‹ L'œuvre de Corot (volume 2)Chapitre 32 sur 50 · C. Corot · texte numérisé non relu

C. Corot

Les deux Etex étaient de vieux amis de Corot. Il existe un médaillon de lui par Antoine, daté de 1841, époque vers laquelle celui-ci le recevait dans sa maison de campagne d'Orsay. Jules débutait alors brillamment comme portraitiste et jouissait, durant quelques années, d'une renommée

assez lucrative. Mais la mode est capricieuse et ses faveurs inconstantes. Un jour vint où il en fit la cruelle expérience. C'est alors qu'il tâta du paysage. Toutefois, il eut beau suivre Corot et marcher dans son sillage : l'astre garda pour lui le feu sacré. M. Herbert, son guide à Marissel, qui lui' offrit un gîte sous son toit, trouva en lui un homme dépité, un lutteur à bout de forces. L'inventive ingéniosité de Corot réussit parfois à lui rendre l'illusion des beaux jours. L'amitié était-elle en jeu, ce cœur-là avait la science de tous les subterfuges. Il savait au besoin soudoyer un acheteur, quand la délicatesse lui interdisait d'agir en personne.

Depuis que la fortune lui souriait, son plus grand bonheur était d'en faire profiter autrui, et surtout ceux de ses confrères que la vie avait moins gâtés. Ce n'était point assez d'ouvrir sa porte et sa bourse aux infortunes qui venaient à lui; sa bonté voulait deviner et prévenir celles qui se cachaient. Si vous lui fournissiez une occasion nouvelle d'exercer son inépuisable charité, il vous remerciait avec effusion. Et en quels termes exquis ! Une fois, M. Badin avait fait appel à sa compassion pour un pauvre hère dans la gêne : « Mon bon ami, lui écrit-il, vous m'accusez réception du petit paquet. Toujours heureux de pouvoir vous être agréable. Je suis joyeux... » On n'est pas humain avec plus de grâce! — Il lui arrivait, lorsqu'il savait un artiste besoigneux, de feindre l'extase devant quelque médiocre barbouillage et d'emporter la toile sous son bras pour déguiser un bienfait. Parfois, ses aumônes accompagnaient la réhabilitation d'un talent méconnu. Ainsi pour Hervier. Ainsi encore pour Harpignies. J'ai entendu conter par ce dernier lui-même que le premier billet de mille francs apparu dans son atelier tomba des mains de Corot, en échange d'une paire d'aquarelles, qu'il eût été heureux de donner pour quelques louis. Il fallait le voir quand un de ses élèves faisait une vente de ses oeuvres. Lui, dont les minutes étaient comptées, sacrifiait allègrement tout un après-midi à suivre les enchères; sa chaleur entraînante animait la bataille et décidait de la victoire. Lavieille en fit l'épreuve, et il ne fut pas le seul.

Il n'était pas rare qu'on abusât de son inépuisable munificence et que ses dons s'égarassent dans des mains indignes. Mais son indulgence

Corot.

Photographie par Lavaud (vers 1867).

n'aimait pas qu'on en fît la remarque. Un matin, sur les onze heures, tandis que, la serviette au cou, il avale son bol de soupe sous l'œil vigilant d'Adèle, on sonne à la porte. Entre un vieux camarade d'atelier, qui lui parle à l'oreille. Corot court au tiroir où se cachent les billets bleus, en petits paquets préparés d'avance à l'intention des visites de ce genre ; et le quémandeur part nanti de son petit pécule. A peine a-t-il tourné les talons qu'Adèle, qui sait ce que vaut le sire, gourmande la faiblesse de son maître : "< Voyons, Monsieur, pourquoi cet homme-là ne travaille-t-il pas comme Monsieur? Est-ce que Monsieur a jamais flâné comme lui? » Corot la regarde en face et, avec un sourire : « Que voulez-vous, ma bonne Adèle ? Nous ne sommes pas tous taillés sur le même patron ».

Le robuste tempérament du vieillard n'avait jamais eu maille à partir avec la maladie lorsque, tout d'un coup, au mois de juin 1866, il se sentit atteint. Il était alors aux environs de Paris, à Noisy-le-Grand, chez un ami de son élève Oudinot, nommé M. Bochard. Une crise de goutte très violente lui rappela douloureusement ses soixante-dix ans et l'obligea à suspendre son travail. Il en fut très afïecté. Cependant, il fit à mauvaise fortune bonne figure. Il contait son mal à ses amis sur un ton enjoué. Il écrivait au peintre La Rochenoire, admis alors dans son intimité {22 juin 1866) : '< Je ne puis plus aller chanter avec les petits oiseaux dans les bois et dans les champs ». Et à Charles Desavary (10 août 1866) : « Je suis retenu à la chambre depuis plus de deux mois par un rhumatisme goutteux; c'est dur pour un homme des bois ». Il passa l'été à se soigner à Paris, puis à Ville-d'Avray. M. Robaut, qui lui rendit visite vers le 15 août, le trouva encore très souffrant. En septembre, il y eut un peu de mieux dans son état, et il en profita pour retourner à Noisy-le-Grand. Mais nous voyons par sa correspondance qu'il était encore obligé à beaucoup de précautions. « Il faut que j'évite l'humidité et les conversations surexcitantes», disait-il à La Rochenoire (lettre du 9 septembre 1866). Adieu les douces réunions amicales. Il dut renoncer à Marcoussis, pour cette saison-là, et s'excuser auprès de Dumax par la lettre que voici, datée de Noisy-le-Grand :

Mon cher ami, Je suis pris et retenu en retraite par un rhumatisme goutteux, qui me gêne considérablement dans ma marche. Ça va un peu mieux. Mais, à mon grand regret, il me sera impossible d'aller vous voir, folâtrer et travailler comme je me le promettais si bien. Voilà deux mois que ça dure. C'est dur. Patience.

Tout à toi de cœur.

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