quelque temps auprès d'elle, pour adoucir sa douleur en la partageant.

Cependant le chagrin n'avait pas de prise durable sur lui. Il oubliait les heurts de la vie dans la sereine atmosphère où vivait son rêve. Son esprit s'en alla sur la rive lointaine d'un étang entrevu jadis dans une campagne du Limousin, et la paix de ces lieux solitaires l'inspira. Il aperçut la délicate silhouette d'une paysanne de Vigen, assise au pied d'un frais buisson ; et il détailla amoureusement ce doux poème matinal. Puis, la mythologie d'opéra eut aussi sa part. Je ne sais quelle fête antique peupla la pénombre d'une soirée au bord d'un bois mystérieux, en vue d'une colonnade classique, durant que les enfants des nymphes formaient une ronde dans la rosée crépusculaire. Cette Solitude (i) et ce Soir (2) composèrent le Salon de Corot en 1866. L'ardente compétition de l'année précédente pour la médaille d'honneur le mettait plus que jamais en vedette. De tous côtés on réclamait ses œuvres. La faveur de l'Empereur suivit celle du public, que jadis, on s'en souvient, elle avait devancée. Napoléon acheta La Solitude pour la collection particulière de l'Impératrice et la paya 18.000 francs.

Il n'est pas sans intérêt historique de signaler l'initiative intelligente d'un souverain qui, sans être, à proprement parler un connaisseur, était doué d'une intuition assez

pénétrante pour confier l'éducation —

artistique du Prince Impérial à Carpeaux, après avoir choisi Couture pour peindre la cérémonie de son baptême. Son indolence n'était souvent qu'apparente. Assez faible pour appeler à la Surintendance la fatuité ignorante d'un Nieuvv^erkerke, sa volonté se réveillait en face des injustices de l'Institut et avait ordonné le procès en révision du Salon des refusés, célèbre par les

Parisiennes de 1865.

noms de ceux qui y figurèrent et que le temps s'est chargé depuis de réhabiliter. Corot fut invité aux Tuileries et ne crut pas pouvoir se dispenser de la corvée. Et puis, après tout, là aussi, comme au théâtre, les nymphes n'avaient-elles pas leurs entrées? Je tiens d'un contemporain, qui l'a coudoyé dans les salons impériaux, que la réception officielle ne lui imposait aucune contrainte : les yeux perdus dans quelque douce songerie, le sourire sur les lèvres, il chantonnait presque à haute voix et accompagnait sa romance en tambourinant du bout des doigts sur le battant d'une porte.

Corot était tous les ans du jury ; Français en faisait partie non moins régulièrement. Daubigny y entra en 1866 pour la première fois, le nombre des jurés ayant été doublé. Les trois amis se rencontrèrent devant les tableaux de Courbet, la Femme au perroquet et la Remise de chevreuils. Ce fut un coup de foudre. Daubigny s'écriait : '< Qu'on ne me parle plus des anciens. Il n'y en a pas un pour résister à côté de ce gaillard là ! » Corot renchérissait sur cette extase, disant : « Je remercie le Ciel de m'avoir fait naître dans le même siècle que cet admirable artiste ». Français seul se taisait. Malgré tout, on l'entraîna boire un bock au café Frontin, à la santé de Courbet. Alors, il se mit à dénigrer. Il fut impitoyable pour la Remise de chevreuils. « Les arbres étaient mal dessinés, les animaux guère mieux; les terrains n'étaient pas construits; le tableau ne soutenait pas l'examen ». Daubigny fronçait le sourcil sans répondre. Mais Corot fut ébranlé ; et il vida son verre, non plus en l'honneur de Courbet, mais en célébrant, avec une malice conciliante, la forme et les valeurs, règles éternelles du beau dans les arts.

Faut-il attribuer à l'influence de Français l'accueil plutôt défavorable que reçurent auprès de Corot, à cette époque, les représentants de l'impressionnisme naissant ? Quoi qu'il en soit, on doit à la vérité de constater qu'il ne se prêtait pas à reconnaître sa lignée dans cette famille d'artistes amoureux, comme lui, de lumière et de vérité. Il parla sévèrement à Pissarro ; c'est lui-même qui nous l'a confessé. Il laissa à Daubigny l'honneur de prôner Monet, Quant à Manet, ce tempérament original l'effarouchait ; ce fut sans succès que La Rochenoire, épris des

Marissel.

Photographie d'après nature par M. Herbert,

prise à côté de Corot. (1866).

belles hardiesses du jeune maître, s'efforça de lui faire partager son admiration. La désinvolture insolite de cet enfantterrible l'étonnait et le déroutait, comme la fougue d'un Delacroix ou l'énergie d'un Millet s'étaient heurtées, pendant de longues années, à la quiétude un peu timorée de ses habitudes. Au fond, la peinture de ses contemporains, aussi bien que celle des musées, occupait peu sa pensée qui, absorbée par la gestation de ses œuvres, n'avait pas le loisir d'approfondir celles d'autrui.

Beauvais fut, à ce qu'il semble, sa première villégiature en 1866. M. Badin, passé à la direction des Gobelins, n'était plus là pour le recevoir ; mais, à défaut de la sienne, une autre maison d'artiste était prête à l'accueillir. C'était celle de M. Wallet, un amateur doublé d'un peintre, qui habitait, dans Voisinlieu, à la porte de la ville, une ravissante propriété traversée par le cours sinueux du Thérain. Corot, présenté jadis dans cette demeure par M. Badin, avait été séduit par la beauté des lieux ; il accepta d'autant plus volontiers l'offre qui lui fut faite d'y séjourner, que le fils de son ami, qui débutait alors dans la peinture, lui servit d'introducteur et de compagnon. Il ne tarda pas, du reste, à se trouver à l'aise dans cette famille, où les artistes étaient reçus à bras ouverts, où la plus grande liberté était laissée aux allées et venues du paysagiste et où, le soir, dans un petit fumoir orné par le maître du logis d'une décoration plus ou moins orientale, les pipes s'allumaient en même temps que la causerie. De la terrasse, où, sous un arceau de verdure, deux petits Cupidons mutins sourient encore à l'ombre évanouie mais présente de Corot, le regard embrasse la verdoyante vallée. Dès que l'horizon se teintait de rose, il était là, le harnois sur le dos, le nez au vent. Le parc et la campagne voisine se partageaient son attention et fixaient tour à tour

son caprice. Un érudit local, chercheur patient et élégant interprète de ses trouvailles, M. G. Varenne, s'est efforcé de suivre l'artiste pas à pas (1). Il a relevé, pour plusieurs études, la place exacte où Corot avait planté son chevalet. M. Jules Badin l'a souvent guidé de ses souvenirs ; car, ces séances mémorables, son jeune disciple ne les a pas oubliées. Corot dirigeait sa main novice et instruisait son regard. Plein d'indulgence pour un effort sincère, il était impitoyable contre la moindre tricherie. Un jour, par exemple, il surprit son petit ami en train d'ajouter de chic quelques détails à une étude qu'il venait de rapporter à la maison ; il se mit en colère et, lui arrachant son crayon des mains : «cLes chiqueurs, dit-il, sont des menteurs, et les menteurs sont les pires des hommes ».

De Voisinlieu, un sentier à travers champs conduisait au village voisin de Marissel. Perchée sur une éminence dominant un petit bois précédé lui-même d'un ruisseau, l'église de Marissel offrait un sujet de tableau particulièrement séduisant. Corot esquissa le site sous les yeux de son compagnon habituel (2). Le motif était ardu; l'effet changeait souvent. Il revint neuf fois sur les lieux. Le dernier jour, le soleil, au lieu d'être de la partie comme les jours précédents, boudait. Une certaine hésitation paralysait le peintre. L'élève, qui avait son franc-parler avec le cher vieillard, arrêta son bras : « Papa Corot, n'y touchez plus ; encore un coup de pinceau et vous gâtez tout ». Corot interloqué s'arrêta. « Tu as raison, gamin, fit-il ; allons nous en ». Empoignant sa toile, il la lança sur le gazon et leva le siège.

Les environs de Marissel lui fournirent encore d'autres inspirations (3). La « Rigolotte » serpentant au pied des fûts élancés des frênes et des trembles, puis débouchant dans la plaine et invitant les laveuses à s'arrêter sur ses bords ; les saulaies mêlant dans les prés leur lourdeur trapue à la légèreté des peupliers : tout cela lui plaisait et le retenait. Les paysans d'alentour avaient fini par connaître le « bonhomme en blouse » immobilisé, pendant de longues heures, dans sa contemplation et son labeur ; la curiosité ne réveillait déjà plus leur indolence. Mais à ses traces s'atta-

(i) Corot sur les bords du Thérain. (La Liberté, 15 et 16 sept. 1903). (2) N" 1370. ~ (3) A'- i^-ji à i^^j^, etc.

chait, presque tous les jours, un personnage d'allures plutôt suspectes, nomade en guenilles, que les gens de l'endroit appelaient « le Polonais » et qu'ils observaient avec méfiance. Corot (c'est lui qui l'avouait) avait fini par concevoir, à son tour, de vagues appréhensions à l'égard de cet inconnu. « Bien sûr, il me fera mon affaire », disait-il sur le ton d'un homme qui plaisante, mais, au fond, n'est pas rassuré. Un soir, « le Polonais », avançant tout près de lui, se pencha sur son épaule ; il eut une minute de peur véritable. Mais l'homme, au bout d'un instant, parla; sa voix était douce, l'émotion la faisait trembler ; et elle disait : « Oh ! monsieur, que c'est beau ; c'est plein de poésie, ce que vous faites là ». On se sépara en se touchant la main et Corot, racontant cette aventure, concluait : <■< Il n'y a pas eu dans Beauvais un homme pour ine comprendre comme celui-là. Jugez donc les gens sur la mine! »

Marissel l'avait tant captivé qu'il voulut faire partager son plaisir par un bon camarade. Il rencontrait à Mantes, dans la famille Robert, le peintre Jules Etex, frère du sculpteur, et l'envoyait travailler là-bas. Un ancien habitant de Beauvais, M. E. Herbert, qui exerçait le métier de photographe dans cette ville à l'époque du séjour de Corot et avait dirigé les pas de l'artiste vers Marissel, conserve une lettre de lui, recommandant son ami. Voici le billet en question :

Mantes, 8 mai 1866.

Cher Monsieur,

Mon ami Etex, Jules, peintre d'histoire, désirerait faire quelques études dans les environs de Beauvais, que je lui ai vantés. Je vous serais bien obligé d'avoir la bonté de lui indiquer un hôtel modeste où il serait bien et les environs de Marissel, où j'ai travaillé, d'après ce que vous m'avez dit. Un matin, vous pourriez peut-être le conduire, et, là, il chercherait sa nourriture. Excusez-moi, cher Monsieur, mais votre bienveillance m'a enhardi.

Tout à vous.

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